La peste à Sérignan au XVIIe siècle
La peste à Sérignan au XVIIe siècle
p. 11 à 18
C’est dans la deuxième moitié du XVIIe siècle que se termine dans l’Europe de l’Ouest, un peu avant ou un peu après — exception faite de la peste dite de Marseille — l’ère des pestes. Le Languedoc est encore atteint par la peste de Provence en 1721-22, mais seule la partie nord et orientale (Gévaudan, Vivarais, Uzège) est gagnée par l’épidémie. Deux poussées de peste bubonique avaient précédé cette ultime vague : celle de 1629-31 et celle de 1651-54. Ces deux poussées n’ont pas les mêmes conséquences démographiques. C’est à partir essentiellement des données de registres paroissiaux que nous en faisons ici l’analyse, pour une paroisse du littoral méditerranéen et biterrois dont la vocation est à la fois terrienne et maritime 1.
I. - La peste de 1629-31
La documentation est ici réduite car la peste, violente, créa une panique qui fit s’enfuir — quand ils ne périrent pas — bon nombre des responsables de la gestion paroissiale et communautaire : curé, chanoines du chapitre, consuls, juge seigneurial. D’où l’absence des délibérations consulaires (le 3e registre commence en 1636 2, et l’extrême confusion qui règne dans l’enregistrement des actes de catholicité, conséquence évidente de la catastrophe qui s’est abattue sur la paroisse.
Le registre des baptêmes n° VI (1624-1641) présente un notable mélange des actes pour les années 1628 à 1630, ce qui oblige à des recherches particulièrement pénibles. Avec cela, une rédaction à la diable parfois le nom du baptisé n’apparaît pas, ou son prénom, ou le quantième du mois. Parfois encore apparaissent de rares sépultures dans les actes de baptêmes, telle celle du vicaire Antoine Lefrère décédé le 13 juin 1630. La grande confusion commence en mai 1628. Tout compte fait cependant, l’enregistrement des actes de baptêmes a été fait sans lacunes apparentes.
L’enregistrement des mariages est presque totalement absent. Le registre n° IV (1606-1629), porte mention de tous les mariages du 12 janvier au 1er décembre 1628 (8 au total), mais pour 1629 seulement 4 actes existent pour janvier et février. Le dernier mariage est du 5 février. Ensuite lacune totale jusqu’en 1653.
L’enregistrement des sépultures est lacunaire du 25 décembre 1625 au 13 juin 1630. Le registre n° VIII (décès de 1630 à 1665) contient des actes très sommairement rédigés de sépultures pour 1630, 1631, 1632 et 1633. Une date (quantième, mois), nom ou surnom de la personne, parfois un âge pour un enfant, parfois encore une filiation (pour une femme, un enfant). La forme et le contenu sont très nettement moins bons que pour les actes de sépultures enregistrés de 1612 à 1625 (registre n° III). Cependant, après juin 1630, on ne note plus de lacunes visibles (plusieurs jours ou plusieurs mois omis). L’enregistrement des sépultures d’enfants même âgés de quelques jours ou de quelques mois, permet de croire qu’il n’y a pas sous-évaluation notable du nombre des morts. Le contenu des actes s’étoffe en 1634 et les années suivantes.
Malgré leur imperfection, ces données permettent de cadrer chronologiquement l’épidémie. Nous avons la preuve que l’année 1628 fut une année d’appréhension comme la raréfaction des mariages le montre 8 mariages seulement cette année-là contre une moyenne de 12,2 de 1620 à 1627. De même l’extrême désordre qui règne dans l’enregistrement des actes de baptêmes pour la deuxième moitié de 1628 dit assez qu’un événement extraordinaire bouleversait de paisibles habitudes. Le danger se serait donc précisé dans l’été de 1628. Or, nous savons que la peste était à Toulouse, venue du Rouergue, en septembre 1628 3, à Tournon, en Vivarais, issue du Lyonnais, à la fin de cette même année 4. Au début de 1629, l’épidémie cerne Béziers de toutes parts et la ville ne tarde pas à y succomber 5. La brusque interruption de l’enregistrement des actes de mariages après le 5 février 1629 (4 mariages ont été célébrés depuis le 7 janvier) permet d’affirmer que c’est à ce moment que la peste s’est installée dans la paroisse. Le mutisme total sur l’enregistrement des actes de mariages et de sépultures, le désordre dans l’enregistrement des actes de baptêmes fixent entre février 1629 et juin 1630, l’intensité maximum des ravages épidémiques. C’est d’ailleurs la même observation que les délibérations consulaires de Béziers permettent de faire en avril 1630 la peste commence à refluer de la ville, mais ce reflux est stoppé par un retour offensif de la maladie en 1631 6. La peste revient aussi à Sérignan où elle provoque la mort de nombre des 93 personnes décédées enregistrées. Dans l’hiver de 1631, elle a disparu. Elle a duré, avec des périodes de poussées et de rémissions, 34 mois.
