Histoire d’une pièce « Le Malade Imaginaire » chez Molière de 1673 à 1973

La mort de Molière au soir de la quatrième représentation du Malade imaginaire risque de faire passer une ombre de tragédie sur cette pièce si comique. Molière en serait affligé. Avec cette spectaculaire comédie-ballet à divertissements burlesques, il voulait faire rire, et, lorsque la pièce est jouée selon l’esprit de son créateur, il fait rire en effet depuis trois siècles.

Le Malade imaginaire, agrémenté de musique par Marc-Antoine Charpentier et de ballets réglés par Pierre de Beauchamps, fut créé le vendredi 10 février 1673 au Théâtre du Palais-Royal. La recette fut de 1992 livres selon le Registre de La Grange, de 1892 livres d’après le Registre de comptes d’Hubert, plus sûr. De toute façon, la recette réalisée était la plus élevée qui ait jamais été perçue par la troupe un soir de première. Le 17, très souffrant « d’un rhume et fluxion sur la poitrine », Molière, soucieux de ses responsabilités de chef de troupe, refusa de céder aux instances de ses proches qui le conjuraient de faire afficher relâche et de prendre quelque repos. Cependant, il fit lever « la toile » à quatre heures, un peu plus tôt qu’à l’ordinaire à dix heures du soir, il avait cessé de vivre.

Le danger était grand de voir « cassée » par ordre royal une troupe décapitée et inactive. Les comédiens le comprirent, Les représentations du Théâtre du Palais-Royal, interrompues par la mort désastreuse de Molière, reprirent dès le 24 février. Une semaine plus tard, le 3 mars, La Grange nota dans son Registre : « On recommença le Malade imaginaire. Mr de la Thorillière joua le rôle de Mr de Molière ». La pièce fut représentée neuf fois jusqu’à la clôture de Pâques. Le départ de La Thorillière, de Baron et des Beauval, engagés par l’Hôtel de Bourgogne, l’obligation pour les comédiens, chassés de leur théâtre par les intrigues de Lulli, de chercher un nouvel établissement, rendirent doublement impossible une reprise immédiate, mais les comédiens obtinrent du Roi une ordonnance qui leur réservait le droit exclusif de représenter le dernier chef-d’œuvre de Molière. Le 4 mai 1674, le Malade imaginaire fut de nouveau affiché, non plus au Palais-Royal, mais à l’Hôtel Guénégaud où la troupe avait repris le cours de ses représentations le 9 juillet 1673. La comédie-ballet, remise à la scène avec grand soin, fut à l’affiche trente-huit fois de suite. Le Roi exprima enfin le désir de voir jouer le Malade imaginaire à Versailles. La représentation vainement désirée par Molière eut lieu le 21 août dans les jardins de Versailles, devant la grotte, au troisième jour des fêtes qui célébraient le retour du Roi après la conquête de la Franche-Comté. Rosimond jouait le rôle d’Argan. Une belle gravure de Le Pautre nous permet d’évoquer les fastes du spectacle.

Le Malade imaginaire avait été joué quatre-vingt quinze fois déjà lorsque Louis XIV, en août 1680, décida de fondre en une troupe unique les compagnies de comédiens établies à l’Hôtel de Bourgogne et à ‘Hôtel de Guénégaud. Le 6 septembre, la comédie-ballet continuait à la Comédie Française sa brillante carrière.

Comme toutes les pièces de Molière, le Malade imaginaire subit une certaine désaffection du public au XVIIIe siècle, mais sa popularité remonte en flèche dès la réouverture de la Comédie Française après la Révolution. Le renouveau d’intérêt suscité par la naissance des études moliéresques au XIXe siècle et la conjonction au Théâtre Français d’interprètes qui vouaient au « patron » un véritable culte, contribuèrent à placer le Malade imaginaire au cinquième rang des pièces les plus fréquemment jouées du répertoire, – les quatre premières étant également des comédies de Molière. Au 10 février 1973, vieille de trois cents ans et toujours jeune, la comédie-ballet avait été représentée 1802 fois à la Comédie Française, 1897 fois depuis sa création par Molière, soit en moyenne six fois par an, ce qui est considérable. Pour avoir une juste idée de la popularité du Malade imaginaire, il faudrait ajouter à ces nombres les quatorze représentations données à la Cour sous l’Ancien Régime.

Créé pendant les fêtes du Carnaval de 1673, le Malade imaginaire a souvent été affiché pour le Mardi-Gras. Plus fréquemment encore, il a été la pièce choisie pour la célébration de l’anniversaire de la naissance de Molière, le 15 janvier. Sa vigoureuse gaieté l’a maintes fois fait choisir lors des représentations offertes « gratis » au peuple de Paris, à l’occasion de l’anniversaire du souverain sous le Second Empire, de la prise de la Bastille sous les Républiques.

