Documents sur Villeneuvette réunis par Jean-Claude RICHARD

* Tous les textes sont présentés in extenso sauf mention expresse de notre part même dans ce cas, aucune coupure n’a été faite concernant les passages relatifs à Villeneuvette. Le Mémorial bordelais est un quotidien, imprimé à Bordeaux, créé le 19 mars 1814 et qui disparait le 1er octobre 1862. Nous ne savons pas pour quelle raison l’auteur a publié cet article dans ce journal.

Document N° 1

Le mémorial bordelais, Bordeaux, 19 Avril 1848, p. 2 (colonnes 1, 2, 3)

Un ancien ouvrier, aujourd’hui possesseur d’une grande fortune, acquise par un travail soutenu, combat, par les observations suivantes l’organisation du travail, telle que l’entend le citoyen Louis Blanc.

La réfutation des utopies du citoyen Louis Blanc est faite par main de maître, et si nous avions pu douter un instant de l’extravagance de l’esprit et des idées du citoyen Louis Blanc, nous serions aujourd’hui bien convaincus que ce grand réformateur n’est autre chose qu’un complice du célèbre Herschell, qui voyait des moutons dans la lune.

Au citoyen Louis Blanc
PRÉSIDENT DE LA COMMISSION POUR
L’ORGANISATION DU TRAVAIL
Au nom de la Liberté, de l’Égalité et de la Fraternité

Permettez à un vieux citoyen franchement républicain de venir vous soumettre quelques observations sur l’organisation du travail :

Cette question est grave, délicate ; mais elle est moins difficile à résoudre qu’on ne le croit généralement. Après l’avoir étudié avec les lumières et le zèle qui vous distinguent, vous avez cru pouvoir proposer à la commission que vous présidez un projet sur lequel elle est appelée à délibérer.

Je m’estimerais heureux si ce que je vais avoir l’honneur de vous dire était porté à la connaissance de cette commission avant qu’elle se prononce. Votre projet ne me paraît pas satisfaisant pour plusieurs motifs.

1° – Parce que si l’État se chargeait de toutes les industries que les industriels ne voudraient pas ou ne pourraient pas continuer, il n’y aurait bientôt plus en France qu’un seul et unique industriel : l’État.

Et comme l’État est le plus inepte de tous les industriels, qu’il ne sait produire qu’à grands frais, ses produits ne pourraient supporter la concurrence de ceux des autres nations ; nous serions réduits à la simple consommation intérieure, et par conséquent il en résulterait une réduction de travail d’au moins 50 p. 100, ce qui équivaudrait pour les ouvriers à une réduction de moitié de leur salaire ou de leur revenu.

Si vous n’admettez pas tout d’abord que l’État ne sait pas opérer avec économie, je n’aurais qu’à citer un exemple entre mille. Voyez les travaux qu’il fait exécuter par régie ; ils coûtent deux fois et jusqu’à six fois autant que ceux exécutés par des entrepreneurs. Qui n’a pas remarqué l’indifférence, le farniente des ouvriers qui travaillent pour une commune ou pour le gouvernement ?

Vous me direz peut-être que si par le système proposé, la France, à l’avenir, produisait à des prix plus élevés que par le passé, elle obtiendrait des autres nations qu’elles ne lui feraient pas concurrence, et que la chose serait possible, dès le moment qu’elles seront toutes érigées en République, et que nous formerons plus avec elles qu’une seule et même famille.

Utopie ! Utopie !

Du reste, pour qu’une industrie ou qu’une maison prospère, il faut qu’elle soit dirigée par un seul individu capable, intelligent, et y ayant un intérêt direct. Or, un atelier qui occupe 200, 400, 600 personnes, vous le livrez aux ouvriers qui se choisiront un chef.

Ce chef qui savait travailler, ne saura point diriger.

Et sut-il diriger, dès le moment qu’il n’administrera pas pour lui, mais bien pour une communauté, il s’inquiétera peu des résultats, et les choses iront comme elles pourront, c’est-à-dire qu’elles iront très mal.

Je dis en second lieu, que votre projet est mauvais, détestable, en ce qu’il déclare que tous les salaires seraient uniformes.

  • Le faible gagnerait comme le fort ;
  • L’idiot autant que l’homme intelligent ;
  • Le célibataire autant que le père de famille ;
  • Le petit comme le grand ;
  • Le fainéant comme l’homme laborieux ;

Mais ce principe tuerait toute émulation, il convertirait en peu de temps, les meilleurs ouvriers en fainéants, fainéantissimes !

Croyez-vous avoir trouvé un remède efficace en faisant inscrire sur un poteau placé dans chaque atelier un écriteau portant :

Tout paresseux est un voleur ?

Grand Dieu, comme vous connaissez peu les hommes Vous auriez beau tapisser de ces écriteaux tous les murs des fabriques, votre remède ne produirait pas plus d’effet, que n’en feraient des cataplasmes de farine de lin, appliqués aux poutres d’un hôpital, en vue de guérir les malades étendus dans leurs lits !

Je pourrais faire beaucoup d’autres objections je pourrais vous dire que si vous voulez organiser le travail des fabriques par votre procédé ; que si vous voulez organiser de même le travail de l’agriculture, ce qui serait rationnel, l’État finirait par être propriétaire de tous les ateliers, de toutes les terres cultes et incultes, et enfin de toutes les usines.

Et qui paierait toutes ces acquisitions ? Inutile de pousser plus loin les objections.

Je me plais à rendre justice à vos bonnes intentions.

Je sais que, du plus profond de votre cœur, vous voulez trouver une solution à ce grand problème de l’organisation du travail, qui est à l’ordre du jour.

Mais je crois pouvoir vous prédire que vous n’en viendrez à bout qu’en adoptant un autre ordre d’idées.

  • J’ai été ouvrier
  • J’ai été maître
  • Je ne suis maintenant ni l’un, ni l’autre ;
  • Je suis aussi désintéressé qu’on puisse l’être dans la question ;
  • Je connais les hommes.

Non plus les hommes dans les livres, mais les hommes dans le commerce de la vie, les hommes vus de près, dans les champs.

  • Dans les ateliers,
  • Dans les estaminets,
  • Dans leurs demeures.

Je connais les pauvres : je l’ai été.

Je connais les riches je le suis.

Croyez donc à ma vieille expérience, vous tournerez, vous retournerez, et il faudra toujours en venir à peu près à ceci, qui est fort simple :

Laisser l’agriculture et l’industrie parfaitement libres Favoriser la consommation et l’exploitation des produits.

Presque tout le problème est là !

Quand les produits fabriqués sont demandés, les fabriques travaillent activement.

Les fabriques ne peuvent travailler activement sans employer un plus grand nombre d’ouvriers ; et quand les ouvriers sont recherchés, leur salaire se paie plus cher, et ils sont satisfaits.

Demandez aux cultivateurs de vignes s’ils n’ont pas gagné de l’argent, s’ils n’ont pas obtenu de bonnes journées, quand les propriétaires ont bien vendu leur vin, et qu’ils ont fait donner trois cultures au lieu d’une. Demandez aux ouvriers de fabriques s’ils n’ont pas été heureux quand les chefs d’ateliers n’ont pas pu suffire aux commandes qui leur étaient faites ! Ce sont les encombrements de produits qui tuent tout, en occasionnant des chômages.

Il faut donc faciliter l’écoulement des produits par toute sorte de moyens.

Diminution des droits d’entrée dans nos villes ; traités de commerce avec l’étranger, etc., etc.

Voilà la véritable organisation du travail, la seule pratique !

  • Après cela, que l’autorité exerce une surveillance pour s’assurer que dans certaines localités les salaires ne restent pas en dessous de ce qu’ils doivent être ;
  • Qu’elle invite les propriétaires, les industriels dans chaque commune, à verser annuellement ou mensuellement dans une caisse syndicale une légère partie de leurs revenus ou de leurs bénéfices, pour subvenir aux besoins des ouvriers dans ces circonstances difficiles et pour assurer des retraites aux invalides ;
  • Qu’elle invite les ouvriers de la campagne et les ouvriers des ateliers à en faire autant pour se secourir eux-mêmes. Que le gouvernement s’applique à réformer les mœurs ; Les mœurs des riches, en les rendant plus généreux, plus charitables ;
  • Les mœurs des ouvriers, en leur inculquant sans cesse des principes d’ordre, d’économie, de prévoyance ;
  • Qu’il mette partout le travail en honneur et qu’enfin il exhorte et fasse exhorter tous les hommes à suivre les principes éternels de la religion, sans laquelle il n’y aura pas de bonheur possible.

Pour faire mieux comprendre la simplicité et le mérite des idées que j’indique sur l’organisation du travail, je ne puis mieux faire que de signaler à votre attention un modèle, qui malheureusement n’a pas été assez mis en évidence jusqu’à ce jour.

Le voici :

En un coin de la France, dans le département de l’Hérault, il existe, depuis de longues années, une petite république, sous le nom de manufacture de Villeneuvette. Cette manufacture, avec le territoire qui en dépend, forme à elle seule une commune, qui a 400 et quelques habitants.

Les deux frères qui sont seuls propriétaires de toute la commune, sont les présidents de cette république.

Des employés probes et laborieux choisis par eux avec discernement, tel est le personnel gouvernemental. Tous les autres habitants sont des citoyens ouvriers qui sont logés chacun avec leur famille.

Certaines familles s’y perpétuent depuis près de 200 ans. Les travaux de la campagne comme ceux des ateliers, s’y font partie à la tâche, partie à la journée.

On y travaille onze heures par jour, et quelque fois plus, quand il y a presse.

La manufacture travaille à la fabrication des draps pour les troupes.

En tête du règlement il y a : se coucher de bonne heure et se lever matin, c’est fortune, sagesse, santé.

Les maîtres et les employés sont les premiers à donner l’exemple et chacun s’y conforme exactement.

Les ouvriers ont une caisse tenue par plusieurs d’entre eux et surveillée par un employé.

Il est fait en faveur de cette caisse une retenue de 1 pour 100 sur tous les salaires et sur les honoraires des commis. Les chefs ou propriétaires y mettent tous les ans, de leur pur mouvement, une certaine somme.

Au moyen de ces retenues, on vient au secours de ceux que des maladies mettent dans l’impossibilité de travailler.

Il est accordé une pension de retraite aux vieillards et aux infirmes. Ces retraites sont payées de la cassette particulière des propriétaires. Ceux-ci ont le bon esprit de prélever sur leurs bénéfices annuels une certaine somme qui forme un fond de réserve.

Mais telle est l’organisation, tel est l’ordre admirable qui règne dans cet établissement, que rarement on a besoin de puiser à ce fonds de réserve et que ce fonds est toujours employés à donner de l’ouvrage à de nombreux travailleurs des communes voisines, dans ce qu’on appelle les mortes saisons.

Ainsi il n’est pas rare de voir 100 et 150 hommes étrangers à la commune, occupés en hiver à défricher de mauvais terrains ou à faire des travaux d’embellissements qui coûteraient infiniment moins en d’autres temps.

Quant aux habitants de la commune, jamais de la vie aucun n’a souffert la moindre privation.

Tous sont toujours contents et heureux. Pendant toute la semaine, ils travaillent et ils chantent.

Le dimanche ils prient, ils s’amusent et ils dansent. Qu’on aille leur demander s’ils désirent des améliorations sociales, s’ils veulent une association avec leurs maîtres. Ils répondent à l’unanimité qu’ils ne demandent qu’à Dieu, pour eux et leurs descendants, que la continuation du bonheur dont ils jouissent.

C’est que là existe dans toute l’étendue de son acceptation, la Fraternité !

C’est que là le maître comprend son devoir, ses obligations envers les ouvriers qu’il occupe et qu’il regarde comme ses frères, comme ses enfants.

C’est que là l’ouvrier à son tour est pénétré d’un sentiment d’estime et de reconnaissance qui le porterait à se sacrifier pour le maître.

Pour peindre d’un trait les mœurs de cette petite commune, il suffira de dire que :

Le Maire, âgé de quatre-vingt-neuf ans, n’a pas discontinué d’exercer ses fonctions publiques depuis l’Empire.

Et que de temps immémorial aucun habitant n’a donné lieu à aucune plainte quelconque en justice.

Là, tout respire l’ordre, l’économie, le travail.

Des paresseux, il n’y en a jamais eu, et il n’y en aura jamais, car un des articles du règlement porte que tout individu qui étant apte au travail ne gagnera pas de quoi vivre honorablement, sera chassé de l’établissement. Ceci est plus efficace que l’écriteau.

Il n’y a pas d’exemple qu’on ait eu besoin de recourir à cette disposition réglementaire.

J’ai visité cet établissement à plusieurs reprises.

Je l’ai vu avant et après la révolution de 1830.

Je l’ai vu avant et après la révolution de 1848, je l’ai vu depuis, c’est à dire tout récemment encore il est toujours le même.

Toujours tout y respire l’ordre, la véritable fraternité, le bonheur enfin.

Je me résume et je dis : que pour assurer en France le bonheur des propriétaires et chefs d’ateliers, et le bonheur des ouvriers.

Il n’y a rien de mieux à faire que d’aller étudier l’organisation du travail dans l’établissement à la fois agricole et industriel dont je viens de parler.

Là, on apprendra plus en vingt-quatre heures, qu’on n’en apprendrait par la réflexion et la discussion en plusieurs années !      Bordeaux, le 16 avril 1848      XXX.

Citoyen Louis Blanc, comme je n’ai point de domicile fixe, et que je voyage toute l’année, si vous désirez me répondre ayez la bonté de le faire par la voie du journal du Commerce que je lis habituellement ; je m’empresserai s’il le faut, et sur votre demande, de venir vous trouver pour vous donner beaucoup d’autres renseignements, que je n’ai pas cru devoir consigner ici, et qui pourraient néanmoins avoir leur degré d’utilité.

Document N° 2

A. Audiganne, Les populations ouvrières et les industries de la France dans le mouvement social duXIXème siècle,
Paris, 2, 1854, p. 68-69, 90-91, 101-105

…« Dans le voisinage de Lodève, à Villeneuvette, où la fabrication des draps pour l’habillement de nos soldats fait vivre toute la population, composée de 400 personnes, le régime industriel se distingue très profondément de l’ordre établi dans les autres localités. La commune de Villeneuvette est tout entière dans la fabrique : église, mairie, maison du patron et maisons des ouvriers sont renfermées entre les mêmes murailles et appartiennent à un seul propriétaire. La place est entourée de remparts crénelés avec des redoutes de distance en distance ; on y bat la diane comme dans une ville de guerre une fois le pont levé et la poterne close, on ne saurait plus y rentrer. Située au milieu d’un vallon planté de vignes, d’arbousiers et de grenadiers, entourée de coteaux couverts de pins, cette fabrique a été créée en 1660 elle reçut à son origine les encouragements de Colbert et une subvention votée par l’ancienne province du Languedoc. Jusqu’en 1789, on n’y travaillait que pour le commerce du Levant et des Indes ; Colbert donnait à la compagnie qui avait fondé Villeneuvette une prime de 10 livres par chaque pièce de drap exportée. Ce ne fut qu’après la révolution que la fabrication militaire remplaça la fabrication commerciale.

Au-dessus de la principale des portes d’entrée, on lisait jusqu’en 1848, en vieux caractères dorés, ces mots, qui renouaient la chaîne des temps : Manufacture royale. Après la révolution de février, on y a substitué ceux-ci : Honneur au travail. Si l’inscription nouvelle rompt avec la tradition, elle s’accorde mieux que l’ancienne avec l’état réel des choses, et elle parle davantage à l’esprit des habitants de cette ruche laborieuse »..

