Écologie, habitat et santé : la mutation lente et difficile
de deux sociétés traditionnelles (XVIIIe -XIXe siècles)
Écologie, habitat et santé : la mutation lente et difficile
de deux sociétés traditionnelles (XVIIIe -XIXe siècles)
p. 109 à 118
Aborder le problème de l’état de santé ou de morbidité d’une population actuelle donnée n’est pas chose aisée. En effet, selon l’enquête de Wadsworth, Butterfield et Blaney sur une population représentative d’un district à Londres 1, 4,9 % seulement des personnes interrogées n’avaient pas eu de problèmes de santé durant les deux semaines précédant l’interview et 18,8 % n’ont pris aucune mesure pour lutter contre leurs troubles ; ce chiffre reflète plutôt une attitude culturelle, voire économique, où le seuil d’appréciation entre l’état de santé et de maladie est ressenti différemment suivant l’appartenance sociale. Ce qui indique donc, par ailleurs, qu’un cinquième des maladies et des troubles ne sont pas répertoriés, même dans un monde bien médicalisé où le recours aux professionnels (médecins, infirmiers, etc.) est, de plus, gratuit. On ne peut s’empêcher de penser que dans les sociétés traditionnelles où les soins médicaux se révélaient onéreux, l’appel au chirurgien ou au médecin devenait d’autant plus rare que l’on descendait dans la hiérarchie sociale. En fait, nous ne faisons connaissance du patient du 20e siècle et de sa maladie qu’à travers le monde médical au premier niveau se trouve le médecin, au second niveau, en cas de maladie plus grave, la clinique ; la dernière maladie, cause de la mort, est notifiée dans l’acte de décès. Les indications, si précises soient-elles, que nous donne, de nos jours, le monde médical sur les maladies, ne doivent pas nous cacher des lacunes méthodologiques dans la détermination de la morbidité de la population actuelle. Car elles nous renseignent mal ou insuffisamment sur la fréquence d’une même maladie chez un même individu, et elles ne nous précisent en aucun cas la présence de troubles que l’individu ne considère pas comme une maladie suffisamment grave qui justifierait le recours à un médecin. Il est donc évident que l’importance des problèmes méthodologiques s’accroît au fur et à mesure que l’on remonte dans le temps. Le tarissement des statistiques médicales, une terminologie médicale différente de la nôtre et, enfin, le mutisme de la majorité de la population d’autrefois sont autant d’embûches à l’évaluation de la morbidité des gens d’antan.
Malgré ces obstacles documentaires et épistémologiques, le domaine de la médecine et l’état de santé des populations d’hier retiennent l’attention, d’un bon nombre d’historiens 2 qui ouvrent ainsi de nouvelles voies vers une « histoire totale » en affinant les résultats de l’histoire quantitative des historiens démographes par leur histoire qualificative. A défaut de recensements aussi complexes que ceux concernant les pays scandinaves à partir de 1749 ou encore d’enquêtes de la Société royale de Médecine en France, entre 1774 et 1794, une des approches les plus facilement réalisables consiste à examiner le phénomène de la mortalité dans un endroit précis, voire dans une région entière.
Cependant, l’évolution du taux de la mortalité est tributaire de multiples facteurs liés à un vaste contexte matériel, dont certains seront traités ici.
Notre étude se porte sur deux sociétés traditionnelles situées dans deux régions distinctes d’une part le bassin de Saint-Martin-de-Londres (avec les communes de Saint-Martin-de-Londres, Notre-Dame-de-Londres, Rouet et Mas-de-Londres) au cœur des garrigues montpelliéraines, d’autre part la future mairie de Kevelaer comprenant les trois communes Kevelaer, Wetten et Twisteden (y compris Klein-Kevelaer) dans le Bas-Rhin allemand. Ces deux régions foncièrement rurales aux 18e et 19e siècles s’opposent naturellement à bien des égards. Le Midi méditerranéen karstique avec son climat très contrasté, n’a rien de commun avec la Rhénanie inférieure diluviale et son climat océanique et tempéré.
Voici en quelques coups de pinceau 3 le tableau climatique des garrigues montpelliéraines. Un ensoleillement de 2 500 à 2 800 heures par an donne à cette région le ciel si souvent bleu qu’on lui connaît, situant la température moyenne annuelle autour de 14°5, les mois d’été étant naturellement les mois les plus chauds (juillet 21°3, août 21° et juin 20°4) ; les mois d’hiver étant les plus froids avec une moyenne respective de 4°7, 5°3 et 6°6 pour les mois de janvier, février et décembre. L’écart entre les minima en hiver (février – 0°5) et les maxima en été (juillet 30°3), soit 29°8, ne donne qu’une première approche du caractère contrasté que présente le climat des garrigues. Quand les vents principaux (« vendroit » ou vent du Nord faussement appelé « mistral » et le « marin » ou encore « grec », c’est-à-dire le vent du Sud-Est) s’en mêlent baissant l’humidité de l’air en quelques heures de 80 % à 20 %, voire 10 % (ou vice versa), refroidissant simultanément la température de plus de 10°, c’est alors que l’on réalise la brutalité de ce climat. Le degré hygrométrique de l’air, variant entre 54,2 % en juillet et 78,1 % en décembre, est relativement élevé en terre méditerranéenne, mais chroniquement trop bas. La pluie enfin représente peut-être le phénomène le plus frappant qui caractérise le contexte météorologique d’une région. Ici, la moyenne annuelle de plus de 1 000 mm, supérieure de presque 30 % de celle du Nord, est loin d’illustrer le régime pluvial réel des garrigues. En effet, la sécheresse et de véritables trombes d’eau jalonnent le cycle annuel du climat ; les périodes de longue sécheresse dont la durée atteint des dimensions parfois alarmantes 4 sont brusquement interrompues par des chutes d’eau trop souvent fou-droyantes – dont on s’imagine mal les effets dévastateurs – et aux dimensions non moins affolantes 5. Ces véritables déluges lavent le sol nu et crevassé, remplissent les valats (ou oueds) de leurs eaux, gonflent la moindre rivière à une vitesse vertigineuse en emportant au passage les derniers restes d’une faible couverture minérale. De plus, une bonne part des eaux pluviales échappent ainsi aux nappes phréatiques locales. Un manque d’eau chronique en est la conséquence l’homme de la garrigue devait, pour s’alimenter, trouver une solution à ce problème crucial. Ce bref aperçu du contexte météorologique des garrigues ne correspond pas à l’image classique d’un éden ensoleillé au bord de la Méditerranée. Contraste et violence, tels sont les termes qui caractérisent ce climat méditerranéen capricieux que le paysan d’Ancien Régime supporte d’autant plus mal que l’économie agricole des garrigues fonctionne toujours, et jusqu’au 19e siècle, suivant son système séculaire et archaïque, la combinaison ager-saltus 6.
Nous voici maintenant à Kevelaer ; autre paysage, autre climat où l’ensoleillement ne connaît qu’une moyenne de 1 525 heures par an 7. La moyenne annuelle des températures (1851-1930) est de 9°l, les mois les plus chauds se situent en juillet (17°2), août (16°6) et juin (15°7) ; janvier (1°6), décembre (2°3) et février (2°4) se révèlent habituellement les mois les plus froids. L’écart des minima (février – 10°3) et des maxima en été (juillet 25°7) s’élève à 35°8. Il est encore plus grand que celui enregistré dans les garrigues.
Les vents du Sud-Ouest (28 %), de l’Ouest (16 %) et du Nord-Ouest (10 %) constituent plus de la moitié (54 %) des vents dans l’année – ces vents dominent en été et cèdent le terrain aux vents de l’Est sibérien en hiver et au début du printemps – couvrant cette région, à quelque 150 km de la côte néerlandaise, d’un climat en grande partie océanique. En conséquence, rien d’étonnant à ce que le degré hygrométrique ne marque qu’un faible écart entre les mois les plus humides (décembre 87 %) et les moins humides (mai et juin 73 %).
