Espezel, en pays de Sault au temps des Rois (XVIIe -XVIIIe siècles)
Croissance et Opacité. Recherche d’une formulation de la bonne ménagerie

Croissance et Opacité. Recherche d'une formulation de la bonne ménagerie

« Les patilasses de Plansols », les ruines du Fort de Plansols. Un site défensif, près du Rebenty, qui est rentré dans la nuit, laissant la place au village d’Espezel (Alt. 900 m), une « font d’Espouzoulha », quelque chose comme Pouzois ou Puits-en-Sault 1.

Ce village a prêté son nom au plateau occidental. Par ce marche-pied, on passe de la Haute Vallée de l’Aude, vers Belcaire et la ville d’Aix. Cinq communautés se partagent quelques milliers d’hectares, le tout cerné de pâturages et de sapinières. « Saltus », forêts et pâturages de montagnes. La gorge de Rebenty, à l’Est, juste en dessous, le pouvoir d’eau, les moulins fariniers, les scieries. Plus des minières et une forge à Merial.

Nous cernerons un espace et une communauté par des textes, des mémoires, des nombres. À peine de se laisser écraser par eux, on les doit dominer. Ensuite, en toute modestie, suivre cette leçon de Marx (Lettre à Engels, 31-5-75, citée par W. Léontiev) 2. Théoriser à partir d’un matériel statistique suffisamment filtré. Nous disposons d’un cadastrage toujours recommencé, de précieuses listes de terres ouvertes, d’impositions, de « capbreaux ». Même des plans et dessins grossiers.

Découvrir je ne sais quelles lois ! Forcer la matière à entrer dans des cadres forcés, des trends joliment inventés par d’autres ! Naïvement, laisser vivre les hommes, laisser les faits s’imposer et théoriser contre nous.

I. – Espezel, Centre du Comté dans les grandes occasions

D’excellents mémoires savent nous faire entrer par la grande porte dans le passé du Comté de Sault.

Sans doute Belcaire était le chef-lieu du pays. Là, le Baillif, qui résidait à Niort, exerçait la justice ordinaire au nom du Roi, tous les lundis et jeudis. Puis le Roi n’a gardé que les forêts et des albergues dans une dizaine de villages.

La justice avait été démembrée par des inféodations au Moyen-âge et des engagements, vers 1700. Espezel n’est qu’un village parmi les autres, disons le quatrième autrefois, le troisième aujourd’hui. Dans la hiérarchie des 22-27 communautés de Sault, trois étaient « chefs de consulats » avec trois et quatre consuls, Belcaire, Roquefeuil et Rodome. Plus « de tour » à l’Assiette et de loin en loin aux États 3.

Espezel est l’annexe de Roquefeuil ; on dit la Paroisse de St-Jean-Baptiste de Roquefeuil et de St-Julien d’Espezel. Il y a un vicaire ici. Mais cette localité est assez bien située. Par là du plateau occidental on descend au Rebenty, de Belfort à Niort et l’on monte à Mazuby et à Rodome. Les maîtresses voies passent proche du village. Espezel est lieu d’étape 4.

« Tout le pays ne se trouve intéressé pour s’assembler qu’en deux cas, savoir lorsqu’il s’agit, ou de faire confirmer le privilège concernant le sel »… « ou de faire confirmer dans l’usage des bois et forêts »… Pour lors tout le pays généralement s’assemble à Espezel. 1789 ce fut un cas nouveau. Le 12 Mars 1789, à 11 heures s’ouvrit « au lieu d’Espezel, centre dudit Comté dans l’Hôtel de Ville » l’assemblée qui devait rédiger le Cahier de Doléances de tous les habitants : 16 curés, 8 nobles et 127 du Tiers. Parmi les derniers, trois bourgeois ayant acquis Seigneuries, un Chevalier de St. Louis, 26 bourgeois, 3 médecins, 10 avocats, un notaire, 3 chirurgiens, un ex-consul, 78 ménagers et un « ménager-maréchal ». Le ménager, c’est le propriétaire-exploitant, le paysan de la contrée, laboureur et brassier ensemble 5.

II. - Du bon usage des Mémoires

L’écriture du passé a su mémoriser à notre usage l’institution, l’administration, la justice, l’imposition, la redevance, même l’économie et l’échange dans le vieux temps. Des discours de quatre et dix pages, fort bien venus, fort à propos, nous proposent d’emblée ce qu’une prose universitaire aurait du mal à inventer, surtout dans le style inimitable d’antan. Cette volonté de donner le détail savoureux, mais de lui faire dire trop. Avec dix et vingt relations sur le parré, l’artigue, l’escaune, la devèze, le sel, l’épizootie, la voiture, les grains grossiers, on peut cerner une contrée et, la mal connaître. L’historien se doit d’aller avec lenteur.

Il faut se garder à droite et à gauche. Garder ce qui doit l’être. Jouir du mémoire, c’est-à-dire du mot inattendu, du détail savoureux, du raccourci heureux. Mais le raccourci voile l’histoire réelle. « Que nul n’entre ici s’il est un tricheur ! »… Tricher, c’est se nourrir des morceaux de bravoure rencontrés dans l’Archive. Car il faut savoir prendre le contre-pied de ce qui a été écrit dans un plaidoyer ou dans la réponse au Questionnaire. Tricher, c’est se laisser envahir par la sophistique de toutes les écritures. Oublier qu’il existe des séries simples et bêtes, des dénombrements au su et au vu de tous. Il faut aussi regarder de l’autre côté du miroir. Tant de livres d’histoire ayant été écrits pour cacher tout ce que l’on ne savait pas.