⁂
L’épidémie survient dans une paroisse où, en dépit de deux crises (1602-03, 1622), la population s’accroissait rapidement depuis le règne de Henri IV, comme la moyenne des baptêmes enregistrés le fait apparaître :
L’accroissement annuel médian de 1601 à 1628 est de 0,96 %. Cependant, il faut remarquer que l’année 1620 (63 baptêmes) constitue un apogée, car une légère baisse de population s’amorce de 1621 à 1628, l’accroissement de population s’effectuant ainsi :
Cette évolution est caractéristique de l’évolution démographique du Languedoc : elle précède « la crise de 1629 » dans les « villages de la mort » 7. A Sérignan une crise démographique a éclaté en 1621-23. En l’absence de la peste qui n’a pas accablé la paroisse depuis la fin du XVIe siècle, on ne sait pas si elle a été provoquée par une disette ou une autre épidémie, ou si elle résulte des deux causes à la fois. On notera toutefois la fréquence des hivers froids à partir de 1613 et les médiocres ou mauvaises récoltes 8. Les années 1621-22 enregistrent une moyenne de 72 sépultures contre une moyenne de 42,8 de 1615 à 1620. D’où une perte de substance humaine qui atteint la paroisse par mortalité, par rétention des mariages (12,0 unions en moyenne entre 1621 et 1623 contre 12,6 entre 1615 et 1620) et par baisse concomitante du nombre des naissances (moyenne des baptêmes, 43,0 de 1621 à 1623 et 53,0 de 1615 à 1620). Pourtant dès 1624, la situation démographique antérieure tendait à se rétablir : de 1626 à 1628, le nombre moyen des naissances annuelles est passé à 55,33.
En 1626-28, à la veille de la peste, le niveau de population de la paroisse tourne autour de 1383 âmes (hypothèse haute) à 1340 (hypothèse basse). De 1630 à 1632, le nombre moyen des baptêmes est passé à 42,0. Au sortir de près de trois ans de contagion, l’année où le Languedoc se rebelle sous Montmorency, le niveau de population s’établit entre 1050 et 997 habitants. Directement, par mortalité, ou indirectement par déficit des naissances, la peste a entraîné une perte de population que l’on peut situer dans une fourchette de 22,1 à 27,9 %. Pour fixer les idées, la ponction atteint le quart de la population initiale : c’est une proportion identique que nous avons retrouvée, ailleurs aussi, en Languedoc 9. Cette peste qui épargna peu de paroisses du royaume fut donc très sévère 10.
Avec une incroyable rapidité, la peste disparue, Sérignan retrouve son niveau de population antérieur à l’épidémie :
Dès l’année 1633, le nombre des naissances s’établit à 56 et à 56 encore l’année suivante. C’est en 1635, quatre ans après la fin de la peste, que le niveau de population antérieur à l’épidémie est retrouvé. Cette réparation fulgurante que souligne l’énorme accroissement naturel des années 1633-37 ne peut être dû qu’à une immigration massive dans la paroisse. Malheureusement, en l’absence du registre des mariages, on ne peut guère pousser plus avant l’analyse. Le registre des sépultures mentionne rarement l’origine et la profession des défunts mais on peut sans beaucoup s’avancer, affirmer que cette peste provoqua un déplacement de population à l’échelle du royaume et même au-delà. On voit venir s’échouer à Sérignan non seulement des brassiers besogneux des diocèses montagnards du haut-Languedoc (Lodève, Saint-Pons, Albi, Castres, Vabres) mais encore des gens venus du nord du royaume, et même d’Aragon ou d’Italie, des provençaux, nombreux, pêcheurs et trafiquants de mer, des Gascons. A l’avenant une Catherine Lalotcha « de la citat de Rimini en hitalyo », un Esprit Cruveilhier des Martigues « quand visvoit », un certain Barthélémy « du pays de nourmandie », un Claude Burenc « savoyard pasteur de pourceaux », un Guillaume Trouyenq « de la ville dauch », un Joseph Bouliou « cathalan », un François Marti « de Barcellone », et d’autres encore… De ce brassage de population apparemment si ample, la peste de 1651-54 pour laquelle nous avons des données plus étoffées, donne une vision plus réduite.
