La nécropole abbatiale à Saint-Guilhem-le-Désert État des questions

Les origines des nécropoles abbatiales et la chronologie de leur constitution dans les monastères médiévaux ne sont pas suffisamment étudiées jusqu’à présent. On connaît plusieurs descriptions de quelques « cimetières des abbés » incluses dans les monographies de certaines abbayes, mais il nous manque une vue générale de la question. Les textes historiques et hagiographiques restent aussi plutôt muets à ce sujet.

Ces textes, et spécialement les coutumiers monastiques, nous démontrent seulement que la mort dans ces communautés était, aussi bien pour des frères que pour des abbés, rigoureusement égalitaire. Les distinctions réapparaissent seulement pour l’inhumation la vêture, le choix du lieu de la sépulture, la construction d’une tombe et la liturgie post mortem qui est plus fastueuse pour les abbés que pour les simples moines 1.

Dans les premiers siècles du Moyen Age, en continuation de la tradition antique, les abbés penchent plutôt pour l’inhumation ad sanctos, c’est-à-dire à l’intérieur d’un édifice sacré, à la proximité de la tombe d’un martyr ou d’un saint vénéré.

Dès les VeVIIe siècles, les interdictions juridiques d’ensevelir dans les églises, constamment répétées à l’époque carolingienne 2 visaient à installer les tombes au-dehors de ces sanctuaires. Ces interdictions favorisent en même temps l’inhumation aux alentours d’un édifice sacré et spécialement dans le portique 3 ou dans l’atrium 4, considérés comme lieux de passage propres à ménager la transition entre l’environnement et le lieu sacré.

C’est en prenant à la lettre les interdictions des Canons de l’Église, que Richard Bavoillot-Laussade 5, dans son étude sur la basilique carolingienne de Saint-Guilhem-le-Désert, voudrait attribuer une fonction funéraire à la salle située au rez-de-chaussée du massif occidental. Il considère cette salle comme le « panthéon » des Wilhemides et comme site de la sépulture primitive de Guilhem. Malheureusement, on ne trouve aucune preuve exacte pour soutenir cette thèse. Et aussi bien, aucun membre de la communauté monastique ne se trouve enterré dans ce lieu.

Les exceptions aux règlements interdisant d’ensevelir dans l’église, faites dans les communautés monastiques et spécialement dans celle des vierges cloîtrées, concernent en un premier temps la construction d’un deuxième édifice pour l’usage strictement funéraire (Arles, Saint-Paul à Paris 6). Toutefois, la juridiction du VIIIe-IXe siècle distingue les personnages privilégiés ayant le droit d’être ensevelis dans l’église. En 797, Théodulfe évêque d’Orléans déplore dans ses capitula ad presbyteros que les édifices sacrés soient transformés en cimetières, et interdit l’enterrement dans les églises, exception faite pour les prêtres et les gens justes 7. Ainsi, le chapitre 20 du Capitulaire pour la réforme des Gaules en 813 précise, que sauf pour des évêques, des abbés et des prêtres fidèles et bons, nul ne saurait être enterré dans une église 8.

Ces canons ont été insérés dans plusieurs Capitulaires postérieurs. En 827, on les retrouve dans les Capitularia d’Anségise, abbé de Fontenelle (Saint-Wandrille 9), décédé en 833. Les Gesta abbatum Fontanellensium A.823-833 mentionnent à deux reprises l’emplacement de la tombe d’Anségise 10.

Dans la première, il est question de domus conventus sine curia (c’est-à-dire de la salle capitulaire), située au nord de l’abside de la basilique Saint-Pierre, dans la seconde on parle d’un porticus. S’agit-il ici du même lieu ? 11 On pourrait songer à une galerie du cloître sur laquelle aurait donné la salle capitulaire, mais, ce n’est qu’une supposition 12. En 1671, lors de la destruction du chapitre, on retrouva une tombe anonyme, attribuée alors sans preuves exactes à l’abbé Anségise 13.

Les témoignages des Gesta Abbatum Fontanellensium apportent une des premières mentions de l’inhumation d’un abbé en dehors de son église. La cause du renoncement à un privilège acquis de la part d’Anségise (peut-être un geste d’humilité), nous reste inconnue. Toutefois, dans les siècles suivants, il trouva de nombreux imitateurs et continuateurs.

La pénurie de textes ainsi que de données archéologiques pour le Xe et le début du XIe, siècle nous interdit de démontrer une continuation directe de cette disposition funéraire. L’existence d’une nécropole abbatiale aménagée dans la salle capitulaire ou dans le cloître est bien attestée dès la deuxième moitié du XIe siècle 14.