… « A Villeneuvette, où la communauté ne renferme qu’un seul fabricant, propriétaire de la commune entière, je n’ai pas besoin de dire que de semblables familiarités ne sauraient se produire. Le lien de la subordination y est très solide, quoique en dehors de l’atelier il n’entrave point la liberté de l’individu. Sauf l’obligation de rentrer le soir à une heure fixe, ainsi que dans une place de guerre, chacun vit comme il l’entend et agit comme il le veut. On se repose sur certaines conventions entrées dans les mœurs pour garantir la régularité générale. Le jeu et l’ivrognerie ne viennent jamais porter atteinte à l’aisance des familles il n’y a dans la commune qu’un seul café et un seul cabaret, qui ferment régulièrement leurs portes à neuf heures du soir. Dans un espace de trente années, on n’a vu qu’une seule naissance naturelle qui n’ait été suivie de légitimation ; la communauté repousse l’individu qui ne réparerait pas sa faute par un prompt mariage. On a été plus loin on a essayé de prévenir l’accroissement de la population au delà des ressources locales et de résoudre ainsi la délicate question posée par Malthus. On s’était contenté d’abord de décider que la fabrique ne garderait pas ceux des ouvriers qui voudraient se marier avant un âge fixé. Qu’arriverait-il cependant ? L’espérance de voir autoriser une union hâtive, quand il y avait un enfant à légitimer, aplanissait la voie qui conduisait au mal. On a donc pris le parti de renvoyer de la commune l’auteur même du scandale il faut la simplicité des mœurs locales, il faut les tempéraments que peut apporter à la coutume la prudence du chef de l’établissement, pour que le remède n’entraîne pas les plus graves inconvénients. Si, même à Villeneuvette, même dans cette sphère étroite et exceptionnelle, le problème de la population présente de telles difficultés, comment s’étonnerait-on qu’il soit insoluble pour la science économique dans les situations ordinaires ? Ces règles diverses, qui résultent de l’usage, je le répète, bien plus que de prescriptions arbitraires, ne constituent pas un joug pénible pour les familles on ne les sent même pas. Le séjour à Villeneuvette est particulièrement cher à ses habitants ; ils n’abandonnent jamais la fabrique ; ils l’aiment comme leur propre bien, ils en sont pour ainsi dire les colons partiaires.

Ce n’est pas par l’ignorance que le chef de l’établissement cherche à maintenir l’empire des idées traditionnelles, à préserver contre les attaques du temps cette constitution un peu féodale de l’industrie. Grâce à l’obligation imposée aux pères de famille d’envoyer leurs enfants à l’école, il y a plus d’instruction parmi les ouvriers de cette petite bourgade que parmi ceux de la plupart des villes des mêmes provinces. Dans tout ce groupe méridional, il faut le reconnaître, le développement des esprits se manifeste moins par les études élémentaires qui composent l’enseignement des écoles chrétiennes ou des écoles mutuelles que par l’essor naturel des imaginations. Quand on observe de près les ouvriers à Lodève ou à Bédarieux, à Montpellier ou à Carcassonne, on s’aperçoit que si la science acquise est parmi eux extrêmement bornée et souvent nulle, les âmes sont cependant remuées par des élans spontanés, illuminées par des éclairs instinctifs… »

… « La communauté de Villeneuvette n’a pas, à dire vrai, d’histoire politique. Si elle s’aperçoit des agitations contemporaines, c’est seulement pour songer à se prémunir contre des éventualités menaçantes. Quand des projets sinistres semblaient attendre, pour éclater, une date prochaine, Villeneuvette, avec ses créneaux et ses tourelles, se préparait à se défendre. La place possédait un petit arsenal muni de soixante fusils que l’État lui avait confiés : quels indices dans de pareils préparatifs On se voyait reporté au milieu des hasards du moyen-âge, où la force sociale impuissante était obligée de laisser aux individus le soin de se protéger eux-mêmes. A Villeneuvette, les ouvriers, contents de leur sort, faisaient cause commune avec leur chef ; le vieil adage « notre ennemi, c’est notre maître » n’y trouvait point sa confirmation. Tous les membres de la communauté étaient prêts à repousser le désordre par les armes, si le désordre tentait d’envahir leurs murailles ; mais cette individualité singulière, qui tranche sur le fond du tableau, et quelques autres situations exceptionnelles, ne suffisent .pas pour modifier l’aspect général de l’histoire politique des ouvriers des montagnes de l’Hérault et de la Montagne-Noire. Dans les mouvements des esprits comme dans les manifestations publiques, le caractère méridional domine avec ses entraînements d’un jour et ses promptes défaillances. La réflexion cède visiblement la place à d’aveugles instincts.

IV - Institutions économiques

Lorsqu’on détourne les yeux des passions politiques pour les porter sur les institutions économiques existant dans le même groupe, on voit alors la réflexion se faire jour parmi ces masses si légères, si profondément imbues des tendances méridionales. L’organisation de Villeneuvette, par exemple, procède de combinaisons savantes qui remettent en mémoire les clans industriels de l’Alsace. Dans la petite communauté de l’Hérault, l’idée du clan est même réalisée dans des conditions plus complètes qu’à Munster ou à Wesserling. Le régime municipal y reçoit la profonde empreinte du système intérieur de la fabrique. La mobilité de ses fonctions y est inconnue ; depuis le premier empire, on n’y a compté que trois maires. En 1853, le premier magistrat de la commune est en même temps le doyen du clan, et il occupe le fauteuil municipal depuis vingt années ; c’est un ouvrier âgé de quatre-vingt-treize années. Son successeur se trouve pour ainsi dire désigné à l’avance : ce sera l’adjoint, qui a lui-même dépassé sa soixantième année.

On devine déjà par cette déférence pour la vieillesse que l’organisation de la commune doit être calquée sur le modèle de la famille. Le chef y garde en effet quelques uns des attributs du patriarche et du père mais son rôle n’est pas un rôle inactif. S’il confère des droits étendus, ce rôle impose de continuels devoirs, il prescrit, comme dans une famille, les sacrifices que réclame l’intérêt de chacun des membres de la communauté. La prévoyance s’est formulée dans des institutions qui offrent aux ouvriers des facilités de diverses sortes pour écarter les mauvaises chances de la vie industrielle. D’abord, les familles laborieuses n’ont pas de loyer à payer elles sont logées gratuitement dans des maisons convenablement disposées. De plus, on leur fournit la farine à prix coûtant, pour que chacune d’elles puisse, s’il lui convient de suivre l’usage local, faire elle-même son pain 1.

On évite cependant avec soin que la prudence du patron ne dispense les ouvriers de toute initiative. Aucun avantage résultant des institutions intérieures n’est complètement gratuit ; les cotisations demandées étant insuffisantes pour en couvrir les frais, la caisse du chef de l’établissement se borne à combler le déficit. Ainsi chaque famille est obligée de payer un abonnement de 6 francs par an en vue des éventualités de maladie ; la dépense s’élève à peu près au double du montant des abonnements. Pour l’entretien des écoles, on verse mensuellement 60 centimes pour chaque enfant en âge de les fréquenter ; il faut encore ajouter à la somme de ces subventions isolées un supplément d’environ moitié. Quand le travail devient impossible, on accorde des retraites, mais seulement pour aider les familles à porter un fardeau dont il ne serait pas moral de les décharger entièrement. Les retraites ne sont d’ailleurs payées qu’à un âge fort avancé car il est extrêmement difficile de décider les vieux ouvriers à quitter l’atelier. On m’a montré un vieillard de soixante-quinze ans plié par l’âge qui se cramponne encore à son ouvrage, et ne peut se résigner à prendre du repos. Le maire actuel de Villeneuvette, qui jouit d’une pension depuis quinze années, avait travaillé jusqu’à soixante-dix-huit ans. Grâce à ces institutions, les pauvres et les mendiants sont aussi inconnus dans la commune que les paresseux et les débauchés.

Nulle part, en dehors de Villeneuvette, les institutions économiques ne forment un ensemble aussi complet… »

Note

  1 De telles dispositions sont surtout précieuses dans les moments de cherté des céréales, comme la disette de 1853-1854, durant laquelle on s’est arrangé de façon à livrer la farine à un prix modéré et uniforme.

Document N° 3

A. Durand, Biographie clermontaise, histoire des hommes remarquables de la ville de Clermont l'Hérault sous le rapport des talents, des services ou des vertus, Montpellier, 1859, p. 174-178

Hercule Maistre, Un des restaurateurs de Villeneuvette 1816-1858

La création de la manufacture royale de Villeneuvette, par MM. André Pouget et Cie, fut un vrai service rendu à la ville de Clermont, qui trouva ainsi à ses portes un atelier permanent pour occuper sa population ouvrière. La restauration de cet établissement par les frères Maistre doit être comptée, par la même raison, comme un service rendu au pays ; aussi M. Hercule Maistre, l’un des deux frères, a-t-il sa place marquée dans notre galerie d’hommes utiles.

Fondée sous Colbert, en 1677, la manufacture de Villeneuvette fut relevée, en 1793, par M. Denis Gayraud, qui l’avait trouvée dans un état assez précaire. M. Maistre père reprit, en 1803, l’œuvre de restauration commencée par M. Gayraud, son parent, et y effectua quelques améliorations. Mais la gloire d’une restauration complète était réservée à ses deux fils, qui ont mis Villeneuvette dans l’état de prospérité dont elle jouit aujourd’hui. La mort prématurée de l’aîné, enlevé à un âge peu avancé, laisse des regrets profonds et des souvenirs d’une reconnaissance ineffaçable parmi les clermontais ses compatriotes ; ils aimeront à lire le résumé de ses travaux et de ses services.

Hercule Maistre naquit à Clermont, le 13 juin 1797. Son père était négociant en laines et exploitait avec un de ses frères une fabrique de tannerie qui est encore en la possession de la famille. Sa mère, qui a laissé de profonds souvenirs de piété et de dévouement, était nièce de M. Denis Gayraud, qui lui laissa en héritage une partie de Villeneuvette. Hercule n’avait que six ans quand Mr Joseph Maistre père fit l’acquisition de cette belle propriété. Il fut envoyé aux écoles et suivit les cours du collège de Clermont, sous MM. Vernet, Fabre et Crozals. Intelligent et appliqué, il fit des progrès sensibles dans ses études. Son frère, plus jeune que lui de deux ans, vint le joindre au collège dès qu’il fût en âge d’y être admis. La plus grande intimité existait entre eux elle ne devait pas être troublée pendant la durée de leur vie entière, et la mort seule a pu séparer deux existences qui se confondaient par l’unité des mêmes vues et des mêmes sentiments. Quand leur éducation fut achevée, leur père les appela auprès de lui ; ils ne tardèrent pas à prendre une large part dans l’administration de la manufacture, et bientôt après, tout roula sur leur tête, quoiqu’ils fussent très-jeunes encore.

La manufacture de Villeneuvette, qui fabriquait autrefois des draps pour les échelles du levant, s’était mise, dès 1804, à fabriquer pour l’habillement des troupes. Une large part dans les fournitures lui fut attribuée par le gouvernement qui n’a jamais discontinué de l’encourager et de la protéger.

Hercule Maistre et son frère comprirent de bonne heure que, pour mériter cette protection et pour lutter avec avantage avec les autres fabriques, il fallait se lancer dans la voie des améliorations. Ils y entrèrent résolument, mais avec intelligence, et en ménageant la répugnance qu’éprouvent généralement les ouvriers pour toutes les inventions ou les choses nouvelles : il fallait leur faire comprendre, non par des raisonnements mais par des faits, que l’introduction des machines et des nouveaux procédés, loin de leur être nuisible, leur était, au contraire, avantageuse, en assurant plus de travail dans l’avenir. Pour arriver à ces fins, les frères Maistre respectèrent les droits acquis, ménagèrent toutes les existences, et quand une machine nouvelle apparaissait, les mesures étaient toujours prises pour qu’aucun ouvrier ne fût exclu du nombre des travailleurs. On les occupait à d’autres opérations ou à d’autres travaux d’agriculture.

L’introduction, du reste, des machines et des procédés nouveaux ne se fit que par degrés plusieurs années s’écoulèrent entre chaque inauguration, de telle sorte que la transformation de l’établissement se fit sans secousse, et sans préjudice aussi pour la population établie. Le nombre des ouvriers augmenta au lieu de diminuer, la production fut doublée ou triplée. L’importance de Villeneuvette devint telle que sa place fut désormais marquée parmi les établissements les plus considérables et les mieux organisés du midi de la France. Cet établissement, comme on sait, forme à lui seul, avec le territoire qui en dépend, une commune s’administrant elle-même.

Indépendamment des améliorations apportées à la partie industrielle, Hercule Maistre et son frère s’appliquèrent à améliorer la partie agricole. De vastes terrains jusque là incultes furent défrichés et mis en plein rapport, ce qui permit d’y occuper les ouvriers de Villeneuvette dans les moments de chômage et un grand nombre d’autres ouvriers des environs dans les temps de crise et de disette de travail.

Mais les frères Maistre ne se bornèrent pas à des améliorations matérielles ils s’occupèrent également et avec un soin incessant de tout ce qui pouvait contribuer au perfectionnement de la population de Villeneuvette. Une Caisse d’Épargne fut établie dès l’année 1818, c’est-à-dire avant que cette institution fut créée et recommandée par le gouvernement ; une salle d’asile, une école pour les enfants des deux sexes et pour les adultes y furent organisées antérieurement à l’organisation actuelle de l’instruction publique. Enfin la religion y fut mise en honneur et pratiquée ; l’église fut restaurée, le presbytère rétabli, et, depuis bien des années, le curé, qui a son siège principal à Mourèze, y vient régulièrement tous les dimanches pour célébrer les offices divins, et plusieurs fois la semaine pour exercer son ministère.

Hercule Maistre a dû à ces éminents services une considération qui l’a fait remarquer dans le pays. C’est ce qui lui a valu d’être appelé à plusieurs charges importantes, non seulement dans le canton, mais encore dans le département. Il a été nommé, à plusieurs reprises, président du tribunal de commerce de Clermont, membre du conseil général de l’Hérault, président de la chambre consultative des arts et manufactures, membre du conseil général du commerce et président du comité de statistique cantonale.

Dans ces diverses fonctions, on l’a vu se distinguer par ses lumières administratives, par son dévouement au bien public, par une activité infatigable tenue constamment au service de tous. Il a puissamment contribué à l’issue heureuse de plusieurs projets d’améliorations locales, telles que l’ouverture de la route de Bédarieux par Salasc et celle de Béziers, par Cabrières et Neffiès, pour lesquelles sa maison n’a pas craint de faire des sacrifices pécuniaires considérables.