Le régime des pluies conforte l’image d’un climat tempéré où les excès ne sont pas de mise. La moyenne annuelle, entre 1848 et 1930, s’élève à 775 mm et les précipitations se répartissent, cette fois-ci, sur plus de 180 jours de l’année, sans jamais dégénérer en déluges méditerranéens. Notons au passage que les mois d’août et de juillet y sont les plus pluvieux alors que l’époque la plus sèche se situe de février à mai, mais menaçant ici plus rarement la récolte des céréales. Un tel régime pluviométrique permet un approvisionnement régulier de la nappe phréatique, qui se trouve, à certains endroits d’ailleurs, à fleur de sol. Ce climat océanique, certes plus froid que celui du Midi, a l’avantage d’être plus stable, plus fiable que ce dernier ; l’agriculture rhénane d’Ancien Régime, sous l’égide de son voisin flamand, n’a pas hésité à en tirer profit en adoptant ses nouvelles techniques agricoles 8.
Un autre facteur du contexte écologique réside dans le sol et, à travers lui, la végétation. Le bassin de Saint-Martin-de-Londres s’étale, sur un socle calcaire, entre 160 et 430 m d’altitude. Son sol est en grande partie infertile couvert « d’une végétation très spéciale dite xérophile (adaptée à la sécheresse) » (A. Durand-Tullou) à l’exception des dépressions marneuses formées par quelques cours d’eau tels le Lamalou ou la Tourguille. On saisit aisément les limites d’une agriculture méridionale dont le sol, après le climat, lui impose sa structure économique si typique (la combinaison ager-saltus citée plus haut).
Le compoix de 1765 d’un de ces quatre villages, Notre-Dame-de-Londres, nous en donne une parfaite illustration. La répartition des cultures est éloquente. Plus de 85 % du terroir est absorbé par des devois, bois et hermes, pâturages des troupeaux ovins en hiver. A peine reste-t-il 15 % de terres qui nourrissent, sans doute difficilement, la population locale. Les céréales dont la récolte ne rapporte que quatre fois la semence, année commune, arrivent en tête (215 ha soit 11,6 %) 9, viennent ensuite la vigne (1,4 %), les prés et herbages» (0,9 %) et finalement les lopins les plus soignés parce que fournissant les rares légumes, « jardin sequan », « jardin arozan » et « parran » ainsi que la « canabiere » (0,25 %).
Dans ces conditions, le déséquilibre de la production agricole reste la règle rayant toute possibilité d’une autarcie dans ce village des garrigues, ainsi, d’ailleurs, qu’à ses voisins. La réponse des consuls de Notre-Dame-de-Londres adressée à l’intendant du Languedoc, Le Nain, en 1744, exagère certes le manque de vivres : les « 550 setérées de terres labourables » (= 110 ha) produisent « 500 septiers meture » (ils omettent sans doute, à dessein, de préciser qu’il ne s’agit là que de la semence). « Seules les métairies ont du blé au-delà de leur provision; il en manque plus des trois quarts au reste des habitants. Environ 30 muids (1 muid de Sauve = 778,95 litres) de vin.., ne suffisent pas aux trois quarts près pour la consommation du lieu… Il n’y a pas d’autre production que les herbages pour nourrir les troupeaux… et « deux ou trois facturiers qui consomment la laine de sept à huit cents toisons ne faisant que de petits cadis. Le reste des habitants sont charbonniers ou journaliers. » 10
Cette réponse jette en même temps une lumière sur la stratification sociale de ce village dont l’habitat reflète parfaitement la dichotomie entre les métairies (ou mas) des nantis – propriétaires ou fermiers représentant environ 15 % de la population. Ils détiennent ou travaillent quasiment 90 % des terres ! – et le village populeux des pauvres, artisans et journaliers – plus de 60 % de la population locale qui se partagent 3,8 % seulement du terroir à Notre-Dame-de-Londres !
Dans ce village languedocien, à caractère citadin, dont le nombre et l’architecture des maisons n’ont probablement que peu changé depuis le Moyen Age, s’entassent quelque deux cents personnes. Une ruelle circulaire extrêmement étroite parcourt le centre du village. Toujours dans l’ombre des maisons très rapprochées, elle est par conséquent humide et plutôt malsaine. Quelques « creux de fumier » (cadastre de 1830) ou « aisyments » (compoix de 1765), répartis aux quatre coins stratégiques du « Fort », dont « l’odeur infecte » imprègne l’air villageois 11, recueillent les excréments si précieux des rares « bêtes à laines », chèvres et mules ainsi que ceux des villageois.
L’eau si précieuse, parce que rare dans ces contrées, dérivée, comme à Viols-le-Fort, Saint-Martin-de-Londres ou à Notre-Dame-de-Londres, de quelque source capricieuse, alimentait en général chichement une fontaine publique dont le débit s’amenuisait au rythme des nombreuses périodes de sécheresse. A Saint-Martin-de-Londres où « le pred de Lafons renferme les sources qui font aller la fontaine publique… » Les habitants sont alors « obligés de fouiller pour les raviver » 12. Pourtant, malgré les fréquentes difficultés d’approvisionnement en eau, les gens du cru ne semblent pas s’être particulièrement préoccupés de la salubrité de leurs eaux de source. En effet, en juillet 1798, « le commissaire invite et requiert l’administration d’obliger les citoyens à tenir enfermés leurs cochons, canards et autres animaux qui vont se jeter dans les rivières, y troublent l’eau qui devient infecte et exhale des mauvaises odeurs qui nuisent à la santé des habitants… » 13
Derrière une telle attitude populaire, on devine, en cette extrême fin du 18e siècle, une absence totale de l’hygiène la plus élémentaire vis-à-vis de l’eau. Autre fournisseur d’eau potable : la citerne. Très rare dans le village à cause de l’exiguïté des maisons, elle fait partie intégrante des mas isolés qui ont curieusement été construits loin des sources 14. L’eau ne se renouvelant que sporadiquement, stagne dans les citernes plus ou moins bien entretenues. Celles-ci constituent évidemment des nids à microbes et donc des lieux privilégiés de contagions. Survient une sécheresse et elles se vident en un court laps de temps 15.
Cette insalubrité qui règne à l’extérieur, dans le domaine public, franchit le seuil des maisons jusque dans les demeures aux épais murs de pierre. Celle-ci constitue, en effet, le principal matériau de construction associé au bois qui était le plafond et le toit recouvert de tuiles de « lauzes » calcaires. Comme leur surface est, en général, restreinte – la moyenne des maisons dans le village et dans les mas dépasse à peine 50 m2, 12 m2 étant le minimum et 170 m2 le maximum – elle exige une construction en hauteur dont le résultat est la « maison-bloc en hauteur » où « les animaux occupent le rez-de-chaussée » (souvent « en crotte », c’est-à-dire que leurs cave et étable sont voûtées, et rarement « en solier » où poutres et plafonds plats remplacent la voûte) ; « les hommes, l’étage les récoltes enfin, le grenier » (Chr. Lhuisset). A la promiscuité entre les voisins, très rapprochés sur le plan horizontal, s’ajoute la superposition entre les hommes et les animaux dans le sens vertical. Cette forme d’habitat concentré représente, on s’en doute, un foyer propice à de multiples maladies endémiques, transmises fréquemment de l’animal à l’homme par l’intermédiaire des insectes tels que les mouches, pour la dysenterie bacillaire notamment.
La situation a tendance à s’améliorer sur les mas où le domaine de l’animal est habituellement dissocié de celui de l’homme. Néanmoins, l’habitation y est pratiquement identique. Tous les inventaires après décès en font foi. La cuisine, au premier étage, accueille le visiteur qui, à maintes reprises, note la présence, dans cette pièce multifonctionnelle, d’un « bois de lit avec sa paillasse très usée ». Une petite chambre attenante et plus rarement une seconde, clôturent l’espace de l’habitat paysan partagé entre quatre et huit personnes suivant l’étape du cycle familial. Fait étonnant : cet entassement n’est pas l’apanage des couches sociales inférieures, l’habitation des gros paysans a aussi ce caractère populeux.
Ces mêmes inventaires témoignent en même temps de façon péremptoire l’extrême dépouillement de la vie paysanne, toujours sans grande distinction sociale. Mobilier et ustensiles domestiques sont limités au strict minimum – batterie de cuisine, assiettes et « maie à pétrir » en forment la base – ainsi que les vêtements, les « hardes et nippes » toujours « fort usées ». La garde-robe de Marie Bouis, riche paysanne du pays, est inventoriée en 1788, juste après sa mort six vieilles chemises, trois paires de bas en laine, trois jupes, deux casaquins, trois coiffes et une paire de souliers 16. Sa garde-robe est nettement plus fournie que celle de la plupart des gens du pays qui doivent se contenter de deux chemises, une jupe : casaquins, coiffes et même les souliers ne sont pas toujours mentionnés. Un même dépouillement vestimentaire s’observe chez les hommes.
