Images d’une famille : La « Généalogie » du curé Bertrand,
de Saint-Victor de la Coste (1716)
Images d’une famille : La « Généalogie » du curé Bertrand,
de Saint-Victor de la Coste (1716)
Le 23 juin 1716, Pierre Bertrand, curé perpétuel de Saint-Victor de la Coste, appose sa signature à la fin d’un cahier de vingt-quatre pages qui a pour titre :
« Généalogie des Bertrand
depuis leur venue à Saint-Victor de la Coste »
avec la date : 1500.
Le curé Bertrand, à soixante et onze ans, a une belle écriture, régulière. Il en remplit, depuis plus de quarante ans les registres paroissiaux de Saint-Victor, avec goût et précision, n’omettant jamais le nom d’un parent, d’un témoin. Sans doute se sent-il comptable de la vie de ce village où il est né, où il a dit sa première messe. Son frère aîné, et homonyme. Pierre Bertrand, en fut le maire pendant vingt-deux ans. Pierre Bertrand maire et Pierre Bertrand curé forment un de ces couples de notables qui, dans quelques communautés, se partagent l’église et la maison commune 1.
Le village de Saint-Victor de la Coste 2 fait partie de cette mince frange du diocèse d’Uzès devenue depuis la fin du XVIe siècle entièrement catholique et qui porte un nom aujourd’hui évocateur : la Côte-du-Rhône. De la vigne, qui occupait déjà, au milieu du XVIIe siècle, le tiers du terroir : des oliviers, et surtout du blé. Des bestiaux nombreux, brebis et chèvres, qui vont paître dans les garrigues d’où la communauté tire encore un profit important, en bois et en chaux. Environ neuf cents habitants vivent tous de la terre, ou peu s’en faut. Un notaire, un chirurgien, un lieutenant de juge et son procureur juridictionnel, quelques cardeurs, peigneurs ou tisserands à laine, cadissiers, cordonniers, un menuisier, un maréchal, un tuilissier et un cabaretier, en tout vingt-six métiers pratiqués souvent en complément à une activité de paysan.
Un seigneur et un prieur dominent cette société : à la fin du XVIIe siècle, ils résident tous deux à Uzès. Le curé Bertrand doit sa cure au prieur, qu’il remplace à Saint- Victor dans ses fonctions religieuses.
La communauté est matérialisée par l’assemblée de ses membres, chefs de famille propriétaires, et représentée par deux consuls nommés annuellement. Depuis 1693, elle est présidée par un maire, propriétaire de sa charge Pierre Bertrand.
En novembre 1715, le maire Bertrand meurt. Peut-être cet événement a-t-il décidé son frère à écrire la généalogie de la famille. Il est rare que des roturiers, surtout des petits notables ruraux, se lancent dans une pareille entreprise. Il est sans doute exceptionnel qu’ils la conduisent à un tel degré de développement : elle recouvre cinq générations ascendantes (sans compter celle des deux Pierre, qui forment donc la sixième génération), et deux générations descendantes, soit huit générations en tout. Les descendants des branches latérales et même cousines par alliance sont suivies jusqu’à l’époque de la rédaction. En tout, trois-cent soixante-quatre noms de personnes sont cités.
Les alliances
Le texte commence par l’ancêtre fondateur : « Le plus ancien des Bertrands que j’ai peu connoitre tant pour oui dire que pour avoir veu dans des actes, est, ou a été, un nommé pierre Bertrand natif du lieu de baumont diocèse de viviers, qui s’habitat en ce lieu, et y epousa en mil cinq cent neuf Jeanne mandonne vefve de jean bardaret : cela m’a paru être ansi par un vieux parchemin écrit en latin et qui sert de couverture à un livre de taille… « On sait peu de choses de ce grand ancien : Il est venu des montagnes du Vivarais il donne au curé Bertrand la satisfaction de pouvoir porter la date de 1500 en tête de sa généalogie. Ses descendants sont mieux connus (figure 1). Pierre Bertrand, fils de Pierre, marchand, paraît dans de nombreux actes. A son sujet, le curé Bertrand emploie une phrase qui reviendra souvent ensuite : « il achepta beaucoup de bien »… Le marchand fixe en effet dans la terre le capital qu’il a gagné dans le négoce : rien d’étonnant, en cette période troublée par les guerres religieuses. Par là-même, il établit sa famille dans le village. A la génération suivante, ses deux fils, Jacques et Gilles, vivent en frérêche sur leurs terres et dans la même maison. Jacques inaugure une politique d’alliance avec les filles de « riches bourgeois » des villages voisins, alors que deux de ses sœurs épousent les héritiers de familles de ménagers de Saint-Victor.