Par l’Archive, on peut découvrir quelques villages, campés en deux ou trois phrases. Or Quillan au XVIIIe s. c’était un « trou » avec ses 1 000 habitants, son port de bois, sa maîtrise, ses vignes, ses oliviers. Au-dessus, en pays de Sault, c’était pire. Chemins affreux, ponts de bois, toits pourrissants, scieries délabrées. On aperçoit en quelques lignes Belcaire, Roquefeuil, surtout Niort 6. Un tableau de 1752 à l’usage du fisc : les passades en terre battue, la riege et l’escaune à la place des tuiles. Nous n’avons rien sur Espezel. Qu’importe : on trouve les « barrys » dans les compoix ; les murs et les toits dans les minutes notariales. Des paillers secondaires de notre siècle furent la maison sous Louis XIV et Louis XV. Le visuel peut remplacer l’écrit.

Avec le Mémoire, on est piégé, on peut devenir tricheur. Sans le Mémoire, on démarre mal. Le texte du passé ignore le cloisonnement des disciplines, passant du climatique à l’économique, de la pédologie à l’alimentation. Fonds de Niort, homme des lumières, voulait tuer les porcs d’un troupeau infesté ; le ménager voit autrement les choses et c’est lui qui a raison car l’épizootie tue assez peu de bétail. Une dialectique correctivée doit souvent s’inscrire en contre-projet 7.

Le discours climatique des XVIIe et XVIIIe s. est ordinairement répétitif et figé ; il plaide la situation de l’habitant face au fisc et à la Réformation. Le montagnard est pauvre et subit durement les aléas climatiques. On ne compte pas encore par jours de gel et de neige. Trois mois dans la neige, c’est écrit quelquefois. Il est tellement plus facile de répéter la leçon-massue : « Ils sont ensevelis dans les neiges continuelles pendant plus de six mois ». Ici, il y a toujours quelque neige à l’Ourthizet (1 900 m) dès Octobre, et encore en Avril. Il tombe des flocons pour la foire et la fête d’Espezel au 22 Octobre. Il neige encore à Pâques. 20 Octobre – 20 Avril, ça fait six mois. Il neigeait à Camurac (1 100 m) les 2-3-4 Vendémiaire an II… Le fait climatique précis doit être saisi dans l’unicité du texte municipal 8.

Tout le mémoire trop répète et trop généralise, créant l’erreur d’optique. On lit le journal entre les lignes aujourd’hui, on doit lire de même toute l’écriture du passé. Lire, relire, revoir, repenser tout le sériel, intégrer tous les signes, Histoire intégrante, à défaut de l’histoire intégrale. Illusion de vérité aussi… Ingérer et digérer le document.

Ce qui reste du passé d’un village, ce sont des textes d’inégale valeur et des chiffres. À l’arrière-plan, l’institutionnel modifié à chaque siècle. Ensuite, on ajoute ce que l’on a sous la main. À la limite, on pourrait donner l’âge de tous les défunts et tous les achats et tous les partages. Bourrer l’ordinateur et théoriser selon la mode : les permanences, la diachronie, les structures, le séculaire, la longue durée, la croissance. En attendant le « grand bond en avant » et le même en arrière…

Textes toujours cités, toujours à reprendre les Privilèges de 1300 9, les Privilèges du sel de Peccais (à 6 l. 10 sol le minot au XVIIe s.). Le sel gemme d’Aragon a été remplacé par du sel marin, inférieur, et à très bas prix. Ces avantages ont été reconduits au XVIIIe s. avec légère augmentation 10. La recherche des deux diocèses Alet et Limoux en 1539 11. La recherche d’Alet en 1594 12. Les amortissements de 1687 13. Le séminaire et le décimaire, 1688 14. Une statistique des feux de la généralité de Toulouse après 1690 15. Alet et Limoux en 1743 16. Les forêts de Sault en 1670 17. La seconde réformation de 1737-1740 18. Les aléas de 1788 19. Les doléances de 1789 20.

Nous ajouterons le bâti : maisons, paillers, patus, cabanats, les lieux-dits. Deux légendes de la famille Faure celle dEdgard Faure – sur le blé et sur l’épidémie 21. Plus l’archive locale assez bien conservée en ce lieu 22. Des reconnaissances de 1541, sept à huit compoix, d’Henri IV à Louis XVI. Les dépenses d’une communauté, la mande et le reste, quelques dizaines de bordereaux de trois à quatre pages denses. Des capbreaux précieux, dans lesquels l’allivrement foncier est renforcé par la taxe sur l’industrie (voisine de zéro ici), sur le revenu des capitaux (de M. d’Arse), sur les terres ouvertes et sur le cheptel. De l’institutionnel facile à l’économique caché, on tombe du connu au fluctuant. La croissance est voilée intentionnellement ou par inadvertance. La micro-économie a su garder son secret.

1er TEXTE INSTITUTIONNEL – 1687 – Le Roi est encore le Seigneur, en toute justice, haute, moyenne et basse, d’une dizaine de villages et hameaux : Belcaire, Roquefeuil, Espezel, Camurac, Comus, Galinagues, Rodome, Fontanès, Niort… À Espezel, un fief est joui par le Sr Villemur de Pailhes, Seigneur de Belfort… 23.

Les privilèges d’Espezel sont ceux de 1300, dans un contexte agro-sylvo-pastoral.

  1. Droit de dépaissance dans les forêts du Roi, notre Sire. Et « faire devès » dans les consulats. La communauté verse une albergue globale de 1 l. 17 s. au fermier des domaines. Chaque maison habitée 4 deniers pour les pâturages.
  2. La faculté de faire du bois dans les forêts du Roi, pour le bâti, le chauffage, et encore la toiture, l’outillage, la « fermure des possessions ». (On peut couper des « Rames », des branchages de sapin, pour l’hivernage, 4 deniers de plus, ça fait 8 deniers à Roquefeuil). Avec cette taxe par feu, on peut déduire la population vers 1687… Avec risque d’erreur du simple au double, quand la double taxe n’est pas explicite. On peut diviser par 4 ou par 8… Une albergue d’Espezel en 1697 : 37 sols 1/2, moins 8 de censive fixe = 29 1/2, ou 354 deniers = 88 feux 1/2 24. Ce doit être exact.
  3. Plus le droit d’artiguer, de défricher des déboisés ou médiocrement boisés. L’habitant a tant fait reculer la forêt ; aux gens du Roi de sauver ce qui en reste. L’on doit respecter les zones des « abets croissants ». Un droit d’agréer au dixième freine les défricheurs. La protection des sapinières, ce sera une rude partie de 1667 à 1740. Après 1725 on frappera les chèvres qui ne pourront approcher des forêts. Les délits seront fermement réprimés, les gardes plus nombreux et mieux payés. En 1754, « l’usage » sera onéreux, avec billette, le ticket modérateur 25.

