LA SELVE, Sieur de, Les Amours infortunées de Léandre et d'Héron.

Tragi-comédie dédiée à Monseigneur le Duc d'Alluin. Rééd. par J.-Cl. Brunon. Montpellier, Entente bibliophile, 1986. In-80, 137 p.

Après le portrait des plus belles dames de la ville de Montpellier, l’Entente bibliophile vient de publier cette pièce. Écrite par un avocat appartenant vraisemblablement à une famille montpelliéraine de robins, les Portal, cette tragi-comédie dont il ne reste plus, semble-t-il, qu’un exemplaire, celui de la Bibliothèque municipale de Montpellier, est sortie des presses locales de Jean Pech en 1633. Une fois encore, l’Entente bibliophile sauve un texte ancien et elle le sauve doublement : en le rééditant scrupuleusement et en le faisant précéder d’une introduction riche dans laquelle le prof. J.-Cl. Brunon en dégage avec élégance la signification historique et littéraire.

Quand paraît cette œuvre, la pratique locale du théâtre se trouve dans une situation toute nouvelle. Alors qu’il avait été pendant longtemps une activité d’amateurs, recrutés d’abord parmi les étudiants et les collégiens, et ensuite, après le Siège de 1622, parmi les officiers de la garnison, celui-ci est en train de devenir aussi une activité de professionnels, « entretenus par le gouverneur et par la ville », prêts à jouer en privé ou en public des ballets et des pastorales. Cette évolution répond au besoin de satisfaire un public de plus en plus nombreux qui aime trouver dans la représentation théâtrale un divertissement, mais aussi y découvrir « un avertissement moral, social et même politique ». Telle que la présente La Selve, l’histoire malheureuse des Amants de l’Hellespont répond bien à cette double fonction. En choisissant, après Marot, Marlowe et Gongora, de traiter ce thème fourni par Musée, un poète grec du IVe-Ve s., La Selve n’entend pas seulement distraire ces Messieurs des États devant lesquels sa pièce a dû vraisemblablement être jouée, mais aussi leur rappeler la tragédie que vient de connaître le Languedoc la révolte de Montmorency et son écrasement, « comme le beau Léandre par la passion amoureuse, le prestigieux Montmorency vient d’être conduit par la passion de la gloire à une mort qui tient du suicide ». Le dramaturge montpelliérain prend ses distances avec le thème antique. Imméritée chez Musée, la mort de Léandre devient ici juste et nécessaire parce qu’elle est le châtiment de l’infidélité, sollicité des Dieux, Neptune, ou Louis XIII, au nom de la légitimité : « Jamais punition ne fut plus légitime ». Elle est à la mesure de l’horreur de son crime. Comme le montre d’une manière convaincante J.-Cl. Brunon, le mythe antique a été remodelé pour le rendre plus apte à être interprété comme une allégorie de l’histoire contemporaine (cf. p. 31). On le voit, l’intérêt de cette excellente réédition ne tient pas seulement dans ce qu’elle facilite la redécouverte de « ce savoureux mélange de gasconismes et d’élégance à la parisienne », mais encore dans ce qu’elle rappelle qu’au-delà du simple divertissement cette tragédie est une véritable leçon de morale politique aux Grands de la province, encore tout fraîchement traumatisés par la révolte de Montmorency et sa tragique issue. C’est cette volonté pédagogique qui explique que cette tragi-comédie soit la seule de son temps qui s’achève par la mort des héros.

Ch.-Fr.-S. de SAINT-SIMON SANDRICOURT.

Lettres à Jean-François Séguier de Nîmes et au Docteur Esprit Calvet d'Avignon, publ. par X. Azéma et E. de Saint-Simon. Montpellier, Entente bibliophile, 1987. In-8°, 242 p. 1.