Pendant encore deux générations, l’élan se poursuit. Les achats de terre sont assez nombreux pour permettre l’établissement de deux co-héritiers à-chaque génération, et même de doter confortablement un troisième fils, promu à la quatrième génération héritier de sa mère. Il ne reste alors qu’un cadet, obligé de se contenter d’un légat, équivalent à une dot. Les héritiers cherchent systématiquement leurs épouses hors du village, là où sont les dots. Les filles quant à elles, continuent de renforcer le réseau d’alliance, surtout à l’intérieur de la communauté. On peut dresser des cartes de cette course au mariage (figure 2). Elles montrent avec éclat la variation du comportement matrimonial, en fonction de la position des enfants vis-à-vis de l’héritage.
Le texte du curé Bertrand peut nous donner une idée de la manière dont ces alliances étaient vécues : on y trouve une mémoire des parentés qui n’est pas toujours sans faille. Certaines familles sont privilégiées, comme celle des puissants notaires Gilles, de Laudun, avec qui Pierre Bertrand sait être cousin par alliance au huitième degré, ou la famille du Bourg, de Gaujac, maintenant anoblie. D’autres n’ont pas résisté à la distance et au temps, tel cet anonyme « berger de Lirac », qui a épousé une cousine au prénom inconnu.
En réalité, ce que Pierre Bertrand nous offre, c’est un constat exhaustif de la descendance de son grand ancêtre de 1509, telle qu’il peut lui-même la connaître par la tradition orale et les registres paroissiaux. La généalogie est donc surtout valable pour les alliances contractées à l’intérieur de Saint-Victor, et pour celles de la branche aînée. On peut s’en servir pour dresser un tableau de la parentèle du curé, telle qu’il la conçoit.
Voyons d’abord ce qu’il en est à l’intérieur du village. La moitié des vingt familles les plus imposées de Saint-Victor en 1698 (année pour laquelle nous, disposons d’un livre de taille), figurent dans cette liste. Ce n’est pas un mince résultat, après trois générations seulement de réelle implantation locale des Bertrand. Les branches aînées (héritiers issus d’héritiers…) représentent la moitié des cas. Bien sûr, d’autres alliances se mettront en place au cours des XVIIIe et XIXe siècles, avec des familles non encore associées à la parentèle, ou même à l’intérieur de celle-ci. A l’orée du XXe siècle, la descendance des deux tiers des gros taillables de 1698 aura ainsi été touchée par au moins un mariage avec des Bertrand. Encore faudrait-il mener pour la période postérieure à 1716, une investigation aussi poussée que celle du curé Bertrand, pour pouvoir dresser un tableau complet du réseau des parentés entre notables. Une étude de ce type est en cours pour l’ensemble du village, jusqu’à la Révolution 3. L’implication des autres couches de la population, à travers les mariages de cadets, devrait y apparaître également.
Un autre réseau se construit tout au long du texte du curé Bertrand : c’est celui que les mariages des héritiers tissent avec les notables des villages voisins. Un tableau qui décrit les alliances de deux générations de Bertrand (figure 3) met en relation des titulaires de charges ou de prieurés à Saint-Victor même et dans sept villages des environs.
