La fondation du Théâtre des Arènes de Béziers : La première de « Déjanire » le 28 Août 1898
La fondation du Théâtre des Arènes de Béziers :
La première de « Déjanire » le 28 Août 1898 1
p. 3 à 22
« Mon œuvre est la tienne, il ne faut pas que tu l’oublies et les Arènes sont créées par trois hommes : Saint-Saëns, Jambon et ton serviteur. »
(Lettre de Castelbon de Beauxhostes au décorateur Jambon du 15 Janvier 1906).
« Ma jeunesse s’est trouvée liée au mouvement artistique qui a animé Béziers durant quelques dix sept ans, à partir de la fin du siècle dernier. Mes souvenirs familiaux gravitent autour des spectacles du Théâtre des Arènes de cette ville. Amené à les vérifier, j’ai entrepris un travail en profondeur. La reconstitution de la correspondance échangée entre Camille Saint-Saëns, mon grand-oncle, et Fernand Castelbon de Beauxhostes, mon parrain, m’a considérablement aidé 2. Devant l’abondance de détails qui s’offraient désormais à ma recherche, j’ai été conduit à limiter mon étude aux seules origines de ce Théâtre des Arènes de Béziers.
Toutefois, après avoir relaté comment furent imaginées et conques ces représentations de plein air et comment se déroula la première de « Déjanire » en Août 1898, j’ai cru nécessaire de décrire en un survol les suites de cette festivité. »
I. - Les préparatifs ou un problème d'acoustique
Le terrain – Vigne et mécénat
Les historiens modernes et plus particulièrement Emmanuel Le Roy-Ladurie ont mis en évidence l’incidence du cycle viticole du Bas-Languedoc sur la vie de la région 3.
En ce qui concerne Béziers et ses environs, chaque phase de prospérité viticole renforce la douceur de vivre une médiocrité dorée sinon l’opulence engendre la détente de l’esprit ; le biterrois, passionné pour les agréments sociaux, aime alors des jeux qui rappellent les distractions des temps antiques, avec en particulier la participation des taureaux. M. Fournier a souligné le rôle des riches exploitants des époques fastueuses ; à Béziers, leur générosité a longtemps soutenu ou organisé les manifestations culturelles, elles-mêmes liées aux délassements populaires. Déjà, durant la Monarchie de Juillet, à la croissance des marchés viticoles, avait correspondu la construction du Théâtre Municipal de 1842 à 1844 ; aussi bien, la musique sera toujours honorée dans une ville qui comptera nombre de sociétés musicales ; durant la « belle époque », au début de chaque saison lyrique, les amateurs de « bel canto » voteront pour choisir les interprètes présentés à leurs suffrages. Une Société des Beaux-Arts existe à partir du 21 Juin 1892. En effet, les suites néfastes de la surproduction avaient été résolues en 1852 par la crise de l’oïdium ; les conséquences du développement et du tracé des voies ferrées, la gare du Sud datant à Béziers de 1859, se combinent avec celles des goûts de la consommation alimentaire du moment. Or, il se trouve que la France méridionale de l’Impératrice Eugénie et de Prosper Mérimée s’attache aux courses de taureaux espagnoles avec mise à mort, couronnement des courses provençales et landaises.
Les taureaux
Ne nous étonnons pas de la liaison qui se révèle sous le Second Empire chez les notables enrichis par la viticulture, entre la vie de l’esprit et le spectacle taurin, le rugby ne devant commencer à compter de fervents adeptes qu’à partir de 1905. Le 1er Juin 1859, la Société Archéologique pour fêter l’inauguration du Musée de Peinture qu’elle donne à la Ville ne trouve rien de mieux que d’organiser une corrida sur le terrain de l’ancien Champ de Mars.
Première corrida sans lendemain immédiat Malheurs des arènes de planches construites tour à tour dans la suite ! Retenons quelques jalons indispensables.
Abandon à sa destruction presqu’aussitôt après son élévation du cirque de bois édifié près du Cimetière Vieux On se trouve en 1877 et l’avance du phylloxéra, venu atteindre le vignoble biterrois, a rendu toute exploitation tauromachique impossible. La construction est abandonnée presque aussitôt après son élévation. Néanmoins, à l’exception de petits exploitants définitivement ruinés, la restructuration des vignes de la région de Béziers se réalise rapidement les grands propriétaires dont les domaines ceinturent la ville ont été tardivement touchés ; ils ont bénéficié du relèvement des cours provoqué par la maladie puis, à l’aide des revenus obtenus, de la mise en application des remèdes déjà découverts ; le vignoble peut continuer à envahir les terres de plaine ; il attire encore les capitaux des industriels locaux, découragés par les difficultés des marchés textiles et les échecs des implantations de la sidérurgie. Dans la cité elle-même, le négoce du vin et des transports tire avantage des débouchés ferroviaires.
La richesse revenue, de nouvelles arènes surgissent en 1882, dans le quartier de l’abattoir mais comme la population augmente, les constructions s’étendent vers le Nord et vers l’Est. 4 En 1886, il faut démolir le second amphithéâtre pour permettre à la municipalité de poursuivre des travaux d’urbanisme.
En 1893, les troisièmes arènes 5 sont édifiées sur les terrains Palazy, situés près de l’actuel boulevard de Genève ; cette construction abrite quelques corridas convenables mais le Dimanche 6 Septembre 1896, vers trois heures et demies du matin, alors qu’une course formelle devait se dérouler dans l’après-midi, un incendie favorisé par le vent embrase la totalité de l’édifice.
Une vive émotion agite alors les biterrois pour la comprendre, il faut souligner que ce sinistre, survenant après deux tentatives avortées, se produisait dans le climat passionnel entourant la controverse sur le caractère licite des corridas. En présence d’une violente campagne de la presque totalité de la presse parisienne, les gouvernements de la République modérée s’étaient orientés vers une interdiction des spectacles taurins après une circulaire du Ministère de l’Intérieur de 1884, la menace s’était précisée en 1895 avec la jurisprudence sévère de la Cour de Cassation ; la Chambre Criminelle n’hésitait pas à appliquer la loi du 2 Juillet 1850, aux courses de taureaux. En Languedoc, si les cercles royalistes se trouvaient par définition, prêts à défendre toutes les manifestations culturelles qu’ils rattachaient aux « libertés » de l’ancienne province, le reste de la population aussi se montrait sensible aux velléités autoritaires du pouvoir central elles étaient de nature à laisser entrevoir une entreprise d’intégration à des modes de vie différents des usages populaires languedociens. En présence de la tradition méridionale qu’était devenue la corrida avec mise à mort, les radicaux les plus ardents eux-mêmes se sentaient heurtés par une menace de modification de leurs habitudes. L’incendie du 6 Septembre 1896 se situait donc dans une période de fièvre où, au cours de meetings qui se déroulaient de Nîmes à Toulouse, avec un écho en Gascogne, se développaient des thèmes plus amplement repris lors de la crise viticole de 1907, surtout par le socialiste Ferroul. A cette date, apparaîtra avec une singulière véhémence, la référence historique à l’oppression des occitans par les barbares venus du Nord, argument oratoire poétiquement développé par Mistral dans « Calendal » et annonciateur des développements contemporains sur l’Occitanie.
Toutefois, depuis le 29 Avril 1896, l’alliance de la droite conservatrice et des républicains avait amené la venue au pouvoir de l’apaisant Méline ; attentif à l’opinion des ruraux, il cherchera à calmer une agitation qui aurait pu devenir dangereuse une prudente tolérance précédera durant de longues années le texte législatif du 24 Avril 1951 ; par une consécration de la pratique administrative, il fut alors décidé que les courses de taureaux n’étaient pas visées par la loi Gramont du 2 Juillet 1850, lorsqu’était établie une tradition locale ininterrompue.
En 1896, à Béziers, l’inquiétude demeurait vive ; en Août, on avait vu le Maire, Alphonse Mas, hésiter à autoriser une corrida. Aussi bien, le 8 Septembre suivant, quarante huit heures après l’incendie des troisièmes arènes, la presse locale, des monarchistes Éclair et Publicateur à la radicale Dépêche, réclame la construction d’arènes à la fois solides et vastes, en pierre et briques, comme en Espagne. Des bruits circulent ; la Ville envisage d’édifier le bâtiment, ce qu’elle ne fera d’ailleurs pas. En Novembre, l’habile organisateur des belles courses de Nîmes, Fayot, se rend à la Mairie en Janvier 1897, la Dépêche publie ses déclarations ; les biterrois peuvent s’apaiser ; des arènes de 12.500 places vont être bâties « en dur » ; Fayot dirigera les spectacles taurins.
Il conclut effectivement le 13 Janvier 1897, un contrat de Société en participation avec deux entrepreneurs de Béziers, Germain Antoine Gleyzes et Jean Joseph Sautel. Ces derniers avaient acheté à une Dame Baron un terrain situé avenue de Bessan, sur le plateau de Valras ils allaient y construire l’amphithéâtre, demeurant propriétaires du sol et de la bâtisse. La Société en participation conclue avec Fayot avait seulement pour objet l’exploitation des arènes ; Gleizes et Sautel apportaient la jouissance du bâtiment qu’ils mettaient à la disposition de Fayot pour l’utiliser ; ils devaient d’ailleurs percevoir 2.500 F. par mois à titre d’intérêts, évalués à 5 % du capital nécessité par l’achat du terrain et la réalisation de la construction ; l’apport de Fayot consistait en son industrie d’organisateur de spectacles taurins.
Malheureusement, Gleizes et Sautel avaient besoin de fonds ils avaient sollicité et obtenu dès le 27 Février 1897 une ouverture de crédit auprès d’un préteur audois, le propriétaire du château du Petit-Versaille à Montolieu, Gustave-Evariste Chancel. Les emprunts accordés par ce dernier pèseront lourdement sur la destinée de l’édifice entrepris. Les arènes ne seront terminées qu’en 1901, après des difficultés qui, d’ailleurs, continueront.
Musique et tauromachie ou le souci d'éducation populaire d'un aristocrate de gauche
Dès avant la mise en chantier des nouvelles et quatrièmes arènes de Béziers, en octobre 1896, un riche exploitant de Boujan-sur-Libron, Fernand Castelbon de Beauxhostes, alors âgé de 36 ans, avait commencé des démarches fertiles en conséquences. Unissant une fois encore les préoccupations artistiques à la tauromachie, il va pousser au-delà des limites locales, la tradition du mécénat des notables de la région de Béziers.