Avec la santé dont jouissait Hercule Maistre, on ne devait pas prévoir que cet homme si utile au pays ne dépasserait pas sa soixante-unième année. Il était dans toute sa vigueur, quand une fluxion de poitrine l’enleva, dans l’espace de quatre jours, à sa famille et à son pays. Hercule est mort le 14 février 1858. Ses funérailles ont attiré un concours immense et fait couler des larmes abondantes. Son corps a été déposé dans le caveau de l’église de Villeneuvette, à côté des anciens fondateurs et propriétaires de la manufacture. Une partie de l’inscription gravée sur sa tombe résume toute sa vie :

« Il a passé en faisant le bien. »

Quinze ans auparavant, une tombe s’était ouverte dans le même lieu, pour recevoir la dépouille mortelle d’une dame vertueuse, proche alliée d’Hercule Maistre ; c’était l’épouse de son frère. Nous voulons parler d’Euphémie Maistre-Delpon, dont le nom fut entouré de tant d’hommages et la mort honorée de tant de larmes L’Écho du Midi, du 21 juillet 1843, publia l’éloge suivant de la défunte : « Femme pieuse et Sainte, ange de vertu arrachée trop tôt à la terre, ravie par une cruelle maladie à son époux, à ses parents, à ses amis, aux malheureux dont elle aimait tant à secourir l’infortune. Son adroite et ingénieuse charité savait si bien démêler la pauvreté, honteuse d’elle-même, dans le réduit obscur où elle se cache, sur le grabat où elle gémit !… »

Document N° 4

C. Saint Pierre, L'industrie du département de l'Hérault, Études scientifiques, économiques et statistiques, Montpellier, 1865. p. 198-208

Villeneuvette et son organisation ouvrière

Le centre industriel qui va nous occuper est intéressant à deux points de vue. La fabrication en elle-même présente une importance de premier ordre, mais l’organisation ouvrière surtout doit frapper notre attention. Il est trop rare de rencontrer dans le midi de la France des associations manufacturières ou des établissement doués d’institutions économiques et morales, pour que nous hésitions un seul instant à consacrer à Villeneuvette un chapitre spécial.

Il y avait déjà, dans la première partie du XVIIe siècle, sur l’emplacement actuel dit de la vieille manufacture, un établissement industriel appartenant à une société de capitalistes, à la tête de laquelle se trouvait André Pouget, conseiller à la cour des aides de Montpellier. Cette société fabriquait des étoffes de laines pour l’exportation. En 1660, Colbert, qui comprit tout ce que la fortune de la France avait à gagner au développement d’une fabrication déjà appréciée dans les pays d’outre-mer, créa une nouvelle fabrique avec les éléments de l’ancienne société et fit instituer, par lettres patentes du 20 juillet 1677, la manufacture royale dont nous retrouvons aujourd’hui les bâtiments et en partie encore les traditions respectables. A son origine, la manufacture royale obtint des privilèges spéciaux, des subventions de l’État et de la province de Languedoc. Chaque pièce de drap exportée recevait une prime de 10 livres. La fabrication comprenait presque exclusivement des draps pour le Levant et pour les Indes.

L’établissement créé par Colbert conserva ses privilèges jusqu’à la Révolution. Pendant nos guerres maritimes, son commerce avec le Levant fut tout à coup anéanti ; et le gouvernement comprit Villeneuvette dans les établissements chargés des fournitures militaires. Depuis cette époque, on y a fabriqué presque exclusivement des draps pour l’armée.

Aujourd’hui, l’usine de Villeneuvette appartient à M. Casimir Maistre, qui conserve, dans la direction de cet important établissement, les traditions bientôt séculaires de sa famille. Grâce à lui, Villeneuvette continue à se distinguer par la bonne fabrication de ses produits, et, grâce à son initiative, d’heureuses importations ou modifications de machines ont pris rang dans notre industrie. L’usine et ses dépendances dans les environs occupent 400 ouvriers, 2 800 broches, 60 métiers mécaniques et 60 métiers à la main. La production s’élève à 700.000 fr. environ.

Mais c’est, nous l’avons dit, au point de vue de l’organisation ouvrière que nous croyons devoir insister sur Villeneuvette.

Dès l’origine de la fondation de la manufacture royale, des logements réguliers, disposés à peu près comme ils le sont aujourd’hui dans nos casernes de gendarmeries ou des douanes, furent mis à la disposition des familles d’ouvriers, et des avantages spéciaux furent faits aux travailleurs, dans le but de les fixer dans le pays et de les intéresser à la prospérité de l’établissement. Bien avant que les questions économiques et sociales qui ont tant préoccupé les réformateurs modernes aient été l’objet d’une application avant même les essais de fondation d’une colonie coopérative créée par le célèbre Robert Owen, à New-Harmony, Villeneuvette possédait déjà des institutions spéciales qui se sont perpétuées jusqu’à nos jours, et qui ont résisté, dans leur pureté traditionnelle, aux agitations politiques.

Actuellement, la commune entière de Villeneuvette appartient à M. Maistre : terrains cultivés et incultes, bois, métairies, enfin usine, église, maison commune, tout est la propriété d’un seul et tout est dirigé à la fois en vue d’une exploitation industrielle et agricole. La manufacture constitue le centre principal de cette agglomération de 400 habitants 1. Là se trouvent de vastes bâtiments où chaque famille d’ouvrier reçoit un logement proportionné à ses besoins. On y trouve de laborieux travailleurs dont la généalogie compte, depuis bientôt deux siècles, des aïeux ouvriers comme eux, dont le zèle et la bonne conduite sont cités comme exemple à la génération présente.

Cette population ouvrière, que ses traditions comme son intérêt attachent à la manufacture, est restée immuable dans ses principes et dans ses habitudes. Elle a compris, dès longtemps, le bénéfice de l’association. Ici, point d’oisifs, tout le monde travaille, c’est la seule condition pour jouir des avantages dont nous parlions tout à l’heure ; mais, en revanche, les vieillards et les infirmes ont toujours trouvé une retraite dans les ressources d’une caisse de secours.

Des retenues sur les salaires forment en effet, un fonds important que les ouvriers administrent eux-mêmes et qui permet d’abonner la colonie au médecin, au pharmacien, etc.

L’instruction est obligatoire, et les enfants ne sont admis au travail qu’à un âge réglementaire. Aussi, les bonnes traditions et les bons conseils s’en mêlant, tout le monde sait lire et écrire à Villeneuvette. Le soir, les écoles sont ouvertes pour les adultes.

La population ouvrière de Villeneuvette a des habitudes d’ordre rares dans les villes. Il n’y a qu’un seul café. A neuf heures du soir, les portes de la manufacture se ferment et Villeneuvette, entouré de remparts et de créneaux, ressemble à une place forte ou plus exactement à un cloître. A quatre heures et demie du matin, été comme hiver, le tambour bat la diane. A cinq heures, le travail commence déjà dans certains ateliers. De huit heures à neuf heures, il y a un premier repos il y en a deux autres dans la journée, de midi à une heure et de trois heures à quatre heures ; à sept heures ou huit heures du soir, la calme le plus parfait règne dans l’établissement. La vie de famille seule prolonge la soirée, mais le cabaret n’est pas là pour absorber le gain de la journée. La plupart des travaux sont à la tâche.

L’impôt mobilier pèse seul sur les ouvriers de Villeneuvette. Les frais du culte, le budget municipal, l’entretien de l’église, du cimetière, tout est payé par l’établissement, de telle sorte qu’à part les retenues des caisses de secours presque tout est gratuit pour les ouvriers. Il y a plus, M. Maistre, dans la pensée de les habituer aux travaux agricoles, a concédé gratuitement à certaines familles des jardins potagers dont la culture occupe les moments perdus. Sous le rapport politique, l’égalité règne depuis longtemps dans la commune. Payant tous le même cens, par la force même des choses, ils se sont trouvés connaître et pratiquer à peu près de tout temps le suffrage universel pour les élections communales. Les anciens sont toujours élus dans les fonctions municipales, et les maires y ont toujours exercé leurs fonctions à vie.

Les mœurs à Villeneuvette sont bonnes ; les habitants ont des habitudes religieuses que la vie de famille conserve. L’ordre, la propreté et l’absence de toute misère éloignent, dans une certaine mesure, la tentation du vice.

Villeneuvette est certainement la seule commune de France où il n’y ait pas une quête pour les pauvres de la commune. C’est, sans doute, aussi la seule qui n’ait eu à enregistrer encore qu’un cas unique de naissance non légitimée par le mariage.

L’organisation que nous venons de décrire a rappelé à certaines personnes un véritable phalanstère. Il ne faut pas s’y tromper pourtant rien ne ressemble moins à un phalanstère que Villeneuvette. La vie s’y passe en famille et jamais en commun. L’expérience a été faite, on a essayé la vie commune et on y a bien vite renoncé par les mêmes motifs qui l’ont fait échouer ailleurs. Sous une apparence d’économie et d’augmentation de bien-être au point de vue de la nourriture, on a constaté bien vite que cette vie en commun détruisait la famille : on a reconnu que la jeune fille ignorant les soins du ménage devenait incapable de diriger plus tard sa maison, et que les sentiments d’affection s’affaiblissaient en se prodiguant. Mais la vie en famille n’exclut pas une certaine association économique, et, par les fonds que les caisses de secours ou les chefs de l’établissement ont pu mettre en temps de crise à la disposition des habitants, des denrées alimentaires de première nécessité ont pu être achetées avantageusement pour être cédées ensuite au détail et à prix coûtant aux habitants de la commune. On a fermé dès longtemps à Villeneuvette, des associations de consommation.

Il ne faut pourtant pas se faire illusion et supposer que Villeneuvette est une de ces terres promises que certains réformateurs ont signalées à leurs adeptes. Il est certain que, si Villeneuvette est une réplique, elle a un dictateur tout puissant dans le chef, seul propriétaire foncier de la commune ; en y regardant de près, on s’aperçoit que ce qui a fait la force de l’institution pourrait faire sa faiblesse. C’est aux sentiments élevés et à l’admirable sagesse des maîtres de l’établissement qu’est dû le maintien jusqu’à aujourd’hui d’une organisation source de fortune pour eux, source de bien-être et de bonheur pour leurs ouvriers. On le sent bien vite : d’un côté, une grève, un chômage forcé, pourraient tout compromettre ; de l’autre, une augmentation excessive de population deviendrait une cause de ruine. Voyons comment tout danger a été prévenu.

Mettons d’abord de côté les grèves : il n’y en a pas eu à proprement parler ; les salaires ont toujours été l’objet d’un débat dans lequel on s’est entendu sans moyen violent de part ni d’autre. Reconnaissons ensuite que, jusqu’à présent, le type même de la fabrication exposait peu à des chômages prolongés. Les propriétaires de Villeneuvette basaient sur le minimum de leurs fournitures pour l’armée la distribution des travaux aux habitants du village, et avaient créé en dehors de l’établissement principal des annexes qui s’ouvraient ou se fermaient avec des ouvriers étrangers dans les moments pressés. Avec le nouveau cahier des charges et le système déplorable adopté désormais par l’administration de la guerre, l’existence de Villeneuvette est fortement menacée.

Les limites plus larges données aux lots des fournitures, et surtout l’obligation inouïe imposée aux usiniers d’avoir tout leur outillage réuni, font redouter des oscillations tellement grandes dans la distribution du travail, qu’on se demande si Villeneuvette ne sera pas forcé de modifier profondément son organisation. Si l’État restreint ses commandes, les manufactures d’une ville populeuse peuvent fermer leurs ateliers et renvoyer des ouvriers, qui vont offrir leurs bras à d’autres industries et reviennent quand on les rappelle. A Villeneuvette, ceci est impossible : il faut occuper les ouvriers sous peine de jeter dans la misère des familles laborieuses auxquelles on est attaché par une solidarité séculaire, et avec l’impossibilité de les rappeler s’ils venaient à quitter le pays. Nouvelle preuve de la suprême injustice qu’a consacrée le nouveau cahier des charges. Nouvelle preuve des sacrifices que cette organisation impose aux manufacturiers, des chances qu’elle leur fait courir, ce qui ne peut se traduire, économiquement parlant, qu’en une augmentation dans les prix de revient, et dans les prix de vente dont l’État supportera les conséquences.

Il faut être juste pourtant et reconnaître que la manufacture peut avoir encore intérêt à retenir ses ouvriers. Il est certain que le dévouement de cette population indigène, laborieuse et reconnaissante, représente pour les chefs de l’usine la valeur d’un véritable capital qui mérite d’être conservé même au prix de certains sacrifices. Il est vrai, d’autre part, que, les dépenses des ouvriers étant très faibles, dans les conditions que nous avons décrites, ils peuvent se gêner un peu en temps de crise, et qu’une diminution momentanée de salaire ne saurait jamais amener la misère. Enfin, et c’est là, à notre avis, le côté rassurant pour l’avenir de la colonie, une grande exploitation agricole est jointe à l’industrie manufacturière. On a vu déjà, dans des moments de crise, les ouvriers de la manufacture prendre les outils du vigneron, et, avec de la bonne volonté, gagner encore un salaire rémunérateur.

Quant à l’augmentation de population, il est certain qu’elle a eu lieu, et, si la loi de Malthus n’a pas été en défaut, il faut reconnaître que les craintes de l’économiste anglais n’ont point été justifiées. Les mariages ont amené d’abord directement dans d’autres villes une partie des jeunes gens des deux sexes, qui, tous bientôt parents à des degrés rapprochés, ont recherché des unions au dehors de la commune. De plus, le bien-être, l’épargne, ont rendu les habitants plus riches et plus ambitieux d’ouvriers, ils sont devenus propriétaires, ont acheté des terres dans les environs, et le trop plein de la population s’en est allé constamment fonder ailleurs de nouvelles familles. On n’a pas pris de mesures et on n’a pas eu à en prendre. On n’a jamais renvoyé des ouvriers ; mais dans chaque famille, pendant que certains enfants restent au foyer paternel, d’autres vont ailleurs porter leur industrie. C’est un enseignement que ce qui se passe à Villeneuvette, où la population se maintient, par l’émigration et sans réglementation, à un chiffre normal.

Quels sont maintenant les rapports entre le maître et l’ouvrier, entre la tête et les bras de cette république. Ce sont simplement des rapports de confiance et d’estime. Les ouvriers sont nés dans l’établissement, ils disent chez nous et se croient chez eux. Le maître les a vus naître à Villeneuvette comme il y est né lui-même ; il a oublié que ce ne sont que des locataires et que leur bail est toujours à terme. S’il y a un mauvais sujet dans le pays, on n’a pas la peine de le renvoyer ; il s’en va de lui- même, s’éloignant des bons exemples qui sont un reproche continuel pour sa conduite. Les habitants sont tous égaux, le maire est ouvrier comme eux, partant pas d’ambitions ; ils ne possèdent pas d’immeubles, partant pas de procès. Chacun est intéressé au bien de l’usine d’abord, puis au bien général, mais ces deux choses n’en font qu’une, et, s’il est regrettable à un certain point de vue que les ouvriers ne soient pas intéressés dans les bénéfices de l’entreprise, il est certain qu’ils le sont au moins dans sa prospérité. L’ouvrier est à Villeneuvette bien différent de ce qu’il est dans nos autres centres manufacturiers. On le trouve là respectueux et soumis sans bassesse, saluant le maître et l’abordant avec la dignité que donne le sentiment du devoir accompli, sans l’humilité du malheureux que la misère a habitué à tendre la main, sans la fierté malhonnête que donnent aux paresseux les conseils de l’envie et des mauvaises passions.

La meilleure preuve que nous puissions donner de ces sentiments, c’est de rappeler ce qui se passa en 1852. Travaillant toujours, sans se préoccuper outre mesure des événements politiques et résistant aux influences des ouvriers de Clermont et de Lodève, les ouvriers de Villeneuvette s’armèrent pour défendre la manufacture, refusèrent de se mettre en grève, et, par leur bonne contenance, empêchèrent les bandes insurgées des communes voisines de venir piller l’usine, comme elles en avaient plusieurs fois formé le projet. Ce trait méritait d’être signalé. Pourquoi faut-il que, dans une mesure générale de désarmement des gardes nationales, l’autorité n’ait pas osé devoir faire une juste exception ? Laisser à ces braves ouvriers des armes dont ils avaient su faire un jour un si noble usage, n’était-ce pas à la fois un témoignage d’estime pour leur loyale conduite, un bon exemple, comme une menace, pour leurs méchants voisins ?