D’autres sources permettent de constater que certains de ces notables, ont été directement utiles aux deux Pierre dans leur action sur la communauté, par leurs conseils ou leur influence. De ce point de vue, il est clair que la division de l’héritage telle qu’elle existait encore au XVIIe siècle permettait d’établir un plus grand nombre de liens avec ces familles importantes de la région.
Vers la fin du siècle pourtant, un infléchissement se produit dans l’essor de la famille. Pierre Bertrand se fait prêtre. Son puîné, Mathieu, n’obtient pas la moitié de l’héritage de l’aîné, mais un simple légat. Par la suite, la règle sera toujours : un seul héritier. Le curé Bertrand était-il conscient du nouveau mode de succession qui s’inaugurait ainsi ? Au moins était-il au fait du service qu’il rendait à sa famille : il dit, parlant de lui-même, que « non seulement il n’exigea point son patrimoine ny autres droits qu’il avoit sur les biens de son pere, mais encore il luy preta d’argent tant a luy qu’a son heritier, luy aidat a faire batir ou reparer des maisons, a faire etudier ses enfants ou a l’agrimantie ou au latin, et a le defendre dans ses procès et encore il achepta certaines terres pour avoir de quoy vivre sans toucher au bien de son pere ». De ces terres, le curé a donné la jouissance à son frère aîné, « et cela gratuitement en consideration du pain et du vin qu’il a trouvé dans sa maison sans toucher a son patrimoine ny a son droit de legitime ny autres ». Il vit donc dans la maison de son frère comme le ferait un cadet non émancipé.
Ce modèle, le curé Bertrand tend à le reproduire après lui il résigne sa cure en faveur de son neveu Jacques, après l’avoir fait étudier et l’avoir encouragé à devenir prêtre. Pol, frère aîné de Jacques, sera l’héritier, Jean le puîne, passera sa jeunesse dans la maison de Pol, « y travaillant de son savoir et de son pouvoir ».
Le bien
En quelques années, les Bertrand sont passés d’un modèle de succession en expansion à un modèle plus traditionnel : héritage de l’aîné et exclusion des cadets. On peut s’interroger sur les raisons de cette mutation. Sans doute la famille est-elle arrivée à une sorte de point d’équilibre maintenant solidement assise dans le village, elle se heurte à la concurrence des autres lignages, dans une conjoncture de hausse des prix, où tout le monde tend à s’agripper à sa terre. Il devient donc nécessaire de faire cesser la division de l’héritage.
Le curé Bertrand l’a parfaitement compris. Son texte, autant qu’une généalogie des personnes, est un mémoire sur l’origine des biens familiaux. A chaque génération sont attribués des achats de terres, avec confronts et superficie. Ainsi, le grand-père des deux Pierre avait acheté pour 789 livres de terres, leur père pour 1046 livres, le curé Bertrand lui-même pour 959 livres (dont une partie pour son frère). Cet achat de presque un millier de livres de terres à chaque génération est ce que le curé Bertrand trouve souhaitable et qu’il montre en exemple aux générations futures. De tels achats permettent, dans une situation de partage entre co-héritiers, comme c’était encore le cas au XVIIe siècle, de reconstituer pour chaque héritier une propriété de douze à quinze hectares, d’une valeur de 1500 à 1900 livres, à partir de la moitié de propriété dont il a hérité. S’il n’y a plus de partage, mais que les cadets se contentent d’un légat de 300 à 400 livres, il devient plus facile à l’aîné de retrouver un bien de taille optimale, ce qui s’impose quand la situation devient plus difficile, comme c’est le cas à partir de la fin du siècle. Il est significatif qu’à cette époque ce soit le curé, frère cadet, qui se charge de l’achat des terres qui reviendront en héritage à son neveu. En procédant ainsi, il tend à poursuivre l’effort entrepris depuis plusieurs générations par la famille, alors même que la conjoncture s’est dégradée et ne permet plus à l’aîné d’acheter.
