La céramique commune réductrice tardive du Languedoc occidental
(Ve-VIe s. ap. J.-C.)

* 3, place du 14-Juillet, 34120 Pézenas, Chercheur associé à l’UMR, 154 de Lattes et aux GDR 926 et 954 du CNRS.

Cet article constitue la seconde livraison 1 d’une série de notes portant sur la céramique antique en Biterrois nord-oriental (fig. 1) 2 où s’est mise en place depuis sept ans une dynamique de recherche portant sur l’occupation du sol entre le début du Ier Age du Fer et le haut Moyen Âge 3, dynamique qui, nous l’espérons, s’étendra au reste de ce secteur du Languedoc correspondant au territoire de l’ancienne cité de Béziers. Cette série d’articles est avant tout destinée ci fournir les résultats d’un certain nombre d’acquis céramologiques, sous une forme pratique et rapide, ci la communauté scientifique et à un public aussi large que possible.
Elle concernera, soit de nouvelles catégories céramiques mises en évidence à partir de sites consommateurs (habitats ruraux, nécropoles), soit des productions issues des officines, nombreuses et actives sur cette zone (Mauné à part.) Le développement prochain des fouilles lié à la multiplication des grands travaux (gazoduc aujourd’hui achevé, autoroute A75, TGV plus au sud) apportera sans nul doute sa moisson d’informations cette rubrique aura également pour but de mettre à la disposition des chercheurs œuvrant sur ces programmes, des données inédites qui, nous le souhaitons, rendront quelques services.

Introduction

Le développement des fouilles programmées et des opérations de prospections archéologiques depuis le début des années 1980 a permis à un groupe d’archéologues et d’historiens du Midi de la Gaule, réunis au sein du groupe CATHMA, de proposer une récente synthèse sur les céramiques languedociennes du haut Moyen Âge (VIIe-XIe s.) à travers l’étude d’ensembles micro-régionaux, d’importance certes inégale, mais qui constituent, dans l’état actuel des recherches, les seules références disponibles (CATHMA 1993). Une large introduction (ibid. 112-122) faisant le point des connaissances sur les céramiques tardo-antiques permet de disposer d’une définition assez précise des faciès des Ve-VIe s. à partir de laquelle il est possible de situer le Biterrois nord-oriental. Si la presque totalité des notices sort de notre- cadre chronologique puisqu’elle concerne le Moyen Âge, les données issues des ensembles des Ve et VIe s. constituent de très intéressants repères pour affiner les datations d’un certain nombre de sites. L’effort a principalement porté sur les céramiques communes régionales qui étaient assez mal connues : céramique à pisolithes du Gard, productions kaolinitiques de la vallée du Rhône et de ses abords, céramiques à cuisson réductrice et pâte sableuse du Languedoc occidental et du Roussillon. Les datations fournies par ces catégories sont souvent précieuses car elles complètent celles issues de l’analyse des céramiques fines céramique calcaire engobée, céramique luisante, sigillée claire D. Elles permettent bien souvent de descendre la chronologie d’un site vers le haut Moyen Âge (VIIe s. et suivants) et la plupart du temps d’allonger sa durée d’occupation.

Cependant, du point de vue géographique, on note une répartition très inégale de l’avancement des recherches ; on ne sera guère étonné d’apprendre que celles-ci ont été particulièrement dynamiques de part et d’autre du Rhône (voir par exemple pour la Provence, Démians d’Archimbaud 1994, Raynaud 1990 et CATHMA 1993, 150-160 pour Nîmes et le Gard) et que le Biterrois, étendu au Languedoc occidental, reste un peu le « parent pauvre » de cette synthèse 4.