Fernand Castelbon de Beauxhostes, pourvu d’une solide culture classique et féru d’art musical, manifestait un souci alors rare d’éducation populaire ; après avoir fondé l’association « Ste Cécile », il dirigeait lui-même depuis 1886 les bois et les cuivres de la « Lyre Biterroise », se déplaçant avec cette formation pour donner des concerts jusque dans les manifestations espagnoles, ce qui lui avait valu le titre de Vice-Consul d’Espagne. Il reste toutefois à expliquer comment a été amené à consentir des sacrifices pécuniaires énormes en faveur de l’élévation intellectuelle des masses, cet ancien officier de cavalerie, dont les ancêtres paternels se rattachaient à la Maison de Foix-Béarn, suzeraine de la vicomté pyrénéenne de Castelbon ; d’ailleurs la famille de sa mère avait exprimé le désir de le voir ajouter à ce patronyme celui de « de Beauxhostes » qui figurait sur les listes de la noblesse languedocienne. Ici, je pense qu’il ne faut pas négliger le drame conjugal qui l’avait marqué ; en 1887, alors qu’il avait 28 ans, cet aristocrate avait été conduit à faire condamner, en se séparant d’elle judiciairement, une épouse issue elle-même de la haute société méridionale. Compte-tenu des mœurs et de l’hypocrisie du temps, le milieu auquel appartenait ce fils d’une grande famille ne lui pardonna pas ce scandale. L’hostilité ainsi manifestée par certains notables ne s’arrêtera pas, de puissants personnages de Béziers se rendant ostensiblement dans la suite à Bayreuth durant les fêtes des Arènes ; elle se trouve derrière les manœuvres de 1910 que j’évoquerai plus avant ; elle explique vraisemblablement à mon avis, l’option politique de Castelbon de Beauxhostes, devenu le soutien et l’ami de Lafferre, radical orienté vers la gauche. Elle donne également son caractère de défi à la fondation du Théâtre des Arènes.
En 1895, invitée à Barcelone par le Maréchal Blanco, la «Lyre Biterroise » s’était jointe à des formations militaires pour constituer une masse de 600 exécutants ; l’acoustique déplorable n’avait pas permis un heureux résultat ; Castelbon avait été navré ; mais en 1896, la « Lyre Biterroise » se trouva donner quelques concerts dans les arènes de Valence devant 18.000 spectateurs. Là, surprise L’acoustique impeccable se traduisit par un triomphe.
Nous possédons deux versions de l’enthousiasme alors éprouvé par Castelbon, émanant l’une et l’autre de sa plume. Nous croyons devoir préférer la première adressée en 1903 au critique René Thorel, peu de temps avant la reprise de « Parysatis »; elle a été publiée par le journal Musica. Nous compléterons ce texte par la seconde version plus tardive 6.
« Un paquebot vint nous prendre à Cette et en route pour Valencia » : (ainsi s’exprime Castelbon). « Ici tout change ; l’acoustique est extraordinaire. Succès fou, fabuleux Entre deux morceaux, un guitariste s’avance vers moi et me demande l’autorisation de chanter en s’accompagnant ; je lui ris au nez, persuadé que l’on n’entendrait rien du tout. A ma grande surprise, ce fut tout l’opposé et l’on ne perdit pas une note ! A partir de ce moment, l’idée des représentations aux Arènes Béziers germa dans mon cerveau… ».
Légèrement différente, la seconde version fait état d’un concert succédant à une course de taureaux et ajoute : « Ce fut pour moi une révélation ou plutôt l’explication du succès remporté chez les Grecs et les Romains par les spectacles de plein air. Ces spectacles ne pourrait-on pas les faire revivre en France, dans notre Midi qui n’a rien à envier au soleil d’Athènes ou de Rome, alors surtout que nos populations méditerranéennes doivent justement à leurs illustres origines ce goût naturel du beau sous toutes ses formes, la faculté de s’émouvoir et le don précieux entre tous de comprendre ? – Je n’eus plus de repos qu’un véritable essai n’ait été tenté ».
Bien entendu en 1896, il ne pouvait être question des quatrièmes arènes de Béziers dont l’édification ne commença qu’en 1897 ; Castelbon avait certainement alors en vue les troisièmes arènes de Béziers, celles des terrains Palazy.
Désir de retrouver le pouvoir éducatif du spectacles de plein air de la cité antique, problème de l’acoustique : voilà ses deux principales préoccupations.
Le problème de l’acoustique va être rapidement résolu. Au début, à partir du 18 Janvier 1897, les opérations de piquetage et de terrassement des arènes confiées à 250 ouvriers avaient avancé très vite toutefois, à dater de Juin, – le second acte d’ouverture de crédit de Chancel date du 8 Juillet -, les difficultés pécuniaires de Gleizes et de Sautel s’étaient traduites par un tel ralentissement des travaux qu’il avait fallu continuer à bâtir durant les courses de taureaux de Juillet et d’Août 1897 7, En Février 1898, l’aspect des arènes devait ressembler à ce qu’il était à la fin de 1897 et présentera encore en 1900 les travées sont inachevées et la partie supérieure de l’amphithéâtre a dû être clôturée par une palissade. Castelbon créera d’ailleurs la « Société tauromachique de Béziers » pour tenter d’améliorer la situation. Cependant, circonstance capitale, la majeure partie des gradins de bois avait déjà été placée, donnant au cirque une merveilleuse résonance.
Cette difficulté aplanie, comment créer un spectacle de plein air populaire et éducatif, inspiré par la tragédie grecque ? A qui s’adresser ? Un dramaturge ? Un musicien homme de théâtre ?
Castelbon de Beauxhostes choisit Camille Saint-Saëns
Selon le texte publié par MM. Marres et Blanquet (voir note 6), Castelbon de Beauxhostes a, lui-même, indiqué qu’il avait hésité entre Massenet et Camille Saint-Saëns. Aussi bien le 3 Avril 1897, une soirée de gala sera donnée au Théâtre Municipal sous la présidence de Massenet et en son honneur ; on jouera « Werther », des fragments du ballet d’« Hérodiade » et les « Scènes pittoresques ». Mais l’autre compositeur avait déjà été choisi et également invité par Castelbon. Pourquoi ? Pourquoi Saint-Saëns ?
A cette époque, mon grand-oncle a atteint 61 ans ; le monde artistique n’a pas alors oublié son action courageuse et efficace afin d’assurer le succès de la musique symphonique française ; fondateur dès 1871 de la Société Nationale de Musique, il a écrit en 1886 sa cinquième symphonie, la symphonie en ut mineur, connue sous le nom de troisième symphonie ; défenseur de Wagner durant sa jeunesse, protégé de Gounod et de Liszt, ami de Tchaïkovski, il se trouve au centre de la vie du théâtre et des concerts ; toutefois en présence de lamentables polémiques, mon parent avait alors désespéré des milieux dits cultivés ; sans cesser d’écrire, il avait pensé que le salut viendrait des couches sociales qui n’ont pas de prétentions culturelles, n’adhèrent pas à aucune église esthétique et se trouvent attirées par le drame musical, forme, selon lui, la plus complète du spectacle. L’opéra, sans doute, mais aussi la représentation populaire de plein air. D’ailleurs, il n’avait cessé d’étudier les formes théâtrales de l’antiquité classique. En juillet 1886, à la suite d’études faites à Pompéi et à Naples, il avait écrit une Note sur les décors de théâtre dans l’antiquité romaine en 1893, il avait donné la musique d’accompagnement de la traduction par Paul Meurice et Auguste Vacquerie de l’« Antigone » de Sophocle, essayant de restituer les sonorités de l’ancienne Hellade ; cette œuvre sévère fut représentée à Orange, dont les essais le passionnaient en 1894 et en 1897 ; elle était accompagnée la première fois d’un « Hymne à Pallas Athéné ».
Souci d’un spectacle écrit pour les masses, d’un spectacle de plein air, d’un spectacle éducatif dans la ligne du théâtre antique, et permettant de concevoir tout ce qui constitue l’art théâtral : tel était Saint-Saëns. Il faut ajouter : caractère volontaire, capable de se donner « tout entier » à l’œuvre dont il aurait reconnu la grandeur, selon l’expression de Castelbon qui avait vu juste (texte publié par MM. Marres et Blanquet).
Il restait toutefois à amener mon parent à venir à Béziers et après la construction de la majeure part des gradins en 1897, à se rendre compte des possibilités des nouvelles arènes. Le dernier point demeurait le plus délicat, mon grand oncle n’ayant jamais dissimulé qu’il abhorrait les courses de taureaux. Castelbon poursuivra son but avec une ténacité intelligente.
Le concert d'orgue du 10 Décembre 1896
Dès octobre 1896, Castelbon demande à Saint-Saëns de venir donner un récital d’orgue à la cathédrale St-Nazaire ; il s’adresse astucieusement au célèbre ancien organiste de la Madeleine de Paris. A cette époque, mon parent s’était provisoirement installé à Lyon où était monté son ballet « Javotte » cette œuvre devait accompagner la représentation de la dernière version de son opéra-comique « Proserpine », le 3 Décembre de la même année 1896. Une correspondance s’engage. Le concert initialement prévu pour Novembre 1896 est remis en Décembre il est fixé définitivement au 10 de ce mois pour permettre à Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier, de venir le présider.
Sur les bords du Rhône, Saint-Saëns se plaint de ne pas avoir pu jouer d’orgue depuis quinze jours il se souvient de ses débuts d’organiste à Paris, dans la paroisse St Merry ; il y a connu un vicaire originaire de Béziers qui lui a parlé du chameau de St-Aphrodise. « Est-il vrai, écrit-il, qu’il y a dans votre ville un chameau célèbre et dans ce cas pourrais-je le voir ? Voilà quarante ans que le fantôme de cet animal fantastique hante ma cervelle… » 8.
Bien renseignée par Castelbon, la presse locale informe ses lecteurs de tous les détails de la proche venue de mon parent. Le Dimanche 6 Décembre 1896, Saint-Saëns arrive à Béziers il descend chez Castelbon, 12 Place Saint Esprit. Il va s’exercer sur l’orgue de la cathédrale. Le 7, comme tout visiteur illustre, il reçoit la visite du chameau, puis assiste, après le dîner, à une répétition du concert symphonique qui sera donné trois jours après en son honneur lorsqu’il rentre à l’hôtel de la place St-Esprit, une Société musicale, « l’Estudiantina », lui donne une sérénade.