Les revenus seigneuriaux du Roi, vers 1700, étaient insignifiants en ce pays. A peine 1475 livres pour 8 villages, plus une leude à Aunat. Droits de justice, censive, champarts, lots et ventes. Tout cela est à vendre, le capital au denier 20. La part d’Espezel, 200 livres ; plus cette albergue de 37 sols (parfois 50 sols), à amortir au denier 15 26. Espezel après 1770 passe à M. Castre, « un honnête homme », ancien fermier des fruits décimaux de Roquefeuil, qui chassait sans abîmer la récolte, et qui était bon pour le pauvre peuple 27.

2e ET 3e TEXTES (1539 et 1594). Nous voulons approcher l’importance des villages. La recherche de 1539 propose une hiérarchie 28. En face de Limoux qui pèse 303 l., Quilan 75 l., Alet 64 l., Campagne 15 l., Brenac 25 l., Axat 4 l…. Le pays de Sault : Belcaire 32 l. 10 s. 2 d., Roquefeuil 32 l. 13 s., Rodome 32 l. 11 s., Espezel 18 l., Camurac 12 l., Escouloubre 12 l., Mazuby 12 l., Belvis 9 l., Aunat-Joucou 8 l., Niort 8 l., Bessède 7 l., Galinagues 7 l., Comus 6 l., Marsa 5 l.. Les autres de 2 l. à 3 l. 13 s.

Ce village était donc quatrième. Mais tout peut changer dans le demi-siècle à venir, l’économie, les greffiers, les départeurs. On avait classé les trois chefs de consulat sur le même pied. Rodome, quadruple d’Aunat-Joucou est aussi important que Roquefeuil. Ce sont les surprises habituelles du sériel. L’appréciation à vue d’œil ? Le pensum ?

1594 nous donne le bâti en chiffres bien ronds, la surface cultivée à 3 degrés, les terres hermes, le cerne unilatéral de « l’enclos ». Quand on le peut, on doit confronter avec le compoix le plus proche. Espezel fait bonne figure avec 1 665 séterées de terre culte, 55 maisons et 15 paillers. Belfort satellite 17 maisons petites et 80 seterées de bonne terre. L’énoncé est incomplet et bizarre. Les terres cultivées (500 ha)… Chiffre qui ne sera atteint qu’au XVIIIe s. On doit comparer et contester ce sériel.

Note 29

La moyenne d’espace cultivé ressort à 30 sétérées par maison d’Espezel, à 21 pour Marsa (quelques métairies). Ordinairement 8 1/2, 9, 12 et 13 sétérées, l’espace total moyen de petite ménagerie.

À Espezel, on a pu se tromper. À 12 set., par maison, on aurait 660 et non 1 665. Ça fait 1 000 de trop A-t-on voulu dérober de l’espace à Belfort ? Le divorce des deux communautés sera le fait du XVIIe s. Inutile de chercher ici au trend de défrichement massif. Le bon sens doit éviter de théoriser à tout prix, alors qu’un scribe rédige un pensum, on se trompe, on a voulu tromper le destinataire. On notera un espace optimal fin XVe siècle de 8 1/2 à 13 seterées par maison (seterée de 31 ares ; 3 ou 4 ha par famille).

4e document: Le décimaire et le séminaire (1688)

Quand mourut Nicolas Pavillon, en 1677, Messire J. de Bonnadona était curé de Roquefeuil-Espezel. La dîme était importante et le bénéfice valait 2 000 livres. Le prêtre avait fait construire un « cabanat » (hangar) pour engranger la gerbe à Roquefeuil. En juin 1699, le curé fera des pauvres ses héritiers universels 30.

Or, Mgr Pavillon n’avait pas reconstruit sa cathédrale, mais avait créé le séminaire, le 12 août 1672, avec lettres patentes du Roi. Il légua 1 000 livres à l’établissement. Une déclaration royale permettait l’union du bénéfice au séminaire. Il suffisait de supprimer le titre et d’unir les fruits et émoluments à l’institution nouvelle. Les Consuls des deux villages avaient accepté le changement d’affectation de la dîme, à condition d’avoir un curé sur place et un vicaire résidant à Espezel. Surtout les enfants du lieu seraient reçus à Alet, sans payer de pension. Les fils des notables et des ménagers deviendront prêtres. Roquefeuil sera une pépinière de curés et vicaires.

Mais le curé, homme de qualité, a mal pris la chose. Il a pris l’offensive contre les deux successeurs de Pavillon : Alphonse de Valbelle, puis Mgr Victor Méliard qui arrivait de Gap, en 1688. Les doléances du curé :

  1. Il invoque les formes du décret, contestables… L’atteinte au droit de résigner : un homme de qualité ne saurait accepter une paroisse dévalorisée. Qui osera affronter le froid et la neige, en un pays affreux, qui osera devenir un chétif vicaire perpétuel avec 300 l. de revenu ? Un curé-noble, jamais. Les habitants seront « privés d’un pasteur éclairé et intelligent ». Ce n’est pas flatteur pour les curés fils de paysans.
  2. Il y a 800 communiants. Un si grand peuple a besoin d’un « pasteur habile et de méritte ». Il doit aux siens autorité et conseil dans les affaires publiques. Il faut servir les habitants selon le nombre et le mérite. Un discours qui touche au culturel d’un monde rural, manquant de lettrés et de cadres.
  3. Il faut servir l’Ordre Moral au sens riche du terme. Éviter les désordres, faire observer les ordonnances… La tempérance dans un lieu d’étape ; les tavernes, un vice du pays. On boit du vin et de l’eau-de-vie dans les monts. Il faut marier les filles enceintes, surveiller l’avortement. Il y aura 3 cabarets vers 1700.
  4. Plus encore, il faut protéger et secourir l’habitant dans les nécessités publiques. Calamités, le passage des gens de guerre. Certes, en 1688, les désordres s’éloignent. Louvoir et Vauban sont par ici, la mémoire collective le sait : l’un est passé devant le Trou-du-Vent à Lescale ; l’autre a donné le plan de l’église de Rodome.
  5. La charité est première, comme il se doit. Un curé ayant grain et pain sera toujours sollicité. D’ailleurs une part « du dixième et revenu du bénéfice » est destinée aux pauvres.