Depuis 1992, date à laquelle nous avions proposé un premier bilan local du peuplement et de l’occupation du sol entre le IIe s. av. J-C. et le VIe s. (Mauné 1992), ces premières avancées céramologiques ont permis d’affiner de manière significative et à travers la céramique, notre perception du passage de l’Antiquité au haut Moyen Âge. Ainsi, l’accroissement du nombre de sites occupés à cette période constitue un important acquis à mettre au compte de ces travaux céramologiques. Certains habitats dont on datait l’abandon aux IVe-Ve s. ont vu ainsi leur chronologie s’étendre vers le VIe s. et le haut Moyen Âge. Depuis, nos recherches ont bénéficié du dynamisme des équipes œuvrant en Lodévois et sur les pourtours de l’étang de Thau ; les travaux de L. Schneider dans la moyenne vallée de l’Hérault (en dernier lieu Schneider (996) sur l’habitat du haut Moyen Âge ont permis d’apporter les premiers éléments de réponse à un certain nombre d’interrogations concernant cette période.

Situation de la région étudiée dans l'actuel département de l’Hérault.
Fig. 1 Situation de la région étudiée dans l'actuel département de l’Hérault.

Plus à l’est, autour du bassin de Thau et sur le littoral, en Agathois, les recherches menées par I. Bermond, M. Lugand, Ch. Pellecuer et H. Pomarèdes ont également amené leur lot d’informations (Pomarèdes 1992, Lugand, Pellecuer 1994). Compte tenu de ces avancées et du développement actuel des recherches de terrain et même s’il reste encore à formaliser un certain nombre de données, il est aujourd’hui possible de définir de manière relativement satisfaisante le faciès céramologique local entre les années 450 et 600. La moyenne vallée de l’Hérault et le Biterrois ne se distinguent pas du reste du Languedoc puisqu’on note la même persistance des importations africaines et méditerranéennes à la fin de l’Antiquité. Sigillée claire D, lampes à huiles, amphores d’Afrique du Nord, d’Espagne et de Méditerranée orientale sont présentes jusque vers le milieu du VIe s. sur les habitats ruraux 5. Les productions régionales sont cependant majoritaires aux Ve et dans la première moitié du VIe s. : dérivées de sigillée paléochrétienne (DSP) du groupe languedocien et céramique à pisolithes du Gard, bien diffusées jusqu’en nord-Biterrois (Mauné et alii à par.). Si ces quelques catégories, auxquelles on peut ajouter la luisante savoyarde et des céramiques calcaires engobées, sont assez bien connues, il n’en va pas de même des céramiques communes à pâte réductrice ou oxydante dont on ne connaît ni les centres de production ni les aires de diffusion précises.

On s’intéressera ici à un groupe de céramique commune très homogène dont on situera l’un des centres producteurs dans la moyenne vallée de l’Hérault. Après un essai de définition et une première typologie, nous nous attacherons à préciser sa chronologie et à mesurer sa diffusion locale et régionale.

1. La céramique commune réductrice tardive du Languedoc occidental : définition et typologie

La céramique commune réductrice tardive du Languedoc occidental a été définie, sous le nom de céramique du « Groupe Pabiran » dès 1992 par H. Pomarèdes et I. Bermond à l’occasion d’un article portant sur les fouilles d’Embonne au Cap d’Agde. Mise en évidence de manière officieuse au milieu des années 1980 par Ch. Pellecuer et M. Feugère, à partir d’observations faites sur un lot abondant de céramiques du haut Moyen Âge provenant des ramassages de surface effectués sur la villa de Pabiran et l’église et la nécropole San Peyre à Montagnac, cette céramique se définit par une cuisson réductrice dont la teinte varie du gris foncé au noir. Néanmoins, les formes ouvertes présentent parfois une pâte brun-rouge qui signale l’utilisation d’une post cuisson oxydante. Cette pâte présente la particularité de contenir, en assez faible quantité, de petits nodules blancs, éclats de quartz (diam. maxi. 1 mm) ajoutés à l’argile comme dégraissant afin de solidifier les récipients lors de leur cuisson, et qui rendent l’épiderme des récipients irréguliers, allant même jusqu’à provoquer de petites boursouflures très caractéristiques. Quatre formes et leurs variantes sont actuellement connues. Malgré l’existence de récipients destinés à la consommation et/ou au service, aucun décor n’a pu être observé jusqu’à maintenant.