Le Jeudi 10 Décembre à 2 h 1/2 de l’après-midi a lieu le récital. Le Publicateur du 11 souligne la présence d’une « foule d’élite ». L’Éclair du même jour relate le discours de Mgr de Cabriéres sur le rôle de la musique religieuse et s’exprime en ces termes : « On évalue à près de deux mille le nombre de personnes qui avaient tenu à entendre l’éminent artiste. Si l’assistance était nombreuse, on peut dire qu’elle était choisie. Il y avait là le tout Béziers des grands jours, sans compter les notabilités qui étaient accourues de tous les points de la région.
Saint-Saëns interprète trois morceaux extraits de ses préludes et fugues : l’un en mi bémol, l’autre en si majeur, le troisième en mi majeur, une « bénédiction nuptiale », les « rapsodies bretonnes », une « berceuse » et une « grande fantaisie et fugue sur le choral du Prophète » de Liszt.
Le 10 Décembre encore, la foule emplit le Théâtre Municipal pour assister à une soirée de gala ; mon parent dirige personnellement en fin de concert la « Marche héroïque », On lit dans l’Éclair du lendemain « Saint-Saëns paraissait très touché par cette manifestation enthousiaste et par les acclamations qui ont retenti pendant quelques minutes ». Le 18 Décembre, le Publicateur énonce il y aurait là « le départ d’une tentative artistique à laquelle nous applaudissons de toutes nos forces ».
Lorsque le 12 Décembre, mon grand-oncle a quitté Béziers pour se rendre à Barcelone où est représenté « Samson et Dalila » et aller ensuite séjourner aux îles Canaries, Castelbon a marqué un point appréciable ; son effort ne se relâchera pas. Nous allons le voir se développer sur deux plans : la propagande locale, la préparation lointaine du premier spectacle de plein air aux Arènes.
La propagande En particulier, lors d’un concert donné le 27 Décembre 1896 par la Chambre Musicale, mon père, Jean Nussy, et mon oncle Georges jouent les « Variations pour deux pianos » sur un thème tiré par Saint-Saëns d’une sonate de Beethoven. L’année suivante, en Novembre 1897, la Chambre Musicale, encore, interprétera le « Quatuor en si bémol majeur » de mon parent, mon père tenant la délicate partie de piano.
Entre temps, en Août 1897, à l’occasion de l’inauguration du monument Molière à Pézenas (œuvre d’Injalbert), Saint-Saëns était venu diriger son « Madrigal de Molière » chanté par le ténor biterrois Valentin Duc qui avait appartenu à l’Opéra National jusqu’en 1893 et poursuivait une carrière internationale ; ce chanteur reprendra le morceau à Béziers, au cours d’un concert public donné le même mois, place de la Citadelle. Le 3 Avril 1898, mon grand-oncle est encore à l’honneur ; l’orchestre municipal donne le « Rouet d’Omphale » et on entend une seconde audition des variations pour deux pianos sur un thème de Beethoven. Le 29 Avril le Publicateur révèle qu’enthousiasmé par le jeu pianistique de Jean Nussy, Saint-Saëns lui a fait hommage d’une marche composée pour la reine d’Espagne ; la veille, 28 Avril, mon père avait joué cette œuvre sur l’orgue de St Aphrodise, dont il était titulaire.
Le récital de la Madeleine du 7 Mai 1897 et l'adhésion de Saint-Saëns au projet de Castelbon de Beauxhostes.
Parallèlement, l’idéal d’une représentation aux Arènes avait pris corps. En effet en Mai 1897, s’était produit l’événement décisif. Revenant des îles Canaries, Saint-Saëns était arrivé à Béziers. Il avait visité la région et notamment Sérignan et Valras. Il y avait été pris sous un violent et soudain orage. Il gardera le souvenir de cette brutale ondée méridionale et craindra toujours pour le sort des spectacles de plein air. Après une représentation de « Samson et Dalila » au Théâtre Municipal où il est acclamé, il donne le 7 Mai un récital d’orgue dans l’église de la Madeleine, improvisant constamment.
Au moment de voir repartir le compositeur, Castelbon insiste : « Et les arènes ? Pourquoi ne pas aller éprouver leur acoustique ? Pourquoi ne pas aller éprouver leur acoustique ? La voix d’un chanteur peut s’entendre merveilleusement d’une extrémité à l’autre de l’amphithéâtre. Vous ne le croyez pas ? Je l’affirme ! Faisons un pari » Saint-Saëns est pris. Pari tenu. Le jeu est engagé Bien que l’heure du train de retour vers Paris soit proche, – il est dix heures du soir -, mon parent ira se rendre compte sur place.
Comme précédemment, voici le récit du critique René Thorel qui a le mérite de se situer en 1903 ; il a été publié dans le journal Musica : « Bientôt la voiture qui amenait Saint-Saëns s’arrêtait devant la grille des Arènes et l’on vit alors le plus comique des spectacles. Les musiciens attendaient sous des parapluies Sans perdre de temps, M. Castelbon voulut faire jouer la « Marche héroïque » du maître, mais celui-ci préféra une polka. D’une oreille distraite, il écoutait cette musique rythmée, persuadé que le projet de son ami était irréalisable, mais peu à peu l’on put lire sur sa figure le vif intérêt qu’il prenait à cette audition. La polka terminée ce fut le tour du violoniste qui joua son morceau sous un parapluie, puis celui du chanteur. L’acoustique était merveilleuse et l’on ne perdait pas une seule note ; cette fois, la figure de Saint-Saëns s’illumina toute joyeuse : la partie était gagnée et brusquement le maître se précipita vers son ami : « Vous aviez raison, mon cher Castelbon, lui dit-il tout ému, c’est vraiment admirable ; il y a quelque chose de superbe à faire dans ces Arènes, j’y réfléchirai ! ». Une demi-heure après, l’auteur de Etienne Marcel » prenait l’express pour Paris, accompagné de M. Castelbon qui avait tenu à le suivre pour mûrir ce projet. Et quelques jours après cette visite décisive aux Arènes, C. Saint-Saëns et M. Castelbon de Beauxhostes dinaient ensemble à Paris chez Louis Gallet »
Nous donnons maintenant la seconde version postérieure et quelque peu divergente, de Castelbon ; comme nous l’avons dit, elle a été insérée dans le livre de MM. P. Marres et Blanquet et reproduite par M. le Dr Marc : « A peine parvenu dans la piste, déclare Castelbon, Saint-Saëns commença à fredonner quelques notes. « Mauvais », dit-il, comme il avait l’habitude de le faire quand il était de méchante humeur. « Mauvais quoi ? » lui répliquai-je ; au même instant, mon ami Fernand Fournier, qui était caché à nos yeux, égrèna quelques notes de violon, auxquelles succédèrent immédiatement des chants et enfin deux ou trois morceaux… interprétés les uns par la « Lyre Biterroise », les autres par« L’Orphéon de Béziers » (plus exactement la « Chorale Biterroise »). Saint-Saëns demeurait pensif et tandis qu’une pluie légère commençait à tomber, je me tenais à côté de lui, me demandant anxieusement ce qui allait advenir. Brusquement, le Maître me dit : « Nous irons voir Gallet. Ce sera splendide ». Un an après, « Déjanire » était jouée. D’après une tradition familiale, le violoniste Fournier aurait interprété un fragment de la méditation de « Thaïs ». Le choix de Castelbon balançant entre l’auteur de « Manon » et celui de la « Symphonie en ut mineur » avait été dicté en particulier par la connaissance de la puissance de décision et de volonté de Saint-Saëns.
II. - La représentation triomphale du 28 août 1898
Le rôle directeur de Saint-Saëns
Saint-Saëns va assurer la mise à exécution du projet, permettant un an plus tard la création de « Déjanire ». Il met à profit ses immenses connaissances, guidant et orientant les options nécessaires : schéma théâtral, décor, costumes, mise en scène, aussi bien que musique, en un mot structure totale du spectacle. Sans nier le concours qu’apportera dans la suite Louis Gallet à la réalisation de l’œuvre, il m’apparaît légitime de souligner le rôle essentiel joué par mon parent dans cette création du théâtre des Arènes de Béziers.
L’action dramatique d’abord. En 1903, mon grand oncle écrira lui-même le livret de son opéra « Hélène », qui sera interprété pour la première fois le 18 Février 1904 à l’Opéra de Monte-Carlo. Toutefois jusqu’à cette date, il préfère avoir recours à la collaboration d’un librettiste. Ou bien, il donne le sujet, trace le plan à suivre, découpant les scènes et prévoyant le jeu des personnages ; il a ainsi chargé le jeune créole, poète amateur, Fernand Lemaire, époux de la parente d’un cousin, d’écrire les vers de « Samson et Dalila » ; il a agencé lui-même le mécanisme de l’action à la manière d’une tragédie classique. Ou bien, lorsqu’un livret déjà préparé lui est présenté, il impose son point de vue, critique et obtient un remaniement complet du texte prévu ainsi qu’il advint pour le « Henri VIII » de Léon Détroyat. Ou bien encore, il instaure une collaboration vivante et étroite avec l’écrivain, tel son vieil ami Louis Gallet.
Charmant et curieux homme de lettres que ce fonctionnaire d’un âge révolu poursuivant une abondante production d’œuvres théâtrales et poétiques parallèlement à une carrière administrative qui le conduisit au grade d’Inspecteur Général de l’Assistance Publique ! Jusqu’à sa mort, il n’interrompit jamais la cordialité féconde des relations qui l’unirent vingt huit ans durant à mon grand-oncle, son contemporain. Cette amitié était née, à la fin de la Commune, en 1871, sous les curieux auspices d’un terrible personnage connu dans l’histoire de la musique pour avoir dénigré « Carmen », – Camille du Locle. Elle se développa dans le cadre de la mode de l’Extrême-Orient avec la « Princesse jaune ». L’actualité qui unissait les préoccupations de Saint-Saëns désirant écrire des opéras concernant l’histoire de France, à la reconstruction de l’Hôtel de Ville incendié durant les journées révolutionnaires, nous valut « Etienne Marcel ». Les interventions de mon parent en faveur de Louis Gallet se placent ensuite dans l’entourage de Victor Hugo. En 1884, au cours d’un dîner chez le poète, Auguste Vacquerie, dont le frère Charles avait partagé le sort tragique de Léopoldine à Villequier, concède l’autorisation d’utiliser le sujet d’un de ses poèmes décrivant la vie de la courtisane florentine « Proserpine » ; en 1887, Paul Meurice, futur exécuteur testamentaire du prestigieux adversaire de Napoléon III, accepte que son drame « Benvenuto Cellini », personnage qui avait déjà inspiré Berlioz, soit adapté pour devenir « Ascanio ».
Opéra, tragédie ou spectacle complet ?