De tels calculs ne figurent pas en toutes lettres dans la « généalogie », mais ils y sont en filigrane. Le discours insiste sur la notion d’héritage à conserver, ou plutôt à augmenter : « il n’aliena point du bien de son père, au contraire il achepta plusieurs pièces… », ou encore : « il avoit achète plusieurs pièces pour l’augmentation de son héritage ». Autant le curé Bertrand voit les achats d’un œil favorable, autant il se sent obligé de chercher des excuses à son frère quand celui-ci vend une terre : « il vendit a louis tampoin son berger en payement de ses gages un plantier qu’il avoit a las cadenieres acquis autrefois par ses autheurs,… et ce fut parce que le terroir n’est guère bon. » C’est là le seul cas de vente de bien qui soit cité dans le mémoire.
Il est un autre aspect de la conservation des biens qui n’apparaît pas dans la « généalogie » mais dans ses annexes. En effet l’ensemble des contrats de mariage et des testaments des Bertrand ont été soigneusement conservés, serrés en liasse auprès du mémoire du curé. On peut y suivre de génération en génération le mouvement des dots, et en faire un bilan. Appelons « dots entrantes » l’ensemble des dots apportées par les épouses des co-héritiers (ou par l’épouse de l’unique héritier). Appelons de la même façon « dots sortantes » le total des dots versées par les héritiers à leurs sœurs (et des légats versés aux frères cadets non héritiers). La comparaison pour chaque génération de ces deux éléments (figure 4) permet de constater que, quel que soit le nombre d’enfants, les dots sortantes sont calculées pour ne pas trop dépasser la valeur de la dot entrante.
L’effort financier demandé aux héritiers est ainsi maintenu dans des limites raisonnables. Incidemment, le flux des dots et légats, versés le plus souvent en argent, permet de mesurer quelles sont les liquidités dont dispose la famille de l’ordre de 1 500 livres aux environs de 1700, (soit les deux-tiers de la valeur des biens immobiliers possédés à la même époque). Cette somme croit à chaque génération nettement plus vite que le prix du blé, pris ici comme référence.
Augmentation de l’héritage, équilibre des dots rendent compte de la course qui se joue de génération en génération entre le désir de conservation des avoirs et la nécessité de l’échange social. Intimement mêlé à cette problématique, le besoin d’un statut social guide d’essor de la famille.
Les affaires de la communauté
Les premiers Bertrand n’étaient rien à Saint-Victor, que de simples marchands, des étrangers. Leur établissement dans le village, leurs alliances avec les familles bien en vue, leur ont permis d’accéder rapidement au pouvoir dans la communauté. Pierre Bertrand fils de Pierre (deuxième génération) est déjà procureur de communauté. Son fils Jacques, après avoir été consul, achète la charge de lieutenant de viguier (représentant la justice seigneuriale). A la quatrième génération, Pierre Bertrand, fils de Jacques, est quatre fois consul, son frère Michel trois fois. Michel, fils de Pierre, le sera deux fois, son frère Jacques aussi. Enfin Pierre Bertrand fils de Michel deviendra le premier maire de Saint-Victor.
Le curé Bertrand insiste sur l’œuvre accomplie par ses ancêtres : l’un fit refaire le toit de l’église, l’autre entreprit la faction d’un nouveau compoix ou fut chargé de transiger avec le prieur. Un autre poursuivit pour la communauté un procès à Narbonne ou reçut la visite pastorale de l’évêque d’Uzès.
A vrai dire, le mémoire ne retient qu’une faible part de l’action des aïeux Bertrand. Le consulat est une chose, mais sans doute l’activité de la famille, comme celle des principaux notables de Saint-Victor ne se limite-t-elle pas à leur année de consulat. C’est d’une véritable carrière de délibération de la communauté : mission auprès de personnalités. représentation de la communauté lors d’un procès, audition des comptes, examen des dettes, expertise, commandement à des habitants pour les corvées de chemin ou les patrouilles militaires, exaction d’argent pour la communauté, rédaction de bails, délibération en commission sur des affaires importantes, désignation des consuls, les actes de pouvoir s’additionnent.