Notes

  1 Villeneuvette compte 400 habitants ; en déduisant de ce nombre les personnes que leur âge ou leurs infirmités éloignent des ateliers, nous y trouvons à peu près 300 ouvriers. Les travaux de l’usine occupent encore une centaine d’ouvriers étrangers.

Document N° 5

F. Moigno, Un établissement modèle, Villeneuvette et MM. Maistre.
Thermomètre électrique ou régulateur de température de M. Jules Maistre, Les Mondes, 30 mai 1867, p. 200-204

Un établissement modèle

Villeneuvette et MM. Maistre. – Parmi les établissements industriels et agricoles admis à concourir pour le nouvel ordre de récompenses, qu’il nous soit permis de signaler le plus ancien, et peut-être le plus remarquable de tous : Villeneuvette, à trois kilomètres de Clermont-l’Hérault. Sa fondation remonte au dix-septième siècle (1667-1672) son propriétaire actuel est Hercule Maistre, il le dirige et l’exploite avec le concours de son fils, M. Jules Maistre. La manufacture, telle qu’elle existe aujourd’hui, est un établissement complet, parfaitement outillé, et qui pourrait produire environ 200.000 mètres de drap de troupes annuellement. La force motrice est fournie par une turbine et cinq roues hydrauliques superposées, utilisant la même eau sur une chute totale de 60 mètres. Plusieurs machines à vapeur, dont une de quarante chevaux, installée, il y a un an, par M. Farcot, sont prêtes à suppléer ou à compléter la force nécessaire pour parer à toutes les éventualités.

Villeneuvette est une commune ayant son maire et son conseil municipal toujours choisis parmi les employés et les ouvriers les plus respectables on y retrouve encore un certain nombre de familles qui s’y perpétuent de père en fils, depuis la création, c’est-à-dire depuis deux cents ans.

Les employés et ouvriers trouvent dans Villeneuvette tous les avantages matériels et moraux qu’ils peuvent désirer travail aussi assuré que possible, dans les ateliers ou à la campagne ; logements commodes et salubres, fournis gratuitement par le patron ; petits jardins donnés à la plupart, toujours gratis, ce qui leur procure des fruits et des légumes qui ne leur coûtent rien. Lorsque le blé est cher, M. Maistre en achète dans les pays de production ; on le fait moudre au moulin de l’établissement, et le boulanger est chargé de faire le pain, qu’il est tenu de vendre au prix coûtant. Quand le prix de revient est trop élevé, le pain est réduit à un taux raisonnable le propriétaire supporte la perte qui en résulte. La viande est fournie par un boucher capable, qui ne paye ni loyer ni octroi, et qui, faisant paître ses moutons gratuitement, dans des terrains incultes qui lui sont assignés, peut ainsi toujours livrer la viande à un prix très raisonnable. On avait essayé de la vie en commun mais on reconnut bien vite que ce système offrait de graves inconvénients, qu’il tendait à affaiblir l’esprit de famille qu’il est si important de conserver ; on y a donc renoncé absolument et pour toujours.

Une personne est chargée de s’assurer que les rues et les logements sont constamment tenus dans un bon état de propreté. Chacun est tenu de faire blanchir sa demeure à la chaux, une fois par an. De l’eau excellente circule partout un lavoir public est établi à côté de la fontaine principale. Autrefois Villeneuvette était un pays fiévreux mais depuis que M. Maistre a fait remplacer, à grands frais, les eaux de la rivière par celles d’une bonne source, il n’y a plus eu ni fièvre ni aucune autre maladie épidémique.

Moyennant un abonnement modique de 8 francs par an, chaque famille a le droit d’appeler un des médecins de l’établissement, et de prendre, chez les pharmaciens désignés à cet effet, les remèdes nécessaires. Une caisse de secours et d’épargne, établie depuis cinquante ans, est alimentée par une simple retenue de 1 pour cent sur les salaires des ouvriers et employés. Quand elle est insuffisante, le propriétaire y ajoute de ses deniers. Elle assure des secours à ceux que les maladies mettent dans l’impossibilité de travailler, et accorde des pensions de retraite à la vieillesse et aux infirmes. Toutes les souffrances sont secourues à domicile les ouvriers sont bien nourris et bien vêtus, mais sans luxe, et parmi eux la mendicité est inconnue.

L’église et le presbytère sont dans l’enceinte même de Villeneuvette, et chacun peut assister, avec la plus grande facilité, aux offices divins.

Tous les enfants sont régulièrement tenus à l’école jusqu’à douze ans, âge réglementaire pour être admis dans les ateliers. Chaque année, pendant quatre mois d’hiver, il est ouvert aussi un cours d’adultes gratuit, assidûment suivi par tous les jeunes gens de la localité et même par un certain nombre d’hommes mariés. Au lieu de faire travailler toutes les mères de familles dans les ateliers, on donne du travail à un certain nombre d’entre elles, dans leur domicile, afin qu’elles puissent rester toute la journée à la tête de leur ménage. De cette manière, leurs enfants sont constamment sous leur surveillance et apprennent de bonne heure les principes d’ordre et d’économie domestique.

Cette excellente organisation ouvrière, d’une simplicité toute patriarcale, se manifeste à Villeneuvette par les résultats les plus satisfaisants, et par une physionomie toute particulière à cette localité. Tout annonce et respire l’esprit de soumission, d’ordre et d’économie, et l’aisance qui en est la conséquence naturelle. Hiver et été, le lever se fait toujours au son du tambour. Le travail s’ouvre régulièrement à cinq heures du matin, et ne finit qu’à sept heures du soir ; et après avoir ainsi utilisé toute la semaine, le dimanche on prie, on s’amuse, on danse. Dans les mauvais jours de perturbations politiques, alors que dans certains centres industriels, les ouvriers se soulevaient contre leurs patrons, à Villeneuvette au contraire ils se sont armés pour les défendre, et pour défendre leur communauté contre des tentatives du dehors.

Mais tous ces avantages ne peuvent se perpétuer qu’à la condition expresse que le propriétaire trouvera toujours les moyens de donner du travail à tout le monde. Dans les villes, quand le travail fléchit ou cesse, on renvoie les ouvriers, qui s’industrient pour trouver un autre genre d’occupation, sans avoir à changer leur domicile ; et ils reviennent plus tard dans les usines si on les rappelle. Ici, pareille chose ne peut avoir lieu, une famille renvoyée est obligée de quitter sa demeure et de porter ailleurs ses pénates ; et c’est précisément ce qu’il faut éviter à tout prix pour ne pas se désorganiser.

Cette importante manufacture est aujourd’hui exclusivement vouée à la fabrication des draps pour l’habillement de l’armée ; depuis de longues années, elle ne fait pas autre chose, et il lui serait même impossible de se livrer à aucun autre genre de fabrication, parce qu’on n’y trouverait pas la régularité de travail qui est indispensable à cet établissement exceptionnel. Il demande instamment que le gouvernement le prenne sous sa protection spéciale pour lui assurer, dans l’avenir, un travail suffisant.

Tout récemment, M. Gaudin, conseiller d’État, ministre plénipotentiaire, président de l’enquête agricole, visitait Villeneuvette, et en la quittant, il disait ému combien il était touché des sentiments de solidarité qui rapprochent les ouvriers, et font d’eux les dignes collaborateurs de leur digne chef ; de l’esprit d’ordre et d’économie, ainsi que de l’amour du travail qui y règnent de l’entente cordiale qui y existe. Il considère la localité comme une belle et noble famille placée sous la haute direction de l’homme honorable, qui en est plutôt le modèle que le chef, unie dans une même pensée d’ordre et de travail, par le sentiment profond des devoirs de chacun envers soi et envers les autres. Si toutes les communes de l’Empire, a-t-il dit, vivaient dans cette admirable harmonie, la France, déjà la première nation du monde, déjà si prospère sous le règne de l’Empereur, ne verrait-elle pas s’ouvrir une ère nouvelle et inespérée de gloire et de grandeur.

Thermomètre électrique ou régulateur de température de M. Jules Maistre. – Ce régulateur sera surtout un instrument précieux pour les serres, les salles d’hôpitaux, l’incubation des œufs, l’éclosion des vers à soie et les magnaneries, les réactions chimiques, les expériences sur le refroidissement des corps, et en général pour toutes les opérations qui exigent une température constante et uniforme.

Concevons un thermomètre à mercure dans la boule duquel vient s’introduire un fil de platine. A la partie supérieure du thermomètre, un second fil de platine pénètre dans l’intérieur du tube jusqu’au degré que l’on désire. Ces deux fils communiquent avec les pôles d’une pile, et comprennent dans leur circuit un électro-aimant, destiné à faire fonctionner des soupapes qui ouvrent ou ferment l’accès à l’air chaud ou à la vapeur qui doit chauffer l’appartement. Tant que le niveau du mercure dans le thermomètre n’a pas atteint le fil supérieur de platine, le courant électrique ne peut pas s’établir, et tout l’appareil reste en repos ; mais, si la température s’élève, le mercure vient toucher ce fil, la communication est établie et les soupapes s’ouvrent ou se ferment.

Supposons qu’on veuille chauffer une grande salle à une température constante de 30°. On fait marquer 30° à l’extrémité du fil, et après avoir chassé tout l’air du tube du thermomètre, on le ferme à la lampe à alcool, et l’on soude le platine au verre. On pourrait cependant laisser le thermomètre fonctionner à l’air libre. Le calorifère envoie de l’air chaud dans la pièce que l’on veut chauffer, par une bouche de chaleur munie d’une soupape mise en mouvement par un électro-aimant communiquant lui-même avec une pile d’une part, et avec le thermomètre de l’autre part. Tant que la température de la pièce n’est pas à 30°, le courant électrique n’est pas établi, la soupape est ouverte et l’air chaud entre ; à 30°, le mercure vient toucher le fil supérieur de platine le circuit électrique se complète, l’électro-aimant devient actif et fait fermer la soupape. La température, après être restée stationnaire un instant, s’abaisse bientôt, le mercure descend, et la communication cesse d’être établie la soupape s’ouvre, l’air chaud entre de nouveau dans l’appartement et la température revient à 30° Le thermomètre se charge donc à lui seul du soin d’introduire la quantité de chaleur nécessaire pour entretenir une température constante.

Si la source de chaleur est la vapeur d’une cuve ou d’une chaudière, on place dans l’intérieur du tube qui amène la vapeur, un papillon en cuivre pareil à ceux qui servent à régler le mouvement des machines à vapeur. On pourra faire aussi que le thermomètre active ou ralentisse selon le besoin, le feu qui sert à produire la vapeur ou l’air chaud.

On a construit récemment dans ce système plusieurs étuves chauffées, soit par une lampe soit par un calorifère, et dont la température varie à peine d’un demi-degré. On y a installé en outre deux autres thermomètres électriques communiquant avec deux timbres de sons différents, chargés d’avertir, l’un que la température est trop élevée, l’autre qu’elle est trop basse de 2°. De cette manière, la personne qui est chargée de surveiller l’étuve saura toujours si la lampe vient à s’éteindre, ou si la soupape s’étant dérangée, la température dans l’intérieur de l’étuve dépasse ou n’atteint pas le degré qu’on a voulu obtenir.

Construits par M. Taigny, quai des Orfèvres, 50, à Paris, ces précieux appareils prennent un grand nombre de formes. Nous en avons admiré un dans lequel le jeu de va et vient de la soupape était simplement déterminé par le déplacement à angle droit et le retour à la position première de l’aiguille ou du barreau d’un simple multiplicateur de Schweiger. – F. Moigno.

Document N° 6

F. Convert, Villeneuvette, une entreprise agricole et industrielle (excursion de l'École d'Agriculture de Montpellier).
Journal d'Agriculture Pratique, Moniteur des Comices, des Propriétaires et des Fermiers

2, 1877, n° 33, 16 août 1877. p. 201-205, n° 35, 30 août 1877, p. 265-270. n° 37, 13 septembre 1877, p. 336-339.
(Étude réimprimée à Carcassonne, en 1901, dans une plaquette de 16 pages, avec une mise à jour pour la période 1877-1901).

Résumé

Après avoir visité la Manufacture de draps de Villeneuvette il est facile de constater que l’ouvrier de notre époque lorsqu’il a le travail assuré et lorsque ce travail se fait dans un milieu salubre, bien éclairé comme celui des ateliers de la Manufacture de Villeneuvette, ces ouvriers sont dans des conditions bien meilleures que celles qui existaient du temps de Louis XIV.

En effet l’ouvrier actuel ne fatigue pas autant, il est bien logé et il n’a pas de loyer à payer, et cette histoire absurde qui voudrait faire croire que l’ouvrier n’est pas libre et qu’il faut le considérer comme un esclave, tombe d’elle-même quand on sait que les ouvriers sont les premiers à déclarer qu’ils tiennent à loger dans l’enceinte même de la Manufacture et que ce serait vouloir leur faire de la peine ou les punir que de leur proposer de loger dans les bâtiments situés au-dehors de cette enceinte.

Personne ne cherche maintenant à contester les services que rendent à l’agriculture une industrie prospère et un commerce florissant. Loin de se nuire réciproquement en se disputant les capitaux, les bras et les intelligences, les diverses manifestations de l’activité humaine se prêtent au contraire un appui mutuel ; ce serait se refuser de croire à l’évidence que de méconnaître des rapports harmoniques dont les résultats sont si frappants. Dans tous les pays du monde, il existe un lien étroit entre la situation agricole et celle de l’industrie et du commerce. La richesse de la culture dépend moins de la fertilité naturelle du sol que de l’importance des débouchés et de l’activité des usines ; c’est là une des vérités les plus solidement acquises de l’économie rurale.

Les entreprises industrielles sont en général distinctes des entreprises agricoles elles occupent ordinairement un personnel spécial, étranger aux choses des champs. Quelques-unes cependant s’établissent de préférence dans le voisinage des exploitations rurales dont elles deviennent alors une annexe des plus intéressantes. De ce nombre sont les sucreries, les distilleries, les féculeries, etc. La culture profite singulièrement d’un pareil rapprochement quand les circonstances le permettent. La cheminée de l’usine, lorsqu’elle domine les bâtiments de la ferme, est, en effet, un des signes les plus certains de l’activité et de la richesse agricole. La culture industrielle caractérise nos systèmes de grande culture les plus élevés elle s’entendait autrefois de celle qui accordait une large place à la production des plantes destinées à servir de matières premières aux manufactures, elle s’entend de plus en plus de celle qui s’occupe elle-même du traitement de ses produits.

Les grands établissements dont les éléments de travail proviennent de points éloignés entre eux, quelquefois même de parties opposées du globe, n’ont pas les mêmes raisons que d’autres pour s’installer à la campagne. Ils sont groupés, chez nous, de manière à former ces grands centres industriels dont l’accroissement a été si rapide durant ces vingt dernières années. Tous cependant ne sont pas dans ces conditions. D’anciennes manufactures, établies loin des villes, à portée des populations agricoles, se sont maintenues au lieu même de leur fondation, et l’on ne voit pas qu’elles aient rien perdu de leurs avantages. L’agriculture, de son côté, a retiré d’énormes profits de leur voisinage. Il y a, dans cet ordre d’idées, de nombreuses observations à recueillir et des phénomènes instructifs à constater. L’École d’agriculture de Montpellier l’a ainsi compris. Ses fréquentes excursions dans l’Hérault et dans les départements voisins sont pour elle une source d’enseignements de la plus haute valeur. Nulle part mieux qu’à Villeneuve elle ne pouvait étudier les relations si fécondes qui existent entre les grandes opérations industrielles et agricoles ; c’est dans cette intention que ses élèves y passaient dernièrement les journées des 19 et 20 juin, sous la conduite de leur directeur, M.-C. Saint-Pierre et de plusieurs de leurs professeurs, MM. Durand, Jeannenot, Audoynaud et Convert.