Typologie (fig. 2)

Forme A1 (n° 1-2 et 3)

Pot ou urne globulaire à fond plat épais légèrement débordant, bord triangulaire à face externe en poulie (Var. A) ou en bandeau (Var. B). Il semble avoir existé de petits modules peut-être individuels (consommation ?) et de grands modules dont l’utilisation comme récipient de cuisson semble certaine. C’est la forme la plus répandue et, au sein des ensembles étudiés, la plus nombreuse. Le même type de récipient est connu en pâte kaolinitique mais la chronologie est décalée d’un demi-siècle (500-650). Il existe par ailleurs une troisième variante (n° 3) comportant une anse qui outre cet élément, se distingue des deux précédentes par le caractère non globulaire de sa panse également marquée par une série originale de trois incisions horizontales et parallèles qui se succèdent de manière régulière. Un seul exemplaire est actuellement connu et provient du dépotoir Lico-Castel-2 à Aumes.

Planche récapitulative des formes connues en céramique commune réductrice du Languedoc occidental
Fig. 2 Planche récapitulative des formes connues en céramique commune réductrice du Languedoc occidental. Forme A1 : n° 1-2 et 3 ; forme Bi-var. 1 : n° 5 ; forme Bi-var. 2 : n° 6 ; forme Bi-var. 3 : n° 4 ; forme C1 : n° 7; forme D1 avec variante a et b : n° 8-9.

En ce qui concerne les formes ouvertes basses, il a semblé plus judicieux de regrouper sous une même référence les trois types mis en évidence en raison de leur évidente proximité morphologique.

Forme B1-var. 1 (n° 5)

Bol globulaire à lèvre rentrante et bord arrondi/épaissi.

Forme Bi-var. 2 (n° 6)

Coupe/jatte carénée à bord en quart de rond ou aplati; la carène peut être plus ou moins marquée.

Forme Bi-var. 3 (n° 4)

Bol ou coupe caréné à bord en bourrelet et baguette sur la panse.

Bien que proche de la série B qui vient d’être définie, la forme Cl a été classée dans la catégorie des plats en raison de son diamètre plus important. Les mesures effectuées sur plusieurs exemplaires ont en effet montré que celui-ci était assez constant : autour de 22 cm.

Forme C1 (n° 7)

Plat ( ?) à panse tronconique et lèvre en bourrelet, la panse est divisée en deux par une rainure plus ou moins marquée. Il pourrait cependant s’agir d’une coupe carénée comme le laisse supposer l’individu incomplet retrouvé en fouille dans l’us 5002 du site de Lieussac.

Forme D1 (n° 8-9)

Mortier dont la typologie est la même que ceux produits à la même époque en Provence occidentale (Démians d’Archimbaud 1994, p. 175-177, fig. 135-136). Comme le souligne les A., « c’est la forme classique du mortier, héritée de l’Antiquité, que l’on retrouve dans les différentes vaisselles fines ou communes, notamment en sigillée claire D (Hayes 91), en DSP (Rigoir 29), en céramique commune importée d’Afrique du Nord (CATHMA types 1, 8, 10, 21) ou en commune provençale à pâte calcaire ». Par ailleurs, ils notent également que cette forme a pu être employée pour d’autres usages comme tendrait à le montrer l’absence d’inclusions minérales dures sur de nombreux exemplaires.

— Variante a : mortier à bord à collerette pendante (n° 8).

— Variante b : (n° 9), mortier à bord à collerette horizontale séparée en deux parties par une petite dépression.

Enfin, on soulignera la découverte, à Roujan/St-Jean, lors des fouilles du Groupe de Recherche Archéologique de Pézenas en 1982 (Sondage III, couche 1), dans un niveau tardif lié au sanctuaire paléochrétien, d’un mortier à lèvre triangulaire à face supérieure concave dont la pâte est identique à celle du groupe qui nous retient ici. La présence d’un abondant dégraissant de mica (production biterroise ?) empêche toutefois de le classer comme variante de notre type D mais il est possible que des recherches ultérieures montrent que cette variante existe aussi en commune réductrice tardive du Languedoc occidental.