II. - La peste de 1651-54
La peste languedocienne de 1629 venait du nord, celle de 1652 vint du sud. Dès 1644, les consuls de Béziers se méfiaient, à tort ou à raison, d’une épidémie d’origine barbaresque qui aurait pu, par une cargaison de blé venue de Tunis à Sérignan par le port, infecter la ville 11. De fait, la maladie était à pied d’œuvre en Nouvelle Castille, Andalousie et Valence dès 1647 (12), et c’est probablement en partie par des migrants français passant d’Espagne en France qu’elle fut introduite dans les régions intérieures du royaume. La peste était à Castres en 1648 12, et Béziers à ce moment, essayait de se barricader soigneusement. En 1648 13, les consuls de Sérignan écrivent aux consuls d’Agde et de Narbonne qu’ils ont à se prémunir de la visite éventuelle de bateaux d’origine méditerranéenne et spécialement de ceux venant de Barcelone. Pour leur part, ils les refusaient et refuseraient à l’avenir ceux qui arriveraient de ces deux ports languedociens s’ils continuaient à recevoir sans garantie aucune, les marchandises espagnoles 14. Cette précaution ne servit à rien.
On ne sait si la peste arriva à Sérignan par terre ou par mer, mais on peut en dater l’apparition officielle au 22 novembre 1651, date à laquelle « Jean Martin, maistre masson fust enterré hors du simetière accause questant visité par un médecin il fust treuvé estre mort de peste » 15. Si l’on compte avec les dissimulations habituelles, la répugnance à déclarer que « la contagion » est dans un lieu, on peut penser que la peste était à pied d’œuvre dans la paroisse au début de novembre. Après rémissions et poussées épisodiques, elle disparaît définitivement au début de janvier 1655. Elle a donc duré 38 mois. Fut-elle plus brève à Béziers ? On pourrait le croire à s’en tenir aux observations de la mercuriale : le « vendredy 12 juilhet 1652 ny a heu point de marché a cause de la peste qui est dans la ville ». A la date du 1er février 1653, on lit : « le marché a commencé à se tenir pour avoir cessé la peste qui estoit dans la présente ville » 16. En fait, on sait par expérience, soit à Londres en 1665 — voyez à cet égard les observations de Samuel Pepys 17 —, soit à Marseille en 1720, que l’activité fébrile des gens encore bien portants ou rescapés, tend à raccourcir l’épidémie en l’ignorant. La mercuriale de Béziers cadre donc la contagion au moment où elle paralyse toute activité — essentiellement l’année 1652 qui fut en effet l’année de massacre — mais elle en escamote l’exorde et la péroraison.
Malgré une durée analogue, à peu près, à celle de 1629, la peste de 1652 n’a pas à Sérignan la même conséquence catastrophique, car elle y est moins meurtrière.
Remarquons tout d’abord que l’épidémie survient dans un contexte très sombre (crise de subsistances et crise démographique) qui se poursuit pendant dix ans, de 1645 à 1655. Ces crises du temps de la Fronde sont d’ailleurs générales dans le royaume. A cela une origine essentiellement climatique : pluies diluviennes, fleuves boueux et débordants, champs noyés 18, font le blé rare et cher, diminuent la quantité de nourriture, tuent les sous-alimentés les moins résistants. Dès 1645, Sérignan commence à se dépeupler :
Les années 1646 et 1650 sont particulièrement meurtrières (on se reportera au graphique), avec respectivement 97 et 94 sépultures contre 69 et 68 baptêmes. Aucun groupe d’âges n’a été épargné, mais les enfants et les jeunes de moins de 15 ans ont subi les pertes les plus sévères au cours de ces deux années :
décès d’enfants de moins de 15 ans : 56,4 % de l’ensemble des décès
jeunes et adultes de 15 à 65 ans : 24,1 %
vieillards de plus de 65 ans : 19,3 %
Disparus les plus vulnérables, la peste a donc eu moins de victimes à abattre. Ceci peut expliquer le moindre nombre de victimes, en valeur absolue, par rapport au nombre de celles de la peste précédente (386 à 298 morts au cours de la peste de 1629, 267 effectivement dénombrés lors de celle de 1652). Il se peut aussi que des mesures prophylactiques plus efficaces qu’en 1629 aient été mises en place, mais nous en sommes peu convaincus puisque un va-et-vient sans contrôle des personnes, est plus que probable 19. On sait qu’une « infirmerie » où l’on parquait des malades, avait été créée. Des chirurgiens y soignaient 20. C’est de cette infirmerie que sort une bonne partie des pestiférés que l’on porte en terre. Mais nombre d’autres malades, abandonnés ou soignés, sont morts dans leur domicile, voire dans leur lit sur le pas de leur porte 21. Un bureau de santé, analogue dans sa composition à celui qui fonctionna à Béziers avec chirurgiens, conseillers de santé, et corbeaux — les croque-morts pour pestiférés — dut vraisemblablement être mis en place Thouzet « dict bu gorp » meurt de la peste avec sa femme, contagieuse elle aussi, le 12 août 1652. Enfin et peut-être surtout, la létalité de cette peste a été faible d’après le cahier de l’infirmerie de Béziers tenu par le médecin Amilhac, sur 771 pestiférés de la ville, 435 seulement sont décédés, ce qui fixe la létalité à 56,4 %, contre 70 à 80 % dans une peste bubonique sévère 22.