En 1897, Saint-Saëns sait que son collaborateur projette d’écrire une tragédie s’inspirant des « Trachiniennes » de Sophocle et de l’« Hercule sur l’Oeta » de Sénèque. Il avance donc le nom de Louis Gallet à bon escient. Aussi bien, un drame se rattachant à la légende d’Hercule, – Héraclès -, ne peut que convenir à Béziers, ville située sur le trajet de la voie ouverte par le héros pour unir les monts Pyrénées aux rives du Rhône. D’ailleurs, mon parent a consacré au demi-dieu deux de ses poèmes symphoniques : la « Jeunesse d’Hercule » et le « Rouet d’Omphale ». Le compositeur et le poète vont donc se mettre au travail, ensemble selon leur habitude.
Ils ébauchent le scénario du drame destiné aux Arènes biterroises, dans la résidence que l’écrivain s’est créée à Wimereux, à quelques kilomètres de Boulogne-sur-Mer ils travaillent ensuite à Paris ils se reverront en août à Orange. Les correspondances échangées démontrent que Castelbon de Beauxhostes et Gallet adhèrent difficilement au projet de spectacle complet qu’entend leur imposer Saint-Saëns convaincu de la valeur attractive sur le public des comédies ou opéras-ballets du XVIIe et du XVIIIe siècles ; pourtant peu à peu, les hésitations se dissipent il semble bien que l’œuvre a pris son aspect définitif dès Novembre 1897, date à laquelle selon mon grand-oncle et selon son secrétaire, Jean Bonnerot, Gallet termine son texte 9.
« Déjanire » - Drame populaire lyrique, spectacle complet
Comme au temps des auteurs tragiques de l’Hellade, le texte des rôles sera déclamé Louis Gallet dirige d’ailleurs le choix des interprètes dramatiques vers certains acteurs de l’Odéon, où triomphe Mme Segond-Weber. Des chœurs comportant des soli, commenteront l’action. L’orchestre et le chant ne s’inséreront pas, comme avec l’austère « Antigone », dans le moule étroit des anciennes monodies ; en considération des goûts du public moderne, des intermèdes symphoniques accentueront l’effet de la partie chorale ; on fera place à un ballet ; selon l’expérience acquise en Espagne par Castelbon, Saint-Saëns mise sur d’amples effets de masse : masse chorale, masse orchestrale formée par un énorme orchestre à cordes, comportant un groupe important de harpes et encadré par deux musiques d’harmonie de type militaire ; les partitions de ces musiques seront d’ailleurs orchestrées par le chef de musique du 2e Génie de Montpellier, Charles Eustace. Chacun de ces trois groupes interviendra séparément ou se réunira aux autres pour obtenir un ensemble impressionnant. Aucun enregistrement sonore n’a jusqu’ici tenu compte de cette situation.
Saint-Saëns orientera la désignation des chanteurs et des danseuses. Toutefois, la musique ne constituera pas un élément primordial ; servante et non maîtresse, elle formera seulement une composante d’un tout destiné à émouvoir les spectateurs. Mon parent aura le mérite de réduire volontairement son art à une part relativement modeste. Il peut se le permettre ; l’année précédente en Mars 1896, il a terminé sa série de concertos pour piano.
Il ne faut donc pas juger la « Déjanire » de 1898 en tenant compte de l’interprétation nécessairement étriquée qu’elle a subie dans la salle de l’Odéon, le 11 Novembre 1898. Il en est de même après sa transformation en Opéra, bien que le ténor Placido Dominguez ait déclaré qu’il voudrait interpréter cette œuvre. Il est exact que désespérant de trouver ailleurs qu’à Béziers les moyens d’interpréter « Déjanire » telle qu’il l’avait originairement conçue, avec Louis Gallet et Castelbon, mon grand-oncle a cru devoir céder aux injonctions du Prince Albert 1er de Monaco et des directeurs de l’Opéra National de Paris, alors André Messager et Broussan en 1910, est née une nouvelle « Déjanire », entièrement chantée, représentée à Monte-Carlo le 14 Mars 1911 et à Paris le 22 Novembre de la même année. Je me permets cependant de penser que la vraie et inimitable « Déjanire » demeure celle qui a été jouée dans le cadre des arènes biterroises en 1898, la « Déjanire » drame lyrique, ou plus exactement la « Déjanire » grand spectacle complet de plein air.
Saint-Saëns avait, en effet, compris l’importance du cadre théâtral. Les dessins accompagnant son étude sur les décors de théâtre dans l’antiquité romaine étaient du peintre Paul Steck ; à cet ami, il confie le soin de dessiner les costumes de « Déjanire » qui seront exécutés par le costumier Jullien. Les décors seront conçus par l’un de ses collaborateurs attitrés, le décorateur Jambon, fournisseur des grandes scènes parisiennes, qui sera assisté de d’Herbilly, régisseur de l’Odéon. Dans la suite, Jambon sera aidé par son gendre, Bailly, qui lui succédera. Plus tard, en 1910, lorsque viendra pour le Théâtre des Arènes de Béziers, l’heure des controverses, une certaine presse épiloguera sur l’absence d’intérêt archéologique de cet amphithéâtre je dois préciser que pour mon grand’oncle, il était au contraire particulièrement intéressant de donner un spectacle de plein air dans un décor spécialement aménagé pour la pièce jouée ; selon lui, cette adaptation de la décoration de la scène au développement de l’action se révélait supérieure au caractère immuable d’une construction antique, quelle que soit sa valeur architecturale et historique. L’audience internationale actuelle des festivités de Vérone semblerait lui donner raison. Se pliant aux nécessités du scénario adopté par Louis Gallet et mon parent, Jambon permit, par le jeu d’une transformation habile, de situer, au deuxième et au troisième actes, la tragédie lyrique dans le gynécée d’Hercule, alors que le reste du drame se déroule devant le palais du héros.
En Avril 1898, Saint-Saëns séjournera à Béziers une quinzaine de jours accompagné par un chef d’orchestre, Bergalonne, il se rendra aux Arènes, envisageant l’utilisation de la piste, étudiant le mouvement des chœurs et des cortèges, prévoyant l’arrivée et le trajet de Déjanire sur un char ; il fixe en conséquence l’emplacement de l’orchestre.
Le Drame
Louis Gallet s’était attaché à établir le texte de la tragédie qu’il termine, alors qu’il est déjà terriblement atteint par le mal qui l’emportera le 20 Octobre 1898.
Il se permet de sacrifier la rime au souci du rythme, utilisant le vers libre. Dans sa villa de Wirnereux, il donne ses ultimes soins au chœur du 2e Acte de « Déjanire » ; il hésite devant un vers : « Des signes effrayants ont paru dans le ciel ». Enfin, a révélé Saint-Saëns, avec qui il reste en liaison constante, il trace au crayon, d’une main défaillante, la version définitive « Des grondements d’orage ont traversé le ciel ». Selon mon grand-oncle, ce vers est probablement le dernier « qu’ait écrit le poète » 10.
Louis Gallet avait conservé l’essentiel du mythe grec relatif à la mort volontaire d’Héraclès ou Hercule par le feu ; suivant Sénèque, beaucoup plus que Sophocle, il centre son sujet sur le don tragiquement perfide offert à l’épouse du héros, Déjanire, par le centaure Nessos ou Nessus. Ce centaure a tenté d’enlever Déjanire mais Hercule l’a mortellement blessé d’une flèche trempée dans le venin de l’hydre de Lerne. Avant de mourir, Nessus prétend révéler à Déjanire, le moyen magique de retrouver, s’il est besoin, la fidélité de son époux. Le fonds commun de légendes dont les détails varient, repose sur la composition du philtre d’amour révélé par le centaure. Gallet opte pour la version de la tunique même de Nessus imprégnée de ce mélange ; il admet qu’un rayon de soleil doit déclencher le pouvoir de ce vêtement orné d’or et de pierreries. Lorsque Déjanire apprend que le volage Hercule va épouser sa jeune captive Iole, elle n’hésite pas dans sa fureur jalouse, à faire présent de la tunique à sa rivale, en lui recommandant de la faire revêtir par le héros lui-même avant la célébration des noces. En fait, Nessus a odieusement trompé Déjanire ; le contact du vêtement doit affreusement brûler les chairs de celui qui le portera. Hercule revêt la fatale tunique à la demande d’Iole. Selon le schéma imaginé par Louis Gallet, au moment où sont offertes les libations nuptiales à Jupiter, lorsque le soleil frappe le vêtement, une douleur effroyable saisit le demi-dieu ; torturé par le poison qui imprègne la tunique, il enflamme le bûcher des offrandes et se jette dans le brasier. La forme immortelle du héros renaîtra des cendres et sera appelée dans l’Empyrée par le souverain des Dieux.
Selon l’exemple de nos tragiques du XVIIe siècle, Louis Gallet a pris quelques libertés avec les légendes antiques ; il a simplifié la situation de famille d’Hercule ; il a imaginé une intrigue entre la jeune captive Iole et le compagnon fidèle d’Héraklès, Philoctète. De la sorte, au cours des quatre actes du drame, l’intérêt ne faiblit pas : l’opposition d’Hercule et de Philoctète, aimé d’Iole, la rage de Déjanire, qui refuse de se voir délaissée par Hercule et essaie de soustraire Iole au désir impétueux du héros, l’intervention de l’enchantement magique de la tunique.
De son côté, en Mars 1898, aux îles Canaries, mon grand-oncle commence à composer, se souvenant des thèmes de son poème symphonique, « la jeunesse d’Hercule » ; il continue en Mai à Lyon et en Juin à Londres, où il assiste le 14 Juillet à une représentation éclatante d’« Henri VIII » au Covent Garden ; il choisit alors le corps de ballet de « Déjanire », le régisseur d’été du grand théâtre londonien, Baudu, sera présent à Béziers, en août, ainsi que les 60 ballerines qui ont été élues.