Avec ce volume, l’Entente bibliophile retrouve sa tradition de publier des manuscrits trop longtemps restés inédits. C’est le cas de ces lettres de Mgr de Saint-Simon, évêque d’Agde à deux de ses amis, Jean-François Séguier, le célèbre érudit éclairé de Nîmes et le Docteur Esprit Calvet d’Avignon : cinquante-deux de celles adressées au premier entre la fin d’octobre 1768 et la fin de juillet 1784 et quatorze de celles écrites au second entre la fin d’octobre 1784 et la fin de janvier 1791. Malgré leur déséquilibre numérique et leur décalage chronologique, ces deux correspondances présentent une réelle unité. Bien qu’il y ait ici et là des allusions pastorales et séculières, ces soixante-six lettres ne permettent pas de brosser le portrait de l’évêque réformateur ni celui de l’évêque administrateur. En revanche, elles dévoilent toute la gamme des curiosités intellectuelles qui excitaient l’esprit encyclopédique du dernier évêque d’Agde.

Tout au long de cette correspondance, il se montre en effet beaucoup plus bavard sur l’état de sa santé que sur ses inquiétudes spirituelles. Il le reconnaît lui-même : « Je ne suis pas dévot, j’aime ma religion par principe autant que par état ». Mais il apparaît surtout comme un prélat érudit. Il ne cache pas sa passion pour l’archéologie et l’épigraphie latine. Il s’interroge tout aussi fréquemment sur la nature qui l’entoure. Dès sa première lettre à Séguier, ce double tropisme intellectuel apparaît dans toute sa lumière. Il s’interroge, en effet, tout d’abord, sur la signification des deux sigles V C qui ont pu dans le temps de Julius Celsus… exprimer viri clarissimi et dans les siècles suivants varia commentaria », avant de faire quelques remarques sur les sites volcaniques de la région d’Agde auxquels il fut un des premiers à s’intéresser. Comme la plupart de ses contemporains, il ne cache pas son mépris pour les hommes du Moyen Age dont les manuscrits offrent « de furieuses négligences tant par la faute des copistes que des lettrés par faute de lumières et de soins ». Comme la plupart de ses contemporains, ses connaissances scientifiques se fondent sur des lectures considérables mais aussi sur des observations comparatives directes. Notre évêque valétudinaire est ainsi d’abord un homme de cabinet, à l’affût des éditions les plus sûres pour enrichir sa bibliothèque grâce à un réseau européen de fournisseurs : « … j’ai des correspondants à Paris, c’est de Bure, en Angleterre, à Amsterdam, et à Lucques pour me trouver les autres articles dont je leur ai fait passer l’état ». Mais il ne craint pas de se lancer dans de véritables expériences en pleine nature. Il fait ainsi creuser un puits sur le volcan d’Agde afin d’en étudier l’exacte nature. On comprend qu’il ait été « fâché » de ne pouvoir acquérir, faute de fonds suffisants, l’Encyclopédie.

Cet ensemble de lettres est précédé d’une introduction très dense qui, à elle seule, vaut un livre. Non seulement elle présente cette correspondance, mais encore elle donne une véritable biographie de Mgr de Saint-Simon qui permet de bien connaître les principaux axes de son action épiscopale et qui apporte des informations précieuses sur sa vie à Paris au début de la Révolution après avoir occupé pendant trente ans le Siège d’Agde. Arrêté le 8 octobre 1793, il y est jugé par le Tribunal révolutionnaire le 26 juillet 1794 qui le condamne à être immédiatement exécuté ainsi que cinquante-deux autres personnes.

Cette excellente édition s’achève par plusieurs annexes dont l’une donne une présentation sommaire de la bibliothèque de l’évêque d’Agde annonçant une publication exhaustive ultérieure qui me paraît plus que justifiée.

Danielle BERTRAND-FABRE, R. CHAMBOREDON.

Les Fornier de Clausonne : Archives d'une famille de négociants de Nîmes (XVII -XIXe s.). Nîmes, Archives départementales du Gard, 1987. In-40, 230 p.