L’analyse du mouvement des sépultures et des conceptions (se reporter au graphique correspondant) au cours de cette période épidémique, apporte les enseignements suivants :
- La peste se développe en trois poussées, essentiellement estivales, d’inégale ampleur et d’inégale durée. Pendant 16 mois, de novembre 1652 à février 1653, presque sans interruption, la première vague pesteuse provoque mensuellement un nombre de morts supérieur au nombre des conceptions. L’amplitude maximum se situe en août 1652 (45 sépultures). Ensuite, deuxième vague de juin à novembre 1653 ; durée : six mois, soit le tiers de la précédente ; l’amplitude diminue : (15 morts en août). Enfin, troisième et dernière vague au cours de l’été et au début de l’hiver 1654, de juillet à décembre, soit encore une durée de six mois. L’amplitude maximum de fin d’été et d’automne (19 morts en octobre et 19 encore en novembre) est légèrement supérieure à celle de la deuxième vague.
Tout se passe comme si, après la naissance de la première vague pesteuse puissamment génératrice de décès (170 morts la seule année 1652), la peste venait mourir en vagues de moindre intensité mortelle. Faut-il, pour expliquer ce fait, invoquer un phénomène de résistance progressive de l’organisme humain au bacille, ou, ce qui revient au même, une moindre virulence de celui-ci au fil des jours ? Nous avons déjà remarqué en 1722 que la peste, sans explication apparente vient mourir comme en une sorte d’écoulement endoréique dans l’Uzège, alors que les administrateurs de la province croyant le pays perdu, s’apprêtaient à reculer le blocus jusque sur le Vidourle, puis l’Hérault. Le médecin Vieussens envoyé par la Cour dans le diocèse d’Alès apporte un témoignage intéressant : consulté sur ce phénomène, il répond que la maladie se résout en « pourpre », sans bubons. Selon lui, et d’après, dit-il, son expérience, cet érythème ou ces pétéchies sont les marques d’un prochain anéantissement de la « contagion ». Et de fait, les malades « empourprés » guérissent assez rapidement. La peste meurt à Uzès en mars 1722 23. - Les hivers, même celui de 1651-52, et aussi les printemps ont joué comme une sorte de frein à la propagation de la peste.
- Enfin, on observe, à chaque poussée, une tendance très nette à la chute des conceptions. A ceci trois explications :
→ d’abord pour les couples déjà formés, la disparition de l’un des époux supprime ou tend à supprimer toute occasion de conception.
→ ensuite, la peste comme tout autre accident (crise aiguë de subsistances, mortalité catastrophique d’une autre origine), dissuade très fortement des fiancés de contracter une union dont l’avenir est plus qu’incertain. Encore des occasions de conception ratées.
→ enfin, et nous insistons sur cette remarque, à l’évidence, les époux ont évité les relations conjugales. Que l’on observe en effet les conceptions de novembre et décembre 1652, alors que la peste vient d’être à peine dénoncée dans la paroisse et que la mort ne frappe pas encore à coups redoublés : les conceptions sont nulles ce qui est un fait extraordinaire puisqu’il ne s’est pas présenté de toute l’année. A contrario, observez les conceptions après la peste en janvier 1655 et les mois suivants : la courbe vole vers le haut, tandis que celle des morts tend vers le bas. Il n’y a eu que 5 mariages en 1653, et pourtant, remarquez le niveau des conceptions à partir de mars 1653, alors qu’en ce printemps favorable, les Sérignanais peuvent croire la peste disparue : elles retrouvent leur rythme d’avant l’épidémie (printemps 1651).