Nous retrouvons dès la fin du XIe, siècle, les tombes des abbés de Saint-Guilhem-le-Désert, « en avant du chapitre », comme l’on interpréterait le complément du lieu in parte capituli – « dans l’aire en avant du chapitre », c’est-à-dire dans l’aile orientale du cloître. Le premier à être mentionné par les Annales de Gellone (fig. 1) est l’abbé Béranger, décédé le 6 novembre 1099 15 et enterré in claustro in parte capituli 16, dans le cloître en avant du chapitre. Son « tombeau de pierre » reposait sur quatre colonnettes 17 et portait l’inscription suivante : « Le 8 des ides de novembre [25 octobre E. D.] mourut ce père, l’abbé Béranger, homme bon et pieux 18 ».

Une question se pose immédiatement. Dans l’intérieur de quel bâtiment l’abbé Béranger fut-il enterré en 1099, puisque l’aile orientale du cloître, construite à la fin du XIIe siècle 19, n’existait pas encore ? La localisation d’une tombe abbatiale implique nécessairement l’existence, à la fin du XIe siècle, d’un cloître primitif remontant peut-être à l’époque carolingienne ou plutôt d’un portique élevé au-devant du chapitre. L’inhumation d’un évêque ou d’un abbé dans l’espace découvert est très rare, elle est dans la plupart des cas une sanction des péchés commis par l’individu défunt. Ce lieu « maudit » ne servira donc jamais par la suite de nécropole abbatiale 20.

Les Annales de Gellone situent le tombeau des abbés « »en avant du chapitre »» impliquant une aire construite (celle du cloître neuf ?), mais ils ne nous fournissent aucune autre précision. La dalle funéraire en marbre de Bernard de Mèze ne s’est conservée que partiellement 21. Elle représente le défunt gisant sous un arc mutilé, porté par deux colonnettes à chapiteaux ornés. Sa tête est couverte d’un capuchon, la main gauche tient sur sa poitrine le livre fermé de la Règle, la main droite est appuyée sur la crosse. Sur l’épais rebord de la pierre se trouvent des représentations narratives sculptées à gauche un moulin fortifié, vraisemblablement le moulin de Roquemengarde édifié par Bernard sur l’Hérault 22 et à droite ses propres funérailles. Selon l’abbé Vinas : « on y voyait la procession des moines pleurant le défunt : ils étaient environ trente, vêtus d’aubes bordées de dentelles, portant des pluviaux de soie dont les chaperons leur servaient de capuce ; la bière [ou bien le sarcophage ? E.D.] où est étendu le corps du défunt, avec ses insignes abbatiaux et la crosse au côté ; le célébrant, l’aspersoir à la main, le diacre et le sous-diacre soutenant le missel devant lui, l’acolyte portant le vase d’eau bénite, les chantres avec leurs processionnels, le thuriféraire avec son encensoir fumant 23 ».

Les inhumations des autres abbés de Saint-Guilhem dans l’aile orientale du cloître sont bien attestées au cours du XIIIe siècle et même au début du XIVe siècle par les textes et par les fragments de monuments funéraires des abbés Guillaume de Roquefeuil décédé en 1248 et Guillaume de Monstuéjouls mort en 1302, retrouvés dans ce lieu 24.

L’emplacement de la nécropole abbatiale au XIIe-XIIIe siècle dans l’aile orientale du cloître à Saint-Guilhem-le-Désert n’était cependant pas un fait isolé. L’existence d’un cimetière abbatial tout spécialement aménagé dans le cloître, de préférence devant le chapitre, c’est-à-dire dans son aile orientale dans plusieurs abbayes bénédictines d’hommes et de femmes est bien attesté dès la deuxième moitié du XIe siècle (Saint-Martial de Limoges 25, Saint-Benoît-sur- Loire 26, Saint-Pierre à Vienne 27, Sainte-Marie-aux-Dames à Saintes 28, Saint-Amand à Rouen 29). Toutefois, nous connaissons également pour la même époque la localisation de ce cimetière dans la salle capitulaire de plusieurs abbayes bénédictines (Charroux 30, Fontgombault 31, Le Bec 32, Jumièges 33, Fontenelle-Saint-Wandrille 34).

