Entre joie et tristesse : le séjour de Laurence Sterne à Montpellier (1763-1764)
Entre joie et tristesse : le séjour de Laurence Sterne à Montpellier (1763-1764)
p. 125 à 128
C’est au début de l’automne de 1763 que le révérend Laurence Sterne, chanoine de la cathédrale de York et romancier renommé, auteur de La vie et les opinions de Tristram Shandy, gentilhomme (1759-1767), décide de passer l’hiver prochain à Montpellier.
Pour lui, la décision n’est pas facile. Dix-huit mois auparavant, il avait abandonné l’Angleterre pour la France, avec l’espoir de sauver ainsi sa vie il souffrait, en effet, d’une tuberculose pulmonaire apparue il y a une trentaine d’années lors de son séjour à l’Université de Cambridge où l’écrivain poursuivait ses études au Jesus College. Ses moyens financiers restant modestes, Sterne n’a jamais connu la possibilité offerte à ses compatriotes plus riches de rechercher la santé au bord de la Méditerranée. Ce n’est qu’au cours de l’hiver de 1761-1762 que le succès extraordinaire de son roman (dont les deux premiers tomes avaient été publiés en 1759) et la publication bien accueillie d’un recueil de sermons, The Sermons of Mr Yorick (1760), permirent au prêtre de quitter sa paroisse, dans la campagne froide et humide au nord de York.
Au moment du départ, Sterne est tellement malade qu’il hésite à s’en aller sans avoir fait son testament. Il a l’intention de voyager au plus vite à la recherche du climat plus doux du sud de la France, mais – comme tous les voyageurs anglais de cette époque – il fait un arrêt à Paris, où il arrive en janvier 1762. Il y est si bien reçu qu’il y réside sept mois au lieu de la semaine prévue Ce bon accueil est d’autant plus inespéré qu’il n’existe pas encore de traduction française de Tristram Shandy 1 et que, selon un Anglais résidant alors dans la capitale, il n’y a pas à Paris cinq personnes qui possèdent un exemplaire de l’original et, parmi elles, une capable de le comprendre 2. Mais qu’importe ? Malgré cela, Sterne se trouve fêté à la fois par le « beau monde » et par les écrivains et intellectuels. Il est reçu par le comte de Choiseul, le baron de Bagge, le baron d’Holbach, le comte de Saint-Fargeau, le comte de Bissy et le fermier général de la Poplinière. Il se lie d’amitié avec Diderot, Crébillon fils, Marmontel et nombre d’autres esprits du Siècle des Lumières. Ce séjour revêt pour Sterne une importance particulière : c’est à Paris qu’il recouvre la santé, non par les effets de la médecine mais par la chaleur de l’estime et de la reconnaissance générales. Aussi ne reprend-il qu’en juillet son voyage vers le sud-ouest, accompagné maintenant par sa femme Elisabeth et sa fille Lydia, âgée de quinze ans, débarquées récemment d’Angleterre. Sa destination est Toulouse, où il arrive après un long et pénible voyage : « Il faisait chaud comme dans le four de Nabuchodonosor » affirme le prêtre 3.
Bouleversé par son « triomphe social » parisien, Sterne ne se plaît pas à Toulouse où il reste jusqu’au printemps de l’année suivante. Loué à Paris comme un génie, il est à Toulouse un parfait inconnu De plus, la vie publique n’est pas de son goût. C’est l’époque de l’affaire Calas – l’infortuné Jean Calas est remis aux mains du bourreau le 9 mars 1762 – et d’une furieuse agitation contre le protestantisme, ses pasteurs et ses dévots. Bientôt, dans sa correspondance, Sterne commence à se plaindre de l’absence de ses compatriotes, expulsés pour la plupart au début de la guerre. Gêné par sa très modeste maîtrise de la langue française, il passe ses journées en compagnie d’Irlandais catholiques bénéficiaires d’un permis de séjour à Toulouse pendant la guerre. Mal à l’aise et réellement malade, il décide de « changer de scène ». Abandonnant Toulouse, il visite Bagnères-de-Bigorre qui ne répond pas à son attente : c’est une petite ville ennuyeuse, sans société ni divertissements. Plus grave encore, Sterne se sent mal conseillé par les médecins, l’air des Pyrénées entraînant chez lui des hémorragies réitérées et « toute l’engeance des maux qui accompagnent une consomption » 4.