Pour apaiser le courroux du Très-Haut, oui, il faut multiplier les dévotions. Mais aussi il faut éviter le péché de chair qui lui déplaît : ainsi la catéchèse de la Contre-Réforme, oubliant certains commandements de l’Eternel (voyez la Genèse) s’appliquait plutôt à inculquer le refus de la libido dominandi issue en droite ligne de Saint Augustin. D’ailleurs pour tout dire, les médecins de la peste, même au XVIIIe siècle, reprennent à leur compte le tabou (Lamperrière, Vieussens), non pas tant comme on pourrait le croire pour éviter toute promiscuité contagieuse que l’on discute encore au temps du Régent, que pour s’abstenir de toute occasion « d’eschauffement » qui provoque le « pervertissement de l’œconomie » du corps, et engendre fatalement la peste.
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A la veille de la peste (1648-50), la paroisse comptait 1640 à 1683 habitants. Au sortir de l’épidémie, en 1655, elle en a 1266 à 1234. La perte de population se situe autour de 26,6 à 22,8 %. Mais toutes les morts n’ont pas été provoquées par la peste : sur 415 décès enregistrés de janvier 1651 à décembre 1654, 267 sont explicitement imputés à la contagion. La peste a donc plus exactement enlevé 15,8 à 16,2 % de la population au cours des années 1651 à 1654. Les pestiférés représentent 64,3 % des morts de ces 4 ans de crise aiguë, mais ils ne représentent plus que 31,8 % des morts de la période 1645-1654.
Dès les années 1656-1661, le niveau de population antérieur à la peste est rattrapé et l’évolution est à la hausse comme dans les décennies qui précèdent la peste de 1629.
L’essor se constate à un accroissement naturel confortable :
Cet essor est largement dû à l’arrivée d’étrangers à la paroisse. Ce sont eux qui gonflent sensiblement le taux de nuptialité (84 % en 1656-58 ; 10,49 % en 1659-61). On en retrouve aussi aux sépultures enregistrées de 1654 à 1661. Quand on connaît le soin jaloux avec lequel les gens de l’Ancien Régime veillaient à une stricte endogamie, on apprécie mieux les besoins présents de restauration de la population qui poussèrent aux mariages mixtes, Sérignanais et étrangers. Sur 226 époux et épouses ayant contracté mariage entre 1656 et 1660, 44 soit 19,4 % sont des étrangers. 40 d’entre eux se sont unis à des époux Sérignanais, ce qui revient à dire que sur 113 mariages, 40, soit 35,3 % sont des unions exogames : c’est une proportion que nous ne retrouvons plus jusqu’à la fin du XVIIIe siècle 24. Sur 162 morts dont l’origine géographique est connue entre 1655 et 1657, 28 (17,2 %) sont étrangers à la paroisse : encore une proportion élevée qui fut rarement dépassée sauf au moment des crises graves (1693-96 ; 1710-13) 25.
Ceux qui sont venus dans la paroisse pour la repeupler, sont arrivés essentiellement du diocèse de Béziers et des paroisses voisines (41,3 %) ou des diocèses contigus, Agde, Narbonne, Carcassonne (17,3 %). Mais une bonne proportion de migrants issus des hautes terres du Languedoc (diocèses de Vabres, Lodève, Saint-Pons, Rodez, Castres, Albi) ont été attirés aussi (36,9 %). Le reste est venu du haut-Languedoc et de la région pyrénéenne (4,3 %). Désormais, tout au long des deux derniers siècles de l’Ancien Régime, l’immigration, massive ou épisodique, se fera sur le même modèle de recrutement géographique et l’on ne verra plus qu’exceptionnellement, des nordiques d’importation.
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Conclusion
De la mort d’Henri IV à celle de Louis XIV, ont été enregistrées 5743 sépultures dans la paroisse. Les deux pestes ont enlevé entre 653 (hypothèse haute) et 565 personnes (hypothèse basse). Les pestiférés représentent 11,3 % à 9,8 % des décédés du XVIIe siècle.