Le rôle d'organisateur de Castelbon de Beauxhostes
Considérons maintenant l’organisateur : Castelbon de Beauxhostes. Comparable aux notables des cités grecques, il a pris à sa charge intégrale les frais de la chorégie, puisant dans sa fortune au risque de l’amputer. N’étant pas propriétaire des arènes, il a dû compter avec la société en participation Gleizes, Sautel et Fayot, qui existe encore, sa dissolution ne devenant définitive qu’en vertu de l’arrêt de la Cour de Montpellier du 20 Février 1899 selon les accords qu’il a passés, il n’a la libre disposition de l’amphi- théâtre qu’à partir du 20 Juillet 1898 et seulement jusqu’à la fin Août. En contrepartie, ainsi qu’il résulte d’un rapport de l’expert Vidal désigné par le Tribunal de Commerce de Béziers dans l’instance engagée par Gleizes et Sautel contre Fayot, il doit verser des pourcentages sur les ventes de billets. Beaucoup plus tard, seulement, en 1901, il sera le sous-locataire de la ville de Béziers. Le caractère tardif de la date du début de jouissance, le 20 Juillet, nous explique que le traité qui prévoit l’édification de la charpente de la scène n’ait été signé que ce mois là. Dès avant cette échéance, en accord avec Louis Gallet et Saint-Saëns, il a réglé la question des engagements des artistes. La tendre Iole sera incarnée par l’exquise Mme Segond Weber ; d’autres tragédiens de l’Odéon assurent également la distribution ; la prophétesse Phénice, nourrice et confidente de Déjanire, aura les traits de Mlle Odette de Fehi une très jeune méridionale aura la lourde charge du rôle de l’épouse d’Hercule : Mlle Cora Laparcerie, appelée dans la suite à devenir la compagne du fils de Jean Richepin, Jacques. C’est précisément un interprète de Jean Richepin : Dorival, élève du grand Sylvain, qui jouera Hercule, tandis qu’Henri Dauvilliers sera Philoctète. Le Directeur de l’Odéon, Ginesty et le régisseur de ce théâtre, d’Herbilly, auxiliaire de Jambon pour les décors, assisteront aux spectacles : les soli des chœurs seront exécutés par Mlle Armande Bourgeois de l’Opéra National que doublera éventuellement Mme Lamens, du Grand Théâtre de Bordeaux, – et le biterrois Valentin Duc, les quatre vingt choristes femmes étant engagées à Paris. Pour les hommes, le chœur est assuré par deux sociétés locales : la « chorale Biterroise » avec M. Biau, à qui succédera plus tard M. Thalic et l’« Orphéon Avenir » -, soit 140 exécutants. Là, se constate le rayonnement indiscutable de Castelbon qui, durant toute la période qui va de la création de « Déjanire » à la fin de sa gestion du théâtre des Arènes, a su amener des amateurs à sacrifier leurs loisirs ou une partie de leurs occupations ; nous trouvons ici mon père, Jean Nussy, qui suit le Mécène avec dévouement, s’attachant à la préparation des chœurs. Saint-Saëns a rendu hommage à ce travail obscur, qualifiant mon père de « véritable cheville ouvrière » des exécutions, en raison de la « tâche en apparence impossible de faire apprendre leurs partitions » parfois d’une grande difficulté à « des choristes hommes ne sachant pas une note de musique, et cela dans un temps relativement court ». Songeons que dans le cas particulier de la création de « Déjanire », Saint-Saëns qui ne se trouvera à pied d’œuvre que le 8 Août 1898, n’a écrit les dernières lignes de sa partition qu’en Juillet, les choristes femmes n’arrivant à Béziers que le 2 Août, et les représentations étant fixées au 28 et au 29 du même mois. Ce travail pénible auquel s’ajoutaient diverses missions de préparation du spectacle, préparait mon père à l’accession au poste de chef d’orchestre 11. La masse orchestrale de 400 exécutants va également se ressentir de l’influence de Castelbon le Mécène entraîne la participation de la « Lyre Biterroise », avec son chef, M. Alicot et celle du « Rallye biterrois » il obtient le concours de la Garde Municipale de Barcelone et de 45 solistes du Théâtre du Liceo et du Conservatoire de cette ville ; le Ministère de la Guerre lui assure le concours d’une soixantaine de musiciens appartenant à des musiques militaires, depuis le 17e régiment d’infanterie 4e Béziers, et le 2e régiment du génie de Montpellier jusqu’à des formations de Gap, d’Avignon, de Rodez, de Tarbes, de Grenoble, de Lyon et même de Paris. Lors de la reprise de 1899, les deux musiques d’harmonie prévues par Saint-Saëns seront constituées par la « Lyre biterroise » et la musique du 2e génie en 1903, celle-ci sera remplacée par celle du 17e régiment d’infanterie.
Cette impulsion donnée par Castelbon de Beauxhostes va se communiquer à la cité entière. Que d’aides obscures contribuent au succès de l’œuvre entreprise. Tel ce geste de ce négociant prêtant ses chevaux pour tirer le char de Déjanire parce qu’ils étaient les plus beaux de Béziers
Sous l’impulsion de Castelbon de Beauxhostes, toute la ville contribue au succès de la représentation. Encouragée par le député radical Lafferre, ami de Castelbon, la municipalité dont le Maire est toujours Alphonse Mas comprend l’importance de la tâche à réaliser dans cette période de haute conjoncture viticole, elle vote un important crédit pour embellir la cité, elle fait procéder à la rénovation de l’agglomération. On installe de nouveaux lampadaires on régularise les trottoirs ; on pave certaines chaussées, on en recharge d’autres de graviers ; en liaison avec le mécène et un Comité des Fêtes très actif, on prépare de magnifiques festivités publiques et gratuites dont la moindre n’est pas la fontaine de vin de la place de la Citadelle ; un fonctionnaire des Ponts et Chaussées, qui participe activement à la réalisation des œuvres sociales de la ville, Germain Bourjade, membre du Comité des Fêtes, dirige la confection d’une partie des décors imaginés par Jambon et l’installation de la scène, des loges des artistes et du parquet de la piste. Sur la demande de Castelbon, la Cie des Chemins de Fer du Midi prévoit des trains spéciaux et des tarifs réduits.
Un bon mois avant les représentations, la presse locale qui n’avait pas cessé d’entretenir ses lecteurs de la préparation du projet en cours, accroît encore davantage la tension des biterrois. Le sculpteur Injalbert offre au Comité des Fêtes son « enfant au poisson ». La maquette du décor est exposée dans la vitrine d’un commerçant de la rue Française, Cadélard, suprême consécration populaire, un groupe de peintres imagine de mettre en vente des tableaux sur porcelaine encadrée d’or représentant la scène des arènes. Les répétitions sont commentées et les arrivées d’interprètes notées. Le 5 Août, Mlle Armande Bourgeois descend dans la luxueuse propriété de Valentin Duc, sur les bords de l’Orb ; le 17, débarquent les danseuses londoniennes ; le 21, la Garde Municipale de Barcelone est logée au Collège de garçons ; le 24, arrivent les tragédiens de l’Odéon.
La fièvre ne cesse d’augmenter lorsque le 26 a lieu une fête de nuit, sur le Plateau des Poètes illuminé. Il ne faut pas s’étonner de l’attente enthousiaste du Dimanche 28 Août 1898, à l’instant ou « Déjanire » va être représentée pour la première fois.
La première de Déjanire
Plus de dix mille spectateurs emplissent les gradins de l’amphithéâtre inachevé. Ils voient le décor du premier acte qui représente la façade du palais d’Oechalie. Au bord de la piste, est installée la masse orchestrale que dirige personnellement Saint-Saëns, – en pantalon clair, corps d’habit mais casque colonial le compositeur est armé en guise de baguette de chef d’orchestre, d’un long bâton de bambou recouvert de papier blanc, doré aux deux extrémités par moment, Gabriel Fauré vient suppléer son maître, qui a 63 ans.
Demeure de Beaumont dans un article du Monde Moderne a insisté sur l’impression saisissante que donnait « en plein jour, en plein air », « un espace sans limites agrandi par un splendide décor » ; le Gaulois a mis l’accent sur l’effet de « merveilleuses toiles, palais antiques, vertes prairies, montagnes imposantes ». Devant ce cadre, inspiré par la vue de la plaine depuis la terrasse de St-Nazaire, l’auditoire ne pouvait que vibrer en écoutant le prologue, le « salut et hommage à la ville de Béziers » de Louis Gallet, déclamé par Mme Rabuteau, de l’Odéon.
La tragédie se déroule ensuite, chaque moment d’émotion étant ponctué par la masse chorale de 220 exécutants, ou accompagné par l’orchestre. N’oublions pas l’animation causée par ces choristes, renforcés par une figuration nombreuse et au dernier acte, par les danseuses.
Dès le début, après les préliminaires qui exposent le désir du demi-dieu de répudier sa femme légitime et d’épouser Iole, sa captive, – une scène grandiose passionne le public un char arrive l’épouse bafouée, Déjanire, en descend furieuse ; ses imprécations sont clamées par la voix impressionnante de Mlle Cora Laparcerie. L’intrigue se déroule ensuite dans le gynécée : menaces d’Hercule qui découvre l’amour de Philoctète et d’Iole, à qui Mme Segond-Weber donne d’émouvants accents colère de Déjanire qui révèle à Phénice son projet de donner la tunique de Nessus à sa rivale pour que celle-ci en revête son futur époux. Au quatrième acte, on assiste devant le palais, au début de la fête nuptiale : cortège des compagnons du héros, chants au cours desquels le choryphée, qui était Valentin Duc, exalte la force de la passion du demi-dieu danses joyeuses.
Maintenant, les destins vont s’accomplir un rayon de soleil frappe la tunique Hercule brûlé par le mélange du venin de l’hydre et du sang du centaure, hurle de douleur ; il cherche la fin de son tourment dans la mort par les flammes et met le feu au bûcher nuptial. Quand le foyer s’éteint, il apparait radieusement immortel, selon la volonté de son père, Jupiter. Mais auparavant, Déjanire, désespérée, s’est poignardée.
Depuis les journaux locaux et régionaux, tels que le Petit Marseillais et la Petite Gironde, jusqu’à la presse parisienne, une réelle unanimité souligne avec le Figaro le « véritable délire de la foule » le Gil Blas et le Temps insistent sur l’ovation qui, à la fin de la première représentation, accueille sur la scène les deux auteurs, Saint-Saëns et Louis Gallet, entraînant à leurs côtés Castelbon de Beauxhostes. Avec lyrisme, Catulle Mendès dans Le Journal exalte la multitude populaire « admirablement sensible » en face du génie poétique « surtout dans les pays du soleil et de joie » il se livre au jeu des assonances « Baisers, brasiers, Béziers » et rappelle la maxime célèbre : « Si un Dieu voulait habiter sur terre, il choisirait Béziers », « Si Vellet Deus in terris habitare, Biterris » 12. Isolée, la Dépêche de Toulouse formule des réserves, tout en constatant « l’effet considérable » produit sur le public.