2. La répartition géographique (fig. 3)

Forme A1 : La forme A1 a est répandue sur tous les sites de la zone d’étude occupé entre 450 et 600, on citera à titre d’exemple sa présence sur les sites de Pabiran (une quinzaine de lèvres, n° 32), Lieussac (2 lèvres, n° 31), Lico-Castel-1 (13 lèvres A1a, n° 34), Maidergues-1 (6 lèvres, n° 15), Laubières, St-Jean-de-la-Buade et Carlencas (2 lèvres, n° 36, 40 et 18), St-Julien-de-la-Bradalenque (9 lèvres, n° 30) et Cabrières (Schneider 1996b, 143, fig. 95, nos 1 et 3 et n° 17 de notre figure). Elle est également bien représentée à Agde, sur le site d’Embonne (Pomarèdes 1992, 61, fig. 9, n° 1-4). Plus à l’ouest, cette forme a été observée sur l’établissement des Jurièires Basses à Puissalicon (Mauné et alii à par.) et plus généralement sur les sites tardo-antiques de la vallée du Libron. Enfin, les observations effectuées en Roussillon par J. Kotarba semble indiquer que cette forme est également diffusée jusqu’à cette zone (Kotarba 1987 et rens. oral). La variante b est moins répandue et systématiquement associée à des sites occupés durant le haut Moyen Âge 1 ex. dans l’us 5002 de la villa de Lieussac, à Maidergues-1 et à St-Julien.

La forme B1 est présente à Lico-Castel-1, à Lieussac (us 5002 et us 5057) et à Maidergues-l. Sa variante n° 2 a été reconnue à Lico-Castel-1, les Prés-2 (n° 21) (1 ex.), Carlencas (4 ex.) et St-Julien. Le bol ou coupe carénée Bi-var. 3 est connu sur le site de Pabiran, Lico-Castel-1 (2 ex.), de Caissergues (n° 28) et de Laubières (CAS 004-62). La coupe C1 est présente à Lico-Castel-1, à Lieussac et également à Embonne (Pomarèdes 1992, 61, fig. 9, n° 5).

Les mortiers sont très peu abondants puisque les types D1 variante a et variante b n’ont été trouvés que sur le site de Pabiran.

Enfin, d’une manière générale, cette céramique est présente, sous la forme de simples tessons, sur l’ensemble des sites tardo-antiques et du tout début du haut Moyen Âge. Certains sites en ont livré jusqu’à une vingtaine de tessons (Gratiot-Ouest, L’Ermitage, le Théron/Trignan ; n° 35, 22, 19), d’autres seulement moins de 5 (Les Pradesses, Les Termes, Les Condamines/Les Faisses et Prats-Basses/St-Guilhem et Les Aires-Basses ; n° 16, 12, 11, 27 et 10).

L’enquête systématique menée sur les sites d’habitats permet d’observer une répartition très homogène de cette céramique depuis Agde jusqu’à Aniane avec toutefois une nette concentration autour du secteur de Montagnac/Aumes où il est tentant de situer l’un des principaux centres de production. Cependant, si pour des productions bien antérieures comme la céramique Brune Orangée Biterroise (fin Ier s./fin IIIe s.), il est possible de retrouver assez facilement les ateliers qui montrent de très importantes concentrations de fragments, il n’en est pas de même pour cette céramique commune réductrice. En effet, ses caractères techniques (cuisson réductrice majoritaire) gênent particulièrement l’identification des zones de production que l’on reconnaît, habituellement, grâce à la présence de surcuits et de ratés de cuisson mêlés à des éléments de fours (briques, adobe, fragments de sole…). Mais ici, sa solidité due à l’épaisseur de la panse devait assurer aux vases une excellente résistance face aux problèmes de cuisson. En fait, il est probable que la fabrication de ces récipients se soit faite sur de très petites structures artisanales très difficiles à identifier et qui ne devaient assurer qu’une production à la demande. Nous sommes en effet loin des productions massives du Haut-Empire destinées aux agglomérations et aux très nombreux établissements ruraux. Faut-il alors proposer l’existence de plusieurs « ateliers » ou four isolé ou d’un seul centre de production ?