Les publications des services éducatifs des Archives départementales ne manquent pas. Mais je ne crois pas qu’il y en ait beaucoup qui dépassent en qualité celle-ci. Il est vrai qu’elle a bénéficié de conditions peu communes. Elle se fonde tout d’abord sur un fonds privé d’une exceptionnelle valeur, celui de la famille Fornier, originaire de la région d’Alès, qui, du XVIIe au XIXe s., réussit à s’élever du négoce local au grand commerce international avant de s’introduire dans les rangs supérieurs de la magistrature et de l’armée. Il se compose aussi bien de livres de compte et de correspondances qui éclairent les activités commerciales européennes de la société Fornier et Cie de Nîmes et de sa filiale de Cadix dans la deuxième moitié du XVIIIe s. que de livres de raison, de lettres privées ou de comptes de domaines. Cette masse documentaire, parfois disparate et ingrate, n’a nullement rebuté deux jeunes historiens qui se sont lancés, il y a une quinzaine d’années, sous la direction de Louis Dermigny dans son dépouillement et son exploitation. Pour cet ouvrage, ils ont retenu les documents qui leur ont paru les plus significatifs pour la compréhension de l’évolution sociale, économique et intellectuelle de la France de Louis XIV à Napoléon III. Ils les ont édités et classés d’une manière excellente qui pourrait inspirer les publications futures des services éducatifs des Archives. La plupart des documents sont en effet présentés sous trois formes : l’original, sa transcription et son commentaire. D’autre part, ils ont été judicieusement regroupés autour de cinq thèmes principaux Le milieu familial, Les réseaux et les techniques, Les types de commerce, L’art de vivre, la sensibilité et les Lumières et Une famille en devenir. Tous ceux qui ont été retenus mériteraient d’être ici signalés. Car ils sont toujours d’un grand intérêt.

A la lecture de ces documents, l’expression de Charlez Morazé, devenue banale à force d’avoir été mille fois répétée, celle des bourgeois conquérants, prend un nouveau relief. Danielle Bertrand-Fabre et Robert Chamboredon ne sont pas simplement des éditeurs scrupuleux. Dans cet ouvrage, ils se révèlent excellents historiens de la société et de l’économie française du XVIIIe s. Ils fournissent un merveilleux exemple d’ascension sociale d’une famille huguenote depuis Jean Fornier, marchand à Alès au début du XVIIe s. jusqu’à Mathilde, épouse d’Alfred Silhol, industriel à St-Ambroix et président du Conseil général du Gard sous la Troisième République, en passant par François, mari de la montpelliéraine Catherine Gilly, négociant à Nîmes et anobli en 1774, son fils, Jacques Arnail, négociant à Cadix, et son neveu, G. H. Fornier d’Albe, général et Baron d’Empire (cf. l’arbre généalogique, p. 13). Ils illustrent avec force l’essor commercial du XVIIIe s. sans en cacher les peines ni les échecs. A cet égard, la lettre de Simon et Jacques Arnail Fornier à leur père après leur faillite est exemplaire : Quoique nous nous trouvions extrêmement harassés de nos travaux et veilles continuelles, notre intention est de travailler de nouveau, moins par ambition que par honneur et de vous laisser le maître de disposer de ce que la providence nous fera gagner… » (p. 47). Grâce au choix heureux des documents, D. Fabre-Bertrand et R. Chamboredon font pénétrer non seulement dans les arcanes des techniques commerciales mais encore, et c’est de toute évidence le plus neuf, dans l’aire mal connue des références intellectuelles et culturelles des marchands de l’Europe des Lumières. Ils ont pris le soin d’établir le catalogue de la bibliothèque de Clausonne vers la fin du XVIIIe s. Composée de 216 titres, allant des Oraisons choisies de Cicéron au célèbre De l’Administration des finances de la France de Necker, elle ne répond pas qu’à des préoccupations professionnelles, malgré l’inévitable présence de traités techniques comme celui de Ruelle sur les Opérations des changes des principales villes d’Europe, publié à Lyon en 1765. Elle révèle un attrait pour la pensée anglaise contemporaine et elle ne parvient pas à cacher la foi protestante de ses propriétaires successifs : les Sermons de J. F. Ostervald n’y sont guère éloignés de Mes pensées de La Beaumelle. On l’aura compris, cet ouvrage n’est pas un simple recueil de documents. C’est un grand livre d’histoire que l’on doit tout d’abord à l’ardeur talentueuse de deux jeunes historiens, mais que l’on doit aussi à l’intelligence généreuse d’une famille et d’une institution qui ont tout fait pour qu’il paraisse la famille de René Seydoux d’une part, et les Archives départementales du Gard, dirigées par Robert Debant. Grâce aux uns et aux autres, nous disposons d’un recueil de documents remarquables qui devraient rendre de grands services non seulement aux collégiens et aux lycéens pour qui il a été conçu, mais aussi aux étudiants d’Histoire moderne et contemporaine. Et même, aux historiens patentés de l’économie et de la société françaises.