« Entendre les cris et les larmes des pauvres qui pleurent »… Le curé sait que la soudure est difficile quand fleurit l’argelas, que l’avoine manquera quand viendront les semailles dités de printemps, que le chômage de saison froide touche les forestiers, qui n’ont pas « occasion de gagner la vie parmi la neige et le verglas ». Une mauvaise récolte est signalée à Espezel en 1682. Les années « 9 » du XVIIIe s. sont dans certaines mémoires. Certes on sait ne pas mourir de faim. L’histoire-doléance est écrite, l’histoire mortuaire reste à écrire. Or le curé, sur sa lancée mêle le discours de pauvreté structurelle et le discours sur la misère contingente. Et encore l’alimentation. L’exagération devient inévitable : « et ayant plus de six mois de l’année que la moitié des familles dudit lieu n’ont ny grain ny le moindre aliment ». On se croirait à Buchenwald.

Discours de pauvreté et de misère, toujours encore à mettre au point. Cette pauvreté est logée, elle se chauffe au bois du Roi. Des textes bons pour des historiens étrangers qui viennent étudier la misère chez nous. Passons…

5e TEXTE ESPEZEL 1743. Rien de nouveau pour l’institution. M. de Bonnac engagiste n’exerce pas la justice dans le lieu pas de prison. Il n’y a pas de château seigneurial. Une simple tour apparaît dans les compoix, et l’on parle de château aujourd’hui. Un noble résidait en haut du village, ayant quelques dizaines d’hectares, sans aucun droit M. d’Arse de Cassaigne, ayant maison et basse-cour, « escuries », jardin, clause, paillers, petit « rebus ». L’imposition du lieu est précise taille 2 100 livres, capitation 280, dixième 280 31.

La population nous paraît faible : 250. Or nous attendions 350 à 400. Nous reviendrons là-dessus. La société du village : le sectoriel : point de commerce, peu d’industrie, c’est assez vrai. Il y avait un marchand au XVIIe s., Maurin d’Espezel et de Chalabre. Un hôte aussi. Mais le secteur primaire écrase les autres. Sans doute on a deux ou trois meuniers en dessous, mais on cherche les voituriers. Le secteur secondaire paraît mieux représenté en cinq autres lieux. Notre texte dit : « Un maréchal, un tisserand, un tailleur, tous pauvres ». Au XVIIe s., les capbreaux citent 6 ou 7 artisans, dont un serrurier, mais la moitié d’entre eux ne sont pas taxés. Ils sont six au compoix de 1779, qui ne dit pas tout. On trouverait à cette époque un cordonnier, un maçon, un chirurgien. Un « ménager et maréchal » figure sur la liste 1789. En 1793, un cordonnier au rôle des 11 plus forts imposés. On donne encore un cardeur, un vitrier de passage (qui venait du Dunois), le tisserand Petit, le bâtier Calvet, trouvé mort dans la neige. Vers 1798, Chalabre fera filer et tisser dans la contrée et dans ce lieu 32.

L’économique : 1 000 seterées de terre en 1743. Au compoix, de 1730, c’est moins rond. Et l’on dépasse de loin les 1 000. « On ne recueille que du seigle, avoine et quelques autres menus grains qui suffisent à peine pour les trois quarts de l’année ». « Celui qui en a mangé ». Une vérité de-ménagerie et de structure valable pour longtemps dans l’Europe A et dans l’Europe B. Les menus grains non cités, disons le rahou et la milhorque, deux variétés de pois, des lentilles ; des vesces et des ers en réserve pour les ovins. Il n’y a pas de blé en 1743. Il y a des terres légères, un illuvium siliceux sur le plateau calcaire. Nous l’avons cru, d’autant qu’un dicton de la famille Faure (de Roquefeuil) affirme que le premier qui sema du blé, à Espezel, fut Th. Faure, au début du XIXe s. Or il y a sur les bords du plateau, le Causse, la terre noire, la bonne « terre de bouisha » qui est terre à blé. (Certes on ne pouvait payer en équivalent rahou). On a donc blé et seigle selon les tènements. Entre les deux, le rahou, le panaché. Un dit, trop redit, est rajeuni et se trompe de siècle.

La récolte de 1788, 5e texte.

L’année est mauvaise, l’administration paternaliste se doit de mesurer la récolte. La crise agricole et alimentaire détermine ou accentue la crise cyclique de la fin de cette décennie. De plus les conditions générales ne sont pas favorables durant les années 80 : c’est la phase B du mouvement de longue durée, cher à E. Labrousse. Le climat a été médiocre dans le Razès, la sécheresse de printemps suivie par l’humidité de juin. Les effets ne sont pas les mêmes à Limoux et à Espezel, où la végétation est retardée. L’avoine n’est pas mentionnée dans les déclarations, tout porte à croire que la récolte est normale. La pluie de juin favorise ordinairement les plantes de printemps. Espezel enregistre un déficit en légumes… Les blés ont coulé et sont charbonnés. Sur le tard, il y a des orages de grêle à Axat (à 500 m d’altitude), la moisson était faite au 10 et 17 août. Les pertes sont chiffrées comme toujours 1/3, 1/4, 1/2… C’est ordinairement l’occasion de majorer une prévision de récolte. Voire… 33.