Ceci nous amène au problème de l’hygiène corporelle 17. Ces « hardes et nippes paysannes, raccommodées et rapiécées, ont une vie longue et mouvementée, passant du défunt aux héritiers, et ne sont lavées qu’à des intervalles fort espacés 18 pour des raisons évidentes dont la première réside dans le climat méditerranéen, son régime de pluie si aléatoire entraîne une pénurie d’eau chronique dans les garrigues. De plus, la lessive qui utilise des techniques de lavage rudimentaires – faire bouillir, pendant des heures, le linge dans un grand récipient rempli d’eau et de cendres, sortir ce linge pour le battre, frotter et le rincer dans de l’eau claire au départ mais trouble et passablement sale par la suite – est une lourde charge pour la femme. Ce type de lavage mobilise beaucoup de bras féminins réunissant pour cette raison les femmes du voisinage. Le jour de la lessive constitue un rite privilégié de la communauté des femmes. Cependant, moins souvent on lave les vêtements, plus longue sera leur vie. Ainsi, lorsqu’on change une de ses deux chemises, on la remplace par une autre, un peu moins sale peut-être, mais d’une odeur tout aussi pénétrante. De plus, à défaut de mouchoirs, on se mouche avec la manche de la chemise et on crache librement tant à l’extérieur qu’à l’intérieur des maisons 19.
Le corps lui-même ne subit pas non plus l’assaut d’ablutions régulières et répétées. L’absence totale de serviettes ou de torchons (ou d’autres objets qui trahiraient des gestes d’une toilette quotidienne) dans les inventaires corroborent les descriptions de quelques contemporains éclairés des XVIIIe et XIXe siècles qui accusent cette déficience en matière d’hygiène élémentaire.
Ces mauvaises conditions matérielles (climat, habitation concentrée, hygiène « extérieure et intérieure » quasiment inexistante) seront autant de facteurs de maladies dans la population. Un clivage apparaît à ce niveau entre riches et pauvres reconnaissable moins sur le plan de la mortalité que sur celui de la morbidité.
Qui sont donc les pauvres et combien sont-ils dans les villages des garrigues ? A travers les réponses des contemporains, consuls et curés, avançant sans doute des chiffres exagérés en 1775 et 1790 20, transpire néanmoins l’image de la détresse populaire. En 1770, les observateurs des 32 villages qui ont retenu notre attention sont unanimes sur deux points : ils distinguent tous les mendiants errants des « indigents » sédentaires, leurs covillageois. La pauvreté se place aussi du côté des « sans-terre », journaliers et artisans, soumis au cycle annuel des travaux. La morte saison, l’hiver, le manque de travail et la maladie (« douze familles ont besoin d’être assistées de temps en temps et principalement en hiver et surtout quand elles sont malades », (Les Matelles) sont les menaces permanentes de la plupart des gens du cru. La pauvreté est saisonnière, le nombre des « indigents » gonfle en hiver et diminue en été ; malheur au foyer qui perd son chef de famille (mâle) lors du passage difficile de l’hiver ! La pauvreté s’y installe définitivement, la veuve, nouveau chef de famille, ne pouvant gagner que la moitié des « gages » de son défunt époux 21. Ainsi, les veuves figurent partout parmi les pauvres des Garrigues. Les moyens de les secourir sont partout limités, sauf à Notre-Dame-de-Londres, Rouet et Brissac où les « indigents » bénéficient chaque année et à chaque crise (« maladie épidémique ») de l’aide seigneuriale de la charitable Marquise de Murs. « … sy ce n’etoit la charité de Madame la Marquise de Murs… les pauvres mourroient de faim et de misere, surtout dans le tems d’epidemies qui ont regné dans cette communauté les deux années precedentes… lad. Madame Marquise de Murs… ayant fourny… pour 200 livres de viande.., pour drogues et autres choses pendant leurs maladies… » (ND de L, 1775) 22.
Nous voici donc confrontés à la maladie dont les affections les plus virulentes sont désignées chez les contemporains par le vague terme d’« épidémique ». Il s’agit probablement de maladies infectieuses et contagieuses (dysenterie…) ayant alité bon nombre de villageois et dont certains ne se sont pas relevés. La mortalité ne représente donc que le sommet d’un iceberg, sa partie immergée correspondant à l’état de morbidité de la population dont nous ne pouvons malheureusement cerner l’étendue réelle.
Les chiffres concernant la mortalité globale de chaque commune peuvent surprendre : 15,6 %0 à Notre-Dame-de-Londres de 1738 à 1792, 27,1 % de 1800 à 1837 et 18,9 % de 1838 à 1867 ; 20 %, à Mas-de-Londres de 1776 à 1787 et 21,8 % de 1792 à 1830. Ils sont peu élevés en comparaison de ceux obtenus à Saint-Martin-de-Londres (26,1 % de 1787 à 1792) et en Europe (comme Meulan, 1790, 28,5 %, Genève, 1770-1779, 28 %, 1780-1789, 27,6 %, 1790-1797, 25,3 %…). De même, la mortalité infantile et juvénile (0 à 20 ans) est étonnamment baisse à Notre-Dame-de-Londres (35 %) et à Rouet (36,1 %), plus élevée à Mas-de-Londres (42 %) et massive à Saint-Martin-de-Londres (54,4 %). En contrepartie, beaucoup de gens atteignent un âge avancé dans ces villages, car une personne sur cinq, voire une personne sur quatre, dépasse l’âge de 70 ans. Une fois le temps redoutable de l’enfance et de la jeunesse franchi, l’homme des garrigues a une probabilité de longévité plus élevée que dans d’autres contrées d’Europe. Mais, quelles sont les périodes de l’année où l’on enregistre le plus de décès ?
Quel que soit le village, la fin de l’été (août, septembre), époque des habituelles dysenteries, est toujours la plus meurtrière ; en revanche, les maladies mortelles se raréfient nettement au printemps (de février à juin, selon les villages et époques). La mortalité infantile (0 à 5 ans) connaît la même poussée à la fin de l’été, enregistrée, d’ailleurs, dans l’ensemble de l’Hérault, en l’an XI (Y. Maurin). Par contre, elle chute plus brusquement que celle des jeunes, des adultes et des vieux en restant très basse d’octobre à décembre, voire à février. Ne nous trompons pas : ces accès de mortalité sont uniquement le reflet des maladies « épidémiques » extraordinaires qui, par leur impact, allongent de façon ponctuelle et décisive les registres mortuaires où les enfants constituent habituellement le contingent le plus important 23.
Face à ces maladies contagieuses périodiques, la population des Garrigues restait assez démunie.
L’encadrement médical ? Un « maître chirurgien », Jean-Louis Balard, installé à Saint-Martin-de-Londres, assurait seul les soins dans tout le bassin de Saint-Martin-de-Londres, soit 1 300 personnes au bas mot 24. Dépêché sur les lieux et payé par la charitable Marquise de Murs précitée, il applique et imite la thérapeutique employée par l’ensemble de sa corporation, la trilogie « infernale » classique : « médecine », « purgation » et saignée 25. En 1773 par exemple, il soigne un enfant, « fils d’un homme du Gévaudan (un berger ?) dont la famille est à Londres » pendant deux mois à l’aide de « cinq apozemans purgatifs et onguent pour une tumeur froide ». Autre cas, même thérapeutique en 1772 : le 15 juin il prescrit à la femme de Despioch « une purgation composée » coûtant 25 sols. Le 18 juin, même soins à la fille de cette dernière, ainsi les 23 et 27 dudit mois 26. Mais avant de recourir au traitement du « maître chirurgien » composant ses propres « médecines » à base de « tamarins, senné, sel végétal, poudre contre flœur de pêcher, rubarbe, manne » ou encore des préparations plus exotiques telles que vingt cinq grains hypécoquanna » sans oublier les « poignées de flœur de pied de chat » pour les « ptisannes » ou les « sirop de chicorée » que « le nommé Bastide » doit avaler régulièrement en 1770, la première étape d’une thérapeutique populaire consiste à améliorer la nourriture quotidienne, médiocre en temps normal, et dont le pain constitue le monotone aliment de base des ménages modestes agrémenté de quelques légumineuses, provenant de leurs petits jardins (fèves, lentilles, pois…), sous forme de soupe et servi avec du « salé » 27.