La réforme cistercienne a expulsé, en signe d’humilité, la sépulture abbatiale au-dehors de son édifice ecclésial. La règle de Cîteaux précise que : « seul les rois, les reines et les évêques peuvent être inhumés dans l’église abbatiale 35 ». Selon la coutume primitive cistercienne on inhumait les abbés dans une tombe commune aménagée dans une niche placée au-dessous de l’escalier qui monte du cloître 36. A partir de l’année 1180, les statuts du chapitre général de Cîteaux devinrent plus libéraux en permettant d’ensevelir les abbés dans la salle capitulaire. Ces statuts punissaient cependant sévèrement la disposition en ce lieu de la sépulture des personnes laïques, même s’ils en étaient les fondateurs 37.

L’installation du « cimetière des abbés » dans le cloître devant la salle capitulaire où à l’intérieur de cette salle, facilitait sa vénération religieuse et la commémoration des défunts. On mettait en valeur la présence mystique des abbés décédés qui accompagnaient ainsi tous les actes importants de la communauté 38. Le visiteur ayant en face de lui, dans ce cimetière, une suite de tombes des chefs de la communauté pouvait d’un coup d’œil se rendre compte de son histoire.

Plan du bas étage de l'abbaye de Saint-Guilhem-le-Désert dessiné en 1656 par Robert Pluvier
1. Plan du bas étage de l'abbaye de Saint-Guilhem-le-Désert dessiné en 1656 par Robert Pluvier, publ. dans Saint-Guilhem-le-Désert en Moyen Age. Table ronde 1995, Saint-Guilhem-le-Désert, 1996, p. 14, © Archives nationales.

Toutefois, dès la deuxième moitié du XIIIe siècle, la sépulture abbatiale est de nouveau réintroduite dans l’église. Malgré toutes les interdictions, les laïques de haut rang envahissaient petit à petit le cloître et la salle capitulaire 39. Ceci peut être considéré comme une des raisons pour lesquelles la sépulture abbatiale va abandonner le cloître et le chapitre.

Le premier abbé de Saint-Guilhem-le-Désert enterré dans l’église est Bernard de Bonneval d’une grande famille limousine, décédé en 1317, qui choisit comme lieu de son repos éternel l’absidiole méridionale, jadis dédiée à Saint-Pierre, aujourd’hui à Notre-Dame du Rosaire. Sa dalle funéraire placée au centre de la chapelle s’est conservée jusqu’au temps présent. Elle est en marbre rouge et porte, gravée au trait, l’effigie de l’abbé, tête nue, revêtu de la chasuble, paré de l’étole et du manipule, tenant dans ses mains jointes un livre 40 et une longue inscription 41.

Dans la grande abside de l’église fut enterré le successeur de l’abbé Bernard, Raimond de Monstuejouls, mort en 1336, devenu cardinal. Son corps fut transporté à Saint-Guilhem et enterré dans un caveau situé au nord de la confession de saint Guilhem. Son mausolée a été placé au-dessus et entouré d’autres dalles funéraires du XIVe, siècle 42.

Nous savons vraiment peu de choses sur le mode d’inhumation des abbés de Saint-Guilhem-le-Désert. Les textes médiévaux ne nous ont fourni aucun renseignement détaillé. Nous restons donc à la merci des descriptions sommaires de l’abbé Léon Vinas, lors de l’ouverture des trois tombeaux abbatiaux au XIXe siècle.

Le premier, découvert par Henri d’Albenas, situé devant le chapitre avait été visiblement violé et ne contenait plus que les fragments des os et une petite crosse en fer. La crosse, malheureusement perdue, haute de 12 cm, se composait d’une volute à double enroulement et d’un nœud, ajusté à une pointe en fer, pour la fixer sur son bâton. Selon l’abbé Vinas, cette crosse « a dû être dorée 43 ».

Les crosses en fer sont plutôt rares. Elles sont toutes considérées comme funéraires – c’est-à-dire confectionnées pour être enterrées aussitôt dans la tombe auprès du défunt, vu le caractère peu précieux de leur matière. On peut citer deux crosses en fer trouvées au XVIIIe siècle à Vienne, dans des tombes bien identifiées : celle de Siebodus doyen du chapitre de la cathédrale de Saint-Maurice décédé après 1117 et Robert abbé de Saint-Pierre mort en 1148, mais la description de la matière dans laquelle ces crosses auraient été confectionnées suscite des doutes 44. Une crosse en fer incrustée d’argent a été trouvée dans un tombeau épiscopal de la deuxième moitié du XIIe siècle à Poznan en Pologne 45. Une autre provient d’une tombe anonyme mise au jour en 1885 dans l’église Notre-Dame prieuré du Walsourt en Belgique. Cette crosse décorée d’une feuille tréflée à trois lobes égaux est datable peut-être du XIIIe-XIVe siècle 46.