Le Malade imaginaire ne pose pas de problèmes aussi graves que Tartuffe ou Dom Juan et il faut vraiment solliciter le texte pour découvrir dans cette joyeuse pièce le drame atroce que Paul de Saint-Victor y dénonçait au XIXe siècle et que Baty produisit en 1929. Le grand metteur en scène confessait d’ailleurs qu’il serait le premier à protester si la Comédie Française représentait le Malade imaginaire comme il allait le faire. Cependant, au Théâtre Français même, la pièce n’a pas toujours été jouée telle que Molière l’avait conçue.

Jusqu’à l’époque romantique, « les agréments » firent partie intégrante du spectacle. Tous les Comédiens tenaient à honneur de participer à la « cérémonie » de cet hommage volontaire, Bonaparte, premier consul, fit une obligation. A partir de 1833, non seulement les divertissements du prologue, du premier et du second acte, mais le final burlesque furent généralement supprimés. La « cérémonie » ne fut plus donnée qu’une fois l’an, le 15 janvier. Elle redevint de règle à partir de 1840 pendant une quinzaine d’années. Puis, pendant près d’un siècle, le Malade imaginaire, représenté au cours de programmes extrêmement chargés, fut amputé de tous ses « agréments ». Le divertissement du second acte et la « cérémonie » furent rétablis en 1944, supprimés à nouveau en 1960, sauf lors de représentations exceptionnelles, restitués enfin en mai 1968. Seule, la « cérémonie » accompagne aujourd’hui la représentation.

Au XIXe siècle, et depuis, le texte a suivi de cruels traitements : des scènes exquises comme la leçon de chant, ou d’une importance capitale comme l’entretien du notaire avec Argan, le soliloque de Diafoirus et le dialogue du Malade et de son frire sur la médecine ont été coupés à tort et à travers, sinon entièrement supprimés. On a parfois ajouté des répliques au texte parfait de Molière.

Nous connaissons avec certitude les noms de plusieurs des premiers interprètes du Malade imaginaire. Molière jouait Argari ; Mlle de Brie : Béline ; Mlle Molière : Angélique ; Mlle Beauval : Tomette ; Baron : Cléante ; Beauval : Thomas Diafoirus ; la petite Louise Beauval, âgée de huit ans : Louison. Plusieurs indices permettent de compléter la distribution avec La Grange : Purgon ; La Thorillière : Béraide ; Hubert : Diafoirus père ; Du Croisy : M. Bonnefoy ; De Brie : Fleurant. De la mort de Molière à 1764, année à partir de laquelle le souffleur note la distribution quotidienne des rôles, ce n’est qu’au hasard de notes d’archives que l’on apprend les noms des principaux interprètes, La Thorillière, Rosimond, La Grange, Raisin cadet, La Thorillière fils, Montmény, Bonneval se succédèrent dans l’épuisant rôle d’Argan. Béline, à la retraite de Mlle de Brie, fut jouée par Mlle La Grange, puis par Mlles Champvallon, Desbrosses, Dubreuil, La Motte, Grandval, Dumesnil. Après la retraite de Mlle Beauval, Tomette eut pour interprète Mlles Desmares, Dangeville, Drouin, Bellecour. Armande Béjart conserva le rôle d’Angélique jusqu’à la mort, en 1692, de son incomparable partenaire, La Grange. On y vit ensuite Mlles Du Rieux, Jouvenot, Labatte, Connell, Brillant, Hus, Drouin.

Dès 1674, La Grange avait joué concurremment les rôles de Purgon et de Cléante. Desmares, Legrand et Armand lui succédèrent dans le rôle de Purgon. Béralde fut longtemps l’apanage de Guérin d’Etriché on y vit ensuite Blainville et Dubois. Les Dangeville, oncle et neveu, monopolisèrent le rôle de « niais » de Thomas Diafoirus. Pour les autres rôles, les indications sont des plus fragmentaires.

De 1764 à 1973, la Comédie Française a connu 32 Argan, 56 Purgon, 34 Béline, 41 Tomette. Ces nombres, relativement bas, indiquent une grande stabilité dans l’interprétation. Or, si l’âge du comédien est sans grande importante en ce qui concerne les rôles d’Argan ou de Purgon, il n’en est pas de même pour ceux de Béline et de Tomette. A la fin du XVIIIe siècle, peut-être parce que de jeunes comédiennes répugnèrent à jouer un rôle de belle-mère et de femme méchante, le rôle de Béline passa de l’emploi des coquettes à celui des caractères ; la perspective de la pièce en fut faussée. A plusieurs reprises on tenta de « rajeunir » Béline, mais, installées dans le rôle, de jeunes comédiennes le conservèrent pendant vingt-cinq et trente ans…, ainsi Mme Jouassain dont on relève 169 interprétations de 1859 à 1886. Le rôle de Tomette exige de la gaieté et – à cause de la scène bouffonne du travesti – une impertinente jeunesse. Mlle Beauval le joua cependant pendant plus de trente ans ; il est juste de reconnaître qu’elle le tenait de Molière ! Ce rôle très brillant ne peut être bien rempli que par une comédienne consommée celui d’Argan, par contre, a été souvent excellemment joué par des comédiens de second ordre qui y connurent les plus grands succès de leurs carrières ainsi Talbot, ou Clerh. On pense au mot de Molière à propos de Beauval, créateur du rôle de Thomas : « La nature lui a donné de meilleures leçons que les miennes pour ce rôle ».