Villeneuvette est une petite commune de l’arrondissement de Lodève, éloignée de cinq kilomètres environ de la station du chemin de fer du Midi de Clermont-l’Hérault. Sa population entière, de 350 à 400 habitants, est concentrée auprès de la fabrique de draps qui en forme le centre. Le reste de son territoire représente l’exploitation agricole dont l’étendue est de six cents hectares environ. A quelques distances de là, sur la commune d’Aspiran, à Garrigues, est établie une usine à foulons entourée de vignes et de terres ; elle complète l’installation générale. L’ensemble a des proportions grandioses. Rien d’ailleurs n’y est improvisé et c’est un attrait de plus pour l’économiste. L’organisation de Villeneuvette a fait ses preuves la manufacture de draps date du relèvement industriel de la France sous le règne de Louis XIV dont elle conserve le souvenir. Fondé par Colbert en 1666, elle est restée florissante jusqu’à nos jours. Son propriétaire actuel, M. Jules Maistre, est le représentant d’une famille dont le nom estimé est connu et respecté depuis plus de cent ans des générations ouvrières qui se succèdent à l’usine. L’entreprise entière présente dans son histoire, un esprit de suite, un développement normal, poursuivis pendant une durée de deux siècles qu’on ne rencontre plus qu’exceptionnellement dans les temps de revirements si fréquents où nous vivons.

I L'entreprise industrielle

On se souvient encore, dans la plupart de nos campagnes, de l’époque où le travail de la laine, pour la confection de vêtements grossiers, était une véritable industrie domestique. C’est un soin que l’on a maintenant abandonné partout ; les cultivateurs devenus plus riches ne s’occupent plus d’une manière aussi directe de subvenir aux nécessités de leur habillement. La préparation du chanvre et du lin subsiste toujours, on l’observe même assez fréquemment ; celle de la laine a complètement disparu ; nos paysans n’en sont pas moins chaudement vêtus.

La toison du troupeau ne reste pas au domaine. A peine est-elle récoltée qu’elle se dirige vers la manufacture. Le fermier n’en prend plus alors aucun souci, il ne sait guère ce qu’elle devient hors de ses mains. Son ignorance à cet égard n’est pas sans inconvénient pour lui ; le traitement des laines intéresse trop directement l’agriculture pour qu’il soit considéré comme indifférent pour elle. La filature, le tissage et les travaux qui s’y rapportent sont des opérations qu’il faut connaître, sinon dans leurs détails, au moins dans leurs points essentiels. De la qualité des laines dépend celle des tissus que l’on obtient et, suivant les circonstances, les prix des matières premières s’élèvent ou s’abaissent comme ceux des produits fabriqués.

La visite d’une manufacture de draps est pleine d’intérêt pour des cultivateurs. Celle de Villeneuvette est particulièrement instructive pour le Midi. On y fabrique presque exclusivement des draps de troupe et on emploie surtout les laines de la région.

D’importantes distinctions sont à faire entre-elles ; il importe de les classer suivant les destinations qui leur conviennent. Aussi les observations et les conseils de M. Jules Maistre sont-ils de la plus haute portée.

Les laines mises en œuvre à Villeneuvette sont celles du Larzac, des environs de Montpellier, des Causses (partie inférieure des Cévennes), des Ruffes (environs de Lodève et de Clermont-l’Hérault), de la Provence, des Alpes, des Pyrénées, du Roussillon, des Corbières. La population ovine qui les fournit est classée, dans la région, en un grand nombre de groupes que l’on considère, dans le public, comme autant de races distinctes. Les produits principaux sont les agneaux et le lait. Vendus à deux mois à peine, les agneaux pèsent 10 à 11 kilog. et valent 10 à. 12 F. La quantité de lait que produisent annuellement les brebis est destinée de préférence à la fabrication du fromage de Roquefort elle varie énormément. Quelquefois elle se réduit à peu près à rien ; souvent elle suffit pour obtenir 8, 10, 12 et même 15 kilog. de fromage qui sont livrés aux caves à raison de 1 F 10 le kilo, ce qui correspond à 30, 40 ou 50 litres de lait qu’on vend en nature, à des prix très élevés dans le voisinage des villes. La laine ne vient, comme importance, qu’en troisième lieu. Le poids des toisons diffère aussi d’une race à l’autre, mais il reste, en général, très faible et dépasse rarement trois kilogrammes par tête. A 1 f 50 le kilog., c’est un produit de 4 f 50 au maximum qu’il serait évidemment facile d’augmenter avec un élevage mieux entendu. Le mouton rapporte néanmoins comme on le voit, beaucoup dans le Midi. Quand on donnera à son entretien les soins que justifie sa valeur, on en tirera des profits réellement remarquables en comparaison de ceux qu’on en obtient dans le Centre et dans le Nord.

La qualité des laines de la région méditerranéenne ne compense pas la faiblesse de leur poids. Au point de vue industriel, on estime la réunion de la finesse et de la résistance. Les laines les plus fines sont celles qui donnent les plus belles étoffes, on les réserve de préférence pour former la trame. Avec elles le drap se feutre mieux au foulon, l’aspect est plus séduisant. La finesse est appréciée aussi pour la chaine, mais, dans ce cas, ce n’est qu’une qualité accessoire à côté de la résistance, du nerf ; c’est que les fils disposés en long sont soumis à une traction constante et sont ainsi beaucoup plus fatigués que ceux qui doivent les croiser et qui n’ont à subir aucun effort dans le sens de la longueur.

Sous ces divers rapports ce sont les laines du Larzac qui sont considérées à Villeneuvette comme les meilleures. Les animaux qui les donnent sont connus de tout le monde. Les moutons des Ruffes, c’est-à-dire des montagnes schisteuses qui se trouvent précisément près de Villeneuvette et de Lodève, valent peut-être autant et même mieux. Leur toison ne le cède pas à celle des précédents sous le rapport de la finesse elle passe pour avoir plus de nerf. Les laines du Roussillon ont, elles aussi, beaucoup de résistance ; elles conviennent particulièrement pour faire la chaine. Malheureusement elle ne prennent que difficilement la couleur bleue de l’indigo, aussi sont-elles employées principalement pour faire des draps garance.

En dehors des laines indigènes, on emploie aussi pour la fabrication des draps de troupe les laines du Maroc et de l’Algérie. De qualité inférieure, elles sont excellentes cependant pour la fabrication des couvertures. Les dernières, celles d’Algérie, ont gagné beaucoup depuis quelques années, ce qui permet de les utiliser dans une certaine mesure à la confection des draps de capote. En donnant plus de soins à leurs troupeaux les Arabes et les colons parviendront rapidement à améliorer leurs toisons. La disparition du jarre ou poil mort est le premier résultat auquel ils doivent viser. Dès maintenant des transformations partielles ont été réalisées elles se généraliseront sans doute dans un pays plein d’avenir où les progrès agricoles s’accomplissent avec une rapidité dont ont été frappés récemment les élèves de Grignon. Ils nous ont rapporté l’attestation au retour de l’excursion qu’ils ont faite sous la direction de M. Dabost.

La question des prix n’est pas moins sérieuse que celle de la qualité. Le régime de la liberté commerciale est venu changer, en 1860, les éléments du marché et peser sur les cours. Les cultivateurs, surpris tout d’abord par la concurrence qui se dressait devant eux, n’ont pas tardé à modifier leurs spéculations et à regagner dans d’autres spéculations animales ce qu’ils perdaient sous le rapport du produit en laine. Quoi qu’il en soit, depuis huit à dix ans, les cours manifestent plus de tendance à la hausse qu’à la baisse. Au lieu de devenir plus mauvaise, la situation des producteurs ne fait au contraire que s’améliorer.

Les manufactures de draps n’offrent pas seulement à l’agriculture un débouché pour ses laines elles utilisent aussi d’autres marchandises dont la vente est ou a été pour elle une source de richesses.

La garance était, il y a quelques années seulement, une culture des plus lucratives pour les départements du Vaucluse et des Bouches-du-Rhône. Sous l’influence de la concurrence de l’alizarine artificielle, que l’on extrait actuellement de l’anthracène qui provient elle-même des houilles et surtout des houilles bitumineuses comme le boghead et le canel-coad, sous cette influence les prix des garances ont successivement diminué jusqu’au point de rendre la culture de cette plante tinctoriale absolument impossible. Les agriculteurs qui se berçaient de l’espoir de résister à la crise en améliorant les racines, ont dû renoncer à leur tâche. C’est à peine si aujourd’hui la garance paie les frais qu’exigent son arrachage et sa récolte ; aussi n’en fait-on plus de nouveaux semis. C’est cependant la seule matière tinctoriale rouge qui soit employée à Villeneuvette et sa consommation représente des dépenses élevées puisqu’il faut 45 kilog. de garance en poudre pour la teinture de 100 kilog. de laine. L’administration de la guerre n’admet pas l’emploi de l’alizarine artificielle.

La gaude et l’indigo ont aussi leur rôle ; ce sont des produits secondaires de l’agriculture, nous n’y insistons pas.

La cardère est cultivée exclusivement, dans le Midi, en vue des manufactures de draps où elle est utilisée pour donner aux étoffes une de leurs dernières préparations. Ses dents crochues couchent uniformément dans le même sens les brins de laine irrégulièrement dirigés au sortir des foulons. Le débouché ouvert à cette plante est plus considérable qu’on ne le croit généralement. Chaque tambour muni de cardes consomme, à Villeneuvette, 700 à 800 kil. de chardons par an ; ce qui représente, à 2 fr le kilogramme, une dépense de 1.400 à 1.600 fr. La cardère est une plante d’autant plus précieuse qu’elle occupe très utilement la sole de jachère dans certaines conditions où il ne serait pas facile de lui substituer autre chose.

L’usine de Villeneuvette, établie sur la Dourbie, affluent de l’Hérault, utilise comme force motrice toutes les ressources que lui offre cette rivière, cent dix chevaux vapeur environ. Des machines puissantes, d’une force sensiblement égale, s’ajoutent aux moteurs à eau pour mettre en mouvement les nombreux appareils de cette vaste manufacture.

A leur arrivée à la fabrique, les toisons sont triées et divisées, selon leur apparence, en plusieurs catégories c’est que, de même que les laines de chaque origine ont leur destination spéciale, celles qui proviennent d’un même animal n’ont cependant pas, dans toute leur masse, une homogénéité complète et, suivant leurs caractères particuliers, elles ont une affectation déterminée. L’assortissage est donc la première opération des filatures elle est suivie du lavage et du dessuintage qui ont pour but d’enlever le suint et les matières étrangères. Après avoir été soumises à ces travaux préliminaires les laines ont perdu 60 à 70 pour cent de leur poids ; c’est alors qu’elles passent dans les cuves à teinture où elles prennent leur couleur.

Les laines teintes et séchées doivent être huilées afin de se prêter plus facilement aux manipulations ultérieures qui les attendent. L’huilage se fait à raison de 10 pour cent de la matière brute, et on se sert exclusivement d’huile d’olive d’une valeur de 105 à 110 fr. les cent kilog.

Les drousses et les cardes s’emparent des produits ainsi préparés sous l’action de leurs dents effilées, les brins sont redressés parallèlement entre eux et vont s’enrouler sous forme de matelas, sur des tambours destinés à les recevoir.

Les matelas de laine ainsi obtenus sont convertis en fil par les effets combinés d’un étirage et d’une torsion qui s’exécutent dans des conditions bien fixées. On se servait autrefois, dans ce but, de la Jeannette ou métier à mains ; le Mull Jenny de deux cents broches et plus l’a partout remplacée. L’ouvrier, qui veille à sa conduite, n’a plus à s’occuper avec lui de l’éloignement du chariot qui porte les broches et dans son mouvement de recul allonge le fil c’est la machine qui se charge de ce soin. Au mull-jenny a succédé depuis plusieurs années le self-acting ou renvideur automatique qui réduit l’ouvrier au rôle de simple surveillant. Enfin à Villeneuvette, on vient d’adopter un nouvel appareil bien supérieur aux précédents, c’est le métier à filer belge continu que M. Maistre a su distinguer dès son apparition. A peine en trouverait-on encore deux ou trois en France. L’étirage du fil est dû, dans ce nouvel instrument, aux mouvements différentiels des rouleaux qui le livrent et de ceux qui le reçoivent. Ces derniers ont une vitesse plus considérable, ils allongent le ruban de laine qui subit en même temps une torsion suffisante au moyen d’un ingénieux mécanisme. Le métier belge marche avec une régularité et une douceur qui séduisent l’amateur de belle mécanique. Les mouvements alternatifs de va-et-vient, trop bruyants, sont supprimés pour être remplacés par des mouvements circulaires continus. L’instrument entier tient trois fois moins de place que les précédents ; il règnera bientôt seul dans les filatures après avoir détrôné jusqu’au self-acting qui passait naguère encore pour une des plus belles conquêtes de l’industrie moderne.

Après l’ourdissage, les fils régularisés sont propres au tissage qui s’opère à l’aide des métiers ordinaires. Les tissus qui sortent des mains des tisserands ressemblent, pour ainsi dire, aux toiles de chanvre et de lin dont on distingue aisément tous les fils ; la chaine et la trame ne sont pas encore confondues en une masse uniforme.

En enchevêtrant les brins de laine sous l’action de pressions répétées dans tous les sens, le foulage feutre l’étoffe et en forme un véritable drap. Les pièces sortent des foulons avec une apparence de solidité et de continuité qu’elles ne possédaient pas auparavant, mais sous l’effet de la compression qu’elles supportent, elles subissent une contraction énorme. De 66 mètres de longueur et de 2 m 25 de largeur qu’elles avaient avant l’opération, elles n’ont plus ensuite que 45 ou 50 mètres de long pour 1 m 20 de large.

A ce moment, le drap n’est pas encore terminé ; il contient des impuretés, des pailles. On les enlevait autrefois à la main en se plaçant sous un jour favorable pour bien les apercevoir on les fait disparaître maintenant au moyen d’un bain d’acide sulfurique convenablement étendu, c’est l’époutillage. Les chardons et les tondeuses parent le drap qui n’a plus enfin qu’à être plié à la presse, pour recevoir un dernier lustre, avant d’être livré à la consommation.

A Villeneuvette on peut suivre la laine de sa réception à l’usine à la sortie du métier à tisser. Les foulons sont installés, depuis 1874, à Garrigues. Construits sur les plans les plus nouveaux, opérant d’une manière continue, au lieu d’être formés de pilons mus par des roues à cames, comme dans les anciennes installations, ils sont mis en mouvement par une turbine de la force de cinquante chevaux vapeur, établie sur une dérivation de l’Hérault. Le travail est transmis du moteur au récepteur par un câble de 60 mètres de longueur. Le mode de transmission choisi dans ce cas est appelé à se généraliser en agriculture où les machines à commander sont le plus souvent éloignées les unes des autres. Son emploi est très avantageux et la force absorbée par le mécanisme est insignifiante. De l’usine à foulons on entraîne facilement à la main et le câble et la turbine qui le conduit c’est la meilleure preuve qu’on puisse donner de son économie.