La rareté du métal ferreux employé pour la fabrication des crosses ne nous aide pas à établir la datation de celle de Saint-Guilhem. On peut même se demander, si le fer a été bien reconnu par l’abbé Vinas et s’il ne s’agissait pas tout simplement d’une crosse en plomb. En ce qui concerne sa forme, il faut le souligner, les dimensions petites font preuve de l’ancienneté d’un tel échantillon datable du XIIe siècle, mais sa volute au double enroulement ressemble davantage à certaines crosses normandes 47 et indique ainsi la deuxième moitié ou même la fin du XIIe siècle. Parmi les plus apparentées, on peut citer celles qui furent trouvées dans les tombes de Frumauld évêque d’Arras, mort en 1183 48 et celle de Manasses, évêque de Troyes, décédé en 1190 49.

p style= »margin-bottom:4pt;margin-top:0pt;text-align:justify;text-indent:30px; »>Que la crosse funéraire ait été confectionnée au moment du décès et de l’inhumation de l’abbé, cela préciserait la date approximative de son enterrement; selon Léon Vinas, celui-ci pourrait être identifié soit avec Richard d’Arboras mort en 1180, soit avec Bernard de Mèze, décédé en 1189 50. Mais cette identification rétrospective n’exclut pas d’autres attributions plausibles.

Malheureusement, il n’a été dévoilé aucun détail sur l’ouverture, vers 1830, du tombeau de Bernard de Bonneval 51 sauf la mention de la trouvaille d’une crosse 52 (fig. 2). Cette crosse de 30 centimètres de hauteur, en cuivre champlevé, émaillé et doré, est typique à l’Œuvre de Limoges. Il convient donc de citer textuellement le catalogue de ces insignes pastoraux établi par Jean-Joseph Marquet de Vasselot, dans l’ouvrage de référence essentiel, publié en 1941 53. Car elle est la première décrite, dans la série la plus nombreuse de cette Catégorie d’échantillons, celle de « saint Michel terrassant le dragon », numérotés de 122 à 171.

« Douille à rinceaux fleuris, sur fond d’émail ; elle est flanquée de deux reptiles (le troisième a disparu). Nœud à deux frises de dragons découpés à jour. Collerette de feuilles stylisées. Volute à fond réticulé et émaillé, terminée par une tête de serpent ; elle encadre un petit groupe de ronde-bosse (en cuivre doré) saint Michel terrassant le dragon. L’archange debout, vêtu d’une robe assez courte, de profil, repose d’un pied sur la courbe intérieure de la volute et appuie l’autre sur le dos du dragon, dans lequel il plante verticalement sa lance, qu’il tient des deux mains ; le monstre s’appuie de ses deux pattes sur la courbe intérieure de la volute, que traverse sa queue, s’appuie contre la tige de la volute ; le monstre tourne sa tête en arrière vers l’archange, dont l’aile est mordue en travers par le serpent qui constitue la volute. Crête à petits crochets peu saillants 54 ».

Michèle Bilimoff 55 a tenté depuis d’établir au Corpus des émaux méridionaux, une typologie de cette cinquantaine de crosses ; elle les répartit en trois groupes et plusieurs familles, selon leurs particularités iconographiques et leur facture. Parmi la trentaine d’échantillons répertoriés dans son troisième groupe, en gros datable du second quart du XIIIe siècle, la crosse de Saint-Guilhem-le-Désert manifeste une moindre précision dans les détails de l’exécution ; et le mouvement appesanti des combattants l’apparente par exemple à celle du Victoria & Albert Museum à Londres (no inv. 703-1884 56).

Suite aux investigations méthodiques menées sur l’art et l’archéologie des émaux méridionaux, on est ici autorisé à indiquer l’insertion chronologique de la crosse de Bernard de Bonneval au tome III du Corpus des émaux, et son attribution à un atelier fécond entre 1225 et 1235 57.

La série des crosses montrant saint Michel terrassant le dragon est la plus fournie de toutes les séries des crosses limousines 58. Ces crosses représentent un cinquième de tous ces insignes enterrés dans les tombes abbatiales et épiscopales 59. Certaines d’entre elles peuvent être considérées comme ayant été utilisées par les prélats de leur vivant, et après leur mort déposées auprès de leur corps (p. ex. celle de Jean II de la Cour d’Aubergenville évêque d’Évreux mort en 1256 60), les autres ont dû rester longtemps en usage. En effet, la pérennité des crosses limousines au Moyen Age était très longue. On peut les trouver fréquemment dans les tombes de personnages décédés au XIVe et XVe, siècles 61. Il n’était pas rare d’enterrer de tels objets, considérés comme démodés ou hors d’usage, à la place d’une crosse tombale confectionnée pour la circonstance. La répartition géographique de leurs trouvailles funéraires ne se limite pas au territoire du royaume de France. Nous retrouvons des crosses de saint Michel dans les tombeaux des prélats d’Angleterre, d’Italie et d’Espagne.