Sur les mas, les tables sont mieux garnies et plus variées : basse-cours, « pourcils » et « jasses » ou « poussieu » (bergerie) élargissent, grâce aux nombreux animaux, convenablement la gamme alimentaire des cuisines paysannes. Poules et œufs, tous les produits du cochon (tué avant Noël) et ceux des moutons 28 et chèvres (fromage) enrichissent en protéines et diversifient les repas des gros paysans. La majorité de la population se contente cependant de plats bien plus frugaux où la viande de mouton n’est servie qu’à l’occasion. Les plus démunis n’en connaîtraient peut-être jamais le goût s’il n’y avait, comme nous l’avons vu, la charité de la Marquise de Murs qui fait livrer aux pauvres officiels de Rouet et de Notre-Dame-de-Londres de la viande par l’unique boucher du bassin, Cellié, tenant boutique à Saint-Martin-de-Londres (v. ADH, B 495). Chez ces derniers, même le pain, omniprésent dans les autres ménages, fait défaut en permanence si bien que Ratier, « Mangounier » (= épicier) à Notre-Dame-de-Londres, sur ordre de cette Marquise, leur fournit le pain hebdomadaire de 9 à 10 livres par ménage (le compte de Ratier concerne la période du 6 octobre 1773 au 14 décembre 1777).
Cette sombre image d’une situation alimentaire précaire s’améliorera timidement après les péripéties révolutionnaires grâce à un partage plus égalitaire des patrimoines familiaux. Les fruits des trop rares terres fertiles de ces campagnes parviennent enfin sur davantage de tables populaires. Cette amélioration légère mais cependant généralisée semble être la cause d’une évolution démographique vigoureuse entre 1820 et 1860; elle atteint son paroxysme dans la décennie 1860-1870 où tous les villages du bassin de Saint-Martin-de-Londres n’ont jamais été aussi peuplés. Pourtant, cette évolution positive ne doit pas nous masquer la fragilité de ces populations dont la mortalité reste élevée quelle que soit la tranche d’âge considérée avant de reculer durant la seconde moitié du XIXe siècle, époque où l’exode rural videra les garrigues de sa population rurale.
1200 km plus au Nord, à l’aube du XIXe siècle, la mairie de Kevelaer située au cœur du Bas-Rhin allemand, vit sous d’autres cieux, généralement plus propices à l’agriculture traditionnelle.
Pourtant, la mortalité infantile se rapproche, avec un décalage, des chiffres languedociens du XVIIIe siècle. L’espérance de vie, quoique ascendante du XVIIIe au XIXe siècle, reste encore inférieure, comme nous suggère le tableau suivant.
En comparant les chiffres du Duché de Gueidres (qui compte trois « villes » et 53 villages peuplés de quelques 46 000 personnes vers 1780) à ceux des trois villages (Kevelaer, Wetten, Twisteden) de la première moitié du XIXe siècle, on soupçonne, dans cette région, une nette amélioration de la santé publique : les enfants meurent moins, et davantage de gens deviennent vieux. De plus, la mortalité globale du ci-devant duché (36,7 %) est sensiblement plus élevée que celle de Kevelaer (25,3 %,), de Wetten (20,1 %) et de Twisteden (22,5 %) quarante ans plus tard ; ceux-ci rejoignent enfin les villages des garrigues.
Quant aux causes de décès, les statistiques étendues sur tout le Royaume de Prusse à partir de 1777, critiquables dans leurs détails – car ce sont les curés qui ont rempli les formulaires 29 – nous dévoilent, bien que grossièrement, les maladies précédant la mort de tout un chacun aux alentours de 1780.
Sur les 10 333 décès relevés entre 1776 et 1781, outre les « avortons et mort-nés » (200, 1,93 %) 30, 1 552 (15,02 %) enfants meurent « d’épilepsie et les dents jusqu’à un an », 775 (7,5 %) de la « petite vérole » jusqu’à l’âge de six ans, 161 (1,56 %) de la rougeole et rubéole, 211 (2,04 %) de la coqueluche, 768 (7,43 %) de « vers.., et autres maladies infantiles », 171 (1,65 %) de la constipation’ qui fauche encore 164 (1,59 %) enfants âgés entre huit et quatorze ans. Les femmes décédées lors de l’accouchement ou de ses suites sont au nombre de 138 (1,34 %).
Enfin, tout un cortège de maladies, non identifiables parfois à cause de leur dénomination « d’Ancien Régime », menace les gens du duché ; nous n’en citerons que les plus importantes. Les « fièvres froides » et « chaudes » causes respectivement 111 (1,07 %) et 705 (6,82 %), les « diarrhée et colique » 1 398 (13,53 %) et la « consomption » enfin 1605 (15,53 %) des décès.
Ces régions marécageuses connaissent aussi des maladies « épidémiques » (typhoïde, paludisme…) et notamment la dysenterie de la fin d’été et de l’automne 31. Cette maladie infectieuse redoutable hantait la population rhénane, emportant souvent plusieurs membres d’une même famille. A défaut d’un réseau médical dense (1« Arzt », médecin ou chirurgien, installé à Kevelaer pour plus de 5 000 personnes, vers 1820) et d’une connaissance suffisante de la part des praticiens 32, les mesures proposées par les gouvernements de Clèves et de Gueldres sont eux aussi dérisoires creuser des tombes plus profondes pour les personnes mortes de la dysenterie sous peine d’une amende de cinq ducats 33, les marquer aux frais de la commune et ne pas s’approcher de celles-ci de moins de trois pieds, car leurs exhalaisons toxiques empestent l’air. Le décret du gouvernement de Clèves, en date du 8 septembre 1794, exhorte le clergé à combattre le préjugé répandu dans le peuple qui est persuadé que la dysenterie était une punition divine, et d’inciter les sujets à faire rapidement appel aux médecins 34 les remèdes populaires, à base de plantes, étant inefficaces.
En fait, si la dysenterie n’avait pas ravagé le duché de Gueldres de septembre à octobre 1779 (967 morts) ou en 1781 (885 morts), au lieu de 3 094 décès, on en aurait comptabilisé quelques 1 900 en automne s’approchant ainsi du creux habituel de mortalité en été (1 750 morts).
Selon la même statistique, ce sont le printemps de mars à mai (2 647 morts) et surtout l’hiver de décembre à février (2 842 morts), où la population affaiblie du duché paie son tribut à la mort 35. Suivant l’orientation des vents, le froid humide alterne avec le froid sec pendant l’hiver et le printemps, provoquant comme à Giessen, des catarrhes, accompagnées de fièvres ou de toux, des flux de poitrine, des bronchites, des rhumatismes, des inflammations de l’appareil respiratoire. L’anamnèse des mourants recueillie par les curés « enquêteurs » indiquent « Engbrüstigkeit » (serrement de poitrine) et « Seiten-Stechen » (point de côté), symptômes probables d’affections pleuro-pulmonaires à cette époque froide de l’année.
Ce rythme saisonnier de la mort est confirmé, quarante ans plus tard, par les chiffres des trois communes de la mairie de Kevelaer où les accès fébriles d’août à octobre – à Kevelaer en 1810, 1811, 1830, 1831 et 1834 ; à Wetten en 1828 et 1830 et à Twisteden en 1811, 1828, 1830 et 1832 – n’ont plus la même amplitude qu’auparavant. Est-ce l’indice d’une meilleure situation sanitaire ?
Dans la partie nord du Bas-Rhin allemand prédomine l’habitat dispersé. S’opposent néanmoins, comme dans les Garrigues, les villages populeux où cohabitent, selon J.N. Von Schwerz, artisans, commerçants, journaliers, clergé et instituteurs, aux nombreuses fermes des alentours, fiefs exclusifs des paysans et fermiers. On retrouve donc un clivage social analogue au Midi languedocien.