Fuyant son mal, Sterne entame, au cours de l’été 1763, une longue pérégrination dans le Midi. L’époque est pourtant peu propice. Depuis 1756 jusqu’au mois de février 1763, l’Angleterre et la France étaient en état de guerre (la Guerre de Sept Ans) et pour Sterne c’est un été plein d’inquiétude. Il parcourt le Midi si fréquemment qu’il écrit en plaisantant qu’il « courait le risque d’être arrêté comme espion » 5.
Pourquoi ces interminables voyages dans la chaleur d’une saison si peu appréciée des Anglais du XVIIIe siècle ? Sterne se trouve encore dans la malheureuse situation qui lui est habituelle : il est malade et peu fortuné. Avec ses maigres économies, il cherche un lieu de résidence à la fois agréable et bon marché. Entre autres villes méridionales, il visite Aix et Marseille mais aucune des deux ne lui convient la première lui rappelle Toulouse qu’il avait pris en aversion, et s’établir à Marseille lui est impossible à cause du coût de la vie, plus élevé qu’à Toulouse. Il se décide enfin pour Montpellier.
En vérité, son choix était prévisible. Pendant plus de cinquante ans, Montpellier a été le lieu de séjour favori des Anglais atteints de tuberculose. Dès 1710, l’essayiste Richard Steele fait référence, dans sa célèbre Tatler, à l’association déjà proverbiale de Montpellier et des phtisiques à la recherche de la santé 6. En outre, Montpellier est en général favorablement perçue par les Anglais qui ne se plaignent que de l’étroitesse des vieilles rues de la ville. Le célèbre agronome Arthur Young exprime cette commune opinion dans sa description de la ville et de ses environs : ceux-ci sont « délicieux » et Montpellier même, « plus qu’une ville de province, a l’air d’une grande capitale » 7.
Mais si Montpellier fait tout d’abord bonne impression à Sterne, comme à la plupart de ses compatriotes, cette impression ne dure pas longtemps. S’il n’est pas possible de vivre à Marseille – « en particulier à cause de la cherté de la vie et du montant des loyers si considérablement élevé que je ne puis pas trouver à me loger à moins de 9 ou 10 guinées par mois (et encore s’agissait-il de ce que l’on pouvait trouver de pire en matière de logement), et tout le reste à l’avenant » 8 -, Montpellier n’est pas non plus aussi bon marché que l’espérait cet invalide aux moyens limités. Le coût de la vie y est « modeste », remarque Sterne, mais plus élevé d’un tiers que celui de Toulouse. De plus, la situation religieuse n’est pas des meilleures ; comme à Toulouse, le protestantisme est formellement interdit, même si un sixième de la population confesse la foi protestante.
Ce n’est pas le pire. Déjà installé dans ses appartements avec sa famille, Sterne découvre trop tard que la réputation de Montpellier n’est plus celle qu’il croyait. « La ville, écrit-il, avait depuis quelques années la mauvaise réputation d’être la tombe des phtisiques » 9. Il n’a rien d’autre à faire qu’espérer que les choses s’améliorent. Il note avec résignation : « Rien ne me terrifie plus que cela » 10. Il y a, en effet, des problèmes plus urgents. On trouve très difficilement une lettre de Sterne écrite à Montpellier dans laquelle il ne fasse pas allusion à l’état précaire de ses finances. Les tomes 5 et 6 de Tristram Shandy ne se vendent pas bien et Sterne est obligé de demander à plusieurs reprises des avances à son éditeur londonien, Thomas Becket, ou à son banquier de Paris, Robert Foley.