Les foulons avec les appareils accessoires qui les entourent n’utilisent qu’une partie du travail disponible de la turbine. Le surplus est pris par un petit moulin de campagne de deux paires de meules. Son organisation ne présente rien de particulier ; on y voit comme dans toutes les minoteries du Midi, un laveur et un sécheur de blés qui dispensent de l’office ordinaire des colonnes épointeuses en tôle perforée. Cet appareil disparaît dès qu’on s’avance vers le nord. Ailleurs on se contente de mouiller les blés destinés à la mouture ; sur les bords de la Méditerranée, on les soumet à un lavage méthodique. L’industrie est tenue, comme l’agriculture, de modifier ses procédés en raison des climats.

Les foulons et le moulin laissent encore un excédent de force dont profitera et dont profite déjà en partie l’agriculture sous forme d’eau d’irrigation.

Le rendement de la laine en draps est susceptible de varier dans de grandes limites. A Villeneuvette, on estime que 100 kilogr. de laine en suint ne donnent en moyenne que 35 kilogr. de laine lavée, qui ne laissent eux-mêmes après la teinture, dont l’action sur le poids est négligeable, que 32 kilogr. de matière première propre au tissage. De ces 32 kilog. on obtient 32 mètres de drap, d’une largeur de 1 m 20.

Le poids du mètre courant de drap est de 0 k 800 en moyenne son prix est, suivant qualité, de 8 à 9 francs.

Ces données permettent de rapprocher la valeur du produit fabriqué de celle du principal élément mis en œuvre. Les 100 kilogr. de laine valent, comme on l’a vu, 150 francs ; les 32 mètres de drap qui en proviennent représentent 260 à 300 fr, presque le double du chiffre précédent. L’écart qui existe entre eux ne reste pas acquis en entier à l’industriel comme rémunération de son intelligence, de ses capitaux et de ses frais de main-d’œuvre ; il est destiné en partie à payer des matières diverses et principalement celles qui servent à la teinture et à l’huilage.

Sans vouloir chercher à établir un compte exact de fabrication, il est intéressant de remarquer que, sous forme de draps de troupe, la valeur de la laine est double rie ce qu’elle était en toison ; c’est dire qu’au sortir des mains du cultivateur la moitié de la tâche à accomplir est faite. Mais la culture ne fournit pas seulement de la laine aux manufactures de draps, elles les approvisionne aussi d’huile et de matières tinctoriales. L’agriculture et l’industrie coopèrent donc, dans une mesure inégale, à la fabrication du drap de troupe, et c’est l’exploitation rurale qui contribue au résultat final pour la plus large part. Le manufacturier ne doit guère conserver pour lui que le tiers des recettes brutes, les deux tiers environ échoient au cultivateur.

Avant d’arriver au consommateur, comme vêtement, les draps communs ont encore à subir de nombreuses transformations. Leur prix s’élève en proportion mais la part qui revient à la culture reste toujours la même ; elle est de 4 fr 50 environ par kilogramme c’est le prix des trois kilogrammes de laine nécessaires pour fabriquer un mètre de drap.

II L'entreprise agricole

La terre est un des agents essentiels de la production agricole le capital et le travail, sans lesquels on ne pourrait en tirer aucun parti, sont destinés à sa mise en œuvre. C’est sur le sol que reposent, par leur base, toutes les combinaisons du cultivateur. Peu de situations sont aussi curieuses, à ce point de vue, que Villeneuvette. Provenant des formations les plus variées, le terrain y présente d’un point à l’autre des propriétés tout à fait distinctes. Aussi le naturaliste est-il bien placé pour y multiplier ses observations dont l’intérêt augmente singulièrement quand il est doublé d’un agriculteur. Dans le département de l’Hérault, on se reporte d’autant plus volontiers à l’étude des phénomènes géologiques que la belle carte de M. de Rouville, professeur à la Faculté des sciences, simplifie singulièrement les recherches en évitant toutes les indécisions. Les moindres variations dans les couches superficielles de la croûte terrestre y sont notées avec une rare exactitude ; c’est un guide précieux pour les excursionnistes, qu’on serait heureux de retrouver ailleurs.

Clermont-l’Hérault est assis sur le calcaire moellon. La route qui mène à Villeneuvette est tracée sur le keuper ; elle traverse des vignes de belle apparence. A quelque distance d’elle se trouve, sur sa gauche, une butte de calcaire jurassique assez peu cultivée. Villeneuvette est bâtie au pied d’une grande masse de grés bigarré qui se relève vers le Nord en suivant la route, sans sortir du domaine, on rencontre les schistes paléozoïques, et plus tard, en se détournant perpendiculairement à droite, on traverse le keuper et le lias pour arriver, à Mourèze, à une formation de calcaire dolomitique d’aspect bizarre, que les géologues ne manquent jamais de visiter.

La dolomie de Mourèze, dégradée et rongée par les eaux, se présente sous forme de pyramides irrégulièrement érigées qui produisent, par leur étrange disposition, le plus singulier effet. Selon M. Audoynaud, la dénomination de calcaire qui lui a été donnée ne serait pas exacte, car tout le territoire qu’elle occupe est formé, dans sa masse, d’un peu d’argile, d’une faible proportion de sable blanc et enfin de calcaire magnésien. Par places la silice domine et les grains en sont si bien cimentés qu’elle constitue un grès très résistant ; mais ailleurs l’agrégation est si faible que les pluies la détruisent facilement. Le fond des ravins est entièrement formé de sable sur une épaisseur qui doit être très grande.

Mourèze est trop rapprochée de Villeneuvette pour que, de ce village, on n’y fasse une courte promenade. Ce n’est pas, du reste, un simple sujet de curiosité, sans rapport avec l’exploitation agricole qui entoure la manufacture. C’est de la formation dolomitique de Mourèze que viennent en partie les eaux de la Dourbie dont profitent à la fois et l’usine et les champs.

Ce terrain, qui paraît absolument aride, repose certainement sur le lias compacte. Les eaux qui tombent à sa surface disparaissaient bien vite en s’accumulant dans les sables profonds celles qui proviennent des coteaux voisins inclinés sur ce même point s’y rendent également. Or, le territoire dolomitique de Mourèze a une surface de 1.400 à 1.500 hectares ; la colonne d’eau pluviale qui y tombe annuellement est de 0 m 70 environ c’est donc un volume de dix millions de mètres cubes d’eau qui sont reçus par le terrain, quantité qu’il faut doubler au moins pour tenir compte des eaux versées par les montagnes voisines. En admettant que l’évaporation en enlève la moitié, le débit moyen de la Dourbie, à sa sortie de Mourèze, serait de 300 litres par seconde.

La régularité de ce débit serait plus importante que son volume ; malheureusement c’est là le point défectueux de cette rivière comme de toutes celles de la région. Les sables qui emmagasinent beaucoup d’eau ne la retiennent pas suffisamment les flancs dénudés des montagnes laissent beaucoup plus à désirer encore. Aussi arrive-t-on à ce résultat singulier que, sous un climat où l’eau devrait tout vivifier, elle est souvent une cause de destruction et de ruine. Les crues de la Dourbie sont assez peu dangereuses ; celles de l’Hérault sont parfois terribles : elles renversent tout ce qui se présente devant elles. A Aspiran, des dispositions spéciales ont dû être prises pour se défendre contre elles, pour garantir les constructions et les terrains régulièrement menacés d’être emportés et perdus.

Cette déplorable situation n’est pas sans remède le reboisement des montagnes et des garrigues la modifiera un jour, sans doute, mais ce ne sera pas sans peine qu’on triomphera des résistances que soulève partout le retour à une meilleure utilisation du sol. Les moutons ne laissent prise à aucune végétation ligneuse ; l’herbe elle-même disparaît à la longue avec la terre qui la porte pour laisser le rocher nu. Les pluies donnent alors naissance à de véritables torrents qui dévastent les champs inférieurs, lors même que le bassin dont ils réunissent les eaux n’a qu’une faible étendue. C’est assez d’une averse pour ravager une terre cultivée située au bas d’une petite colline quand elle n’est pas défendue par un système de digues et de fossés bien conçu.

L’étendue du domaine de Villeneuvette, qui occupe à lui seul la surface d’une commune entière est de 600 hectares environ. Les bois, les garrigues et les terres vagues en couvrent près de 500 ; les vignes, 60 et les champs cultivés, 40. La manufacture, avec ses jardins, en prend une dizaine.

La vigne est la principale des cultures de Villeneuvette ; elle est conduite suivant les usages locaux qui ont été portés, dans l’Hérault, à un haut degré de perfection. Plantés en quinconce, les ceps, au nombre de 4 400 par hectare, sont distants entre eux de 1 m 50 dans tous les sens. Le rendement ordinaire est de 70 hectolitres de vin. Au prix moyen de 15 fr., cela constitue un produit brut de 70 x 15 =- 1.005, ou 1.000 fr pour l’unité de superficie, sans compter quelques produits accessoires de peu d’importance, comme le marc, les lies, les feuilles. Dans les riches plaines d’alluvion, on obtient beaucoup plus encore. Le produit net n’est pas moins remarquable de son côté que le produit brut dont il représente 50 pour cent au minimum. II est vrai qu’il comprend la rente et le profit qui se trouvent confondus, puisque jamais le domaine n’est cultivé par d’autres que par le propriétaire.

Les avantages si indiscutables de la culture de la vigne ont déterminé son extension qui a pris, dans le département, des proportions énormes. A Villeneuvette on n’a pas cédé au même entraînement. M. Maistre, préoccupé plus que tout autre de la question ouvrière, a cru devoir réagir chez lui contre les tendances générales des cultivateurs. L’adoption d’une culture exclusive lui a semblé pleine de périls l’accumulation des travaux de main-d’œuvre qui en dérive à un moment donné conduit à ses yeux, à des résultats déplorables pour la population à cause des brusques variations de salaire qui en sont la conséquence. Aussi sur une exploitation où l’on n’aurait pas hésité à créer ailleurs un vignoble de 100 hectares, il s’est contenté d’en établir un de 60.

L’abus des cultures spéciales n’est pas sans inconvénient l’histoire agricole en a enregistré de nombreux exemples. Incontestablement la régularité des travaux en souffre ; les ouvriers, trop rares à certaines époques, surabondent à d’autres saisons. De toutes les plantes cultivées, cependant, la vigne est une de celles qui utilisent le mieux les forces disponibles des cultivateurs en tout temps. Ce n’est qu’au moment des vendanges que les bras viennent a manquer et qu’on est obligé de faire appel, comme pour les moissons dans les pays des céréales, aux populations des contrées voisines. Aussi s’explique-t-on que les cultivateurs, moins soucieux que M. Maistre de la distribution régulière de leurs opérations culturales, ne se soient pas arrêtés aux mêmes considérations en présence d’une plante qui leur assurait des bénéfices élevés tout en augmentant, en définitive, le bien-être de la classe ouvrière.

L’exclusivisme a peut-être d’autres dangers plus sérieux. La nature semble avoir imposé à la multiplication des espèces des limites qu’on ne franchit pas impunément ; quand on veut trop avoir, on finit souvent par tuer la poule aux œufs d’or. N’a-t-on pas été obligé, en France, de renoncer à certaines cultures ou d’en réduire la production ? Ici, c’est le colza qu’on a dû abandonner ; là, c’est la betterave dont la richesse saccharine diminue. En Irlande, le mal a été, de 1846 à 1848, beaucoup plus grave. La pomme de terre avait pris une place excessive dans les champs ; l’alimentation humaine reposait essentiellement sur elle. Quand la maladie est venue l’attaquer, elle a causé une famine épouvantable : la population a été plus que décimée par la faim et par la misère. Au dénombrement décennal de 1851 se révéla un déficit effrayant d’un million dans le nombre des existences. On comptait auparavant huit millions d’âmes, il n’en restait que sept.

La vigne en est-elle, à ce point, qu’après avoir triomphé de l’oïdium, elle soit tellement affaiblie qu’elle ne puisse plus résister aux attaques du phylloxera ? C’est l’opinion que défend avec conviction le propriétaire de Villeneuvette. On peut différer d’avis à ce sujet, mais il faut bien reconnaître que les raisons invoquées pour soutenir cette thèse sont des plus sérieuses.

Dans tous les cas, le terrible insecte a fait son apparition depuis deux ans dans les vignes du domaine, mais quelle que soit l’opinion qui règne à cet égard, on ne lui abandonne pas la place et on ne désespère pas des résultats de la lutte qu’on a entreprise contre lui. Le voisinage de la manufacture se trouve même fort à propos pour fournir une partie des armes dont on compte se servir. L’expérience a prouvé, en effet, qu’à l’aide de traitements intelligents, on peut conserver pendant plusieurs années un vignoble productif en dépit des atteintes du mal. M. Maistre croit d’ailleurs, avec d’autres cultivateurs de mérite, à une conservation indéfinie. Dans ce but, il use de tous les procédés signalés par des bons effets. Les sulfocarbonates et le sulfure de carbone sont des toxiques qu’il utilise à son profit mais frappé des résultats si encourageants des expériences de Las Sorrès dirigés par MM. Durand et Jeannenot, il a surtout une grande confiance dans les engrais à base de potasse que sa fabrique de draps lui permet de se procurer économiquement. Le savon noir, dont les effets imprévus ont pris pour les expérimentateurs de Las Sorrès les proportions d’un événement, est notamment contenu en abondance dans les eaux de l’usine à foulons il est inutile de dire qu’elles sont recueillies avec soin.

L’irrigation à défaut de la submersion absolue qui était impraticable à Villeneuvette, a également été très favorable. Sous l’influence de l’eau et des engrais les vignes malades semblent se rétablir rapidement. Les matières fertilisantes produisent extérieurement les mêmes effets que les insecticides souvent même ils sont plus marqués. Aussi l’interprétation des essais tentés de tous côtés demande à être faite avec discernement si on veut éviter les malentendus. Peut-être, du reste, n’est-il pas absolument nécessaire de détruire le phylloxera pour sauver ses vignobles ? Si l’on ne peut s’en défaire complètement, et la chose paraît impossible autrement que par l’inondation, rien ne prouve que, placée dans de bonnes conditions, la vigne ne puisse vivre avec lui. C’est la solution que poursuivent actuellement beaucoup de viticulteurs et des plus distingués, c’est la seule d’ailleurs qui reste ouverte.

Après la vigne, les plantes de grande culture de Villeneuvette sont la luzerne et le blé. La luzerne a donné, jusqu’à présent, des produits considérés comme très rémunérateurs. En quatre coupes, elle rend de 8.000 à 9.000 kilog. qui représentent à raison de 10 fr. les cent kilogrammes 800 à 900 fr. Les rendements sont maintenant ce qu’ils étaient autrefois, mais les prix ont diminué et ne paraissent plus devoir remonter à leurs cours anciens. La production des fourrages s’est substituée à celle du vin partout où la nécessité a imposé l’abandon de la vigne et son abondance a provoqué leur dépréciation. Leur vente n’est plus aussi facile ni aussi profitable. Le marché est encombré, et bien que l’emploi des presses ait permis de l’étendre, il est encore très restreint. Aussi on en vient à reporter son attention sur le bétail qui est, dans le Midi comme dans le Nord, la base de toutes les opérations agricoles.