Dans la vie communale, l’action des Bertrand n’est pas neutre. Elle s’insère dans la trame conflictuelle qui parcourt l’histoire de Saint-Victor, de délibération en procès et de procès en transaction. Michel Bertrand, père des deux Pierre, fut « du parti de Monsieur de Saint-Victor contre la plupart des habitants qui s’étoient sindiqués contre luy et luy firent un procès qui dura cinq ou six ans (l’objet du procès était justement l’élection consulaire, qu’une partie des habitants, ayant à leur tête le notable Benoît Deleuze voulait arracher au pouvoir du seigneur). Pierre Bertrand, frère du curé, fait un procès aux consuls pour les empêcher de vendre à bas prix le bois de la communauté. Il s’oppose encore à « certains habitants qui ne prenoient pas plaisir » à ce que la communauté lui rembourse une dette.
Soigneusement comptabilisées au même titre que les biens, les activités publiques des Bertrand confèrent à la famille une honorabilité que le curé Bertrand donne en exemple. C’est avec l’achat de la charge de maire que le sommet sera atteint. Le mémoire insiste sur la cérémonie de réception du maire, faite « par toute la communauté avec beaucoup de felicitation, Mr le prieur étant venu expres d’Uzes pour faire honneur à sa reception ».
Le curé s’est associé très étroitement à l’action de son frère. Entre 1695 et 1705, il tient un journal quasi-quotidien de ses activités officielles, faisant un compte précis de ses déplacements, de ses dépenses, et de celles des consuls et des habitants qui agissent au nom de la communauté. Ce document, qui redouble les registres de délibérations communales, donne une image plus vivante que ne le font celles-ci de toute une sociabilité qui existe autour de l’institution consulaire. On y constate que, sur place, le maire n’a pas que des amis. Quand le roi, en 1701, autorise les communautés à rembourser les charges de maire, les consuls de cette année sautent sur cette occasion pour tenter de se débarrasser de lui. Pierre Bertrand devra démontrer aux principaux habitants que les consuls, « qui sont illettrés », sont manipulés par le seigneur ! Il restera maire, et conservera cette charge jusqu’à sa mort, cité en exemple par son frère curé : « il vecu en homme de bien et d’honneur et hors de tout reproche depuis le jour de sa naissance qui fut le 5e de février 1642, mourut enfin regretté de toute la paroisse avec le secours de mes prières et des exhortations de son fils le prêtre et parmi les larmes de tous les assistants, le 1er de novembre 1715 fete de la toussaint après vêpres age de 73 ans et 9 mois moins 4 jours : son corps ayant ete enseveli le landemain dans la grande eglize, ou plusieurs prêtres etrangers et toute la paroisse l’accompagnerent et mourut revetu de l’office de maire apres l’avoir joui 22 ans et environ 7 mois ».
On retrouve dans cette oraison funèbre comme un écho de celle que le curé Bertrand adressait à son père Michel : « ayant vecu en homme d’honneur et de bien, et s’étant toujours defendu contre ses ennemis qui luy suscitoient des proces, et qui pourtant le respectoient ». Cette insistance à défendre le patrimoine familial et la position sociale des Bertrand est le fil conducteur du mémoire de Pierre Bertrand. Rien d’étonnant si le texte se termine par une adresse à son neveu Pol, héritier universel du maire, qui, au moment de la rédaction de la généalogie, a trente sept ans (« Il n’a rien fait encore de considérable, ayant tant seulement ete clavaire du présent lieu pendant deux annees », ayant aussi « appris dans sa jeunesse la geometrie et l’art de jauger les tonneaux »). A Pol, dont les enfants déjà nés représentent la 8e génération de Bertrand, et qui « jouit paisiblement de l’héritage de son père », le curé souhaite avant tout de voir la 9e génération ; et, dit-il, « Dieu pourroit luy en faire la grace, s’il elevoit ses enfants dans l’amour et la crainte de Dieu, et tout ainsi qu’il Luy commande d’en avoir soin, et si luy même vivoit dans cet amour et dans cette crainte, et dans la saincteté que Dieu demande, qui est de fuir le vice et embrasser la vertu, c’est ce que je souhaitte qu’il fasse et prie Dieu qu’Il luy en donne la grace et qu’Il le comble de ses benedictions en cete vie, et un jour de sa gloire dans l’autre ».