Il ne faut cependant rien exagérer. D’une certaine manière, Sterne se trouve bien à Montpellier. Il y réside tout d’abord une communauté anglaise plus importante qu’à Toulouse. Quand Sterne arrive à Montpellier à l’automne 1763, quatre ou cinq familles britanniques lui souhaitent la bienvenue. Parmi ces résidents permanents se trouve le négociant et financier écossais, Alexander Ray, à qui Sterne est déjà reconnaissant de l’offre d’un prêt de 200 livres, somme qu’il n’a pas perçu, sans doute conscient de son incapacité à la rembourser ! Banquier de la plupart des visiteurs anglais dans la ville, Alexander Ray est aussi populaire qu’estimé. James Boswell, à qui l’on attribue la célèbre Life of Johnson (1791), le considère comme « un homme ouvert, plein de bon sens, de commerce agréable, cultivé, et à la conversation variée » 11.
James Boswell n’arrive à Montpellier qu’après le départ de Laurence Sterne, mais, parmi les Britanniques qui y passent l’hiver de 1763-1764, se trouve un autre écrivain de renom, le physicien écossais Tobis Smollett. Ami lui aussi d’Alexander Ray, Smollett est l’auteur de quatre romans – Roderick Randon (1748), Peregrine Pickle (1758), Ferdinand Count Fathom (1753) et Sir Launcelot Greaves (1760-1761) -, traducteur du Gil Blas de Lesage (1748) et éditeur d’une volumineuse traduction des œuvres de Voltaire. La rencontre des deux romanciers, aussi inespérée que pleine d’ironie, marquera la visite de Laurence Sterne à Montpellier.
Pendant plus de deux siècles, les deux écrivains (aux tempéraments pourtant bien différents) se trouveront régulièrement comparés l’un à l’autre. Après le grand succès de son roman, il plaît à Sterne de se présenter comme l’un des héros de son œuvre il est tantôt le badin Tristram, tantôt l’aimable prêtre Yorick. Smollett, au contraire, donne l’impression d’être toujours un mauvais caractère : sévère, obstiné, censeur de tout et de tous. C’est ainsi, du moins, que Sterne ridiculise son confrère dans le Voyage sentimental (1768), où Smollett figure sous les traits de Smelfungus, un personnage perpétuellement mécontent. Mais si cette vision de Smollett a plus de succès, il semble qu’à Montpellier les rôles aient été renversés.
Dans son récit de voyage, Travels through France and Italy (1766) – bien connu mais assez peu apprécié des Français – Smollett représente Montpellier d’une manière assez positive : « La ville est bien construite et, comme disent les Français, bien percée » 12. Il trouve les habitants « sociables, gais, et de bon caractère », avec un sens du commerce digne d’éloges 13. Comme beaucoup d’autres voyageurs contemporains, Smollett n’est pas insensible au Jardin du Roi, à la Promenade, au canal du Languedoc, etc. Il est également enchanté de trouver à Montpellier, deux fois par semaine, un « concert tolérable » et, auteur dramatique lui-même, de pouvoir assister en hiver à la comédie. A son avis, la popularité de Montpellier auprès des voyageurs anglais l’a transformée en une des villes les plus coûteuses du Midi. « Les habitants », avoue-t-il, « affectent de croire que tous les voyageurs de notre pays sont de grands seigneurs immensément riches et incroyablement généreux et nous sommes assez stupides pour encourager cette opinion en nous soumettant sans broncher à leurs plus ridicules extorsions et en nous rendant coupables des prodigalités les plus absurdes » 14. Smollett était toujours prêt à se croire exploité par les commerçants étrangers de n’importe quelle nationalité. Mais James Boswell, qui visitera Montpellier à son retour d’Italie, confirmera l’opinion de son compatriote 15.
Sterne, pour sa part, apparaît comme de plus en plus déçu de tout. En novembre, Lord Rochefort, qui venait d’être nommé ambassadeur de Grande-Bretagne à la cour d’Espagne, en route pour Madrid, passe par Montpellier, apportant des nouvelles des amis de Sterne à Londres et à Paris. Le romancier se souvient avec nostalgie de son séjour dans la capitale française : « Je suppose que vous êtes plein d’Anglais » écrit-il à Robert Foley 16. Deux mois plus tard, il s’ennuie à mourir : « Nous sommes ici dans un autre monde et si quelque âme égarée n’arrive pas dans ces parages, nous ne savons rien de ce qui se passe dans le vôtre » 17. Sterne exagère son isolement. Il fréquente Tobias Smollett et sa femme, Anne, qui fait à son tour la connaissance d’Elisabeth et Lydia Sterne. Il est assurément difficile d’imaginer que Smollett, ancien chirurgien de marine, curieux de tout, du passé comme du présent, de l’histoire ancienne et moderne des pays, régions et villes qu’il visite, se trouve à son aise en compagnie de Sterne, toujours prêt à jouer le rôle du facétieux Tristram ou du sensible Yorick, disposé aux larmes faciles.