Atlas scolaire historique du Languedoc-Roussillon.

Montpellier, Univ. P. Valéry, 1986. 51 p. - 27 cm.

La conception et la réalisation de cet Atlas sont en tous points une réussite. Ses auteurs ont su, en effet, choisir très justement une vingtaine de thèmes caractérisant les phénomènes majeurs de l’histoire des deux derniers millénaires de cette région. Pour chacun d’entre eux, ils ont réservé deux pages, ordonnées autour d’une carte générale, agrémentée par une ou deux cartes ou schémas complémentaires, – par exemple, celle des Cités de la Narbonnaise sous le Haut-Empire est encadrée par celle de l’Empire romain d’Auguste à Trajan et par le plan de Ruscino -, et accompagnée d’un commentaire allant toujours à l’essentiel, complété par un texte contemporain, bref mais toujours suggestif, et par une bibliographie mentionnant de deux ou trois travaux parmi les plus importants.

Six sujets ont été retenus pour l’époque moderne (XVIe-XVIIIe s.) : Les grands aménagements, Villeneuvette, Les fonctions urbaines d’une petite ville, St-Pons, Les découpages d’Ancien régime, c’est-à-dire les subdivisions civiles, militaires et religieuses, ce qui nous vaut une quinzaine de cartes et six plans de villes qui correspondent à des reproductions de plans anciens qui ont été souvent rehaussés de couleurs afin d’en faire mieux ressortir certains caractères. A cet égard, le plan de Saint-Pons de Thomières en 1699 par François Boudène est exemplaire ainsi que celui de la manufacture royale de Villeneuvette, dressé aussi à la fin du XVIIe s. La lecture de cet Atlas ne peut manquer de suggérer des considérations sur « ce monde que nous avons perdu » : que les Montpelliérains jettent un coup d’œil sur le plan de leur ville en 1772, toute encore protégée par une véritable ceinture de jardins ou que les chefs d’entreprise consultent un instant la carte des moulins et des usines du Bas-Languedoc, dressée à partir de la célèbre carte de Cassini, frappante par la forte densité des sites « industriels ». Mais cette lecture fait aussi découvrir de nombreuses permanences, celle, par exemple, de l’axe routier, Valence-Nîmes-Narbonne, ou encore celle de la répartition des densités de population, qui s’effectue toujours, du moins depuis l’époque moderne, au profit du Bas-Languedoc.

Au total, cet Atlas apporte plaisir et réconfort : plaisir de pouvoir admirer des cartes saisissantes, celle, parmi beaucoup d’autres, du littoral antique entre les Corbières et La Clape et le réconfort de pouvoir prendre la mesure de la vitalité de la cartographie montpelliéraine et celui de constater que la collaboration entre les historiens et les géographes est non seulement possible, mais encore que quand elle se réalise, elle est féconde. Mais il est vrai qu’ici elle a bénéficié de deux conditions particulièrement favorables d’être placée sous la houlette éclairante et stimulante de deux authentiques experts, R. Ferras et J. Maurin et d’être financée par le Conseil général de l’Hérault. En décidant de concourir à l’édition de cet Atlas, celui-ci s fait non seulement œuvre pie, mais encore une œuvre intelligente. A mon sens, en raison de sa qualité, cet atlas mériterait une plus large diffusion que celle prévue, limitée au monde scolaire.

LATUDE ET SON TEMPS.

Actes du Colloque tenu le 17 octobre 1987 à Montagnac (Hérault). Montagnac, Les Amis de Montagnac, 1988. 256 P. 21 cm. 2