Les héritiers
Là s’achève la « généalogie » écrite par le curé Pierre Bertrand. Mais le manuscrit continue. De génération en génération, les Bertrand l’ont complété de leur main : Pol d’abord, qui signale en note les événements postérieurs à 1716, y compris la mort du curé : puis Joseph, son fils, bachellier ès-droit, lieutenant de juge et notaire Pierre Paul, fils et héritier de Joseph, qui fut notaire royal de Saint-Victor et juge du village voisin de Lirac, jusqu’à la révolution, enfin Auguste-César, fils et héritier de Pierre-Paul.
Certes, le contenu de ces additifs est différent des écrits du curé. On n’y lit rien sur les achats de terres, rien sur les branches collatérales. Par contre les auteurs s’étendent tous sur l’aspect financier de leur mariage.
Ainsi. Joseph se plaint longuement que la dot de 2 700 livres qu’a reçue son épouse n’est pas telle qu’aurait pu le permettre la fortune de son beau-père : « Le dit Sieur Reynaud n’a pas fait droit a sa fille quoy qu’elle l’eut bien mérité ayant ménagé la maison de son pere depuis l’age de 15 ans jusques a celuy de 23 passés : sa mere et grand mere estant decedees et ses autres sœurs estant jeunes ». Et d’évaluer le bien du père « qui est considerable : cuillant annuellement de 45 a 50 saumees de grains, de 12 a 15 tonneaux de vin, environ 100 cannes d’huille, et ayant de feuilles pour 5 a 6 onces de vers a soye ». Il ajoute alors : « ce qui a fait epouzer la fille c’est l’amitiée qu’on eû pour elle ; et son mary ; et le pere de celuy cy ; par rapport au caractère doux de la personne et estant d’ailleurs au fait de la conduite d’une maison ; il l’on fait l’un et l’autre au prejudice de plusieurs autres partis beaucoup plus considerables ; en ayant en main de 3 000 livres, de 3 500 livres, de 4 000 livres, meme de 4 700 livres, il est vray qu’il y avoit 2 500 livres a attendre jusqu’apres la mort d’une tante ; et ils ont crû bien faire pour la maizon ».
Pierre-Paul, son fils, se plaint à son tour que la dot de sa femme (7 000 livres), n’a pu être « retirée que plusieurs annees apres, quoiqu’il fut dit qu’elle soit comptante et en plusieurs payements ».
Ces préoccupations sont bien significatives d’une situation nouvelle. Bien sûr, ces notaires, ces juges, sont toujours des terriens. La superficie de leur propriété, dans l’ensemble, ne diminue pas : On y retrouvera, au tout début du XIXe siècle, les terres achetées par leurs lointains ancêtres. Mais le foncier ne joue plus le rôle qu’il jouait dans la phase d’acquisitions agraires des XVIe-XVIIe siècles, que le curé Bertrand avait tenté de prolonger jusqu’au début du XVIIIe siècle. Maintenant, les Bertrand font du négoce, prêtent de l’argent. Leurs livres de raison en rendent compte. Ils investissent dans la pierre, transformant le mas acheté par leurs aïeux en une belle maison à la grand-salle voûtée. Ils ont vendu la vieille maison serrée dans l’enceinte étroite du Lieu, où les charrettes chargées de vin ne pouvaient pénétrer. Leur famille restera dans le mas, donnant au village, jusqu’à l’orée du XXe siècle, un maire par génération…
Conclusion
La « Généalogie des Bertrand » suggère quelques remarques. :
D’abord, il faut se garder de croire qu’un régime successoral soit une structure immuable. Incontestablement, le modèle employé par les Bertrand est de type préciputaire. Il y a toujours des filles dotées, des cadets devant se contenter d’un légat mais selon les périodes, l’héritage unique peut se scinder en deux héritages. C’est une adaptation qui permet sans aucun doute de renforcer le processus d’intégration d’une famille nouvellement implantée. On doit pouvoir en trouver de nombreux exemples dans les testaments du XVIe siècle, époque où la reconquête des terres est encore sensible. Leur étude permettrait de mesurer l’importance quantitative de cette adaptation.