Heureusement, retrouvant à ce moment à Montpellier plusieurs amis communs, ils ont l’occasion de passer la plupart de leur temps en compagnie. Parmi ceux-ci, il faut mentionner l’excentrique William Hewett, relation d’un ami de Sterne, John Hall-Stevenson, membre du club rabelaisien des « Demoniacs » de « Crazy Castle » dans le Yorkshire. Septuagénaire, Hewett était, selon l’expression de Smollett, « l’un des caractères les plus originaux du monde » 18. Quelques années plus tard, Smollett fait d’Hewett un des personnages de sa dernière œuvre, The Expédition of Humphry Clinker (1771). Il y raconte la visite de Hewett au Campidoglio, à Rome, où cet original « fit un buste de Jupiter » et, s’inclinant bien bas, s’exclama en italien : « J’espère, Monsieur, que si vous refaites un jour surface vous vous souviendrez que je vous ai salué lorsque vous étiez dans l’adversité ». Le pape Benoît XIV, directement informé de ces sentiments aussi drôles que peu orthodoxes, ne fit d’autre réponse que d’en rire, en remarquant que « Ces hérétiques anglais pensent avoir le droit d’aller en Enfer à leur façon » 19.
Une autre connaissance de Sterne pendant son séjour montpelliérain est Jean-Baptiste Tollot, qui avait accompagné Hall-Stevenson au cours d’un voyage de Genève (ville natale de Tollot) à Toulouse, en 1759. Deux ans plus tard, il fait encore le cicérone, auprès, cette fois, de deux autres gentilshommes du Yorkshire, Thomas et Georges Thornhill. Quand Tollot et les frères Thornhill arrivent à Montpellier, ils trouvent le ménage Sterne en compagnie de Hewett et d’autres voyageurs anglais. Au contraire de l’impression si souvent entretenue par Sterne, Tollot trouve son ancien compagnon assez content. Le Genevois décrit ainsi à un ami cette rencontre : « J’eus, je vous l’avoue, beaucoup de plaisir en revoyant le bon et agréable Tristram, qui me parut être toujours à peu près dans le même état où je l’avais laissé à Paris » 20. Après une conversation avec Sterne, Tollot conclut que l’écrivain – prêtre d’un certain âge mais avec une réputation méritée de roué – se serait mieux amusé sans la présence de sa femme (Mme Sterne était en général peu appréciée) mais il ajoute que, malgré sa conduite envers son mari, Sterne se comportait avec elle avec « une patience d’ange » 21.
L’union de Laurence et Elisabeth Sterne durait depuis plus de vingt ans, mais il arrive que la patience ne suffise plus. Leur séjour à Montpellier constitue pour l’écrivain et sa femme une période critique. Non sans regrets, surtout à l’égard de sa fille bien aimée, Sterne prend la décision de retourner seul en Angleterre, laissant en France Elisabeth et Lydia. C’est le début d’une séparation qui va se prolonger (mises à part quelques visites de courte durée) jusqu’à la mort de Sterne en 1768. Pour les deux femmes, toujours à la recherche d’une existence décente et peu onéreuse, cette séparation marque le commencement d’une vie pénible, pas seulement à Montpellier mais en d’autres lieux, comme Albi, Montauban, Avignon, le Vaucluse, et Blois. Veuve depuis cinq ans, Elisabeth Sterne meurt en 1773 à Albi, ville où Lydia, déjà enceinte, renonce à la religion anglicane pour épouser un catholique aux revenus modestes, Jean-Baptiste Alexandre Anne de Médalle, plus jeune qu’elle de quatre années. Mère de deux fils, Jean François Laurens et Jacques François, Lydia, encore jeune, meurt à Toulouse en 1779 22.