La peste de 1629-31 a été très meurtrière : elle a enlevé le quart de la population sérignanaise et ses pestiférés représentent 5,1 à 6,7 % des morts du XVIIe siècle. La peste de 1651-54, pour avoir duré aussi longtemps que la précédente a été par contre, une sorte de « peste douce » : elle n’enlève, si l’on peut dire, que 15 à 16 % de la population en trois vagues successives dont la première seule, est réellement massacreuse de vies. L’hypothèse la plus vraisemblable est que la dernière des pestes a été moins meurtrière parce que son origine est dans une souche de bacilles à la virulence atténuée. Malgré l’importance de la ponction démographique, remarquons bien ceci les crises de subsistances, les disettes et les famines des périodes 1640-50, 1693-95, 1709-13, une mortalité épidémique mais non pas pesteuse en 1684 (224 morts), furent, et de loin, beaucoup plus catastrophiques dans la paroisse, par leur durée et leur intensité que les deux pestes. En 1715 la population de Sérignan est tombée à 900 habitants. En 1680, elle était encore de 1560 âmes. D’une façon continue, hémorragique, en 35 ans, sans repeuplement aucun, la paroisse a perdu à peu près 40 % de sa population. Ceci remet à leur juste place, dans un sombre XVIIe siècle, la ponction démographique des deux pestes. Mais cela ne doit pas rendre pour autant très optimiste sur les conséquences de la peste en général ; la paroisse a eu la chance, en quelque sorte, de n’en connaître que deux poussées au XVIIe siècle (ce qui est très différent au siècle précédent) et d’avoir joui d’une période de relative prospérité, grâce à l’activité maritime, Louis XIII puis Mazarin régnant. Cette conjonction a permis une restauration très rapide de la substance humaine.
Alain MOLINIER.
CNRS, Paris.
Notes
1 Pour mieux situer cette paroisse dans le contexte historique, on se reportera à Sérignan, paroisse du Languedoc, Montpellier, 1968.
2 Registres paroissiaux et registres des délibérations consulaires sont déposés aux archives municipales de Sérignan (en abrégé A.MS.).
3 E. Le Roy Ladurie, Les paysans de Languedoc, 1966, p. 424.
4 Le Vivarais aux XVIIe et XVIIIe siècles, p. 562.
5 A. Soucaille, « Recherches sur les anciennes pestes ou contagions à Béziers », Bulletin de la société archéologique, scientifique et littéraire de Béziers, T. XII, 1883, p. 90-91.
6 A. Soucaille, id. p. 96-97.
7 E. Le Roy Ladurie, Id., p. 422-23.
8 Id., p. 39.
9 Le Vivarais…, p. 564 : à Baix, la perte est de 28 %, mais la guerre civile y a aussi régné à Bourg-Saint-Andéol, la perte s’établit à 18,7 %.
10 J. N. Biraben, Les hommes et la peste en France…, 1975, T. 1, chap. 4.
11 A. Soucaille, op. cit., p. 99.
12 J. Nadal et E. Giralt, La population catalane de 1553à 1717, 1960, p. 42.
13 A. Soucaille, id., ibid.
14 A.M.S., délib. cons., 1648.
15 A.M.S., reg. par., année 1651.
16 A.M. Béziers, HH 4.
17 Pepys, Journal, éd. 1956, p. 221 sq.
18 E. Le Roy Ladurie, op. cit., p. 39, n. 4.
19 A.M.S., reg. par. n° VIII, décès 1630-65. Le 29 juin 1652 est enseveli un certain Joseph, noyé à la mer, « peschant avec Raimond Picques ».
20 Id. ibid., le 24 août 1652 meurt de la peste à l’infirmerie le chanoine Labriague. Il a légué avant sa mort 124 L. à Labatut « chirurgien de lad, infirmerie ».
21 Id., ibid., Le 30 juillet 1652, Bernard Poumié, charron « est trousvé mort dans son lict » le 7 septembre 1652 Jacquette Augibé, veuve de Courtet, meurt dans sa maison de la contagion. Elle a légué auparavant à Philippon chirurgien, « qui la acisté pendant la maladie », 500 L. ; le 22 septembre 1652 expire le consul Castel, « dans son lict à la porte de sa maison ».
22 J.N. Biraben, op. cit.
23 A.N., G7 1730-1735.
24 Exogamie : 1687-95 : 22,1 % ; 1740-49 : 23,6 % ; 1780-89 :20,4 %.
25 A titre d’exemple, pendant une période relativement prospère comme 1780-84, le pourcentage des décédés extérieurs à la paroisse n’est que de 7,0 % (18 sur un total de 257 dont on connaît l’origine).