Il faut aussi s’inspirer de l’esprit dans lequel est écrite la «Généalogie ». La manière dont le curé Bertrand développe invariablement, pour chaque génération, les trois catégories de l’alliance, de l’achat des biens et de l’investissement communal, montre que ce sont pour lui les trois piliers sur lesquels doit s’appuyer une politique familiale, pour des gens « de bien et d’honneur ». Une étude des familles devrait prendre en compte ces trois catégories. Cela dit, il est vrai qu’un glissement paraît s’opérer au XVIIIe siècle en faveur de l’alliance, considérée, encore plus qu’avant, sous son aspect financier. C’est sans doute un trait caractéristique d’une couche affairiste de la population rurale. Reste à savoir si ce glissement existe en dehors du monde des notables : les trois catégories définies ci-dessus jouent sans doute un tout autre rôle chez les plus pauvres.
Enfin, il faut s’interroger sur l’image globale de la famille quelle importance accorder, par exemple, à l’apparition tardive du terme « maison » dans le mémoire (au sens où Joseph Bertrand dit : « ils ont crû bien faire pour la maizon »). Le texte du curé parle seulement des « Bertrand », comme d’un ensemble de plusieurs lignées de cohéritiers, munis de leurs relations d’alliance. Bien sûr, la lignée aînée, celle de Pierre Bertrand, est privilégiée, puisque c’est elle qui détermine le plan de l’ouvrage. Il n’en reste pas moins que le monde des Bertrand, avant la fin du XVIIe siècle, est un monde en expansion, et que toutes les branches participent à cette expansion. On peut donc se demander si la notion d’« ostal » 4, comme telle, n’apparaît pas seulement quand l’héritage, de multiple, devient strictement unigénital, quand les préoccupations de chacun se resserrent autour de la maison de l’héritier ? C’est sans doute d’une profonde inquiétude vis-à-vis de ces mutations (en cours) que témoigne la « Généalogie des Bertrands ». Elle rend compte d’une image de la famille dont a hérité son auteur et qu’il voudrait perpétuer : elle est plaidoyer en faveur d’un monde déjà en partie disparu. Par là même, elle nous oblige à nuancer l’opinion qui ne voit dans le comportement d’une lignée de notables, du XVI siècle à nos jours, qu’immobilité. A travers les adaptations successives, le changement va son train : c’est sur la longue durée qu’on peut le percevoir.
Notes
1. Pour des exemples semblables, voir A. Collomp, La maison du père, Paris, 1983 (curé / notaire).
2. E. Pélaquier, D.E.A. d’Histoire Moderne, Montpellier, 1981.
3. P.A.R.C.A. (programme d’analyse des registres de catholicité anciens), à paraître dans Histoire Moderne et Contemporaine / Informatique.
4. Pour la notion d’« ostal », voir E. Le Roy Ladurie, Montaillou, village occitan : de 1294 à 1324, Paris, 1976, mais aussi les travaux d’E. Claverie et P. Lamaison, dans Annales E.S.C., 1979, p. 721-745, et dans Ethnologie Française, 11, 1981. p. 329-339 ; d’A. Collomp, cité note 1 ; de L. Assier-Andrieu, Coutume et rapports sociaux, étude anthropologique des communautés paysannes du Capcir, ed. du C.N.R.S., Toulouse, 1981.
Pour la question de la famille et de la parenté, voir G. Bouchard, Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, 28, 1981, p. 545.