Qui a rédigé le questionnaire ? Avec des chiffres ronds. Espezel a recueilli 1 500 setiers (de 0 hl, 76) au lieu de 2 100… S’il faut 2 à 3 set, de grain par personne et par an. (Ou encore 2 hl par personne par an, ce qui représente 2 set. 2/3…), il faudra de 800 à 1200 set. pour 400 lits, de 1 000 à 1 500 pour 500 habitants. Avec 2 2/3 set., 1 065 set. pour 400 et 1 330 pour 500.

L’espace agricole : le compoix de 1779 indique 1 700 setérées de champs. Avec l’assolement biennal, cela ferait 850 sétérées pour les emblavures et autant pour le greit. Un modèle biennal style 1750-1760 a pu resservir, quelque chose comme 300 F + 300 R et S + 200 A + 50 M = 850. Avec des multiplicateurs 3 – 4 pour le rendement. Le greffier qui est peut-être le même ne se casse pas la tête, ni pour le Roi, ni pour les historiens à venir.

L’assolement demeure dans l’opacité. Il faut le deviner évolutif, diachronique. Entre le vieux schéma des Vingtièmes de Niort en 1750/1754 et le modèle nouveau indiqué à la même date par certains habitants de Roquefeuil. Dans le pays, en 30 ans, on est certainement passé de celui-là à celui-ci. Sans doute le biennal résiste dans les fermages, mais la bonne ménagerie est ailleurs.

Faute de mieux, nous indiquons l’innovation de Roquefeuil en 1754-1755. Jacques Calvel donne la formule du triennal pour le pays de Sault. Il a 24 sétérées de terre dont 19 labourables « dont j’en sème la moitié annuellement, savoir 2 en blé froment, au premier degré, 4 set. en mestail, au second et moyen degré, et 3 set. 2 qu. seigle au mauvais degré ». Ça fait 9 1/2, exactement la moitié de la terre labourable. Mais ce n’est pas fini : « Plus je sème 3 set., blé noir avoine, poix et lentilles, scavoir en blé noir 2 qu. en avoine 2 set., en poix et lentilles 2 qu., sur la terre qui reste en guéret, préparée pour la semence de l’année suivante, (ce) qui ne se sème ordinairement que sur la bonne terre » 34. Je prolonge ici mon étude sur le Greit d’estiu et de printemps 35. La bonne terre porte donc deux récoltes successives. Ce qui est modernité, innovation, progrès, bonne ménagerie à Roquefeuil doit l’être à Espezel, tant les champs sont voisins ou mêlés. Le triennal est passé dans le champ de l’écriture.

Cette représentation graphique rend compte de la nouvelle situation au départ, mais un modèle diachronique doit être dessiné ou imaginé.

La pomme de terre envahissante depuis 1742-1743. En 1811, on aura 720 hl. de grain et 800 hl de pommes de terre. En fin du XVIIIe siècle, le sainfoin-luzerne et la luzerne-auzerda. On nourrira mieux l’homme, le cochon, le bétail. Les innovations se placent à leur heure.

III. - Le cadastrage toujours recommencé

Les Reconnaissances de 1541 amorcent la première image de la pyramide sociale. L’alivrement certes donne un premier aperçu. Il faut s’entêter à trouver plus : le bâti, la terre, l’assolement, l’inventaire, le cheptel. Car le mesurable s’arrête le plus souvent à la porte de la ménagerie.

L’histoire, demain, pourra suivre tout ce monde, avec l’ordinateur. Pauvres, besogneux, chanceux, certains habitants émergent à leur heure. Et d’autres nantis, dominent et puis descendent. Quand on a parlé de coqs-de-village, on croit avoir tout dit ; on n’a rien appris de la micro-économie et de la bonne ménagerie. Un pouvoir structurel est normal au village comme à Paris. Espaces qui ne coïncident pas exactement, du fisc, du politique et l’espace vital de chacun. L’habitant est rentier, ou ménager ou pauvre et miséreux. Le vrai paysan est l’artisan-brassier et le ménage-brassier. Celui-ci est exploitant, plus tâcheron dans la contrée et dans le pays bas. Éleveur pour lui, et berger pour les autres bouyer ou vacquier, ramadier, agassier. Et encore bûcheron, débardeur, charbonnier. Picaïre, tiraïre, bouyé, vacquié. Les descendants des Bayles et Bailles du Moyen-âge sont des ménagers comme les autres. À Camurac, les Vaquier, à Espezel, les Boyer, noms propres expressifs.

Dans une première esquisse, on devrait proposer le concept de « ménagerie à trois étages ». Elle-même reposant sur une plateforme de micro-ménagerie : ceux qui ont moins de 3 seterées, moins d’un hectare les journaliers, les migrants saisonniers. Ayant maison, choux, lentilles, raves. La misère logée.

  1. La petite-ménagerie, viable de 3 à 8 set. 1/4 (de 1 à 2 ha 5), ayant du bétail, peu d’avances. Il faut vivre sur un petit bien, savoir remonter. Payer une vache ou mieux l’élever. Payer une dot, on prend tout son temps. Acheter un petit cochon, la chose n’est pas dite.
  2. La ménagerie de montagne, de 2,5 à 5 ha (de 8 ¼ à 16 ½ seterées). On sait vivre sur cet espace. Un groupe de quelques dizaines de ménagers tout au long de deux siècles, ici, à Camurac, à Aunat ; c’est une structure. Le noyau moyen du village de montagne.
  3. Mieux encore, la bonne ménagerie, au-dessus de 5 ha. Ceux qui ont 17-18/30-40 seterées. Les nantis, les chanceux. Ils étaient 7 ici en 1608, 15 en 1628, 19 en 1655. Il vaudrait mieux parler de progrès matériel, d’ascension sociale que de coqs de village. Ceux-ci montent et les autres aussi. Disons le groupe modeleur nécessaire au village. Jacques Calvel de Roquefeuil n’avait que 19 seterées : le triennal, il l’avait intelligemment adopté et décrit.