En une page colorée, l’écrivain Émile Baumann a exalté l’union de toute une population s’acclamant elle-même à travers l’œuvre qui avait réveillé ses meilleurs penchants 13. L’admiration ne cesse pas lors de la seconde représentation le 29 Août. Aussi bien, malgré les débuts de la révolution dreyfusienne et l’atmosphère trouble qui précède la fin de la République Modérée, la région biterroise, entièrement conquise par le triomphe de « Déjanire », oublie, pour un instant, les vieilles querelles politiques ; on voit le très pieux et monarchiste Publicateur du 2 Septembre 1898 adresser des félicitations à l’anticléricale municipalité d’Alphonse Mas. « Cela ne s’était pour ainsi dire jamais vu, lit-on dans cet hebdomadaire, qu’un célèbre compositeur et un écrivain de grand talent eussent écrit une œuvre aux vastes proportions en vue d’une petite ville de province. De là, le grand étonnement des adeptes de la centralisation à outrance, de telle sorte qu’après avoir discuté l’œuvre, on en vient tout naturellement à s’occuper de notre ville, ce qui est un grand honneur pour nous. Voyons si au point de vue de l’hospitalité, Béziers s’est montré digne de la réputation qu’avaient nos pères. Il importait pour obtenir un pareil résultat que le comité, dont M. Castelbon était le président, marchât la main dans la main, ne fit en quelque sorte qu’un avec la municipalité entière pour faire l’honneur de la cité tant aux maîtres et aux célèbres interprètes de l’œuvre qu’à la foule d’étrangers auxquels on faisait appel. De ce côté, nous le constatons avec plaisir, l’entente et l’union ont été complets ». Seul, à Paris, le Gaulois risque une petite pointe partisane : « Quel dommage que vous n’ayez point assisté ici à cette représentation à l’antique, sous le ciel bleu. Cela, Parisiens mes frères, fit une impression inoubliable, grâce aux efforts d’un riche et intelligent Mécène, M. Castelbon de Beauxhostes, grâce au zèle de ses aimables collaborateurs du comité de « Déjanire », grâce aux soins de la municipalité dont les intentions ont été si intelligemment comprises par le député Lafferre ; quoique radical, celui-ci a droit à tous nos éloges ».
Les suites immédiates de « Déjanire ».
Sitôt après les spectacles de « Déjanire », le Conseil Municipal de Béziers décidait de donner à deux des avenues de la ville les noms des auteurs de ce drame lyrique. Le 18 Novembre 1898, le Dr. Sylva Sicard, premier adjoint, proposait de donner « le nom d’avenue Saint-Saëns à la partie de l’avenue de Bessan qui s’étend des allées Paul Riquet au débouché de l’avenue de la République dans cette avenue et celui de Louis Gallet à la portion de cette même avenue qui va de ce débouché aux arènes ». Les édiles biterrois traduisaient le vœu de tout un peuple qui, au soir du Lundi 29 Août 1898, avait été particulièrement touché d’entendre, au cours d’un concert gratuit, Mlle Armande Bourgeois créer le chant populaire « les Vendanges » dont Saint-Saëns avait écrit la musique sur des vers du Dr. Sicard. La cité avait découvert son unité. Dates mémorables dans l’histoire de Béziers que celles des 28 et 29 Août 1898. L’œuvre de Camille Saint-Saëns et de Louis Gallet fut reprise en 1899, – en 1903 -, et peut-être dans de mauvaises conditions, en 1924.
La gloire des représentations de 1898, de 1899 et de 1903 rejaillit d’ailleurs sur la réputation de l’ensemble des fêtes de Béziers, en ce comprises les courses de taureaux. La ville déjà qualifiée de « Séville française » en 1904 se verra décerner le 21 Avril 1907 par Le Siècle Industriel la qualification de « Bayreuth de plein air ».
Ne peut-on pas penser que cet éclat a retenti sur les résultats déjà acquis du développement économique de la cité ? Le mémoire adressé au Ministre du Commerce, de l’Industrie, des Postes & Télégraphes en vue d’obtenir la création d’une Chambre de Commerce se situe précisément le 31 Décembre 1898, quatre mois après la première de « Déjanire », le 28 Août de la même année.
III. - Le cycle du théâtre des arènes de Béziers
La période triomphale
Le triomphe de 1898 inaugurait un cycle de dix-huit années d’efforts suspendus à trois reprises, toujours marqué par des spectacles somptueux, pour la plupart spécialement écrits pour les Arènes de Béziers. Chaque fois des décors splendides, des masses chorales et instrumentales impressionnantes se trouvaient à côté d’une interprétation de premier ordre. Parmi de nombreux noms d’artistes célèbres, signalons avec les créateurs de « Déjanire », parmi les tragédiens : Madeleine Roch, Gilda Darthy, Paul Mounet, de Max, Alexandre et Joubé ; parmi les chanteurs : Félia Litvinne, Lucile Panis, Affre, Valette, Noté, Journet, et parmi les danseuses : Aïda Boni, de la Scala de Milan.
La dernière représentation aura lieu en 1926.
Le mouvement ne s’interrompra d’abord qu’en 1907, au plus fort de la crise de l’économie languedocienne. Dès Octobre 1899, Saint-Saëns avait confié à son disciple Fauré le soin de dépeindre musicalement sur un poème de Jean Lorrain et de Ferdinand Hérold, la révolte de « Prométhée » dont la volonté de conquête ne réussit pas à vaincre la puissance des dieux. Le 1er Novembre 1899 un dîner réunit chez Saint-Saëns, Fauré, Lorrain, Hérold et Castelbon de Beauxhostes. Le 27 Août 1900, la tragédie lyrique se trouvait représentée, interrompue d’ailleurs par un orage, qui permit à certains d’invoquer la vengeance de Zeus. « Il est assez étonnant que Saint-Saëns ait goûté la musique souvent âpre et rude de Prométhée », écrit M. Nectoux « les fausses relations du premier chœur par exemple ne l’ont pas effarouché car elles étaient parfaitement justifiées dans cette évocation de l’humanité primitive en quête du feu… Le plus remarquable sans doute est que Saint-Saëns continua à tenir Fauré pour un maître alors même qu’il ne le comprenait plus. En effet, si Fauré eut toujours une vision claire et juste de l’œuvre de Saint-Saëns, celui-ci ne put suivre l’évolution esthétique de son ancien élève. Il le lui avoua avec une simplicité touchante. Le musicien le plus intelligent de l’époque se résigne à ne point comprendre. Seule l’amitié de Saint-Saëns pour Fauré explique qu’il soit parvenu à cette lucidité exempte d’amertume » 14. Cette première œuvre nettement théâtrale de Fauré fut reprise en 1901. Pour 1902, mon grand-oncle avait demandé un livret à une archéologue, Mme Dieulafoy, qui venait d’explorer le site de l’antique Suse ; la tragédie débute le lendemain de la bataille de Counaxa où s’illustrèrent Xénophon et les mercenaires grecs de Cyrus le jeune ; elle met à la scène le personnage fascinant de la reine mère Parysatis, qu’interprétait Mme Segond-Weber. (On retrouvait parmi les principaux rôles Cora Laparcerie, devenue Laparcerie-Richepin, et Dorival). Devant le plus beau décor qui ait été planté sur la scène des arènes, elle opposait deux mondes : la mesure de l’Orient grec et l’excès de luxe écrasant de l’Orient perse.
Sur cette lancée glorieuse auront lieu les reprises de « Déjanire » et de « Parysatis » en 1903. En 1904, le souci d’éducation populaire de Castelbon le conduit à mettre au programme, malgré Saint-Saëns qui craint un échec, la merveille d’élégance qu’est l’« Armide » de Gluck, (Les principaux rôles étaient tenus par Félia Litvinne, Armande Bourgeois et Valentin Duc) le théâtre des Arènes s’éloigne alors de la tragédie accompagnée de musique pour adopter l’opéra. En 1905, mon père prend la baguette de chef d’orchestre pour diriger un opéra de Levadé, « Les Hérétiques » qui, sur des paroles de Ferdinand Hérold, décrivait le massacre de Béziers en l’an terrible 1209 (Les principaux rôles étaient tenus par Mme Charbonnel, Valentin Duc et Valette) ; le choix du sujet avait probablement été inspiré par les péripéties des difficultés matrimoniales de Castelbon devant l’Officialité Diocésaine. Aussi bien, après ce spectacle, le Mécène ne voudra pas continuer à polémiquer avec Mgr de Cabrières, qui devait devenir cardinal le 28 Octobre 1911.
En 1906, on applaudit ce souvenir de l’écriture soignée, héritière des règles du XVIIIe siècle, qu’est la « Vestale » de Spontini, ce protégé de Joséphine de Beauharnais (Chantaient avec Valentin Duc, Mlle Georgette Bastien et Cazeneuve). La même année, est créée une comédie de Michaud d’Humiac : « Les mystères de l’Hyménée » comportant une musique de scène avec chœurs et ballet de mon père. Durant cette période, une initiative de la Municipalité dont le Maire est encore Alphonse Mas, permet aux constructeurs Gleizes et Sautel, toujours impécunieux, d’achever la construction des arènes. Un acte des 17 Mai et 10 Juin 1901, habilement qualifié bail, reçu par Me Merlat, Notaire, apporte par voie de souscriptions, conditionnant la construction de loges, l’argent frais indispensable ; il prévoit une sous-location de l’amphithéâtre à Castelbon par la ville.
En 1907, le cirque sert de cantonnement au 15e Régiment de Dragons. Pourtant, les illustres débuts du Théâtre des Arènes semblent devoir continuer quelque temps avec la reprise du principe de tragédies accompagnées d’une partie musicale.
En 1908, le « Premier Glaive », sur une musique d’Henri Rabaud, protégé de Saint-Saëns, illustre un poème de Lucien Népoty (Les interprètes des principaux rôles étaient Paul Mounet et Madeleine Roch Affre chantait, Aïda Boni dansait) ; en 1909 la « Fille du Soleil » offre sur des vers de Maurice Magre des passages lyriques dus à la plume d’André Gailhard. (Les principaux rôles étaient tenus par Madeleine Roch, Gilda Darthy, Dorival et Joubé. M. Noté et Mm Laute-Brun chantaient).
Nous atteignons ici le sommet de la gloire du Théâtre des Arènes. Saint-Saëns, invité de Castelbon, a pris l’habitude de venir à Béziers tous les étés. L’activité artistique ne se limite d’ailleurs pas aux spectacles des arènes, que précèdent ou suivent de belles corridas. A côté de ces représentations ont lieu des concerts ou des soirées théâtrales sur la place de la Citadelle, ou au Théâtre Municipal ou encore dans l’amphithéâtre lui-même. Les chemins de fer amènent de grandes quantités de visiteurs ; dans un article de l’Echo de Paris du 7 Juillet 1912, Saint-Saëns parlera de « fourmilière humaine ». M. Alfred Sabes a bien dépeint ces journées « d’exaltation méridionale » 15. Il a souligné que le prénom d’Armande avait été donné dans la région biterroise en souvenir de la grande cantatrice Armande Bourgeois. Mes yeux d’enfant ont pu contempler cette foule joyeuse qui animait les allées Paul Riquet, sous le regard des privilégiés assis sur les immenses terrasses du « Café de la Paix » ou du « Café Glacier », ce dernier servant de siège à l’état-major de Castelbon.