Molière était profondément atteint par la maladie lorsqu’il céda le personnage d’Argan. Dès 1670, une fielleuse comédie qui le met en scène sous le nom d’Elomire le fait parler ainsi :

… homme n’a plus que moi de peine et de souci.
Vous en voyez l’effet, de cette peine extrême,
En ces yeux enfoncés, en ce visage blême,
En ce corps qui n’a plus presque rien de vivant,
Et qui n’est presque plus qu’un squelette mouvant.

Le maquillage ne devait pas réussir à lui donner un grand air de santé, mais il montrait certainement « un visage riant », comme celui que, deux semaines après sa mort, on vit au nouvel Argan, La Thorillière, qui n’aurait pas risqué une interprétation différente de celle de Molière. Montmény accentua l’idée originale et donna à Argan un air de santé éclatante. Rémon de Sainte-Albine le loue car, dit-il, « il est plus plaisant de voir un homme à qui tout semble promettre la longue vie se croire continuellement dans un prochain péril de mort ». Le long succès de Bonneval établit la tradition d’un Argan de bonne carrure et bien nourri et le public fut tout surpris, en 1806, de voir Grandmesni, long et maigre, jouer le Malade. Le critique Geoffroy déplore son aspect physique mais reconnaît qu’il est très bien entré dans l’esprit du personnage. Argan s’orienta vers le grotesque et la farce au début du XIXe siècle avec Baptiste cadet et à la fin avec Coquelin cadet. Des interprétations plus discrètes et probablement plus efficaces furent données entre temps par d’excellents comédiens, dans la tradition de Bonneval. A notre époque, Lafon s’illustra dans ce rôle. L’expérience tentée en 1944 avec Raimu, comédien de grand talent, mais sans formation classique, semble avoir été décevante. De 1948 à 1973, le Malade imaginaire a pris le plus souvent l’aspect d’éclatante santé de Louis Seigner. Son Argan était constamment bouffon, mais avec un naturel, une simplicité de moyens, une verve et un sens de la mesure qui entrainaient l’adhésion. Le nouvel Argan, un Jacques Charon sobre, à l’œil mélancolique, est parfaitement adapté à notre époque hantée par l’angoisse et qui cherche refuge dans les tranquillisants. Il semble que ce soit pour lui déjà que Béralde disait à Argan, il y a trois siècles : « C’est notre inquiétude, c’est notre impatience qui gâte tout, et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies ».

Comme toutes les grandes pièces du répertoire, le Malade imaginaire semble avoir souffert de la constance même de sa popularité. La comédie-ballet fut trop rarement remise à la scène avec tous les soins accordés à une pièce nouvelle et les témoignages critiques sont rares. Les registres de la Comédie Française mentionnent une très importante reprise en 1693 avec polichinelles, archers chantants et dansants, arlequins, instrumentistes et chanteurs, et dans « la cérémonie » tous les comédiens en robe rouge bordée d’hermine. A la reprise de 1764, le succès fut très vif. « Quelle verve quel naturel quelle excellente plaisanterie ! » écrit Diderot, et le Mercure de France se réjouit de voir que « le Public, malgré l’apparence de débauche qui règne aujourd’hui dans le goût du comique, en respecte encore le maître et sent tout le prix de ses immortelles productions ». Notons avec regret que la reprise de 1847 n’obtint pas le succès mérité. Théophile Gautier, amer, en accuse le public : « Accoutumé qu’il est aux crèmes fouettées des faiseurs, son estomac n’est plus habitué à cette moelle de lion. Les bourgeois ne le trouvent pas « sérieux » ; les femmes le proclament « inconvenant » et si ce n’était l’autorité d’un génie séculaire, on le sifflerait à coup sûr ».

Les dernières grandes reprises à la Comédie Française eurent lieu en 1944, 1958 et 1971. C’est avec le Malade imaginaire que la Comédie Française rouvrit ses portes le 28 octobre 1944, après la Libération, dans une mise en scène de Jean Meyer (décors et costumes de Touchagues, musique de Marc-Antoine Charpentier orchestrée par André Jolivet). Robert Manuel régla la mise en scène du 19 décembre 1958 (décors et costumes de Suzanne Lalique, musique de Georges Auric, cérémonie d’après Marc-Antoine Charpentier, intermèdes réglés par Léone Mail), La mise en scène actuelle, établie par Jean-Laurent Cochet, (décors et costumes de Jacques Marillier, musique de Michel Magne) fut présentée pour la première fois au City Center de New York, le 17 février 1970, au cours d’une tournée de la Comédie Française. Paris la vit le 7 octobre 1971 et l’acclama.

Au Foyer public de la Comédie Française, dans une châsse de verre, les Comédiens français conservent le fauteuil du Malade, dans lequel Molière commença à mourir. Un ancien inventaire en fait mention parmi les biens mobiliers du Théâtre : « pour mémoire, car il n’y a pas de prix ».

Sylvie CHEVALLEY.
Comédie Française