Après avoir connu une très grande popularité dans les dernières années de l’Ancien Régime et au cours du XIXe siècle, Latude, le plus célèbre des Montagnacois, est tombé peu à peu dans un demi-oubli. Pourtant, sa vie, rocambolesque par bien des aspects, a servi pendant longtemps à illustrer l’arbitraire monarchique du temps de Louis XV et de Louis XVI. Les raisons en sont bien connues 35 ans de prison, de 1749 à 1784, justifiées par une lettre de cachet à défaut d’un véritable jugement pour l’envoi d’un colis piégé à la Marquise de Pompadour ; 35 ans de captivité que ne saurait compenser, ni encore moins effacer, sa réception solennelle à l’Assemblée nationale le 7 mai 1790. Aujourd’hui encore, plus de 180 ans après sa mort, bien des traits de ce personnage restent incertains. A côté de son attachement à sa ville natale, Montagnac et des principales étapes de son « curriculum vitae » qui ne peuvent être mis en doute, beaucoup de mystères demeurent sa véritable identité, sa santé mentale et la longueur de sa détention. En retenant comme titre du colloque qu’elle s organisé en octobre 1987, Latude et son temps, l’active Société des Amis de Montagnac a bien exprimé ses intentions : non seulement éclaircir les zones d’ombre qui entourent encore cette destinée peu commune, mais aussi mieux en comprendre les éléments les plus controversés en la replaçant dans son contexte historique et géographique. Ainsi, ces Actes sont particulièrement utiles pour ceux qui sont curieux de mieux connaître Latude, mais aussi pour tous ceux qui s’intéressent au Languedoc prérévolutionnaire. C’est ainsi que, grâce à J.-P. Donnadieu, nous nous rendons bien compte que Montagnac en 1789 n’est sans doute plus ce qu’il était au temps de la jeunesse de Latude. Bien que sa richesse repose toujours sur la relative fertilité de ses campagnes arrosées par la basse vallée de l’Hérault et sur la vitalité de ses foires, célèbres depuis le Moyen Age, le gros bourg est devenu une petite ville qui, forte de ses 3 000 habitants environ, mêlés de protestants, s’est peu à peu « urbanisée », pavant ses rues, se dotant d’un réseau d’adduction d’eau et s’offrant même une promenade. Cette prospérité apparente ne parvient pas cependant à cacher la pauvreté ni les souffrances d’une partie de la société que Claude Achard a fort bien su rendre à travers son analyse rigoureuse de la population enfantine hébergée par l’Hôpital de Pézenas de 1766 à 1791. Provenant essentiellement des communautés qui forment au début de la Révolution le département de l’Hérault, celle-ci est constituée pour une large part d’enfants abandonnés (9 %), d’orphelins (12 %) et d’enfants illégitimes (autour de 20 %). La bonne trentaine de lettres de cachet étudiées systématiquement par Mlle Muraciole éclaire les attitudes et les tensions de la société languedocienne dans les premières années de la vie de Latude, d’autant que ces documents mettent en scène tous les milieux, depuis ceux de « basse extraction » jusqu’à ceux qui réunissent les « gens de condition ». Enfin, la communication du Pr M. Péronnet sera d’une lecture précieuse pour tous ceux qui se sentent un peu perdus face à la complexité de l’organisation de la Justice criminelle dans la France du XVIIIe s. Ce premier groupe d’exposés permet donc de mieux mesurer l’exemplarité de certains pans de la vie du héros de ce Colloque si sa naissance illégitime participe d’un phénomène démographique de plus en plus fréquent, sa détention, consécutive à une lettre de cachet demandée et ordonnée par le roi par raison d’État est beaucoup plus rare.

Latude, rassurons-nous, n’a pas été oublié. Grâce à ce Colloque, nous concevons désormais beaucoup mieux ses origines familiales. Les communications de J.-D. Bergasse et de Th. Verdier permettent à travers la généalogie et l’analyse architecturale de mieux situer les Latude dans la noblesse languedocienne du temps de Louis XIV et de Louis XV. Celle d’André Nos fixe d’autre part définitivement les caractères sociaux de Jeanne Aubrespy et des siens. Ces pages, me semble-t-il, devraient pendant longtemps servir de références à tous ceux qui s’interrogent sur la nature des notabilités rurales. Il revenait au Docteur Salvaing la tâche sans doute la plus difficile, celle de sonder la personnalité de Latude : ce qu’il fait avec la prudence du parfait historien et avec la profondeur des vrais neuropsychiatres. Ses pages devraient figurer en bonne place dans la toute jeune bibliothèque de psycho-histoire que meublent les études d’André Godin et d’autres.