Nous proposons des graphes pour représenter cette triple ou quadruple nébuleuse et saisir le mouvement ascendant sans turbulence dans le long terme.

En sus des textes de 1539, 1541, 1594, arrivent sept cadastres : les compoix. Le premier vers 1600, puis 1608, 1628, 1655, 1668, 1728-30 et 1779. De plus un autre, en fin de période, à dater. Reste encore dans la série S des bribes d’un cadastre vers 1644. On a mentionné quelque part ce compoix. L’espace cultivé passe de 760 set. en 1541 à plus de 2 000 en 1779. Le XVIIe s. est celui des « terres ouvertes », d’où la nécessité de réviser le cadastrage 36. Le compoix de 1668 a été mis en question par un notable, Maurin, parce qu’on avait omis 37 set. de terres nouvelles… Il manque 14 feuilles à l’endroit de deux gros imposables : de Quiraud et Salavy (14 l. et 5 l. respectivement). Il faut compter plus de 100 set. pour les deux. Un texte à manier avec précaution.

Il y a eu deux grandes périodes de défrichements modernes : l’une recouvre plusieurs décennies du XVIIe s., surtout le deuxième tiers de celui-ci. La deuxième au XVIIIe s., jusqu’en 1771… Avant 1667, 53 habitants d’Espezel et 10 de Belvis ouvrirent 252 set. ¾ – durant l’intervalle entre deux compoix, probablement -. C’était juste après la paix des Pyrénées. Les capbreaux montrent que ce travail silencieux affecte toutes les catégories de la population. Tout bêtement le compoix enregistre la déprolétarisation rurale, cette pauvreté en champs et prés qui recule. La nébuleuse ne devient pas brouillard vers le bas, elle est mue par un mouvement vertical et cela aussi est un trend ou un mouvement de longue durée séculaire.

Un mouvement rural propre est à découvrir à l’intérieur ou au-delà des rythmes et des grilles proposées par l’histoire économique.

Le défrichement, c’est tout un monde de volonté et de création. De spéculation immédiate et à long terme. L’un prête les bras, l’autre l’attelage. Les bons mois d’hiver permettent le travail préparatoire. La force des bras – le chômage déguisé – qui nettoie et arrache des souches. Les textes de la table de marbre montrent qu’on a semé parfois sans extirper. La force des cornes prépare les emblavures : l’avoine parfois du blé. Et les nuits de parc permettront la première récolte. Souvent après un ou deux ans. Certes dans l’humus d’un brelh, on peut cultiver vite. Mais sur les coupes pauvres, blanches, jaunes, il faut laisser cuire le sol labouré, fumer ensuite. « L’opération Terres Ouvertes » exige le bétail du lieu et le bétail transhumant. Nettoyer, défricher, fumer, pernocter, fianter, tout se tient. Les curés et les vicaires congruistes auront leur part, les novales durant 15 ans. Le fermier des domaines l’agrier, avant l’abonnement ou le rachat forfaitaire. Chacun y trouve son compte.

Les terres hermes apparaîtront sur les compoix en 1668 seulement. Un mouvement de rejet qui s’amorce.

Ainsi est préparée silencieusement l’amélioration des conditions de vie pour 3 ou 4 générations, cet aspect créateur de l’histoire rurale du XVIIe s. et du XVIIIe s. À côté des Croquants révoltés dans certaines provinces, grondement d’une histoire lisible, immédiate et facile, il faut faire la place aux mange-terre qui sont sagement délaissés par l’Archive.

La croissance est cette conjonction entrevue de la force des bras et de la force des cornes.

À Lescale, à Belvis, on défriche aussi, on devient forain contre la forêt du Roi et dans le terroir d’Espezel. La réformation de 1667-1670 vient à son heure pour sauver la forêt royale menacée. Et la communauté d’Espezel voudra refouler les gêneurs de Belvis qui s’installent dans les pâturages communs, à Escayrolles. Un nid à procès pour un siècle. La défense du pâturage, le chauvinisme vital, les forces centripètes, l’unité au village est chargée de passionnel.

Et si on laboure plus, il faut du cheptel, il faut garnir la charrue, ferrer l’araire, ferrer les bovins, ferrer la charrette. Quand on dit garnir, entendons avec des ferrements. Le maréchal a sa place au village. Les charrons seront là au XVIIIe s., deux Pousse. L’artisanat répond à ces besoins d’objets et de services nouveaux.

Je fais grâce ici de tout le donné statistique et d’une série d’observations qu’on peut tirer des compoix. Je résume en quelques propositions :

  1. Un espace agraire triple.
  2. Le nombre des maisons passe de 34 à 55 à 80 – 90 – 100. Puis stabilisé au XVIIIe s. De 90 à 100 imposables. Un peu moins de feux en gros.
  3. Le nombre des paillers, bas au début du XVIIe s., tend à rattraper celui des maisons. Un signe.
  4. Nous savons par le texte notarial que les maisons ont été achevées : le quatrième mur (souvent à partir du premier) a été monté à pierre et à chaux et la toiture de tuiles a remplacé celle de bois de 1700 à 1789. On a construit ou réaménagé le bâti.
  5. Les canebars, devenus canebas et puis chenevières à l’arrivée, règnent au départ. Le chanvre est un élément du paysage végétal. Mais les jardins deviennent plus nombreux, au soleil, à l’abri des murs. Ils rejoignent les canebas et les passeront au XIXe s. Des plantes plus délicates que les vieux légumes de plein champ, raves et choux, entrent dans la nourriture du montagnard.
  6. L’étendue des prairies est stabilisée, autour de 300 seterées (100 ha). La récolte de fourrage est petite. Mais le grain est premier et la paille est consommée. On dit pailler et non feuil. La luzerne arrive vers 1770 à Marsa…
  7. Des structures sociales modifiées : la pyramide sociale qui pointe plus haut avec 2, 5, 7 unités. La déprolétarisation et le passage de la micro-propriété à la petite est déjà une humble forme de progrès matériel et social (v. tableaux annexes).