Malgré le jugement flatteur de von Schwerz concernant l’aspect des villages rhénans (« … ils ressemblent à des petites villes les maisons sont jolies et propres, les rues sont pavées… », p. 6), l’image de nos villages ne possède pas ce charme idyllique même à Kevelaer, lieu de pèlerinage le plus important de toute la Rhénanie – accueillant plus de 400 000 pèlerins avant son interdiction par les autorités françaises en 1794 – ne connaît pas de rues pavées 36. Compte tenu du régime de pluie également réparti sur toute l’année, elles sont boueuses et sales par absence d’égouts. S’y ajoutent les nombreux tas de fumier, ici aussi servant de lieux d’aisances à la population.
Vers 1820, les anciennes maisons, couvertes de chaume ou de paille, et dont l’ossature est en bois et les pans de murs en torchis, sont en voie de disparition dans les villages ; la brique et les tuiles, matériaux moins inflammables, remplacent désormais torchis, chaume et paille. En dépit de ce progrès indéniable, protégeant plus efficacement les hommes et les animaux contre les risques d’incendie, les conditions hygiéniques, en revanche, ne s’améliorent que bien plus lentement. Jusqu’au XIXe siècle, le principe architectural des fermes de plain-pied (à trois nefs) est maintenu : un seul toit abrite hommes et animaux (vaches, bœufs, chevaux et cochons), séparés les uns des autres, à partir du Moyen Age, par une cloison ou une simple porte, et au-dessus desquels, directement sous le toit, est stockée la récolte ou une partie de celle-ci.
De plus, le domaine réservé aux hommes, est restreint (une cuisine, une ou deux, parfois trois chambres ; v. annexes), mal éclairé et mal aéré, car les fenêtres sont petites, voire inexistantes. Le chauffage est un problème crucial dans cette région, car, excepté le « Reichswald », tous les grands ensembles forestiers ont disparu depuis le Moyen Age. C’est donc la tourbe qui alimente, avec le petit bois, l’âtre de la cuisine dont les fumées s’évacuent par une cheminée à partir du XVIe siècle. Face à ces problèmes de chauffage, l’homme cherche la chaleur des bêtes et réduit les ouvertures au minimum.
Quant à l’eau, elle était tirée du puits, creusé devant les maisons, ou de la pompe installée, à partir du XVIe siècle, à l’intérieur de la maison (dans la « Spülküche pièce-tampon entre l’habitation et l’étable, où on lavait le linge, fabriquait les fromages et le beurre et rinçait les récipients des produits laitiers ; A. Zippelius, p. 66). Elle s’avérait rarement propre de par les infiltrations constantes des eaux usées et du purin, animal et humain.
Une hygiène corporelle même élémentaire semble être ignorée, car en 1871, Aloys Schmitz constate encore une négligence de la « culture de la peau » (Hautkultur) pendant la semaine, le samedi étant le seul jour où les gens se lavent et mettent du linge propre.
Quoi qu’il en soit, une gamme d’odeurs tenaces et déplaisantes règne dans les maisons rhénanes ; de plus, il n’est pas rare que deux, voire trois, ménages se partagent une même habitation. Quand l’incendie du 1er avril 1779 détruit 49 maisons à Walbeck (gros village voisin de Twisteden), vraisemblablement en torchis et couvertes de chaume ; ce sont 68 ménages ou familles qui, du coup, se trouvent sans abris 37.
Quarante ans plus tard, la situation n’a pas changé dans la mairie de Kevelaer peuplée de 3 795 personnes. Le maire n’oublie pas de mentionner que 720 « Feuerstellen » (ou « feux », ménages) se partagent 574 maisons (soit 6,6 en moyenne par maison). En ce qui concerne l’occupation des maisons rhénanes, on obtient des chiffres semblables, voire supérieurs, dans les 25 mairies du « Regierungsbezirk » (arrondissement) de Clèves, à la même époque 38, que corroborent, par ailleurs, les « Klassensteuerlisten » (listes d’impôts par classe) de la première moitié du XIXe siècle. On constate donc un entassement des hommes et des animaux dans des lieux et locaux généralement insalubres, même si l’utilisation de nouveaux matériaux de construction (brique et tuile) représente l’aube d’un meilleur bien-être domestique.
Dans une société paysanne traditionnelle, les capacités et les avatars de la production agricole ont une influence directe sur la vie alimentaire de ses membres. Son autonomie varie en fonction de l’intensité de ses liens économiques avec le monde extérieur 39. Le Bas-Rhin allemand, formé par le dernier retrait des glaciers anglo-scandinaves et enrichi ensuite par les alluvions des deux fleuves principaux, Rhin et Meuse, possède des terres plus fertiles au Sud (Loess) qu’au Nord dont fait partie la mairie de Kevelaer. A défaut de cadastres d’Ancien Régime, deux documents du début du XIXe siècle 40 nous dessinent son paysage. En 1818, son terroir de 18 105 « Morgen » (Morgen = arpent ; 4 Morgen = 1 hectare) contient 7 136 Morgen (39,41 %) de terres labourables, 237 Morgen (1,32 %) de jardins, 1 735 Morgen (9,58 %) de prés, 3 395 Morgen (18,75 %) de « petits bois », 5 280 Morgen (29,17 %) de landes et marécages (Laarbruch et « Swartbrok ») et, enfin, 321 Morgen (1,77 %) de tourbières. Ainsi, la proportion de terres incultes (49,69 %) est analogue à celle du « Kreis » (r= district) de Gueldres, vers 1820. Ce n’est qu’à partir de 1840 et surtout de 1860 que les marécages, asséchés par l’homme, reculent sensiblement au profit des nouvelles terres agricoles 41. Parmi les terres cultivées en 1818, 83 % sont destinées aux cinq céréales froment (8 %), seigle (50 %), orge (8 %), avoine (12 %) et sarrasin (5 %) dont les rapports à la semence, supérieurs à ceux du Midi languedocien, sont respectivement 1 : 8, 1 : 6, 1 : 10, 1 : 14 et 1 : 30. La pomme de terre (3 %), le colza (1,5 %), le lin (0,5 %), le trèfle et d’autres fourrages (9 %) ainsi que les légumes (1 %) réduisent à néant la partie laissée en guéret (1 %). On aurait cependant tort de croire à une situation alimentaire favorable aux gens du cru, car l’endettement des communes rhénanes due aux nombreuses guerres des XVIIe et XVIIIe siècles, écrase les propriétés paysannes au début du XIXe siècle encore. Pour s’en acquitter, les 41 mairies qui composent le « Kreis » (= district) de Gueldres procèdent à une vente massive de leurs biens communaux, privant par-là même les pauvres et sans terres d’un appoint alimentaire de l’âge classique. Ainsi, Kevelaer écrasé par 77 668 Reichsthaler de dettes vers 1820 n’enregistre qu’un passif de 6 857 en 1842. Entre-temps, on vend les terrains communaux qui passent de 6 573 à 3 566 Morgen (= arpent). Du reste, cette mairie s’en sort mieux que la majorité des mairies du district qui sont obligées de vendre la presque totalité de leurs terres communales 42.
En conséquence, on n’exagère pas en disant que, pendant tout le XVIIIe siècle et une partie du XIXe siècle, les récoltes sont monnayées et quittent les lieux de production pour rembourser les créanciers étrangers, laissant une maigre pitance à la population locale. Paradoxalement, les tables des paysans rhénans, en dépit d’une agriculture plus avancée et d’une meilleure production agricole, semblent être aussi frugales que celles de leurs collègues languedociens.
Au terme de cet exposé, le profil de ces deux sociétés traditionnelles nous apparaissent plus clairement. Elles ont en commun leur extrême vulnérabilité, car elles se trouvent confrontées à des conditions de vie qui influent défavorablement sur la santé de tous leurs membres. Dans une société de non-savoir médical, maladie et mort sont étroitement liées l’une à l’autre. Les possibilités de modifier leur cycle quasiment immuable s’avèrent insignifiantes faute d’un encadrement médical suffisant. Comme partout en Europe, les conditions sanitaires sont désastreuses, le problème de l’eau potable et des eaux usées est préoccupant, l’hygiène corporelle (ablutions, vêtements) presque inexistante.
En revanche, la mortalité tant générale qu’infantile et juvénile, est plus faible dans les garrigues montpelliéraines où l’espérance de vie progresse au cours du XVIIIe siècle que dans les régions du Bas-Rhin allemand. Ces taux de mortalité ainsi que le rythme saisonnier des décès – pointes d’automne en Languedoc opposées aux pointes d’hiver en Rhénanie – laissent supposer l’intervention d’autres facteurs dont le poids influe différemment sur la vie et la mort des hommes du Sud par rapport à ceux du Nord, du Bas-Rhin allemand.