Toutefois, les apparences magnifiques ne dureront pas longtemps en 1910, va apparaître la vérité cruelle : la continuité des fêtes de Béziers repose sur la seule prospérité viticole de Castelbon de Beauxhostes. Deux éléments vont alors se réunir pour faire apparaître l’impossibilité de la continuation d’un mécénat toujours plus dispendieux.
D’une part : la situation matérielle de l’édifice des arènes et de leurs constructeurs propriétaires. Les créanciers des entrepreneurs Gleizes et Sautel ont engagé des poursuites judiciaires demeuré sans entretien, l’amphithéâtre laisse voir ses vices de construction et se désagrège ; il est vendu à l’audience des criées du Tribunal Civil de Béziers. Adjudicataire du bâtiment sur surenchère le 29 Juin 1908, le créancier Chancel ne sera propriétaire que d’un édifice menaçant ruine. Une panique suit deux débuts d’incendie en 1909 ; les gradins vacillants provoqueront l’effroi des spectateurs en 1910 ; peu de temps après, une travée s’effondrera. Aux termes d’un exploit d’huissier de justice du 7 Février 1911, Chancel manifestera l’intention de démolir l’amphithéâtre et d’expulser les locataires des loges, tout en essayant clandestinement de permettre de continuer des courses de taureaux.
D’autre part, les amis du radical de gauche Lafferre ont été chassés de la Mairie le 16 Mai 1907. Castelbon sollicite en vain des garanties contre les risques résultant du mauvais état des arènes ; il réclame inutilement l’augmentation d’une subvention qui demeure fixée à 3.000 F. La nouvelle municipalité dirigée par le Maire radical modéré Pech, élu depuis le 13 Octobre 1907, demeure sourde à de telles demandes. Mais l’essentiel ne réside pas dans ces vicissitudes procédurières et politiques. Elles traduisent simplement à la surface, des ébranlements sociaux profonds issus de la décadence économique régionale. La mévente du vin arrête les facultés généreuses de Castelbon qui, pour 1910, ne sollicite pas l’octroi de la sous-location des arènes.
Le Maire Pech va alors faire appel à un concurrent du Mécène : le Dr Charry qui, chroniqueur de la Dépêche, avait fondé en 1908 le théâtre du Ramier à Toulouse, avant de participer à la création du théâtre des Rochers à Luchon et des théâtres de la nature de Pamiers et d’Ax-les-Thermes, précédant l’organisation en 1909 du Théâtre de la Cité de Carcassonne. C’est dans ces circonstances où s’agitaient les ennemis du radical de gauche Lafferre que fut jouée une œuvre de Déodat de Séverac, sur un livret du poète marseillais Émile Sicard, fondateur de la revue Le Feu. Malgré une brillante interprétation qui réunissait en particulier les tragédiens de Max, Alexandre et Madeleine Roch et la danseuse Stascia Napierkowska, l’entreprise de Charry se solde par un désastre financier (51.192 F. or de recettes pour 102.627 F. or de dépenses).
Castelbon se voit supplié de reprendre la sous-location artistique des arènes. Il rappelle ses exigences à l’encontre de la municipalité, et accepte après la création les 27 et 29 Août 1911 des « Esclaves » dont Aymé Kunc, recommandé par Saint-Saëns, écrit la partition sur un poème de Louis Payen, il a le geste élégant de donner encore le 31 du même mois « le Chemineau » de Jean Richepin et de clôturer le 3 Septembre par « Oedipe
Roi » avec Mounet Sully (Les principaux rôles des « Esclaves » étaient tenus par Madeleine Roch, Gilda Darthy, Alexandre et Joubé Journet et Lucile Panis chantaient).
Satisfaction morale, qui suivait la représentation de la « Fille du Soleil » à l’Opéra National de Paris les 3, 5 et 7 Avril 1910 avec la distribution de Béziers, sous la direction de mon père, au bénéfice d’œuvres de bienfaisance dont la Caisse de Retraites de l’Opéra. Les quatre spectacles de 1911 aboutissent pour le Mécène à un déficit de 23.350 F. or. Selon les révélations de la brochure de Castelbon de Beauxhostes, « La vérité sur les Arènes », publiée en 1913, « ce ne fut pas une mauvaise année » ; il n’y aurait eu de bénéfices qu’en 1899, l’année de la première reprise de « Déjanire », – 12.000 F. or ; cette somme avait d’ailleurs été intégralement versée à des œuvres de bienfaisance. D’après les souvenirs de Saint-Saëns, qui figurent dans une édition de son livre École Buissonnière, paru également en 1913, et les récentes recherches de Mme Gachet, la première représentation de « Prométhée » aurait seule comporté un bénéfice de 14.000 F. or attribués aux œuvres de bienfaisance 16.
Le prix des places était pourtant relativement élevé, – plus élevé que celui de l’Opéra National de Paris, selon une étude publiée en 1905 par la Société Languedocienne de Géographie : de 25 F. (toujours francs or) pour les loges à 5 F. pour les places d’amphithéâtre, en passant par 20 F. pour les fauteuils du côté droit et 10 F. pour les stalles de parterre. Beaucoup de concours, tel celui de mon père, étaient gratuits. Mais le reste des frais et spécialement les dépenses afférentes aux décors et aux interprètes était énorme. Castelbon avait le droit d’écrire en 1913 : « durant toutes les années de mévente et de misère, jusques et y compris la représentation des « Esclaves », je me contente de dire que nos pertes furent considérables )).
Pouvait-on attendre de lui qui n’était qu’un sous-locataire après avoir été un locataire, la remise en état d’arènes qui devenaient inutilisables ? En 1914, le cirque branlant put tout juste servir de camp d’internement pour les ressortissants ennemis.
Il faut conclure que les vieilles structures de l’économie languedocienne avaient déjà disparu le temps du Mécénat des notables biterrois avait pris fin.
Derniers feux
Cependant, avant la chute des cours vinicoles de 1929 et durant une reprise momentanée du prix du vin, un sursaut se manifeste. Aussitôt après la création de la Société immobilière des Arènes, l’amphithéâtre est rebâti et dispose de gradins en ciment ; un espoir de résurrection naît. En 1921, mon grand-oncle et mon père – à la veille l’un et l’autre de leur mort, se trouvent auprès du fondateur du Théâtre des Arènes pour une reprise d’Antigone ». Castelbon s’adresse ensuite à mon oncle Georges et accepte de parrainer en 1922 « Penthésilée », – musique de Marc Delmas, livret de Mortier, – en 1923 « le Dieu sans couronne », musique de Marc Delmas, livret de Jalabert, – en 1925 « Zorriga », musique de Bousquet, livret de Baldy et Camps, œuvre reprise en 1926. Dernier effort du Mécène, qui quitte la scène du grand théâtre de la vie en 1934, à 75 ans
⁂
N’épiloguons pas sur la fin d’un monde que j’ai tenté de faire revivre en ces quelques pages. Le Mécénat du notable Castelbon de Beauxhostes, et derrière lui le dévouement désintéressé d’artistes tels que mon père paraissent aujourd’hui aussi lointains que les chorégies de l’antique Grèce.
Je pense toutefois qu’il ne convient pas de laisser se dissiper sous le vent de l’histoire la mémoire de fastes qui ont honoré le monde occitan. Avec ceux d’Orange qui remontent au 11 Août 1888, – ils sont depuis 1898, à l’origine d’une foule de manifestations de plein air. N’avons-nous pas l’obligation de souligner que Castelbon de Beauxhostes, Saint-Saëns, Gallet et Jambon ont eu l’immense mérite avec « Déjanire », d’indiquer la voie qui pourrait permettre au Théâtre vivant de surmonter les difficultés dues aux techniques modernes ? Non point le cloisonnement trop fréquent des activités contemporaines qui ne concernent qu’un des aspects de l’art : musique, danse, art dramatique pris séparément, – mais le spectacle complet unissant le drame, – le chant, – le ballet, – l’orchestre, – sans oublier le music-hall, – à l’aide d’une grandiose mise en scène devant un beau décor approprié à l’action. Cette fusion de la tragédie avec l’opéra et la chorégraphie fut sans doute plus tard désirée par Jean Vilar. Non point l’isolement du poste de télévision, – non point l’illusion de l’écran, petit ou grand, – mais devant des acteurs de chair et d’os, la communion d’un grand groupe humain fraternisant dans l’élévation d’un mouvement de libération de l’homme, bien aperçu par Aristote. Ainsi se trouve sensibilisée une énorme masse populaire unie dans l’enseignement de la beauté. Nous retrouvons de la sorte la volonté d’éducation populaire de Castelbon.
Annexe
Discographie de « Déjanire », « Parysatis » et « Prométhée »
Camille Saint-Saëns : « Déjanire »
- Marche, cortège et divertissement par la Garde Républicaine, Gramophone Musique militaire 0230 125 – n° de Cat. L314.
- Prélude, par la Garde Républicaine, Pathé X 5465.
- Prélude au 1er Acte et Marche du cortège, Pathé Saphir 6170.
- Prélude au 2e Acte et chœur dansé, Pathé Saphir 6346.
- « Viens ô toi, dont le clair visage… » A. PAOLI, Gramophone DA 413.
Camille Saint-Saëns, « Parysatis » : - « Le Rossignol et la Rose » per G. GATHEY (anglais) gramophone B. 9674 par L. PONS – Odéon 188645 Am. Decca 23017 ; par L. KORSOFF Zonophone 83101 ; par E. LEONI, Columbia 1988 ; 12501. Am Columbia 5064 M.
Gabriel Fauré, « Prométhée » : - Chœurs et airs par Danielle Galland. Maitrise Gabriel Fauré. Orchestre National de Monte-Carlo dirigé par Norrington, Stéréo 7466 IPG « Aristocrate » Decca.
Notes
1. L’essentiel de cette étude a fait l’objet de deux conférences : l’une donnée à Montpellier le 16 Décembre 1978 devant la Société Archéologique, l’autre donnée à Béziers le 17 Janvier 1979 devant l’Université du 3e âge du Biterrois.