Malgré sa tristesse de laisser sa fille (« Je voudrais que ma fille fût en Angleterre », écrit-il) 23, la décision de Sterne est irrévocable. A son protecteur dans le Yorkshire, Lord Fauconberg, il avoue que sa femme, qu’il qualifie de « grande économiste », veut retourner à Toulouse où elle se croit capable de mettre de côté, en un an seulement, suffisamment d’argent pour acheter des vêtements pendant sept ans 24. Sterne accepte sa proposition et fait connaître à Lord Fauconberg son intention de rentrer seul chez lui. En effet, son seul but est de quitter sa femme. Écrivant au banquier parisien Robert Foley, il ne fait aucune allusion à un quelconque motif économique et indique que la destination de sa femme et de sa fille n’est pas Toulouse mais Montauban 25. Au contraire, il affirme à Tollot que leur séparation n’est que « pour finir Miss Sterne » (en français dans l’original) 26. Le père assure à Lydia qu’en la laissant en France avec sa mère il ne pense qu’au bien-être de sa fille.
Si les raisons qui poussèrent Sterne à rentrer seul chez lui sont à l’évidence complexes, on doit compter parmi elles son angoisse financière durant tout l’hiver passé à Montpellier. Il est réduit à des mesures extrêmes, obligé d’emprunter 50 livres à un homme qui lui est inconnu. A cet homme, John Mill, négociant à Londres, Sterne, dissimulant sous l’humour sa pauvreté, écrit : « Or, il me semble un peu paradoxal […] alors que j’ai tant d’amis et de connaissances bien intentionnées à mon égard, avec qui je vis en toute fraternité, que j’en vienne à perdre cette liberté avec un ami dont je n’ai encore jamais vu le visage; mais, à la vérité, j’ai eu beau parcourir dans ma tête la liste de ces gens, je n’ai pas trouvé une seule personne avec qui je puisse prendre une telle liberté sans que mon cœur en souffrît, et voilà bien ma seule excuse ». Conscient, peut-être, que la plaisanterie risque de n’être pas suffisante, il déclare que « l’intérêt sera payé par dix mille remerciements et de même le principal. Toute la famille Shandy sera ma caution. Vous serez remboursé dès la première livre que le Ciel m’enverra » 27. On ne sait si M. Mill a estimé que le bon Dieu était une garantie suffisamment solide !
Sans doute, le nombre des personnes prêtes à rendre service à Sterne est un témoignage éloquent de l’affection qu’il suscite parmi ses amis ou même des inconnus. Après avoir écrit à Lord Grosvenor pour solliciter auprès de lui l’octroi de 50 livres, Sterne est enchanté de ne pas recevoir la somme demandée mais bien 100 livres. Il répond : « Nul autre que Lord Grosvenor n’eut songé à une chose pareille. Croyez-m’en, Monseigneur, il faut à l’homme un cœur bon avant qu’il puisse en avoir un qui fût généreux, et il lui faut vivre pour que ce cœur soit généreux, vivre assez pour qu’il lui soit donné d’estimer autrui plus que soi-même » 28.
Harcelé sans cesse par des difficultés financières et matrimoniales, Sterne, pendant son séjour à Montpellier, doit faire face à des problèmes de plus en plus graves. L’année 1764 commence mal. Le 5 janvier, sans même terminer une autre lettre au banquier parisien Robert Foley, il part à cheval pour Pézenas. A son retour, il tremble de froid, prémices d’une forte fièvre qui lui fait garder le lit pendant dix jours dans des conditions pitoyables. Ce n’est pourtant pas sa première rencontre avec la mort et ce ne sera pas la dernière : « J’ai terriblement souffert au cours de ce combat avec la mort […] mais à moins que mon sens prophétique me trompe, je ne mourrai pas mais je vivrai » 29.