A défaut de fumures régulières on ne peut jamais attendre des céréales que de modestes récoltes. Le froment est d’ailleurs susceptible, contrairement à l’opinion générale, de donner de très beaux rendements dans les bonnes terres à vignes. Partout où sa culture est bien comprise, elle peut supporter la comparaison avec des contrées qui passent pour être favorisées à ce point de vue. Les récoltes de 20 hectolitres à l’hectare n’ont rien d’extraordinaire ; beaucoup d’exploitations obtiennent des rendements moyens bien supérieurs. Ils se généralisent quand on aura repris les bonnes méthodes culturales trop oubliées alors qu’on ne pensait qu’à la vigne. La Beauce et la Brie n’obtiennent pas sensiblement plus.

L’éducation des vers à soie est, pour Villeneuvette, une source de recettes accessoires dont profite surtout la population ouvrière. Les graines confiées à ses soins proviennent exclusivement de papillons non corpusculeux ; elles ont été obtenues en suivant les recommandations de M. Pasteur. C’est une garantie de succès qu’on ne néglige jamais, mais si importante qu’elle soit, on ne s’en autorise pas pour passer sur d’autres conditions de réussite d’un ordre secondaire. M. Maistre est partisan des petites éducations, il veut pour ses vers de l’air et de la place. C’est dans cette intention qu’il répartit ses graines en petits lots qu’il distribue aux familles qui habitent Villeneuvette. Afin de les décider à suivre ses conseils il leur abandonne les deux tiers de la récolte pendant que, dans les environs, c’est ordinairement le propriétaire qui prélève pour lui la plus large part du produit.

La récolte des cocons a été, cette année, généralement satisfaisante ; à Villeneuvette, elle a été excellente. Dix-huit onces de graines réparties en dix-sept éducations ont donné 45 kilog. de cocons à l’once, en moyenne. C’est un très beau résultat qu’il convient de rapporter à l’espace qui a été accordé aux vers pendant leur existence. On a obtenu à peu près 1 kilog. de cocons par mètre carré de tables ; chaque once occupait donc 40 à 50 mètres carrés.

Tout aurait été pour le mieux si le prix des cocons s’était maintenu à un prix assez élevé. Malheureusement il n’en a pas été ainsi. Après avoir débuté au commencement de la campagne à 5 fr 50 ou 6 fr le kilog. les cours se sont abaissés et les dernières ventes se sont faites à raison de 4 fr 50 seulement.

La faiblesse des prix tient à la stagnation actuelle de l’industrie des soieries. Nous nous en sommes assurés en visitant la filature très bien organisée de M. Puech à Saint-André ; c’était le complément naturel de notre excursion. La valeur des cocons varie naturellement avec celles des soies grèges. Or, avec le défaut actuel des commandes, celle-ci n’ont qu’un cour à peu près nominal. M. Puech compte sur des prix de 75 à 80 fr. seulement le kilogramme pendant qu’ils se sont élevés quelquefois à plus de 120. De pareilles variations qui vont presque du simple au double se font vivement sentir sur la matière première. La production d’un kilog. de soie grège exige en effet 12 à 13 kilog. de cocons et les frais de la filature représentent maintenant 30 pour cent environ du produit achevé.

L’étouffage se pratique à Saint-André à l’aide de la vapeur d’eau. L’opération est d’une extrême simplicité et marche avec une grande rapidité. Le dévidage qui vient ensuite occupe, durant toute l’année, un grand nombre d’ouvriers, dont le salaire varie, avec les bonifications qu’il comporte, de 1 fr. 25 à 1 fr. 75 par jour. Chacune d’elles rend à la fin de sa journée 160 grammes de soie ces fils sont formés de cinq brins.

Dans l’évaluation du poids de la soie, on tient compte de son degré d’humidité. A Lyon, c’est la Condition qui est chargée de le constater officiellement. Les essais faits dans cet établissement portent sur dix échantillons qui sont desséchés complètement. Le poids sec, augmenté de 11 pour cent, proportion d’humidité considérée comme normale, est le poids réel accepté dans les transactions.

La superficie en culture du territoire de Villeneuvette n’en occupe que la sixième partie ; les bois et les garrigues se partagent le reste.

Les deux essences principales dont se composent les bois sont le chêne blanc (rouvre) et le chêne vert. Elles s’y trouvent à l’état de bouquets isolés les massifs réguliers, même de faible étendue, sont assez rares dans la contrée. Rien dans les forêts du Midi ne ressemble aux taillis qu’on rencontre sur tous les autres points de la France ; le sol n’est occupé qu’en partie, les clairières et les broussailles tiennent souvent plus de place que les points réellement productifs. Les bois sont l’image de la pauvreté et de la misère, les revenus qu’ils procurent sont cependant relativement élevés.

Le chêne vert est un bon bois de chauffage. Son prix se règle uniformément dans la région aux cent kilos. Le volume a été délaissé dans l’Hérault, pour la mesure des bois, comme il l’est depuis longtemps pour la plupart des denrées, pour les céréales et pour le vin notamment. C’est un progrès dont on est bien loin ailleurs. Le quintal métrique de chêne vert qui valait, il y a vingt ans, 1 fr 20 en forêt en vaut maintenant deux. Le prix des coupes n’a pas augmenté dans la même proportion ; c’est que les salaires des bûcherons se sont accrus en même temps que les bénéfices des propriétaires ; ils sont de 3 fr. à 3 fr 50 pour une vie agreste et de rudes labeurs. A Villeneuvette l’exploitation des bois a lieu à 18 ou 20 ans sur pieds, les coupes valent alors de 300 à 400 fr. par hectare. L’écorce, qui n’a que peu d’intérêt avec les essences ordinaires, donne, avec le chêne vert, presque autant que le bois. Sur place elle vaut 16 fr. les cent kilog., en ce moment elle en atteint souvent 20.

La valeur vénale des forêts n’est pas facile à déterminer. On estime, à Villeneuvette, que le terrain représente le tiers du prix total au moment de l’abattage. Si, par exemple, un sol boisé se vend 3.000 fr. c’est qu’on compte retirer 2.000 fr. de l’aliénation des produits ligneux. L’emplacement revient alors à 1.000fr. et il donne un revenu périodique de 2.000 fr. tous les vingt ans. Un placement immobilier fait à ces conditions est-il avantageux ? On hésiterait à se prononcer en cherchant à quel taux il correspond en tenant compte des intérêts composés. On sait en effet que, dans de pareilles conditions, une somme placée à 5 pour cent double tous les quatorze ans. Or, la période de doublement est ici de vingt ans, le taux de l’intérêt est donc inférieur à 5 le calcul indique qu’il est de 3,5, taux ordinaire, plutôt fort que faible, servi par les capitaux fonciers. Mais en réalité convient-il de se baser sur les intérêts composés dans les opérations de ce genre ? Ne vaut-il pas mieux rapprocher le revenu moyen annuel du prix d’acquisition ? Sans doute, les bois de chênes verts ne sont pas aménagés et ne donnent pas de produits soutenus mais avec une étendue de forêts semblable à celle que possède M. Maistre, il y a des coupes à faire chaque année et ce sont bien des revenus réguliers que ceux qu’il en obtient. Envisagés sous cette nouvelle face, ce n’est plus 3,5 que rapportent les bois, mais un taux beaucoup plus élevé.

A Villeneuvette on ne recueille, du reste, qu’une partie des produits des bois le pâturage, qui rapporterait de 3 à 5 fr par hectare et par an, est complètement abandonné. La conservation des forêts passe avant toute autre considération et ce serait la compromettre que d’y permettre l’accès des moutons. Les troupeaux sont funestes dans les nouvelles coupes ; ce n’est guère qu’après dix ou douze ans de végétation qu’on peut les tolérer. Désireux de s’élever en cela contre les habitudes du pays, M. Maistre n’en a voulu, dans ses bois, à aucun prix, préférant, ainsi qu’il le dit, dépasser les justes mesures que de se tenir en arrière.

L’aspect de ses coteaux verts et boisés contraste vivement avec les flancs dénudés des montagnes voisines et justifie sa manière d’opérer. D’un côté de la route de Mourèze, ses terrains sont couverts d’arbres vigoureux en massifs continus ; de l’autre, le sol est aride et dépouillé de terre, sa valeur diminue d’année en année même comme pâturage. La comparaison, il faut le dire, n’est pas absolument démonstrative, car les bois de Villeneuvette poussent sur les schistes paléozoïques qui s’imprègnent facilement d’eau, tandis que les pentes qui sont en présence sont formées par des terrains jurassiques qui n’offrent pas les mêmes ressources à la végétation. Les reboisements y seraient probablement plus difficiles, mais ils réussiraient certainement dans les mêmes conditions.

La restauration des forêts n’est pas une œuvre de création récente à Villeneuvette. On trouve, sur le domaine, des plantations de pins pignons entreprises par M. Maistre père. Cette essence vient à merveille dans les sols résultant de la désagrégation des grès bigarrés. Malgré le développement de son branchage en forme de parasol, elle résiste parfaitement au poids de la neige en hiver. Le propriétaire actuel continue l’œuvre commencée par ses prédécesseurs ; on peut voir chez lui des semis de chênes verts des mieux réussis et de jeunes pins d’Alep de la plus belle venue.

Les garrigues sont l’objet de la sollicitude de M. Maistre au même titre que les bois. Dans l’impossibilité matérielle d’en entreprendre le reboisement immédiat, il le prépare et en assure le succès dans l’avenir. La restriction du pâturage est le grand moyen qu’il met en œuvre. Autrefois ses garrigues nourrissaient deux moutons par hectare, la végétation avait le dessous ; elles n’en nourrissent plus qu’un et la végétation reprend le dessus, les broussailles se créent. Déjà elles commencent à maintenir les terres et à prévenir les ravinements quand le moment sera venu, on sera dans une excellente situation pour faire des semis ou des plantations.

L’infériorité agricole de la région du Midi tient moins à la pauvreté des cultures qu’à la grande quantité de terrains improductifs qu’elle renferme. Les garrigues et les terres vagues de toutes sortent couvrent dans le département de l’Hérault le tiers du territoire agricole total. Tout porte à croire que ces surfaces incultes étaient autrefois boisées c’est l’abus du pâturage qui les a mis dans l’état actuel. Aux époques de calamités, qui ont été si fréquentes pour les populations rurales, on a dû être reconduit presque fatalement à sacrifier le futur au présent, à substituer les cultures pacagères les plus infimes à la culture forestière dont les produits exigent une longue attente. On ne prévoyait pas d’ailleurs les fléaux que devait engendrer la disparition des forêts.

On ne s’aperçoit que trop aujourd’hui du mal qui a été fait et dont la réparation demandera tant de temps qu’il est impossible de prévoir l’époque de son achèvement. De nombreux indices montrent cependant qu’on rentre dans une meilleure voie. La misère avait obligé de négliger l’avenir en vue des nécessités de chaque jour ; la richesse et le bien être qu’avait apportés la vigne permettaient de penser à l’avenir au détriment du présent. La culture s’étendait peu à peu aux garrigues sur lesquelles elle était réputée tout à fait impossible. Le phylloxera a arrêté ce mouvement ; il se continue cependant à Villeneuvette où M. Maistre se propose de débuter en cultivant d’abord par bandes plus ou moins distantes entre elles ; ce sera comme la prise de possession du sol par des plantes produites sur les terres vagues.

La culture ne s’étendra jamais beaucoup dans les garrigues, c’est le boisement qui doit être l’agent essentiel de leur transformation. Malheureusement dans ces fonds de peu de valeur, la propriété est si mal assise, elle est soumise à tant de droits et de servitudes d’usage que les meilleures intentions sont souvent paralysées. C’est que jusqu’à présent l’homme n’est guère intervenu dans leur exploitation que pour en cueillir les fruits naturels et n’a pas imprimé au sol le cachet de son travail. Sans travaux à effets durables, la propriété n’est jamais qu’à l’état d’ébauche, mal définie et mal respectée. En vain voudrait-on lui donner plus de netteté en édictant des mesures législatives destinées à la consacrer, toutes les dispositions imaginaires resteraient sans effet, si elles ne tenaient pas compte des circonstances économiques.

La propriété forestière est plus spécialement grevée que les autres de servitudes multiples et souvent mal définies c’est que l’ancien mode de jouissance collective du sol s’est conservé beaucoup plus longtemps pour elle que pour les biens d’autre nature. Les terres arables ont précédé les bois dans l’ordre de l’appropriation privée ; leur possession est plus complète sans être cependant encore absolue. Aux droits ordinaires d’usage auxquels sont ordinairement soumises les surfaces boisées ou incultes se joint, dans l’Hérault et les départements voisins, le droit de lignerage qui consiste dans la faculté que possèdent les particuliers de recueillir à leur gré les moindres productions ligneuses. Le lignerage est un obstacle absolu au reboisement on s’en inquiétait peu quand le bois abondait et qu’on ne prévoyait pas les conséquences de sa destruction. Son existence est maintenant une cause de stagnation pour le progrès agricole, arrêté devant les imperfections de l’organisation économique de la propriété. La disparition des vignobles en augmente encore en ce moment les inconvénients. C’était un droit qui s’en allait de lui-même, ou du moins dont l’exercice était de plus en plus délaissé, alors que le travail des vignes offrait aux bras un emploi plus avantageux. La pauvreté déjà sensible, le manque d’occupations lucratives et la diminution des salaires le remettent partout en vigueur on en use plus largement que dans le passé, faute de ressources plus importantes.

III Les résultats généraux 1877 et 1901

La manufacture de draps et l’exploitation agricole de Villeneuvette concourent au même but. Ce ne sont pas des entreprises distinctes, indépendantes l’une de l’autre ; elles sont, au contraire, étroitement reliées ensemble et c’est sur leur combinaison que repose toute l’économie de l’organisation générale. M. Maistre déclare hautement que chez lui l’agriculture n’est pas plus sacrifiée à l’industrie que l’industrie ne l’est à l’agriculture. La fabrique et le domaine se rendent des services réciproques ; on ne s’arrête pas à rechercher quelle est celle des deux parties qui profite le plus largement de la réunion on vise à faire de l’ensemble le meilleur usage.

A la proximité de l’usine la culture profite de résidus qui resteraient autrement sans valeur. Les déchets de laine, les tontisses, les eaux des foulons, etc. sont pour les champs une source de richesses qui ne saurait être mieux utilisées. Les produits du dessuintage des laines transformées par l’industrie en carbonate de potasse (usine Hugounencq à Lodève) se répandent plus loin et permettent, dans le pays même, la fabrication des engrais potassiques dont l’emploi est si avantageux pour les vignes malades.

1877 : L’agriculture use aussi des forces motrices, souvent en excédent, de l’usine. La turbine destinée à mouvoir les foulons de Garrigues sert également à l’élévation des eaux d’irrigation. Bientôt peut-être elle actionnera, à l’aide d’un câble traversant l’Hérault, une puissante pompe Neut et Dumont qui permettra de faire de la submersion sur une grande échelle. Mais Villeneuvette possède un appareil plus précieux appelé à rendre autant de services agricoles que de services industriels et dont l’acquisition n’eût pas été justifiée en l’absence de cette double destination : c’est une locomotive routière de la maison Aveling et Porter de la force de vingt chevaux-vapeur. Son poids est de 12.000 kilog., elle peut remorquer une charge de 36 tonnes métriques sur les routes ordinaires dont les pentes ne dépassent pas de 5 centimètres par mètre. Sa vitesse est de 6 à 7 kilomètres par heure ; elle se meut avec facilité en faisant ses évolutions dans un rayon très restreint. Sa circulation ne présente d’ailleurs aucun danger ; précédée d’un homme qui la devance de quarante pas pour avertir les conducteurs de voiture qui doivent la contrepasser il n’y a aucun risque à craindre. Loin de détériorer les routes, ses larges roues remplaceraient plutôt les rouleaux compresseurs. En cas de réparation d’une des machines motrices de l’usine, cette puissante locomotive se transporte à l’endroit convenable et remplace l’engin arrêté. Sa consommation en charbon ne dépasse pas d’après M. Maistre, celle des meilleures machines fixes et elle reste sensiblement proportionnelle au travail effectué, que celui-ci soit fort ou faible, qu’il s’élève à 60 chevaux ou qu’il descende à 10. Le labourage à vapeur se trouve naturellement indiqué dans de pareilles circonstances et on s’en préoccupe sérieusement.