IV. - Le cheptel et la croissance

La terre énoncée au cadastre ne veut pas dire ce qu’elle rend. Le champ s’obstine en son mutisme séculaire. Mais dans une histoire des permanences, le cheptel ordonne à sa façon la société rurale. La hiérarchie sociale sans doute est liée à l’espace et à l’allivrement. Mais les capbreaux apportent des nuances. Il y a peut-être un génie secret de besogneux, éleveurs et bouviers, qui échappe à l’histoire. Fierté de l’attelage et de la borde. Nous n’avons pas à voiler les difficultés de la recherche. Les documents d’ailleurs surgissent ça et là, tels des épaves, à Espezel, à Camurac, à Aunat.

Nous sommes mal renseignés sur le bétail de Sault. Un texte sur le sel, vers 1775, donne quelques chiffres, certainement gonflés pour les besoins de la démonstration. Ou bien on a compté à la fin de l’été les agneaux de six mois, avant la vente aux foires d’automne. 4 742 bêtes à cornes et de bât et 47 485 ovins du crû. Plus 1 181 et 24 468 transhumants 37.

Or Camurac au milieu du XVIIIe s. a 3 731 bêtes à laine. Espezel vers 1730, 160 bovins et 1 600 ovins taxés. Chacune de ces communautés représente en gros 1/2 du pays. Les statistiques d’été et d’hivernage varient du simple au triple pour les ovins.

La petite vache de montagne, la Gasconne grise, légère, sobre a été décrite au XVIIIe s. et plus encore au XIXe s. Elle a bon pied. Le bœuf est nécessaire pour le débardage des longs arbres en forêt. Il faut les ferrer pour le roulage et les chemins pierreux. Le hasard nous offre un point de comparaison. Roquefeuil paraît le premier village agricole de Sault. Or les gardes-forêts de la Baronnie de Belesta, P. Seguy et P. Maugard, eurent la malencontreuse idée de pignorer son troupeau de bovins en mai 1673 : 160 bœufs et vaches, 90 braus et génisses, laissant aux vacquiers 32 veaux. Cela fait 250 bovins. Toutes n’étaient peut-être pas là. À la même époque, Espezel annonce : 33 bœufs, 60 vaches, 37 jeunes, soit 130 en 1671 et 28, 86 et 30, c’est-à-dire 144 en 1672. La hiérarchie est respectée. Roquefeuil pèse deux fois Espezel 38.

Les mots, selon les lieux, changent de sens. Laboureur est peu usité ici, davantage en chalabrais. Brassier est plus courant. On préfère le mot ménager pour désigner l’exploitant agricole des monts. En ce domaine, seul le compoix cabaliste peut trancher. Espezel en 1734 énonce ses capitables : 79, dont 58 brassiers et 18 veuves de brassiers. Point de ménager : « Il n’y a que des brassiers ». Tout homme besogneux et rustre peut entrer dans la catégorie. Il faut faire pression sur l’homme de la ville qui encaisse les impôts et qui pense peut-être qu’on travaille sans la force des cornes. On feint de le croire. Des deux côtés sans doute on ruse avec le fisc. Le ménager est un exploitant agricole avec attelage et le brassier de même. Travaillant son petit bien et gardant son bétail, comme on sait l’écrire dans le même dossier. Le paysan des monts en ses deux manières 39.

Nous connaissons le cheptel d’Espzel entre 1660 et 1735 grâce à 15 ou 16 capbreaux. En 1733 le gros bétail se répartit ainsi : 15 bœufs (7 propriétaires en ont deux), 149 vaches (54 propriétaires ont de 2 à 6 vaches). Plus 32 ½ jeunes bovins et 20 ½ chevalins. Si l’on élimine quelques sieurs et bourgeois faisant valoir leur bien, restent des dizaines de « ménagers-brassiers » puisqu’il faut appeler les choses par leur nom nouveau 40. (v. tableau IV).

En gros, il y a 196 bovins en 1733. Au temps de Colbert, on était entre 130 et 135. Sous Fleury quarante de plus. C’est cela la croissance. En 1733, 35 de plus qu’en 1719. La croissance infime mais cumulatrice dans la longue durée, une conjoncture favorable dans les années 20 du XVIIIe s. ? À la même époque, Caudiès-de-Fenouillet qui deviendra capitale administrative du Diocèse d’Alet, en fin de période, n’avait en 1731 que 15 ½ bovins, 10 mulets, 13 ½ chevaux, 44 ânes, 2 091 brebis, 250 moutons et 55 chèvres 41. Alet était capitale des chèvres, Caudiès celle des ânes… Notre montagne est riche en bétail, elle allie le pasturage, la fiante et le labourage.

La lenteur du démarrage économique. Des concomitances sont peu ou prou connues. La dernière décennie du XVIIIe siècle est ordinairement traitée comme bouc émissaire : la guerre, le climat, la disette de 1794, la mortalité. Il faudrait ajouter l’épizootie. Des maux qui ont certainement frappé davantage l’agneau et l’ovin. Un hiver dur, on ne réussit guère l’agnelage quand le feuil est vide. Paille et bar empêchent les brebis de crever. L’épizootie apparaît dans l’Archive en 1659. La picotte sévissait à Camurac… Puis « le mal contagieux », et le « nul d’estin » frappent 6 fois au moins dans les deux dernières décennies du XVIIIe s. (Nos comptes couvrent seulement 11 années sur 20). Les pertes données ne concernent que les bovins et les porcins. La communauté prend en charge les dépenses d’ensevelissement. 1680 : 7 bovins ; 1689 : 17 ; 1694 : 7 bovins et 1 porc ; 1695 : 6 bovins ; 1697 : 8 et 9 ; 1698 : 7 et 1. Soit 52 bovins et 11 porcins. Coût pour enfouir 41 l. 4 s.