Malgré son optimisme habituel, Sterne est désenchanté. Il a depuis longtemps perdu sa confiance originelle dans l’efficacité du climat et des médecins de Montpellier. L’air, croit-il maintenant, y est trop vif. Il n’est pas le seul voyageur anglais à se plaindre du climat en hiver. Tobias Smollett note qu’il pleut sans cesse pendant presque une semaine entière, « laissant dans l’air une telle charge de vapeurs qu’il était impossible de sortir après le coucher du soleil sans risquer de se faire tremper jusqu’aux os » 30. James Boswell, qui visitera Montpellier l’année suivante, affirme : « Il gelait si fort que je me crus en Russie. J’eus le grand plaisir de pouvoir affirmer que je n’avais jamais connu en Écosse froid plus sévère que celui-là dans le Midi de la France » 31.
Mais si le temps est mauvais les médecins sont pires. Exaspéré, Sterne se plaint que les physiciens l’ont « quasiment empoisonné avec ce qu’ils appellent des bouillons rafraîchissants. Il s’agit d’un coq écorché vif et bouilli avec des graines de coquelicot puis broyé dans un mortier avant d’être filtré au tamis. Il doit y avoir là-dedans une écrevisse et l’on m’a dit gravement que ce doit être un mâle, car une femelle ferait plus de mal que de bien » 32. Pour les lecteurs des récits des voyageurs britanniques du XVIIIe siècle à Montpellier, c’est là une doléance familière. Tobias Smollett, médecin lui-même, est venu à Montpellier pour consulter le célèbre Docteur Antoine Fizes, le « Boerhaave de Montpellier ». Déçu, Smollett nous laisse dans son ouvrage Travels in France and Italy une vivante caricature (certainement injuste) de Fizes, qu’il présente comme avare et tellement ignorant qu’il a dû répondre en français à la lettre en latin envoyée par Smollett 33.
Si l’expérience de Smollett, qui lui aussi mourra très jeune, est racontée par lui sous des airs de farce, le cas de Sterne est plus attristant. Malade, sans ressources, l’écrivain est presque arrivé à la fin de son séjour français. Deux ans auparavant, il avait été ravi à l’idée inespérée de pouvoir effectuer un premier voyage en France, à l’âge de quarante-huit ans. La cinquantaine venue, c’est un homme déçu qui écrit : « Je m’apprête à quitter la France car m’en voici parfaitement écœuré. Ce côté insipide du caractère français dégoûte votre ami Yorick » 34. Compte tenu de ce que l’on sait des deux romanciers britanniques qui se retrouvent à Montpellier au cours de l’hiver de 1763-1764, il faut bien admettre que le bienveillant Yorick et l’irascible Smelfungus ont échangé leurs rôles ! Irrité par les commerçants et les physiciens montpelliérains, Smollett, néanmoins, trouve toujours quelque chose propre à le soutenir. Aussi, attend-il avec plaisir l’ouverture de la session des États de Languedoc, en janvier quand Montpellier « sera extrêmement gai et brillant » 35. Cependant, contraint par le froid de quitter Montpellier en novembre, il cherchera à Nice un climat plus doux. Sterne, qui au contraire reste en Languedoc, écrit : « Les États de Languedoc sont en train de siéger et c’est un joli spectacle [de foire] avec tout ce qui va avec : violoneux, montreurs d’ours, marionnettes… Je crois bien que je monterai dans ma chaise de poste avec plus d’empressement, afin de fuir la vue de tout cela, que n’en mettrait un Français à se précipiter pour faire le parcours inverse […]. Mon humeur sera excellente et il me semble que chaque pas qui me rapproche de l’Angleterre sera propre à rétablir ma pauvre carcasse » 36. L’écrivain qui avait quitté l’Angleterre deux ans auparavant à la recherche d’une meilleure santé en France se trouve obligé de retourner chez lui pour améliorer sa condition.