Le thème de saint Michel terrassant le dragon, représenté dans la volute de ces crosses était sans doute la cause de leurs popularité. Saint Michel, vainqueur du Malin, commémorait le triomphe de l’esprit de Dieu sur le démon 62. Il était en même temps le protecteur des fidèles et le psychopompos – le porteur d’une âme aux cieux, ce qui prédispose à l’utilisation de ces crosses comme insignes funéraires.

Pour la troisième sépulture abbatiale découverte à Saint-Guilhem-le-Désert, l’abbé Vinas nous fournit davantage de renseignements détaillés. En fouillant dans le chœur du côté de l’Évangile, on retrouvera « un caveau intact [voûté] blanchi au lait de chaux, au milieu duquel était un cercueil en bois vermoulu et tombé en morceaux à droite et à gauche, avec des armatures en fer où passaient des madriers pour le transporter. Le corps était serré et cousu dans un cuir de bœuf, auquel on avait donné la forme du corps, rond à la tête, plus étroit au cou, large aux épaules et se rétrécissant vers les pieds, qui étaient à l’orient. La couture ne résista pas ; et, ayant écarté le cuir à droite et à gauche, nous vîmes que le corps était ficelé dans toutes ses parties et couvert d’une couche épaisse d’aromates noirâtres, luisant à la cassure, sous lesquels étaient les vêtements en étoffe fine, dont nous ne pûmes déterminer la couleur primitive ; il n’était accompagné d’aucun insigne 63 ».

Un écusson portant les armes des Monstuéjouls permit d’attribuer la sépulture à Raymond de Monstuéjouls, abbé de Saint-Guilhem, devenu évêque de Saint-Papoul, puis de Saint-Flour et enfin cardinal du titre de Saint-Eusèbe. Il mourut en 1336 à Avignon. Son corps fut transporté à Saint-Guilhem, ce qui explique les traces de l’embaumement par les herbes ainsi que l’emballement dans le cuir de bœuf 64.

Montpellier, Collection de la Société archéologique. Crosse limousine de saint Michel
2. Montpellier, Collection de la Société archéologique. Crosse limousine de saint Michel, trouvée dans le tombeau de Bernard de Bonneval, abbé de Saint-Guilhem-le-Désert mort en 1317 (photo : J. Vallon 1975, Inventaire général - A.D.A.G.P.).

Les pratiques de l’embaumement étaient fréquentes aux XIIIe-XIVe siècles et spécialement dans le cas de nécessité du transport du corps 65. Nous connaissons plusieurs inhumations des prélats sans insignes, cousues dans le cuir de bœuf ou de cerf comme c’est le cas pour la dépouille d’Henri de Brame, archevêque de Reims enterré en 1240 dans sa cathédrale 66.

En conclusion : l’ensemble de l’étude relative à la nécropole abbatiale à Saint-Guilhem-le-Désert est certes disparate à cause des maigres renseignements recueillis dont nous disposons aujourd’hui. On peut néanmoins constater l’existence au XIIe et XIIIe siècles d’un « cimetière des abbés » dans le cloître, devant le chapitre, il est pourvu de nombreux aménagements apparaissant dans les abbayes bénédictines et cisterciennes de la même époque. On peut en outre supposer que l’abbaye de Saint-Guilhem-en-Désert possédait une crosse « d’apparat » appartenant à la congrégation, remise symboliquement lors de la bénédiction de chaque abbé. Cela implique nécessairement la déposition auprès d’un abbé défunt d’une crosse funéraire comme celle forgée en fer. Ainsi, on peut considérer que la crosse limousine avec saint Michel, remontant au XIIIe siècle, enterrée en 1317 avec l’abbé Bernard de Bonneval, fut tenue alors comme démodée et hors d’usage cérémonial : on l’affecta donc au signalement invisible, mais distinctif d’une sépulture abbatiale.

Notes

1.Henriet, Chronique de quelques morts annoncées les saints abbés clunisiens (Xe-XIIIe siècles), Médiévales, 31, automne 1996, p. 96.