La Société des Amis de Montagnac peut être fière d’avoir organisé ce Colloque et d’avoir réussi à en éditer les Actes rapidement. La satisfaction qui perce dans la conclusion de Jean Sagnes est aussi la mienne qui me fait attendre avec impatience le prochain colloque annoncé. L’expérience que vient de réaliser Montagnac montre que l’action culturelle peut être tout autre chose qu’un simple « gadget », mais un véritable moyen d’enrichissement intellectuel pour tous.

CHEVALIER A.

Le cabinet de curiosité du Président Bon, Bull. hist. de la ville de Montpellier, n° 10 (1988), p. 5-20.

Voici, en vérité, un excellent article. Certes, la double passion du président Bon (1678-1761) pour l’Antiquité et l’Histoire naturelle était déjà connue ainsi que la richesse de son cabinet qui a fait de lui l’un des plus célèbres collectionneurs montpelliérains à côté de Joseph Bonnier de La Mosson et de Hyacinthe d’Aigrefeuille. Mais pour la première fois, nous disposons de la reconstitution d’une partie non négligeable du catalogue des pièces qu’il avait réussi à rassembler à Montpellier.

Élevé dans la fidélité aux traditions judiciaires de la cour des Comptes dont ses père et grand-père avaient été avant lui premier président, il a entretenu une vaste correspondance avec de nombreux érudits de l’Europe éclairée de son temps: de J.-Fr. Séguier et du comte de Marsigli au savant bénédictin, Dom B. de Montfaucon en passant par des membres des académies de Catane, Bologne et de Londres auxquelles il était associé. Par les lettres qu’il recevait, il pouvait ainsi s’informer des cheminements des objets qu’il souhaitait acquérir et des progrès des recherches en France et à l’étranger. Il réunit ainsi de nombreuses « idoles » égyptiennes, grecques et surtout romaines à côté de pierres gravées et d’un grand nombre de médailles et de monnaies dont un très beau médaillon d’or, serti de gemmes, de l’Empereur Arcadius qu’il offrit en 1736 à Louis XV. Il prit aussi plaisir à rassembler des coraux, des fossiles et des coquillages, sans oublier des bois, des plantes et des insectes rares sur lesquels nous sommes malheureusement beaucoup moins bien renseignés.

Collectionneur, le président Bon savait être aussi vulgarisateur et même parfois un savant soucieux d’applications. C’est ainsi qu’en 1708, avec son ami N. Mahudel, il rédigea une sorte de manuel d’initiation à la numismatique, demeuré manuscrit. Au même moment, il observait les coraux et vit le premier dans leurs « floraisons » la présence d’animalcules et contre Jussieu, il proclama jusqu’en 1746 qu’ils étaient des sortes de plantes parasitées par des insectes. Enfin, il publia à Paris en 1710 une Dissertation, plusieurs fois rééditée (par exemple, à Montpellier en 1726 et à Avignon en 1748 et dans le T. XVII des Philosophical Transactions) sur l’araignée et l’utilité de sa soie.

Ce bel article montre bien comment dans la constitution d’une collection se mêlent le besoin de posséder des objets rares et celui de mieux comprendre l’histoire de la nature et celle des hommes. Il rappelle aussi que la formation d’un cabinet de curiosités représente dans la première moitié du XVIIIe s., un investissement très élevé auquel même un premier président à la cour des Comptes de Montpellier fait face difficilement, d’où son recours à l’appropriation par le dessin.

A. BLANCHARD.

Les Giral. Architectes montpelliérains. De la terre à la pierre. Montpellier, 1988. In-8°, 178 p. (Mémoires de la Société archéologique de Montpellier, t. XVIII).

Les amateurs et les spécialistes se retrouvent pour considérer la fin du XVIIe s. et le XVIIIe s. comme l’âge d’or de l’urbanisme et de l’architecture montpelliérains. Celui-ci s’est développé à la faveur d’un enrichissement de certains éléments de la société locale qui, pour améliorer le décor de leur ville et celui de leur demeure, ont fait appel à des architectes extérieurs comme Daviler ou Lenoir, mais aussi à des architectes locaux parmi lesquels s’imposent les Giral. Cette famille compte sept architectes en trois générations, auxquels il faut ajouter à la quatrième, un gendre, Jacques Donnat. Comme l’affirme Mlle Blanchard dans son introduction, ses membres les plus marquants « sont à l’origine de tout ce qui s’avère de quelque classe et de quelque lustre dans le Montpellier monumental de l’époque : le collège des Jésuites, l’amphithéâtre d’anatomie, les grandioses terrasses hautes et basses du Peyrou qui transforment la simple esplanade de 1688 en un jardin babylonien », sans compter plusieurs hôtels en ville et plusieurs ouvrages dans la province.