Ainsi, le climat méditerranéen si aléatoire (avec alternance de longues sécheresses et pluies torrentielles) défavorise l’agriculture des Garrigues boisée mais, comme il est plus clément, les paysans languedociens ignorent quasiment le problème de chauffage qui se pose aux ménages du Bas-Rhin déboisé où les hivers sont longs, humides et froids. De plus, sur le plan de l’architecture, les constructions en pierre sur un sol calcaire sont plus propres, plus hygiéniques que celles en bois, torchis et chaume bâties sur un sol marneux et trop souvent boueux.
La terre languedocienne du XVIIIe siècle en butte à un climat heurté et à un sol ingrat qui nourrit, il est vrai, difficilement la population, est cependant épargnée des campagnes militaires qui affaiblissent de façon durable les paysans du Bas-Rhin disposant, eux, d’un sol fertile. Une part notable de leur production se trouve en effet prélevée à titre de contributions et de dettes, soit autant de nourriture qui fera cruellement défaut à la fin de l’hiver, lors de la soudure entre deux cycles agricoles.
Lorsque les paysans rhénans se hissent au niveau de leurs collègues languedociens au début du XIXe siècle, le taux de la mortalité d’Ancien Régime persiste et leur état de santé reste précaire au-delà de 1850. L’ère de la modernité pointe à l’horizon du XIXe siècle finissant lorsque les deux sociétés quittent définitivement le rythme séculaire et angoissant d’une mortalité et morbidité « d’Ancien Régime » et qu’elles s’installent, sans retour possible, dans un monde moderne où l’hécatombe des enfants, les maladies « épidémiques », la chaîne inévitable de la maladie vers la mort, et la peur de la faim ne sont qu’un cauchemar dans la mémoire collective paysanne.
Annexe 1
Annexe 2
Notes
1. Wadsworth, Butterfield, Blaney, Health and Sickness. Perception of Illness and Use of Services in an Urban Community, 1971. Leurs résultats sont cités dans A. E. Imhof, O. Larson, Sozialgeschichte und Medizin, Stuttgart, 1976, p. 181. Pour la Norvège contemporaine, v. B. G. Bentsen, Illness and general practice – a survey of medical care in an inland population in South-East Norway, Oslo, 1970.
2. La liste des ouvrages et travaux parus depuis la fin des années 1960 est si longue que je ne peux évoquer que quelques indications bibliographiques très sommaires, par exemple divers numéros spéciaux : « Langages et images du corps » in : Ethnologie Française 6, n° 3/4, 1976 ; « Francs-tireurs de la médecine », in : Autrement 9, mai 1977 ; « Médecins, médecine et société en France aux XVIIIe et XIXe siècles », in : Annales, E.S.C., n 5, 1977 ; « Les maladies ont une histoire », in : Histoire, n° 74, 1984 ; « Misères, maladies et assistance publique du milieu du XVIIIe siècle au milieu du XIXe siècle » in : Annales du Midi, t. 86, n° 119, 1974 ; « Malades, maladies et médecins en France méridionale à l’époque moderne » in : Études sur l’Hérault, 15, 1984. Ajoutons encore le livre innovateur de Michel Foucault, Naissance de la clinique, Paris, 1963 et l’ouvrage collectif de Desaive J.-P., Goubert J.-P., Le Roy Ladurie E., Meyer J., Muller O. et Peter J.-P., « Médecins, climat et épidémies à la fin du XVIIIe siècle », Paris, 1972, J.-N. Biraben, « Les Hommes et la Peste en France et dans les pays européens », Paris, 1983. Mirko D. Grmek, « Les maladies à l’aube de la civilisation occidentale », Paris, 1983. A. E. Imhof, O. Larsen, op. cit., 1976; A. E. Imhof (éd.), Biologie des Menschen in der Geschichte, Stuttgart, 1978. Ces deux derniers livres donnent une bibliographie très vaste sur la recherche en « histoire et médecine » tant en Europe qu’Outre-Atlantique.
3. Pour plus de détails, consulter R. Dugrand, La garrigue montpelliéraine, Paris, 1964, pp. 72-103 ; E. Le Roy Ladurie, Les paysans de Languedoc, Paris, 1966, pp. 17-49 ; J. Smets, Notre-Dame-de-Londres, ein Dorf der Garrigue : Klima, Architektur und soziale Struktur im 18. Jahrhundert, rapport de recherche pour l’Institut Historique Allemand, Paris, sept. 1982, pp. 2-16.
4. Comme celle de l’année 1922 où on n’a relevé que 9,8 mm en 86 jours, entre le 28 mai et le 22 août, cf. R. Dugrand, op. cit., pp. 81-89. A ce sujet, A. Young, Voyages en France, 1787-1789, trad. par H. See, Paris, 1931, t. 2, pp. 530-531, fait sienne la description du baron de la Tour d’Aigues sur la Provence : « … Les saisons, dans lesquelles on peut compter sur la pluie avec quelque certitude, sont les équinoxes ; elle tombe alors avec violence. On ne peut pas compter sur une goutte de pluie en juin, juillet et août, et la quantité est toujours très faible… Parfois, il ne tombe pas une goutte pendant six mois de suite. On a des gelées blanches en mars et parfois en avril. Il n’y a pas de grandes chaleurs avant le 15 juillet, ni après le 15 septembre. La moisson commence le 24 juin et finit le 15 juillet; la Saint-Michel marque le milieu de la vendange. En bien des années, on ne voit pas de neige et il n’y a pas de froid rigoureux… »
5. Voici quelques exemples de véritables déluges : 100 mm le 12.8.1868, 154 mm le 3.8.1871, 132 mm le 8.7.1917. Ces chutes d’eau deviennent encore plus impressionnantes en automne : 130 mm le 27.9.1857, 233 mm le 11.10.1862, 300 mm le 3.10.1864. Comme ces chiffres ont été relevés à la station de Bel-Air, près de Montpellier, à 80 m d’altitude, il convient de souligner que la quantité d’eau augmente sensiblement avec l’altitude dans les Garrigues, à 20 km au Nord.
6. « … cette agriculture des bassins de garrigues, comme celle des plaines est associée à l’exploitation de la garrigue utilisée comme terrain de parcours, de saltus, pour les troupeaux de moutons, nécessaires à la fumure de l’ager, du champ qui doit recevoir les semailles de blé. Les grands domaines des capitalistes gallo-romains établis en plaine à proximité de la Voie domitienne qui court au pied de la garrigue ou le long de celle qui remonte la vallée de l’Hérault vers le Lodévois et le Larzac, possédaient d’immenses troupeaux. La combinaison ager-saltus s’est maintenue jusqu’à la fin du XIXe siècle », cf. P. Marres, Les garrigues languedociennes, in : Actes du 86e Congrès Nat. des Soc. Sav. Montpellier 1961. Sect. de géog. Paris, 1963 cité par Chr. Lhuisset, L’architecture rurale en Languedoc-Roussillon, Paris, 1980, p. 15.
7. Entre 1951 et 1980, la station de Bocholt a enregistré un minimum de 1279 heures en 1962 et un maximum de 1953 en 1959. Le côté météorologique n’a pas été exploré de façon systématique en Rhénanie. On trouve quelques renseignements sommaires dans Aubin, Frings, Millier, Kulturströmungen und Kulturprovinzen in den Rheinlanden, Bonn, 1926. De même dans K. H. Pfaffen, Die natürliche Landschaft und ihre räumliche Gliederung, Remagen, 1953, pp. 48-53. Le travail essentiel à ce sujet a été réalisé par A. Labrijn, Het klimat van Nederland gedurende de laaese twee en een halve eeuw, in Koninklijk Nederlandsch Meteorologisch Instituut, n° 102, s’Gravenhage, 49, 1945, pp. 1-114, qui étudie le climat de la région voisine, les Pays-Bas, et que complète J. de Vries, Histoire du climat et économie des faits nouveaux, une interprétation différente, in : Annales, E.S.C., 1977, pp. 198-226, v. aussi H. V. Rudloff, Die Schwankungen und Pendelungen des Klimas in Europa seit dem Beginn der regelmässigen Instrumenten-Beobacheungen (1670), Braunschweig, 1967 (fondamental). C. D. Schönwiese, Klimaschwankungen, Berlin, Heidelberg, New York (Verständliche Wissenschaft, t. 115), 1979.