2.Voir : Hofmeister, Das Gotteshaus ais Begräbnistatte, Archiv für Katholisches Kirchenrecht, 19, 1931, p. 450-487 ; A. Bernard, La sépulture en droit canonique du décret de Gratien au concile de Trente, Paris, 1933, p. 24-29.

3.Angenendt, In porticu ecclesiae sepultus, Ein Beispiel von himmlisch-irdischer Spiegelung dans Iconologia sacra; Mythos, Bildkunst und Dichtung in der Religions und So-zialgeschichte Alteuropas. Festschrift für Karl Hauck zum 75. Geburstag, éd. H. Keller et N. Stanbach, Berlin, 1994.

4.Ch. Picard, L’atrium dans les églises paléochrétiennes d’Occident, dans Actes du XIe Congrès international d’archéologie chrétienne, vol. 1, Rome 1989, p. 505-558.

5.Bavoillot-Laussade, Les développements architectu-raux de l’abbaye de Gellone, dans Saint-Guilhem-le-Désert au Moyen Age, Table ronde mai 1995, Saint-Guilhem-le-Désert, 1996, p. 28-29, note 20, p. 57.

6.Sapin, « Dans l’église ou hors l’église quel choix pour l’inhumé ? », dans Archéologie du cimetière chrétien, Actes du 2e colloque A.R.C.H.E.A., Tours 1996, p. 68-69.

7.nisi forte talis sit persona sacerdotis ut cujus libet justi homines, quae per vitae meritum talem vivenda suo corpori defuncto locum acquisit… Theodulf von Orléans, Kapitular 19, MGH Capitula episcoporum, t. 1, Hannover 1984, p. 109.

8. Ut mortui in ecclesia non sepeliantur nisi episcopi aut abbates aut fideles et boni presbyteri MGH Leges S.II Capitula Regum Francorum I, p. 174. Ce n’est là qu’une reproduction du canon 52 d’un synode de Mayence et du canon 21 d’un synode d’Arles, deux des cinq synodes réunis par Charlemagne pour la réforme des Gaules. A. Bernard, La sépulture… p. 20.

9.MGH Leges S.II Capitularia Regum Francorum I n0 46, cap. 153, p. 423.

10.  iussit praeterea aliam condere domum iuxta absidam basilicae sancti Petri adplagam septentrionalem, quam conventus sive curiae quae graece guleuterion dicitur… in qua etiam monumentum nominis sui collocari jussit, ut dum vitae praesentis terminum daret, illic a suis deponeretur. (MGHSS II, p. 296) ;… tumulatus extra basilicam sancti Petri ad aquilonem plagam, im portion in qua fratres conventum celebrare soliti sunt... (MGH SS. II p. 299).

11.  L. Lemaître, Aux origines de l’office du chapitre et de la salle capitulaire. L’exemple de Fontenelle dans La Neustrie. Les pays au nord de la Loire de 650 à 850, t. 1. Beiheft der Francia, B.16/1, Sigmaringen, 1989, p. 368.

12.  Dabrowska, La salle du chapitre monastique lieu de la sépulture privilégié du clergé ?, dans Cuadernos Informativos de derecho histórico, público, procesal y de la navegation, 17, 1994, p. 4415, note 1.

13.  Dom Toustain et Dom Tassin, Histoire de l’abbaye de Saint-Wandrille (1604-1734), éd. J. Laporte, Saint-Wandrille, 1936, p. 174.

14.  La plus ancienne découverte archéologique concerne le tombe d’Aszon, l’abbé de Saint-Michel-en-l’Herm en Vendée, décédé après 1047. Voir A.-D. Piorier, Le tombeau de l’abbé Aszon, Société d’émulation de la Vendée, Bulletin périodique, 60, 1913, p. 81-84.

15.   Corpus des Inscriptions de la France médiévale, vol. 12, Aude, Hérault Poitiers, Poitiers, 1988, n° 53, p. 159-160.

16.   Annales de Gellone, 66, d’après E. Bonnet, L’Église abbatiale de Saint-Guilhem-le-Désert, Congrès archéologique de France, 73e session tenue à Carcassonne et Perpignan en 1906, Paris, 1907, p. 437.

17.  Dans la collection des dessins de Roger de Gaignières, nous retrouvons seulement deux exemples de ces tombes en pierre sises sur quatre colonnettes, à savoir la tombe d’Hugues de la Ferté évêque de Chartres † 1236 et la tombe de Thamas de Fréauville évêque de Bayeux † 1238, J. Adémar, Les tombeaux de la collection Gaignières, Gazette des Beaux Arts, 84, 1974, f° 165, p. 38 et n° 171, p. 39. Malheureusement, cette collection ne contient pas des dessins des tombeaux des abbés de Saint-Guilhem-le-Désert.