Au départ, cette famille est une famille paysanne établie à la fin du XVIe s. à la Val de Montferrand au pied du pic Saint-Loup. C’est au début de la deuxième moitié du XVIIe s. que s’installe à Montpellier le premier Giral, Antoine. Au cours des premières années qui suivent, il reste fidèle au monde de la terre dont il est issu. Sa première femme appartient au milieu des paysans citadins encore nombreux dans la ville sous Louis XIV.

Mais son second mariage consacre ses nouveaux liens avec les artisans de la pierre. Il épouse alors la fille aînée d’un maître-masson, Antoine Laurens. Peu après, il ajoute à son titre de maître-maçon celui d’architecte. Il répare des immeubles dans la ville, construit des magasins et des entrepôts au bord du Lez et ne craint pas de se charger tantôt de la réparation d’un pont, tantôt de la reconstruction d’une église de village. A la fin du siècle, il participe à la nouvelle extension du collège des Jésuites de la ville aux côtés de J. Savy, A. Laurens et B. Cubizol. Quand il meurt en 1721, il est intégré dans la société montpelliéraine. N’est-il pas membre de la Confrérie des Pénitents Blancs et ses filles de celle des Dames de la Miséricorde ? Trois de ses fils, surtout, sont prêts à poursuivre et à élargir son œuvre architecturale : Jean, l’aîné, qui réussit au fil des ans à accroître son patrimoine immobilier, Jacques, qui, après avoir été sans doute formé par Ranc, est admis à l’académie de Rome où il travaille du mois d’octobre 1712 au mois d’octobre 1714. De retour à Montpellier, il ouvre une « École académique de peinture et de sculpture » où il a comme élève Marie-Joseph Vien. Quant au troisième fils, Étienne, après avoir travaillé en Rouergue, il vient s’installer à Montpellier où il travaille souvent avec ses deux autres frères, sans que l’on puisse souvent distinguer ce qui revient à chacun d’eux. Il semble que l’on puisse alors parler d’une véritable « agence Giral ». En fait, bien plus qu’architecte, Étienne est avant tout un « entrepreneur de travaux publics ». Ne le voit-on pas, par exemple, fonder en 1739 « une société pour l’entreprise et entretien des canaux et écluses de Sylveréal… pour le tirage et transport des sels de Peccais » ? Jacques laisse surtout une œuvre de peintre et d’architecte, parmi laquelle nous remarquons l’Hôtel Cambacérès, situé sur la place de la Canourgue. Quant à Jean, nous lui devons non seulement l’église de Saint-Jean-de-Bruel, marquée, selon Th. Verdier, de l’influence de Daviler, mais surtout, à Montpellier, la chapelle du collège des Jésuites, l’actuelle N.-D. des Tables, et la chapelle de l’Hôpital général qu’achève Nogaret. Parfois, la collaboration des frères est reconnu de tous; par exemple, Jean et Étienne construisent les Halles aux poissons et aux herbes. La troisième génération perpétue la tradition architecturale familiale grâce aux deux fils d’Étienne, Jean-Antoine (1713-1787) et Étienne II (1723-1799). Dans le sillage de son père, le premier participe à des travaux publics, comme le désenclavement du port de Sète. Mais il parvient aussi à diriger des chantiers importants, comme celui de l’amphithéâtre d’anatomie dont la première pierre est posée à la fin septembre 1752. Devenu Architecte de la province, il prend en mains l’aménagement du Peyrou sans abandonner pour autant les constructions privées comme l’Hôtel Haguenot qui borde l’actuelle rue de la Merci 3 ou l’Hôtel Saint-Priest sur le Cours des Casernes (aujourd’hui le Cours Gambetta). Quant à Étienne II, tout en travaillant souvent de concert avec son frère, il semble plus intéressé par les travaux publics. C’est ainsi qu’en 1763 il prend en charge avec son frère la construction d’une partie de la route de l’Auvergne, de Lodève à La Pezade. Il se lance aussi dans les années 1760 dans l’activité minière qu’il lie à la production de la verrerie. Comme l’affirme alors le subdélégué de Montpellier, c’est bien « un homme de talent ». Malgré son intelligence et son dynamisme, ses affaires semblent à la veille de la Révolution « étales ».