On priait St Roch au 16 août. En 1694, on a alloué 3 livres ½ à Jean Petit, tisserand, « pour estre (allé) à St Paul porter un livre à Monseigneur, de prières, afin de remédier à la grande mortalité de bétail ». Ici, on avait le bon livre. Comptons le cheptel (tableau IV).

Des conclusions s’imposent :

  1. Les mules disparaissent après 1671.
  2. Les moutons sont une spéculation du XVIIe s. et non du premier tiers du XVIIIe s.
  3. Le nombre des bœufs diminue à partir de 1719
  4. Les brebis ont été touchées fortement en 1709. Les bovins ont tenu le coup. De 1677 à 1721, ils se maintiennent entre 144 et 165.

C’était donc une permanence, ou une structure, une adéquation aux trois types de ménagerie.

  1. Une surprise les chèvres ne sont pas distribuées par maison, mais par petits troupeaux.
  2. On a tué 72 loups en 15 années (sur 23 connues entre 1651 et 1700). On chasse le loup et l’ours, encore en 1788 42.

Reste à écrire du village et de la démographie historique : des notables, des consuls et de l’impôt, des dots et des maisons, des albergues et des procès, des régents, des loups, de la vie et de la mort. L’histoire de tous les hommes. Cela viendra en son temps.

III - La formulation de la Croissance micro-économique. Tableau récapitulatif

IIII - Tableau du cheptel de 1635 à 1735.

Notes

  1. A.D. Hlt, C 1258-1259 ; Chanoine A. A. Sabarthès, Dictionnaire topographique du département de l’Aude, Paris, 1912. A. M. Espezel (compoix).

  2. W. Leontiev : Essais d’Économique, Paris, 1974, p. 31.

  3. A.D. Hlt, C 45.

  4. A.D. Hlt, C 3492, C 45, C 4677, États de Languedoc. Carte Diocèse d’Alet, Montpellier BM., V. 3475.

  5. A. N., Cahier de Doléances du Pays de Sault.

  6. A.D. Aude, 29 C 38.

  7. A.D. Hlt, C 616.

  8. Ibid. C 1255 (Mémoire de 1737) A.D. Aude, dépôt des A.M. de Camurac R. Delib (1794).

  9. A.M. Belfort, (Procès). A.D. Hlt, C 1259, 2955, 2956. A.M. diverses. A.D. H. Garonne : Table de Marbre (B. Réformation Quillan).

  10. A.D. Hlt, C 2955, C 2956, C 2004-2005-2007 – 1702 ; A 64, 93 B 40, 1 b 8698.

  11. A.D. Aude, C 123.

  12. Ibid. C 26, C 1. A.D. Hlt, C 1259, B 1165. A.M. Espezel, Aunat, Coudons, Bessède, Quirbajou.

  13. A.D. Hlt, 2955-2956.

  14. A.D. Aude, C 123-124.

  15. A.D. Hlt, Dénombrements, Généralité Toulouse, XVIIe s.

  16. A.D.Hlt, C 1115 – C 1116.

  17. AN., Réformation. A.D. H. Garonne, Table de Marbre (B. Réformation de Quillan…).

  18. A.D. Hlt, C 1257 à 1260.

  19. A.D. Hlt, C 2868.

  20. A.B., C. de Doléances.

  21. Dit de Mme Faure. Institutrice en retraite, ancien maire de Roquefeuil.

  22. A.M. Espezel, compoix 1 G1 à 1 G9 plus fragments en série S. S1 à S15, Mandes, capbreaux, délibérations. A.D. Aude, 24 C 111-112.

23. A.D. Hlt, C 115, C 1258, C 2955-2956, C 4, C 1382 et 1386, 1387, C 1828, C 4972, C 6759. A.D. Aude, 3 E 6764 à 6767. A.M. Espezel, 156.

  24. A.M. Espezel, 1511.

  25. A. N., C. Doléances, 1789.

  26. A.D. Hlt, C 46, 1381, 1391, 1397, 1258, 861, 3049, 4973, 6426, 6536. René Descadeillas, La seigneurie de Rennes au XVIIIe s., Annales du Midi, 72, 1960, p. 337-348 ; id., Rennes et ses derniers seigneurs, 1730-1820, Thèse de 3e cycle, lettres, Toulouse 1962, 384 p.

  27. A.D. Hlt, C 6759, et communication inédite de Mai 1966 à F.H.L.M.R. « Le mauvais sujet au village, le Républicain de 1766 ».

  28. A.D. Aude, G 123.

  29. v. 12. Recherche d’Alet 1594.

  30. A.D. Aude, G 124.

  31. A.D. Hlt, C 1115.

  32. Documents privés chalabrais. Livres de Castres St Martin.

  33. A. D. Hlt, C 2868.

  34. A.D. Aude 29 C… Vingtième de Roquefeuil. Repris dans un Mémoire dactylographié de 1978 : « Le pays de Sault, les documents et les histoires ».

  35. G. Maugard : « Assolement et polyculture dans le Haut-Languedoc au XVIIIe s. : le Greit d’estiu et la problématique’ de l’assolement ». Montpellier, 1971. (Extrait de F.H.L.M.R. 1970 Montpellier, p. 299-336).

  36. A.M. Espezel, 1515 et 1 S 3. Cahier des terres ouvertes de 1667.

  37. A.D. Hlt, C 2004-2005. Le cheptel d’Aunat entrevu vers 1617-30. Une note dans un compoix de Camurac (A.D. Aude…).

  38. A.D. Hlt, C 1258, 1260.

  39. A.D. Aude, 28 C 29 (1734 Joucou, Munés, Bugarach).

  40. A.M. Espezel, 1 S 15.

  41. A.D. Hlt, 1 B 10290.

  42. Contrôle des dépenses A.M. Espezel 1 S 11 et A.D. Hlt, C 2868 (1788).