18.  cujus lapideo columellis quattor imposito sepulcro in duo versus insculpti : Idibus octonis obiit pater iste Novembris Abba Berengarius, vir bonus atque pius. Gallia Christiana, VI col. 586.

19.  Bavoillot-Laussade, Les développements.., p. 43.

20.  La fouille entreprise au XIXe siècle par Henri d’Albenas propriétaire de l’abbaye, mit au jour dans le cloître devant le chapitre, une tombe violée, contenant une petite crosse en fer. Voir : ab. L. Vinas, Visite rétrospective à Saint-Guilhem-du-Désert. Monographie de Gellone, éd. J.-Cl. Richard, repr. Marseille, 1980, p. 73.

21.  L. Vinas, Visite…, P. 70 ; J. Lugand, Languedoc roman, 2e éd., Zodiaque, 1985, p. 92,

22.  CIFM, vol. 12, n° 59, p. 164-165.

23.  L. Vinas, Visite…, p. 71.

24.  L. Vinas, Visite…, p. 68-70. J.-Cl. Richard, Armoiries et blasons de quelques abbés de Gellone, dans Saint-Guilhem-le-Désert, p. 255.

25.  Geoffroy de Vigeois, Chonicon, éd. Ph. Labbé, Novae Bibliotecae, vol. 2, Paris, 1657, p. 321.

26.  Bourcher de Maladon, Inscriptions tumulaires des XIe et XIIe siècles à Saint-Benoît-sur-Loire, Mémoires de la Société archéologique et historique d’Orléanais, 18, 1884, p. 527-570.

27.  Chorier, Recherches sur les Antiquités de la ville de Vienne, Vienne, 1846, p. 301-302.

28.  Dabrowska, La crosse de l’abbesse Florence et la sépulture des abbesses du XIe, au XIIe siècle, dans Actes du Colloque « Les religieuses dans le cloître et dans le monde », C.E.R.CO.R., Poitiers, 1988, Saint-Étienne, 1994, p. 119-120.

29.  Chirol, Crosses de deux abbesses de Saint-Amand à Rouen, Bulletin du Comité des Antiquités de la Seine-Maritime, 25, 1964-1965, p. 209-221.

30.  Eygun, Fouilles de la salle capitulaire de l’abbaye de Charroux, Bulletin Monumental, 109, 1951, p. 297-311.

31.  Tiret, La sépulture de Pierre de l’Étoile à Fontgombault, Bulletin Monumental, 112, 1954, p. 253-262.

32.  Heurtebize, Le Bec – Bec Hellouin, Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastique, t. 7, Louvain, 1934, col. 326.

33.  Lanfry, La salle capitulaire romane de l’abbaye de Jumièges, Bulletin Monumental, 93, 1954, p. 337; E. C. Norton, The thirteenth-century tile-tombs of the abbots of Jumièges, Journal of the British Archeological Association, 137, 1984, p. 155-159.

34.  Dom Toustain, Dom Tassin, Histoire…, p. 168-176.

35.   In oratoriis nostris non sepeliantur, nisi reges et reginae et episcopi, Statuta Capitulorum Generalium Ordinis Cisterciensis, t. 1, Louvain, 1933, p. 87.

36.  Grésy, Notice sur l’abbaye de Preuilly (Seine-et-Marne), Mémoires de la Société nationale des Antiquaires de France, 1857, p. 357 ; De Maillé, l’Église cistercienne de Preuilly (Seine-et-Marne), Bulletin Monumental, 89, 1930, p. 265.

37.   Statuta Capitulorum…, p. 68 et 87.

38.  ex. La réception des novices et des nouveaux frères, l’élection de l’abbé et la bénédiction de leurs insignes, la conclusion des actes de fraternité etc. E. Dabrowska, La salle capitulaire…, p. 4417.

39.  Les rares exemples d’abbayes cisterciennes, comme Bonmont près de Genève, où le cimetière abbatial se trouve au XIVe et au XVe siècle dans le chapitre, confirme cette vue. F. Bucher, Notre-Dame de Bonmont, Berner Schriften zur Kunst, 1957, p. 105-107.

40.  L. Vinas, Visite…, p. 11 ; R. Bonnet, l’Église abbatial…, p. 42.

41.  « † Anno Incarnationis dni MCCCXVIL VIII id(us), julii obiit Rev. in Christo pater d(omi)nus Bernardus de Valle bona, abbas S. Guilelmi qui rexit istud monast(erium). XIII annis cujus a(n)i(m)a requiescal in pace. Homo qui me aspicis, quod es fui. Die Pater noster pro a(n)i(m)a mea. Mundi salvator die sis ejus amator ». Gallia Christiana, VI, col. 596.