Que l’on ne s’y trompe pas, ce livre est un grand livre d’histoire. Grâce à de longues et minutieuses recherches dans les archives 4, Anne Blanchard est parvenue non seulement à reconstituer, génération après génération le destin des Giral, d’Henri IV à Napoléon III, mais encore à leur restituer la paternité de plusieurs de leurs œuvres que nous leur devions. Surtout, sous sa plume, le particulier ne cache jamais le général. L’ensemble du livre est en effet supporté par le thème de l’ascension sociale qui, en chemin, en croise beaucoup d’autres, comme celui de la place des cadets ou encore ceux des rapports entre Catholiques et Protestants et de l’essor économique du XVIIIe s. Enfin, et ce n’est pas là son moindre attrait, ce livre est écrit avec une rare sensibilité, qu’il s’agisse des pages où l’auteur se livre à de très fines analyses stylistiques ou de celles où comme les meilleurs conteurs du XVIIIe siècle, elle fait revivre une dispute entre des sétoises en furie.

A. GELBSEIDEN.

La musique à la cathédrale Saint-Pierre aux XVIIe et XVIIIe siècle, Bull. hist. de la ville de Montpellier, n° 10(1968), p. 21-24.

D’un mémoire de Maîtrise sur la vie musicale à Montpellier de 1600 à 1789, soutenu à Paris en 1982 et en cours de publication par les soins de la Société de Musicologie du Languedoc, l’auteur donne ici sous forme résumée la partie qu’elle a consacrée à la chapelle de musique de la cathédrale de Montpellier. Elle décrit les trois éléments qui la composent. Elle comprend tout d’abord les prêtres choristes qui chantent surtout aux offices quotidiens. D’après les rappels à l’ordre cités, ils semblent avoir rempli avec peu de scrupule leurs fonctions, tout au moins au temps du chanoine historien Pierre Gariel. Le chapitre compte aussi sur la maîtrise formée autour du Maître de Musique de six enfants de chœur dont l’éducation est tout à la fois générale et musicale. L’auteur précise d’autre part leurs conditions matérielles de vie logement et habillement principalement. Il rappelle aussi que le Maître de chapelle est responsable de ces jeunes choristes : qu’ils chantent, par exemple, « de nuit et masqués le carnaval passé », il perd 100 L. sur ses gages, tandis que le chapitre ne lui accorde aucun supplément pour la composition des vêpres, motets, complies et messes qu’il lui impose chaque année. Enfin, lors des grandes cérémonies, interviennent les musiciens de la chapelle qui sont des chanteurs ou des instrumentistes professionnels dont les gagea mensuels se situent autour de 20 à 30 L. de Louis XIII à Louis XVI, ce qui est peu et explique qu’au XVIIIe s. certains aient été tentés d’aller jouer au Concert, exemplairement étudié naguère dans notre revue par Alice Gervais (1982, n° 6).

Ces quelques pages donnent un avant-goût de l’étude complète dont la publication, attendue avec impatience, permettra de mieux saisir la place de Montpellier dans la vie musicale de la France méditerranéenne du XVIIe et du XVIIIe s. en la comparant avec celle déjà étudiée d’Arles et de Béziers notamment.

Notes

   1. Diffusé par P. Clerc, 13, rue Alexandre-Cabanel, 34000 Montpellier (160 F).

   2. Adresser les commandes à M. Pierre Grasset, 5, rue Savignac, 34530 Montagnac (90 F TTC).

   3. Voir sur Cette demeure, l’article d’Anne Blanchard, « Une maison des champs montpelliéraine », Bull. Hist. de la ville de Montpellier, n° 9, p. 11-21.

   4. On n’oubliera pas de consulter les annexes où figure en particulier une très précieuse grille de dépouillement des inventaires après décès.