2. La mère de Saint-Saëns mourut le 18 Décembre 1888 à Paris, dans l’appartement de la rue Monsieur le Prince, 14, où s’était brisé le ménage de mon grand-oncle après la mort prématurée de ses deux fils, le 18 Mai et le 7 Juillet 1878. Désespéré, mon parent abandonna ce logement et donna tous les souvenirs de sa famille à la ville de Dieppe, d’où étaient originaires ses ascendants paternels. Ainsi fut aménagé le Musée Saint-Saëns, où sont en outre conservées les correspondances reçues par le compositeur et spécialement celles que lui adressa Castelbon de Beauxhostes. Les lettres envoyées au Mécène biterrois par Saint-Saëns ont été longtemps recherchées en vain elles ont été retrouvées par mes soins récemment, en l’étude de Me Vidal, notaire à Béziers et sont conservées par le fils de Castelbon de Beauxhostes, à Boujan-sur-Libron. J’ai ainsi pu consulter les données de travaux tels que : L’AFICION et les arènes biterroises de leurs origines à nos jours, par le Dr Marc, Béziers, Rodriguez, 1949, Les représentations lyriques aux arènes de Béziers de 1898 à 1911, par Mme Gachet, thèse de Doctorat 3e Cycle (Directeur de recherches J. CHAILLEY). Université Paris IV. Correspondance Saint-Saëns Fauré, par J.M. Nectoux, Institut de Musicologie, Université de Paris IV (Mémoire de Maîtrise en Musicologie) 1971, Bulletin n° 1, 1971 de l’Association des Amis de Gabriel Fauré.
Semblablement, à l’aide de ces points de repère sûrs, j’ai examiné avec les restes de procédures judiciaires conservées aux Archives Départementales de l’Hérault (Dossiers de la Cour d’Appel de Montpellier et des Tribunaux civil et de commerce de Béziers aux Archives Départementales de l’Hérault), les journaux de ce temps, spécialement le quotidien l’Éclair et l’hebdomadaire Le Publicateur dont les collections se trouvent à la Bibliothèque Municipale de Béziers (Mme Gachet s’est considérablement appuyée sur la Dépêche de Toulouse). Je n’aurai garde d’oublier l’assistance qui m’a été apportée par le fils de Fernand Castelbon de Beauxhostes.
3. Emmanuel Le Roy-Ladurie, Histoire du Languedoc, Paris, 1962, pages 110 et suivantes ; Histoire du Languedoc, publiée sous la direction de Philippe Wolff, Toulouse, Privat, 1967, pages 498 et suivantes ; René Nelli : Histoire du Languedoc, Paris, 1974, pages 287 et suivantes. Voir également R. Andréani Le Languedoc et la France (1905-1914), Annales du Midi, Janvier-Mars 1978, Tome 90, n° 136. Nous avons eu également connaissance d’une conférence non éditée donnée par M. Michel Fournier, professeur au lycée Henri IV de Béziers, à l’université du 3e âge et au Rotary-Club de cette ville en 1976 : Béziers en 1900. En ce qui concerne les personnalités biterroises de la période 1900, voir : Les Dictionnaires Départementaux, Hérault, Dictionnaire. Annuaire et Album, Paris, Flammarion-Néauber.
4. Béziers qui comptait 19.334 habitants en 1852, aura une population de 48.012 habitants en 1894, de 52.901 en 1901.
5. M. le Dr Marc parle de quatrièmes arènes, car il donne le numéro un au cirque éphémère édifié en 1859.
6. Il a paru inutile de s’attarder sur les récits imprécis et incomplets que donnent les programmes ou livrets-souvenirs des Fêtes de Béziers. Une partie du texte manuscrit de la seconde version de Castelbon est reproduite dans la thèse de Mme Cachet (op. cit., pages 11, 18 et 19). Le texte entier figure dans L’Hérault géographique et historique, choix de lectures par M. Paul Marres, professeur au Lycée de Montpellier et M. Léon Blanquet, instituteur à Servian, Cavaillès-Montels, Béziers il n’y a pas de date de publication, mais le chapitre où figurent les souvenirs de Castelbon (p. 280 et suivantes) mentionne des représentations de 1924.
7. Le « Publicateur » du 4 Février 1898 déplore qu’on se trouve à ce moment dans la même situation qu’en Octobre 1897. Aussi bien en ce début de 1898, les constructeurs Gleizes et Sautel ont décidé d’assigner leur associé Fayot en dissolution de société en participation. Un arrêt de la 1ère Chambre Civile de la Cour d’Appel de Montpellier en date du 20 Février 1899 confirmera un jugement du Tribunal de Commerce de Béziers du 6 Octobre 1898 prononçant cette dissolution à la suite d’opérations d’expertise confiées à l’expert Vidal ; il était reproché à Fayot d’avoir géré les spectacles taurins au détriment de ses deux associés.
8. Voir la note 2 sur la correspondance de Saint-Saëns avec Castelbon. Il est à dire que la lettre où il est question du chameau de Béziers ne figure pas dans le lot retrouvé dans l’étude de Me Vidal. J’en ai connu le texte par un article du journal « l’Éclair » du 13 Novembre 1896, relatif au concert de St Nazaire. Nous pouvons aujourd’hui grâce à la découverte de cette correspondance, éclairer la période juvénile des débuts d’organiste de Saint-Saëns à Paris, en l’église St Merry, en 1853, et rectifier les erreurs habituelles liant la visite du compositeur aux Arènes de Béziers au concert de St-Nazaire de 1896. J. Bonnerot, lui-même, ordinairement très exact, a fait remonter le début de la construction des Arènes à Février 1896 (J. Bonnerot « Camille Saint-Saëns (1835-1921). Sa vie et son œuvre ». Paris. Durand et fils. Edition de 1922, page 165).
A la lettre citée dans notre texte, Castelbon répond le 6 Novembre : « Le vicaire de St-Merry n’était pas de Béziers, mais le curé de St-Merry qui était alors M. Gabriel était de Pézenas… Ce dernier, vers l’époque dont vous me parlez fit venir un prédicateur de Béziers, son ami personnel, qui a été plus tard Monseigneur Peulinier, évêque de Grenoble, depuis mort archevêque de Besançon ». Le 9 Novembre, Saint-Saëns évoque sa jeunesse d’artiste : « Vous avez ravivé de bien doux souvenirs en me parlant de l’abbé Gabriel, excellent homme original et charmant que j’ai tendrement aimé et de Monseigneur Paulinier qui n’était alors que l’abbé Paulinier et dont l’influence sur l’abbé Gabriel m’a fait obtenir la place d’organiste de St-Merry mais il y avait aussi dans cette paroisse, un brave homme de vicaire dont j’ai oublié le nom et qui était de Béziers même ». Le 18 Novembre, le futur Mécène devrait compléter les précisions déjà données : « Je crois avoir trouvé le nom du vicaire de St-Merry dont vous m’avez parlé. N’est-ce pas l’abbé Sellier ? » Castelbon écrit Sellier avec un S il s’agit en réalité de l’abbé Cellier, né à Béziers le 8 Décembre 1805, ancien curé de Vias et ancien secrétaire général de l’Évêché de Montpellier en 1844, devenu vicaire à Clichy (diocèse de Paris) le 1er Mai 1846.
Sur le piscénois Abbé Pau(inier, voir : Gérard Cholvy Jansénisme et gallicanisme. Une filiation spirituelle, Mgr Paulinier (1815-1881) évêque de Grenoble, archevêque de Besançon, Congrès de la Fédération historique du Languedoc Méditerranéen et du Roussillon, 1975 (Pézenas, ville et campagne. XIIIe, XXe siècles), Montpellier, 1976. pages 379-390. Selon J.B. DUROSELLE (Les débuts du catholicisme social en France, 1951) repris par G. Cholvy (étude sur Mgr Paulinier, précitée, page 383, note 11 et Histoire du diocèse de Montpellier, Beauchesne, Paris, 1976, page 205), l’abbé Gabriel, curé de Ste Ursule à Pézenas et ancien disciple de Lamennais, aurait été contraint de quitter le diocèse de Montpellier en 1834 en raison de ses convictions libérales et ultramontaines, durant l’épiscopat de Mgr Fournier. Sans doute Mgr Thibault est devenu évêque de Montpellier en 1835, mais ni l’abbé Baloche (Église de St-Merry de Paris, Histoire de la paroisse et de la Collégiale, 700-1910, Paris, Oudin, 1911), ni les registres du clergé du diocèse de Montpellier et du diocèse de Paris ne font état de ce départ de 1834 et d’une nomination au poste d’aumônier de l’Hôpital militaire de Lyon. L’abbé Gabriel serait devenu missionnaire apostolique en 1833, puis professeur d’écriture sainte au Grand Séminaire de Montpellier en 1836. En 1848, on le trouve : en Mars, administrateur de la paroisse de Chaillot, puis en Décembre, Chanoine de Notre-Dame de Paris en 1852, il est curé de St-Merry. Il aurait prêché le carême à Notre-Dame de Paris. Ainsi que celle de l’abbé Cellier, promu vicaire à St-Merry à la même date de 1852, la vie de l’abbé Gabriel mériterait une étude approfondie. Pour l’instant, bornons-nous à constater que ce sont trois prêtres se rattachant à la région de Béziers qui ont permis à l’adolescent Saint-Saëns de commencer à se créer à 18 ans, une place importante parmi les musiciens parisiens.
9. J. Bonnerot, op. cit. note 11, p. 166.
10. Camille Saint-Saëns, Portraits et souvenirs, Société d’édition artistique, 1899, 2e édition, Calmann Levy, 1909 chapitre consacré à Louis Gellet, p. 131.
11. Ayant apprécié la valeur de mon père, Saint-Saëns le choisira comme époux de sa fille adoptive, ma mère, Valentine Leseurre, le mariage ayant lieu le 26 novembre 1903.
12. Revue de presse, donnée per le Publicateur des 2 Septembre et 7 Octobre 1898.
13. Émile Baumann, Les grandes formes de la musique. L’œuvre de Camille Saint-Saëns, Albin Michel, 1923, page 161.
14. Nectoux, op. cit. note 3, p. XV.
15. Alfred Sabes, Choses et gens de chez nous, Béziers, Imprimerie du Sud, 1958, pages 243 et suivantes.
16. Castelbon de Beauxhostes, La vérité sur les Arènes, Béziers, Alzieu et Séguy, 1913, page 6. C. Saint-Saëns, École Buissonnière, Paris, Lafitte, 1913, p. 75 et 76. Mme Gachet (op. cit.) page 104.