Son départ est plein de tristesse. Le séjour de Sterne à Montpellier a réduit ses fonds à presque rien et il s’en retourne sans sa bien-aimée Lydia et la peu aimée Elisabeth. Toutefois, il ne rentre pas les mains vides. Son séjour français lui a fourni le matériau du septième tome de Tristram Shandy et les premiers arguments pour un autre livre, son deuxième et dernier chef-d’œuvre, Le Voyage sentimental (1768). Pour qui lit sa correspondance, Montpellier est pour Sterne une ville bien triste, associée à sa maladie et à l’angoisse répétée de la mort, à la rupture avec sa femme et à ses adieux à sa fille de quinze ans. Pour les lecteurs de ses romans, au contraire, Montpellier sera toujours liée à ce Tristram qui a fait sienne toute la chaleur du Midi et des méridionaux (ou, pour mieux dire, des méridionales). Après sa rencontre avec la belle Nanette, paysanne provençale, il est tenté par l’idée que le Midi représente le paradis terrestre : « Juste dispensateur de nos joies et de nos peines.., qu’y aurait-il de mal à reposer ici dans le sein des plaisirs » 37. Tout bien réfléchi, il résiste à cette tentation ; mais en décidant de fuir, Tristram « dansait de Lunel à Montpellier » parcourant ainsi tout le sud-ouest de la France, chantant à la façon des nymphes et des bergers de la région, à la manière de Sterne lui-même : « Viva la joia ! Fi don la tristessa » 38 !
Notes
* La rédaction remercie très vivement ici M. Serge Soupel qui a bien voulu traduire les passages laissés par l’auteur en anglais dans le texte. L’auteur, à son tour, remercie Mlle Maria Luisa Ross de son assistance dans la préparation de cet article.
1. Une traduction française des tomes I à IV de La vie et les opinions de Tristram Shandy, par Joseph Pierre Frenais, a été publiée en 1776. L’achèvement de cette traduction (par deux autres traducteurs) ne paraîtra qu’en 1785. Voir Anne Bandry, « The First French Translation of Tristram Shandy », The Shandean, 6 (1994), p. 67-85.
2. Lettre de Richard Phelps à Henry Egerton, 12 février 1762. Voir Arthur H. Cash, « Some New Sterne Letters », TLS, 8 April 1965.
3. The letters of Laurence Sterne, édition par L. P. Curtis (Oxford, Clarendon, 1935), p. 180, désignées ci-après par Letters (traduction T. Campbell Ross).
4. Letters, p. 205.
5. Ibidem.
6. The Tatler, édition par Donald F. Bond. 3 vol. Oxford, Clarendon, 1987. T. II, p. 236.
7. Arthur Young, Travels in France and Italy during the Years 1787-1788 and 1789. London, Dent, 1915, p. 43.
8. Letters, p. 200-201.
9. Letters, p. 200.
10. Ibidem.
11. James Boswell, Boswell on the Grand Tour : Italy Corsica and France, 1765-1766. London, Heineman, 1955, p. 207.
12. Tobias Smollett, Travels through France and Italy édit. Frank Felsenstein. Oxford, Clarendon, 1979, p. 87. Ouvrage désigné ci-après par Travels.
13. Travels, p. 197.
14. Travels, p. 86.
15. James Boswell, Journal…, p. 209.
16. Letters, p. 209.
17. Ibidem.
18. Tobias Smollett, The expedition of Humphry Clinker, édit. Lewis M. Knapp, revue par Paul-Gabriel Boucé. Oxford, Oxford University Press, 1984, p. 182.
19. Ibidem.
20. Seven Letters, édit. W. Durrant Cooper, p. 5.
21. Ibidem.
22. Voir Van R. Baker, « Laurence Sternes Family in France ». N & Q, 1975, p. 497-501, et « Whatever happened to Lydia Sterne » Eigteenth Century Life, II, 1975, p. 6-11.
23. Letters, p. 210.
24. Letters, p. 201.
25. Letters, p. 202.
26. Seven Letters, p. 5.
27. Letters, p. 204-205.
28. Letters, p. 206.
29. Letters, p. 208.
30. Travels, p. 89.
31. Journal, p. 269.
32. Letters, p. 210.
33. Travels, p. 90-104.
34. Letters, p. 210.
35. Travels, p. 88.
36. Letlers, p. 210.
37. Laurence Sterne, Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme. Traduction de Charles Mauron (1946). Préface et notes de Serge Soupel, Édition revue, Paris, Flammarion, 1982, V, LXIII, p. 484.
38. « Vive la joie ! Fi donc la tristesse ! »