42.  L. Vinas, Visite…, p. 45-46 ; R. Saint-Jean, Un monument pré-roman : la crypte de Saint-Guilhem-le-Désert, dans Hommage à André Dupont, Montpellier, 1974, p. 280.

43.  L. Vinas, Visite.., p. 73.

44.  Chorieur, Recherches…, p. 301-302.

45.  Ce tombeau contenait une matrice de sceau portant une inscription : S(igillum) BOGUPHALI EP(iscopi) POZN(aniensi), ce qui permet de l’attribuer à un des deux évêques de Poznan de la deuxième moitié du XIIIe siècle : Boguchwal II mort en 1253 ou Boguchwal III décédé en 1263/1264, W. Hensel. Z. Kurnatowska, Studia i materialy nad osadnictwem Wielkopolski wczesnohistorycznej (Recherches sur l’habitat humain de la Grande Pologne médiévale), t. 5, Wroclaw, 1980, p. 156-157.

46.  Denau, l’Église abbatiale d’Hastière, Bulletin Monumental, 79, 1913, p. 229-230.

47.  [Exposition Rouen 1979] Trésors des abbayes normandes, Rouen-Caen, 1979, n° 270. Voir également: E. Dabrowska, M. Thauré, Les crosses des abbesses de Sainte-Marie-aux-Dames de Saintes, Revue de Saintonge, 1990, p. 70-72.

48.  de Linas, Crosse funèbre de Frémaut, évêque d’Arras (1174-1183), Bulletin de la Commission des antiquités du Pas-de-Calais, 2, 1860-1867, p. 16-18.

49.  [Exposition Troyes, 1864], Ch. Coffinet, Catalogue des objets d’art ancien exposés à l’Évêché et au musée le 1er août 1864, Troyes, 1864, n° 8, p. 6.

50.  L. Vinas, Visite…, p. 73.

51.  L. Vinas, Visite…, p. 42-43.

52.  Cette crosse a été donnée en 1845 à la Société archéologique de Montpellier par Mgr Thibault, évêque de Montpellier. A l’heure actuelle elle est conservée dans la collection de la Société archéologique de Montpellier, ab. L. Vinas, Visite…, p. 43 ; J. Grasset, la Société archéologique de Montpellier (1882-1884), p. LXII.

53.  J. Marquet de Vasselot, Les crosses limousines du XIIIe siècle, Paris, 1941, n° 122, p. 88, 270-271, pl. XIX.

54.  J. Marquet de Vasselot, Les crosses…, p. 270.

55.  Bilimoif, Saint-Michel dans les crosses limousines, style et chronologie, Actes du 102e Congrès des Sociétés savantes, Limoges, 1977, archéologie, p. 37-51.

56.  J. Marquet de Vasselot, Les crosses…, n° 147, p. 279.

57.  Je remercie tout spécialement Mme Marie-Madeleine Gauthier de l’aide substantielle qu’elle me prête toujours si généreusement et pour tous les précieux renseignements qu’elle m’a communiqués depuis plusieurs années.

58.  J. Marquet de Vasselot, Les crosses…, p. 85.

59.  Dabrowska, Les crosses limousines dans l’archéologie funéraire, source de l’histoire ecclésiastique du Moyen Age, Bulletin de la Société archéologique et historique du Limousin, 123, 1995, p. 52-86 (la crosse de Saint-Guilhem-le-Désert est mentionnée page 81, n° 85).

60.  Bourbon, Note sur la crosse et sur l’anneau de Jean II de la Cour d’Aubergenville, évêque d’Évreux, Bulletin archéologique du comité des travaux historiques, 1884, p. 451 et 486-487.

61.  Dabrowska, Les crosses limousines…, p. 57-58.

62.  J. Marquet de Vasselot, Les crosses…, p. 85.

63.  L. Vinas, Visite…, p. 45-46.

64.  On peut demander si Bernard de Bonneval, mort à Avignon, n’était pas inhumé de la même façon. Toutefois, il est décédé en octobre, donc l’embaumement n’a pas été, peut-être, nécessaire.

65.  Duparc, « Dilaceratio Corporis », Bulletin de la société nationale des Antiquaires de France, 1981, p. 360-372.

66.  Deneux, Dix ans des fouilles dans la cathédrale de Reims (1919-1912), Reims, 1944, p. 18.