La répartition géographique des récipients montre que cette céramique est diffusée dans la moyenne et basse vallée de l’Hérault et également vers l’ouest, en Biterrois 6 et jusqu’en Roussillon. Pourtant, les renseignements fournis par Ch. Pellecuer et I. Bermond, à partir des données de fouille provenant de la villa des Près-Bas et de l’ensemble paléochrétien de Ste-Cécile à Loupian et des prospections de surface, indiquent qu’elle ne semble pas ou très peu atteindre la partie orientale du bassin de Thau. Dans l’état actuel des recherches, cette céramique constitue donc un groupe régional homogène dont la répartition géographique principale correspond à une zone couvrant le Biterrois, le Narbonnais et le Roussillon, soit la partie occidentale de l’ancienne province romaine de Narbonnaise (ou le Languedoc occidental si l’on préfère un terme plus neutre). Dans ces conditions, et même si l’abondance de cette céramique entre Agde et Aniane suggère d’y situer l’un des centres de production, on comprendrait mal pour quelle(s) raison(s) il n’y aurait pas de diffusion vers l’est. L’hypothèse à retenir est peut-être celle d’une diffusion perpendiculaire au rivage méditerranéen, sur un axe sud/nord ou nord/sud, le long des fleuves côtiers (Hérault, Libron, Orb, Aude ( ?) et rivières roussillonnaises). Cependant, cette solution ne paraît pas très convaincante puisque, pour ne prendre que l’exemple de la céramique à pisolithes (fin IVe /déb. VIe s.), on observe que la diffusion se faisait d’est en ouest ; du Gard jusqu’au cœur du Biterrois. On voit donc que l’enquête devra être poursuivie afin de compléter ces premières données qui restent insuffisantes. Peut-être que l’abondance des données dans la vallée de l’Hérault tient avant tout à l’attention portée depuis plusieurs années à cette céramique… Il se pourrait en fait que cette zone constitue l’extrême avancée de cette production vers l’est.

3. Répartition des formes, fonction et datation

Répartition des formes et fonction(s)

L’urne/pot de type A1 semble être la forme la plus répandue ; il est probable que sa fonction principale ait été, comme l’indique sa forme, la cuisson des aliments à l’étouffée (ragoût, voire soupe) mais on ne peut exclure son utilisation comme récipient de stockage culinaire, notamment pour les plus grands exemplaires.

Hormis les mortiers pour lesquels la fonction de préparation peut être mise en avant, les autres formes, moins fréquentes, semblent appartenir au vaisselier mixte destiné à la présentation/ consommation. Ces bols et coupes carénées ont fort bien pu remplacer, à date basse, les céramiques fines traditionnellement attachées à la table : sigillée claire D, Luisante et DSP pour ne citer que les principales. Les formes ouvertes basses (B et C) montrent en effet une « certaine élégance » discernable par l’existence de fonds annulaires et de carènes. Toutefois, on n’attachera pas trop d’importance à cette question de fonction qui relève aussi du statut des sites consommateurs. Sur les grands établissements de type villa encore occupé par leur groupe social d’origine, cette céramique pouvait très bien n’être qu’utilisée dans la cuisine. Sur les petits habitats ruraux, les plus nombreux, elle était peut-être considérée, mise à part les urnes et mortiers, comme une céramique de table. Tout est ici très relatif et les données archéologiques manquent encore pour bien percevoir les faciès céramologiques liés aux statuts des sites 7. D’une manière plus générale, on peut estimer que cette céramique a pu entrer en concurrence directe avec les productions gardoises à pisolithes, certes un peu plus précoces (fin du IVe s./VIe s.), mais qui présentent une réelle similitude du point de vue du répertoire. Si l’on sait à présent que la céramique à pisolithes est bien diffusée en Biterrois, on observe par contre qu’elle est très peu abondante au sein des niveaux tardo-antiques de Narbonne (Raynaud 1991, 227) et des sites ruraux reconnus en prospection. Peut-être faut-il en incriminer la responsabilité à des productions locales auxquelles appartient peut-être, pour une phase plus récente (450/600), la céramique commune réductrice tardive du Languedoc occidental. L’enquête devra donc se développer en priorité sur cette zone ; au vu de sa diffusion en Roussillon et Biterrois, il y a tout lieu de supposer que la céramique commune réductrice tardive du Languedoc occidental sera observée en Narbonnais.