8. La question sur l’agriculture rhénane et la situation de la population rurale est toujours très mal connue, n’ayant jamais provoqué une étude sérieuse en ce domaine. Trois timides essais et, selon l’aveu des deux auteurs, insuffisants ont été tentés par V. Henn, Zur Lage der rheinischen Landwirtschaft im XVI-XVIII Jahrhundere, in Zeitschrift für Agrargeschichte und Agrarsoziologie 21, 1973, pp. 173 et suiv. ; V. Henn, Die soziale und wirtschaftliche Lage der rheinischen Bauern im Zeitalter des Absolutismus, in : Rheinische Vierteljahresblätter, 1978, pp. 240-257 ; G. Droege, Zur Lage der rheinischen Landwirtschaft in der 1. Hälfte des XIX Jahrhunderts, in : Landschaft und Geschichte, Bonn, 1970,pp. 144-156 ; y. aussi H. Aubin, Agrargeschichte, in : Geschichte des Rheinlandes von der àltesten Zeit bis zur Gegenwart, Essen, 1922, t. 2, pp. 137-148 ; F. Steinbach, Die Verànderungen der Agrarverhältnisse im XVIII Jahrhundert unter der Fremdherrschaft und im XIX Jahrhundert, in A. Schulte, 1000 Jahre deutsche Geschichte und deutsche Kultur am Rhein, Düsseldorf, 1925, pp. 454-463.
N’oublions pas les témoins appréciables de l’agriculture rhénane du début du XIXe siècle : tout d’abord J. N. von Schwerz qui a résumé son enquête réalisée entre 1816 et 1818 dans Beschreibung der Landwirtschaft in Westfalen und Rheinpreussen, Stuttgart 1836 ; J. G. von Viehbahn, ensuite, avec Statistik und Topographie der Regierungsbezirks Düsseldorf, Düsseldorf 1836 ; enfin l’attentif voyageur anglais T. C. Banfield qui décrit la région rhénane à la façon d’Arthur Young dans Industry of the Rine, t. 1 : Agriculture embracing a view of the social condition of the rural population of the district, London 1846. T. 2 : Manufacture, London 1848.
9. Comme l’assolement biennal est exclusivement pratiqué dans ce pays qui, en cela, ne fait pas exception dans l’utilisation de techniques séculaires du Languedoc tout entier, voire du pourtour de la Méditerranée (v. E. Le Roy Ladurie, Les paysans de Languedoc, Paris 1966, pp. 76-77) il ne reste, par conséquent, que 107 ha ou 6,8 % des terres produisant annuellement quelques 2 200 setiers (1 setier = 55,62 l) de blé d’hiver.
10. Arch. dép. Hérault, C 1114.
11. La Question du fumier, pierre d’achoppement d’une hygiène « citadine » précoce, provoqua, à plusieurs reprises, des affrontements entre l’administration municipale du canton de Saint-Martin-de-Londres et les villageois obstinés dans leurs vieilles habitudes. Voici un extrait d’une délibération du 29.5.1796 cité par G. Laganier, Démographie et subsistances dans le canton de Saint-Martin-de-Londres, 1787-1800, Mém. maîtr., Montpellier 1975, pp. 83-84 : « l’administration municipale… ne saurait apporter une trop grande sollicitude à éloigner toutes les causes qui peuvent nuire à la santé des citoyens, que l’une des principales est l’odeur infecte qu’exhale le fumier qui croupit çà et là dans les rues ou tout autre endroit où il put nuire… » Cette image de saleté villageoise caractérise aussi la France du XIXe siècle, car « dans des régions comme la Provence, la pauvreté des sols, la relative rareté des excréments animaux, … rendraient le fumier précieux. Les rues des villes et des villages étaient parsemées de branches et de feuilles de plantes aromatiques (buis, lavande, romarin, sauge)…, et qu’on laissait pourrir dans les rues et les passages, en y ajoutant tous les apports naturels humains et animaux », cf. E. Weber, La fin des terroirs, Paris, 1983, p. 340. Les « commodités » des auberges françaises des années prérévolutionnaires semblent avoir hanté A. Young. D’après lui, elles étaient des « temples d’abomination », cf. A. Young, op. cit., t. 1, p. 381.
12. Délibération du 29.5.1796, citée par G. Laganier, op. cit., p. 83.
13. Délibération du 13.7.1798, Citée par G. Laganier, op. cit., p. 84. v. aussi Y. Maurin, Le problème de la mortalité dans les communes des étangs à la fin du XVIIIe siècle et au début du IXe siècle, in : Études sur l’Hérault, op. cit., p. 36, note 33 : dans la plaine, il n’y eut aucune préoccupation de l’eau des puits et des fontaines pendant tout le XIXe siècle.
14. V. Chr. Lhuisset, op. cit., p. 104 : « Un même besoin a contribué à fixer l’habitat isolé : la recherche de terres cultivables. La question de l’eau n’a pas été.., l’élément déterminant dans le choix du lieu d’implantation. »
15. Arch. dép. Hérault, L 1072 cité par G. Laganier, op. cit., p. 83. Ainsi à Viols-le-Fort, en 1791, la longue sécheresse y avait tari les citernes qui seules fournissent dans ce lieu l’eau nécessaire aux besoins des habitants, le pauvre était réduit à boire une eau bourbeuse et insalubre… »
16. Cf. J. Smets, Histoire d’une famille paysanne à travers les siècles : les Bouvié, Mém. maîtr., Montpellier 1979, p. 169 ; sur le vêtement populaire à Paris au XVIIIe siècle, v. D. Roche, Le peuple de Paris, Paris, 1981, pp. 165-197.
17. E. Le Roy Ladurie, De la crise ultime à la vraie croissance, dans G. Duby et A. Wallon (dir.), Histoire de la France rurale, Paris, 1975, t. 2, pp. 474-475, nous en donne une description ethnographique à travers Rétif de la Bretonne ; de même D. Roche, op. cit., p. 32, sur le « peuple de Paris ». L’absence presque totale d’une hygiène corporelle élémentaire est toujours la règle dans la France des campagnes au XIXe siècle mourant, d’après E. Weber, op. cit., pp. 222-221.
18. « Vers 1914, dans des régions relativement avancées comme la Mayenne, on lavait le linge familial deux ou quatre fois par an ; dans le Morbihan, on se contentait d’une fois », cf. E. Weber, op. cit., p. 222.
19. V. P. Darmon, Défense de cracher, in Histoire, n 74, 1984, p. 98 A la fin du XIXe siècle, il est vrai, les cracheurs pullulaient et le fruit de leur expectoration tapissait souvent le sol, les murs, les meubles, imprégnait mouchoirs, vêtements et lingerie.
20. Arch. dép. Hérault, C 5957 et C 5955. Quant à l’estimation de la pauvreté en Europe, v. M. Mollat, Les pauvres au Moyen Age, Paris, 1978. B. Geremek, Truands et misérables dans l’Europe moderne (1350-1600), Paris, 1980, J.-P. Gutton, La société et les pauvres en Europe (XVIe-XVIIIe siècles), Paris, 1974. P. Camporési, Le pain sauvage, Paris, 1981.
21. Lors des vendanges pour le compte de la Marquise de Murs, baronne et seigneuresse de Londres, en 1770, la journée des hommes s’élève à 24 sols, celle des femmes à 12 sols. Un des enfants de Louis Bouisson ne touche plus que 6 sols, v. Arch. dép. Hérault, Hop. Gén. B 495.
22. V. Arch. dép. Hérault, C 5957. Réponses semblables des consuls de Rouet : « … dans une maladie épidémique qu y a regné cette annee ils seroient mort de faim et de misere si ce n eut été le secours de Madame la Marquise de Murs.., qui leur a fait fournir toute la viande necessaire le pain et autres choses… » et ceux de Brissac : « … les pauvres.., ne se soutiennent que par la charité de Madame la marquise de Murs… »
23. Elle avoisine l’hécatombe chez les jeunes enfants de moins de 10 ans (avec 50,1 %) dans les villages côtiers tels Vic-la-Gardiole et Villeneuve, villages réputés pour leur taux de mortalité désastreuse ayant respectivement 50,40 et 48,31 % de décès, v. Y. Maurin, op. cit., p. 33.