Carte de répartition des sites occupés entre le milieu du Ve s. et la fin du VIe s. en Biterrois nord-oriental
Fig. 3 Carte de répartition des sites occupés entre le milieu du Ve s. et la fin du VIe s. en Biterrois nord-oriental
Datation

La présente étude montre que la céramique commune réductrice tardive du Languedoc occidental apparaît d’ores et déjà comme un important fossile directeur micro-régional entre le milieu du Ve s. et, dans l’état actuel des recherches, la fin du VIe s. Il est en effet présent dans trois ensembles tardo-antiques du Biterrois nord-oriental (Mauné 1996, t. 1, 312 et s.) et l’ébauche d’une première typologie des formes montre que nous sommes en présence d’un ensemble caractérisant de manière très nette le passage de l’Antiquité tardive au haut Moyen Âge. Les données issues des prospections de surface semblent confirmer cette chronologie : le site de Sept-Fonts-Sud-Est (St-Pons-de-Mauchiens) qui semble avoir été occupé entre le milieu ou la fin du IVe s. et la deuxième moitié du Ve s., a livré de nombreux fragments de céramique à pisolithes, un peu de céramique commune réductrice sableuse fine et de DSP mais aucun fragment de céramique commune réductrice du Languedoc occidental. En revanche, des sites occupés entre 450/480 et 600 ont livré des fragments rattachables à ce groupe. Ainsi, le site de Caissergues (St-Pons-de-Mauchiens), occupé durant toute l’Antiquité et une partie du haut Moyen Âge (VIIe-VIIIe s.) en a livré un lot, au milieu d’un abondant mobilier : 23 fragments, 2 fonds plats, 1 lèvre de coupe à bord droit épaissi et 4 lèvres de pots/urnes A1 à bord triangulaire à face externe légèrement en poulie dont l’une, plus massive, presque carrée, pourrait être rattachée à un faciès plus récent (VIIe s. ?)

Outre ces éléments, la morphologie même des différents récipients confirme une datation entre le milieu du Ve s. et la fin VIe/début VIIe s. puisqu’ils se situent assez nettement, de par leurs profils et leur caractère « ouvert » – mise à part l’urne A1 – dans une ambiance tardo-antique évidente mais avec une fabrication en mode réducteur (même si certains exemplaires paraissent avoir bénéficié d’une cuisson réductrice à post-cuisson oxydante). Les mortiers, par exemple, empruntent leur morphologie à des récipients connus aux IVe et VIe s. D’un point de vue plus général, les données issues des études CATHMA montrent que la lèvre de type 6 à laquelle appartient celle de notre urne A1 est caractéristique d’une période comprise entre le milieu/seconde moitié du Ve s. et la fin VIe/première moitié VIIe s., ce qui confirme la datation proposée.

Conclusion

Encore mal connu au début des années 1990, le faciès céramique du Biterrois nord-oriental à l’extrême fin de, l’Antiquité paraît à présent mieux défini dans son contexte régional (CATHMA 1993), ce qui permet de mieux mesurer l’évolution des sites ruraux locaux et leur éventuelle occupation alto-médiévale. Néanmoins, même si de réels progrès ont été accomplis, beaucoup de choses restent à préciser et il faut espérer que le développement des travaux archéologiques permette de mieux documenter cette période.

Assez diversifié dans la seconde moitié du Ve s., le vaisselier accuse une uniformisation des formes et des couleurs dans le courant du VIe s alors que les céramiques fines se font de plus en plus rares (formes ouvertes, sigillées claires et surtout DSP). La suprématie des pots globulaires paraît effective dans la seconde moitié du VIe s., conformément à l’hypothèse émise par le collectif céramique régional (CATHMA 1993, 123). Très facile à identifier, assez abondante et résistant bien aux travaux agricoles, la céramique commune réductrice tardive du Languedoc occidental constitue un excellent fossile directeur pour la période comprise entre la seconde moitié du Ve s. et la fin du VIe s. avec peut-être, il faudra le déterminer dans l’avenir, une éventuelle extension dans la première moitié du VIIe s. Entre la fin de l’Antiquité (IVe-Ve s.) et le plein haut Moyen Âge (VIIe-Xe s.) il est à présent possible de documenter la transition entre un faciès marqué par la présence d’importations régionales ou extrarégionales parfois lointaines et de productions locales à pâte oxydante et un faciès dans lequel domine une uniformité des productions communes à cuisson réductrice (pâtes sableuses fine et moyenne, kaolinitique… ). En ce sens, si techniquement, la céramique commune réductrice du Languedoc occidental se rapproche davantage d’une « ambiance médiévale », la coexistence de formes ouvertes issues de l’Antiquité (mortiers, coupes carénées) et de pots globulaires (urnes à lèvre triangulaire en poulie ou en bandeau) est là pour nous montrer qu’il s’agit d’une production intermédiaire qui montre l’évolution du vaisselier entre la fin de l’Antiquité et le début du haut Moyen Âge.

Bibliographie

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Notes

1.La première livraison concernant la céramique commune réductrice micacée du IIIe a été proposée à la revue Archéologie en Languedoc en 1996 et devrait être publiée dans un prochain numéro (1997).

2.Moyenne vallée de l’Hérault et ses abords amputés du secteur rattachable au territoire de l’évêché de Lodève.

3.Ces recherches s’effectuent dans le cadre d’un programme pluriannuel (1991-1994, reconduit pour 1995-1998) de prospection/inventaire diachronique (cellule Carte archéologique nationale, P.-Y. Genty) financé par le Service régional de l’Archéologie (Dir. P. Garmy). Les campagnes de prospection sont menées sous l’égide du Club archéologique de Montagnac-Pézenas qui organise chaque année des stages de prospection. Ces travaux sont complétés par des fouilles de sauvetage bénévoles ; enfin, plusieurs chantiers importants, liés aux grands travaux régionaux (Gazoduc Artère du Midi, Autoroute 75), se mettent peu à peu en place dans le cadre d’un projet scientifique moyenne vallée de l’Hérault/Biterrois nord-oriental regroupant plusieurs chercheurs.

4.Pour le VIe et la période immédiatement postérieure, les données pour le Languedoc central concernent Aniane/St-Sébastien de Manèges (fin VIe-VIIe, fouille, notice de L. Schneider, p. 160-163), Loupian/Ste-Cécile (VIIe s. ; fouille, notice de Ch. Pellecuer, p. 171-174) et Le Pouget/Les Cazaux (notice de L. Schneider, prospection, p. 185-188). Voir également les données présentées dans Schneider 1992 à partir d’observations de surface.

5.On rappellera ici la proximité du port d’Agde, distant d’environ vingt kilomètres, qui a dû assurer pendant toute l’Antiquité, le transit des produits arrivant par voie maritime (céramique et autres), vers l’arrière-pays selon un processus identique à celui observé durant la Protohistoire. La vivacité de cette agglomération à la fin de l’Antiquité est perceptible au travers de son accession au rang d’évêché comme l’indique la tenue d’un concile sur place, en 506.

6.Sur le site de Souloumiac, fouillé par I. Bermond sur le tracé du gazoduc « Artère du Midi », une unité stratigraphique tardive en a livré deux fragments (Bermond 1996, 19).

7.Voir par exemple le site du Bouquet (Gard) fouillé par Ch. Pellecuer et qui semble pouvoir être identifié comme une résidence « aristocratique » très tardive puisque occupée aux VIIe et VIIIe et sur laquelle les fouilleurs ont pu retrouver des importations méditerranéennes dont on ne trouve plus de trace à cette époque sur les sites d’habitat (CATHMA 1993, 150-151 et Bilan Scient. reg. 1995, 78-79; notices de Ch. Pellecuer).