24. Saint-Martin-de-Londres en témoigne 1765, 1767, 1783 et 1784 furent des années néfastes avec respectivement 31, 33, 43 et 30 morts, dont 14, 26, 26 et 19 avaient moins de 10 ans ; la mort sévissait surtout aux mois d’août et septembre, épaulés, en 1765 et 1767, par les mois de juillet et octobre (faisant à chaque période 22 morts) ou sur une plus grande période, d’août à décembre en 1783 et 1784, durant laquelle décédaient respectivement 26 et 19 personnes.
25. Quand le jeune Marquis de Roquefeuil, en pension au collège d’Harcour à Paris pendant plusieurs années, fut attaqué par une « fièvre maligne », en 1747, maladie qui a causé la mort de son cousin de Narbonne dans trois jours la même année « il a été saigné une fois du bras et cinq fois du pied dans l’espace d’un peu plus de 24 heures » suivant la lettre de son précepteur, le prêtre Martin, v. Arch. dép. Hérault, Hop. Gén. B 500, y. aussi A. Lebigre, Et saigner et purger ! in : Histoire, op. cit., pp. 110-113. Ces thérapeutiques « dures » étaient largement appliquées dans l’Europe entière. « Die medizinischen Behandlungen… reduzierten sich im XVIII Jahrhundert oft auf die Verabreichung von Brech-beziehungsweise Abführmitteln usw., und zwar im grossen ganzen, ohne dass eine Rücksichtnahme auf die Diagnose deutlich in Erseheinung trâten », cf. A. E. Imhof, 1976, p. 95. Mouret, correspondant de la Société Royale des Sciences de Montpellier, pratique les mêmes thérapeutiques à Saint-Jean-de-Bruel entre 1757 et 1765, v. Arch. dép. Hérault, D 150.
26. V. Arch. dép. Hérault, Hop. Gén. B 495.
27. Sur l’alimentation v. Henri Michel, Le Languedoc moderne, in G. Cholvy, Le Languedoc et le Roussillon, Roanne, 1982, pp. 208-209 ; G. Gavignaud, L’époque contemporaine fondements et aspects matériels, in ibid., pp. 320-325 ; R.-J. Bernard, L’alimentation paysanne en Gévaudan au XVIIIe siècle, in Annales E.S.C. 24, 1969, pp. 1449-1467 ; J.-J. Hemardinquer (dit.), Pour une histoire de l’alimentation, Paris, 1970 ; H. Neveux, L’alimentation du XIVe au XVIIIe siècle. Essai de mise au point, in Revue d’histoire économique et sociale, LI, 1973, pp. 336-379 ; A. Pinz, Climat, récoltes et vie des hommes à Génève, XVIe-XVIIIe siècles, in : Annales, E.S.C. 29, 3, 1974, pp. 559-618.
28. Ceux-ci sont, d’ailleurs, rarement tués pour leur viande si l’on en croit l’agent national de Notre-Dame-de-Londres quand il écrit le 23 Messidor an II (l1.7.1794) : « … on ne tue que très peu de moutons dans cette commune, un à peine par décade et cela seulement pour les malades et infirmes. » Cf. Arch. dép. Hérault, L 3116 cité par G. Laganier, op. cit., p. 89. Ce travail est probablement effectué par le boucher de Saint-Martin-de-Londres qui y tient sa boutique, c’est là aussi où les habitants valides de Notre-Dame-de-Londres, Rouet et Mas-de-Londres ont l’habitude de faire leurs emplettes.
29. V. A. E. Imhof et H. Schumacher, Todesursachen, in : A. E. Imhof (dir.), Historische Demographie als Sozialgeschichte, Darmstadt/Marburg, 1975, t. 1, p. 558; Fischbach, Dat Herzogthum Geldern königlich preussischen Antheils, Berlin, 1781 (réimp. Geldern 1980), p. 62.
30. Les mort-nés et les enfants morts les trois jours suivant leur naissance, sont au nombre de 127 (ou 6,53 %) à Kevelaer, de 88 (7,54 %) à Wetten et de 30 (7,39 %) à Twisteden, entre 1800 et 1840.
31. V. G. Oppenberg, Walbeck, Weeze, 1967, pp. 62-66 ; C. Schumacher, Die rote Ruhr in Winnekendonk, in 700 Jahre Winnekendonk, 1982, pp. 155-156 ; H. Engleson, Dysenteriestudien, in : Acta medica Scandinavia, Supplementum LXXXIII, Lund, 1937; F. Macfarlane Burnet, Nacurgeschichte der Infektionskrankheiten des Menschen, Frankfurt/Main, 1971.
32. V. H. Brunschwig, Société et romantisme en Prusse au XVIIIe siècle, Paris, 1973, pp. 225-228. A. et R. Nagel, Mediziner zur Franzosenzeit, in: Heimatbuch des Kreises Viersen, 1979, pp. 171-174 soulignent que l’administration française de l’époque révolutionnaire, en émettant des directives claires à l’égard du corps médical – faisant distinction nette entre médecins, officiers de santé et chirurgiens suivant le degré de leur savoir à la suite d’une formation et d’un examen unifiés – aurait contribué à l’amélioration de la situation médicale du district de Viersen. Dans « Übersicht einiger Ergebnisse der wichtigsten Verwaltungszweige des landräthlichen Kreises Geldern aus den Jahren 1816 bis 1842 » on ne trouve que 19 médecins et praticiens, 20 dentistes, 14 apothicaires et 52 sages-femmes desservent un population de 90 442 habitants (soit un médecin pour 4 760, un dentiste pour 4 522, un apothicaire pour 6 460 et une sage-femme pour 1 796 personnes, v. ibid., p. 29.
33. V. Habets, Geschiedenis van het Bisdom Roermond. Roermond 1892. Décret du 6.11.1779 cité par C. Schumacher, op. cit., p. 156.
34. V. Scotti, Sammlungen der Gesetze und Verordnungen, nos 961 et 2513, Düsseldorf 1826 cité par C. Schumacher, ibid., p. 156.
35. V. A. E. Imhof, op. cit., 1975, pp. 250-253. « Der Mrz steht bei allen an erster oder zweiter Stelle, April und Februar sehr oft an zweiter oder dritter Stelle. Am wenigsten Todesfälle waren durchweg im Juli zu verzeichnen… Es folgen August, September, Oktober und November.., die festgestellte Reihenfolge der Monate (stimmt) gut mit schweizerischen Beobachtungen (Oberein). In Frankreich… verlaufen die monatsspezifischen Untersuchungen nicht immer parallel hierzu… so übertrifft in einer ganzen Reihe… der Spätsommer- und Herbstgipfel denjenigen im Frühjahr. Der Grund : grosse Säuglings- und Kindersterblichkeit im September und Oktober treiben diese Monate an die Spitze der Gesamtsterblichkeit. »
36. V. aussi Aloys Schmitz, Enge Wohnungen – deftiges Essen, 1871, in So lebten sie am Niederrhein, Köln 1980, p. 20. « Sind auch die Strassen in den Ortschaften nicht überall gepflastert… In den Dörfern gibt es in der Regel keine andere Strassenreinigung alt diejenige, welche der Regen bewirkt, die aber eher Schmutz als Reinlichkeit erzeugt. »
37. V. G. Oppenberg, op. cit., p. 64.
38. V. J. Smets, Die niederrheinische Bürgermeisterei Kevelaer und ihre Bevölkerung (1800-1840), article à paraître dans : Zeitschrift for Bevölkerungswissenschaft, Boppard, 4/1985, p. 5.
39. Sur l’alimentation v. W. Abel, Stufen der Ernährun & Göttingen, 1981 et Massenarmut und Hungerkrisen im vorindustriellen Deutschland, Göttingen, 1972.
40. Stadtarchiv Kevelaer, 05-2-11 et les « Cartes de Tranchot » dressées entre 1803 et 1820. Tranchot, géomètre français sous les ordres de Napoléon avait la tâche de dresser des cartes « d’état-major » des territoires allemands occupés. Après la défaite napoléonienne, le géomètre prussien, von Müfling, continua le travail inachevé de son collègue français.
41. J. Smets, Die niederrheinische Bürgermeisterei…, op. cit., pp. 7 et 33.
42. V. Uebersicht einiger Ergebnisse…, op. cit., p. 7.