1877 et 1901 : L’agriculture semble donc avoir la meilleure part dans les rapports constants qu’elle entretient avec la manufacture. Elle reçoit tout sans rien donner pour ainsi dire en échange et c’est précisément en recevant qu’elle sert utilement sa riche alliée. C’est elle qui occupe ses ouvriers en temps de crise, quand le travail industriel vient à être interrompu. A Villeneuvette, l’ouvrage ne manque jamais et jamais les bras ne sont en excès. L’association de l’agriculture et de l’industrie a permis de prévenir des complications si fréquentes et si funestes ailleurs, inconnues ici. Dans ce milieu, où se retrouvent intimement réunies des occupations aussi variées, il n’y a pas à proprement parler de population agricole séparée de la population industrielle. Les mêmes personnes travaillent aux champs ou à l’usine, selon les circonstances ; les chefs d’ateliers et les ouvriers spéciaux ont seuls un emploi bien déterminé.

1877 : Le capital mis en œuvre à Villeneuvette s’élève à un chiffre énorme. La propriété, dont la valeur a suivi une marche rapidement ascendante, représente une valeur considérable. La manufacture occupe des constructions et des appareils dont l’ensemble donnerait un total très élevé. A certains moments le capital engagé dans l’entreprise industrielle atteint près de deux millions. Le matériel parfaitement choisi est très complet ; il l’est trop même pour les besoins de la fabrication, mais il est tel que l’exige l’administration de la guerre. L’État entend que l’outillage des manufactures qui travaillent pour lui soit monté de manière à pouvoir doubler le travail d’un moment à l’autre. Ce sont là des exigences excessives auxquelles il conviendrait de renoncer. La fabrication ne suppose pas seulement un matériel suffisant, elle nécessite aussi une population ouvrière qu’on ne peut pas conserver à sa disposition en prévision de besoins imprévus. L’irrégularité des commandes et de leur réception est également une des circonstances qui maintiennent à l’état de capitaux de roulement des sommes qui ont été jusqu’à 900.000 francs.

La moindre négligence dans de pareilles opérations ne tarderaient pas à conduire à des résultats déplorables. La manufacture traite, chaque année, 300.000 kilogrammes de laine d’une valeur de 450.000 francs ; elle en obtient 100.000 mètres de drap dont la livraison rapporte de 800.000 à 900.000 francs et paie 125.000 francs de salaires. L’exploitation agricole donne un produit brut dont le montant dépasse vraisemblablement 60.000 francs (500 à 600 fr. par hectare de vignes et de terre, 10 à 15 francs pour les bois et les garrigues). Sur cette somme, les salaires prélèvent 25.000 francs ; ce serait beaucoup si on ne se rappelait qu’une bonne partie des dépenses de cette nature ne doivent être remboursées que dans un avenir assez éloigné.

Réunies ensemble, l’agriculture et l’industrie permettent de distribuer à la population ouvrière occupée à Villeneuvette 150.000 francs par an. Et dans ce chiffre ne sont pas compris les travaux extraordinaires qui concernent les réparations et les constructions nouvelles. Il ne se passe pour ainsi dire pas d’année où l’on n’entreprenne des défrichements, des conduites d’eau, des plantations, etc., aux moments de chômage ce sont autant de travaux exceptionnels qui coûtent très cher et dont profitent les ouvriers.

On conçoit qu’ayant recours à un personnel aussi nombreux, M. Maistre veuille être sûr de lui comme habileté et comme moralité. D’excellentes institutions lui donnent, sous ce double rapport, des garanties sérieuses. M. Maistre a des faveurs particulières pour les bons ouvriers et il sait se les attacher. Les travailleurs les plus expérimentés sont les plus recherchés et, grâce aux mesures qui ont été adoptées par lui, ce sont également les plus intéressés à la prospérité de la manufacture. Leur rémunération n’est pas simplement proportionnelle à la tâche qu’ils accomplissent, elle va en s’accroissant à mesure que l’ouvrage est plus vite expédié. C’est ainsi que les ouvrières placées aux métiers à tisser gagnent d’abord 0 fr 30 par couverture ; celles qui parviennent à en faire plus de dix dans leur journée touchent en outre une prime de 0 fr. 75. Leur salaire s’élève ainsi à 4 fr. et au delà.

Des dispositions non moins bien comprises sont également des gages précieux de la probité du personnel. Un logement confortable est offert à titre gratuit aux meilleurs employés qui sont installés dans le village attenant à l’usine et datant de sa fondation. L’organisation qui est en vigueur n’est pas de création récente, et ses résultats sont d’autant plus instructifs qu’ils ont reçu la sanction du temps. Leur importance n’avait pas échappé à M. Saint Pierre, à l’époque où il publiait à propos des Industries de l’Hérault, un ouvrage dans lequel les observations judicieuses et les remarques instructives abondent à chaque page. Aussi y insistait-il dans les termes que nous ne saurions mieux faire que de rappeler

« Bien avant que les questions économiques et sociales qui ont tant préoccupé les réformateurs modernes aient été l’objet d’une application, écrivait-il en 1864, avant même les essais de fondation d’une colonie coopérative créée par le célèbre Robert Owen à New-Harmony, Villeneuvette possédait déjà les institutions spéciales qui se sont perpétuées jusqu’à nos jours et qui ont résisté, dans leur pureté traditionnelle, aux agitations politiques ».

Dès la fin du dix-septième siècle, la manufacture avait une véritable cité ouvrière ; c’est celle qui subsiste encore aujourd’hui. Les maisons dont elle se compose sont propres et bien tenues à l’intérieur la batterie de cuisine est resplendissante, les tables sont brillantes et tout respire la propreté et l’aisance. Les familles d’ouvriers font preuve chez elles de cet esprit d’ordre et de régularité dont on est frappé en entrant dans la manufacture.

« Actuellement la commune entière de Villeneuvette appartient à M. Maistre terrains cultivés et incultes, bois, métairies et enfin usine, église, maison commune, tout est la propriété d’un seul ». (Saint-Pierre).

Contrairement à ce qui se passe dans d’autres centres industriels, les ouvriers ne peuvent pas espérer arriver à la possession de leur demeure. L’accès de la propriété ne leur est pas ouvert sur le territoire de la commune, M. Maistre entend s’en réserver le privilège absolu et ne veut s’en dessaisir à aucun prix ; à cette condition, il jouit d’une autorité incontestée à propos de laquelle il n’a pas à craindre de discussion. Le propriétaire est maître chez lui et il peut compter sur ses ouvriers. L’économie n’en est pas moins stimulée par d’autres attraits : les employés achètent des terrains dans le voisinage de la commune ; ils ont aussi, à leur portée, une caisse d’épargne où se place le superflu de chaque jour et parfois ceux qui possèdent les plus beaux livrets reçoivent une prime spéciale à titre de gratification.

Sur les salaires quotidiens est prélevée une minime portion destinée à subvenir aux dépenses essentielles du culte, de l’école et du médecin. La sollicitude du chef de l’établissement se porte sur tous les objets et sa générosité comble les déficits des budgets nécessaires aux différents services de la commune, tout en laissant aux ouvriers le mérite de la subvention principale. Aux temps de cherté, le propriétaire assure le pain à prix réduit et facilite ainsi l’existence de la population dans les périodes critiques.

Ces dispositions ont porté leurs fruits :

« L’ouvrier est bien différent de ce qu’il est dans nos autres centres manufacturiers. On le trouve là, respectueux et soumis sans bassesse, saluant le maître et l’abordant avec la dignité que donne le sentiment du devoir accompli, sans l’humilité du malheureux que la misère a habitué à tendre la main, sans la fierté malhonnête que donnent aux paresseux les conseils de l’envie et des mauvaises passions »…

« La population ouvrière a des habitudes d’ordre rare dans les villes. Il n’y a qu’un seul café. A neuf heures du soir les portes de la manufacture se ferment et Villeneuvette entourée de remparts et de créneaux ressemble à une place forte ou plus exactement à un cloître. A quatre heures et demie du matin, été comme hiver, le tambour bat la diane. A cinq heures le travail commence… à sept ou huit heures du soir le calme le plus parfait règne dans l’établissement : la vie de famille seule prolonge la soirée, mais le cabaret n’est pas là pour absorber le gain de la journée ». (Saint Pierre).

1877 et 1901 : L’organisation de Villeneuvette n’a rien de factice. L’ouvrier n’y est soumis à aucune réglementation particulière il est libre de ses mouvements et adopte le genre de vie qui lui plait sans être obligé de se plier à la vie commune. La famille a son indépendance complète et personne n’intervient dans ses affaires privées. Chacun agit en liberté, sous sa propre responsabilité et le bien-être n’en est pas moins général. La solidarité des intérêts se manifeste à Villeneuvette, comme partout où son développement n’a pas été contrarié, par des institutions entièrement libres. Et pourquoi aurait-on cherché des combinaisons nouvelles pour améliorer le sort des populations quand le mécanisme social est si bien ordonné à cet effet ? On a compris ici qu’il n’y avait rien de mieux à faire que d’abandonner aux habitants le soin de pourvoir à leurs besoins individuels et l’on n’a pas assumé la responsabilité de les satisfaire à leur place. Jamais il n’est sorti du cerveau humain aucun plan qui ait pu rivaliser, en pareille matière, avec celui que nous devons à la providence ; les créateurs de Villeneuvette n’ont pas eu la téméraire audace de vouloir y substituer une organisation artificielle et l’expérience a prouvé la justesse de leurs vues. Leur village a prospéré, tandis que sur tous les points où l’on a tenté d’établir les relations sociales sur des bases nouvelles, on n’a abouti qu’à des échecs dont le souvenir est encore vivant dans toutes les mémoires.

Les doctrines libérales qui dominent à Villeneuvette ne suppléent pas à toute direction. Les institutions, quelles qu’elles soient, ne valent que par les hommes qui les mettent en pratique.

1877 et 1901 : « Il ne faut pas se faire illusion, remarquait à ce sujet M. C. Saint-Pierre, et supposer que Villeneuvette est une de ces terres promises que certains réformateurs ont signalées à leurs adeptes. Il est certain que si Villeneuvette est une république, elle a un dictateur tout puissant dans son chef, seul propriétaire foncier de la commune. En y regardant de près on s’aperçoit que ce qui fait sa force pourrait faire sa faiblesse. C’est aux sentiments élevés et à l’admirable sagesse des martres de l’établissement qu’est dû le maintien d’une organisation, source de fortune pour eux, source de bonheur et de bien-être pour leurs ouvriers.

1877 et 1901 : A Villeneuvette on ne rencontre pas de désœuvrés. Sur la porte d’entrée est inscrite cette belle devise : Honneur au travail et personne n’y manque. M. Maistre est du reste le premier à prêcher l’exemple. De son habitation établie au milieu de ses constructions, entre les bâtiments de la manufacture et le groupe des maisons ouvrières, il surveille tout et communique à tous le goût de l’activité. Chaque matin le propriétaire est le premier sur pied ; on le voit de tous les côtés surveillant les moindres détails de ses vastes opérations avec d’autant plus de sûreté qu’il connaît à fond son personnel et ses occupations spéciales.

L’exploitation rurale n’est pas plus négligée que la manufacture. Rien ne s’y passe sans que M. Maistre en soit instruit et il ne compte pas avec la peine ; sachant quelle est la valeur du temps, il ne ménage pas ses chevaux et il parcourt son domaine, en écuyer consommé, chaque fois que sa présence est utile sur un point ou sur un autre.

1877 : Si les capitaux mis en œuvre à Villeneuvette et les salaires annuels atteignent des proportions considérables les bénéfices sont aussi très élevés. M. Maistre en fait du reste le plus généreux emploi. Il n’y a pas d’idée pratique qui ne trouve auprès de lui un accueil favorable. Jamais il n’est plus heureux que lorsque l’occasion lui paraît propice pour faciliter une œuvre sérieuse. La ville de Clermont-l’Hérault lui doit la création d’une station météorologique et d’un laboratoire de physique et de chimie d’une organisation parfaite. Déjà cette fondation a rendu de grands services aux environs, elle en rendra de plus grands avec le temps à mesure qu’elle sera mieux connue. L’existence d’un laboratoire de recherches par département passe maintenant pour une chose idéale, on s’apercevra bientôt de l’insuffisance d’un pareil nombre. La nécessité de l’analyse chimique devient chaque jour plus impérieuse, son rôle s’agrandit et les personnes qui s’y adonnent sont forcées de se spécialiser. A Clermont- l’Hérault les études industrielles semblent appelées à prendre le premier rang au nombre de celles qui s’imposeront naturellement, l’agriculture créera aussi beaucoup de travaux, surtout à l’occasion des transformations qui sont imposées par le remplacement des vignobles détruits.

L’instruction agricole est un des objets en faveur desquels M. Maistre témoigne d’un grand intérêt. Il en attend des résultats grandioses dont il voudrait hâter la réalisation. Aussi vient-il de créer, en faveur d’un jeune homme du canton de Clermont, une bourse d’interne à l’école d’agriculture de Montpellier. Les élèves de cet établissement n’oublieront ni les excellents conseils, ni les précieux exemples qu’il leur a donné l’occasion de recueillir en les recevant chez lui et en les initiant à tous ses travaux.

Les grandes conceptions sont particulièrement appréciées de M. Maistre. La difficulté de la tâche n’est pas, à ses yeux, une raison qui puisse expliquer des hésitations quand les résultats devront être en rapport avec les sacrifices indispensables pour en assurer les bénéfices. La colonisation de l’Algérie est une de ces œuvres dans la réussite de laquelle il est plein de confiance les relations de famille qu’il y entretient reportent fréquemment son attention sur le vaste territoire de ce pays encore si pauvre, malgré ses récents progrès. Dans l’intention de contribuer pour sa part au développement de sa prospérité, il y dirige en ce moment un appareil de labourage à vapeur qu’il se propose d’offrir au gouvernement général par l’intermédiaire de M. Aubanel. Après examen et réflexion, il s’est décidé en faveur de l’appareil Howard commandé par la machine Aveling et Porter dont l’usage, à Villeneuvette, lui a prouvé les qualités véritables.

Les populations qui vivent autour de lui connaissent sa générosité. M. Maistre se montre dans toutes les occasions où ses largesses, grandes ou petites, peuvent être d’un secours utile. C’est faire de sa fortune un noble usage et c’est prouver qu’elle est placée en des mains dignes de la posséder.

F. CONVERT

1901 :Comme suite à l’ouvrage de M. Convert, professeur actuellement à l’Institut Agronomique de France à Paris, nous croyons devoir ajouter les renseignements suivants, afin de signaler les améliorations apportées depuis l’année 1877 à la Manufacture de Villeneuvette.

Ces améliorations sont nombreuses :

  • Ainsi le tissage mécanique qui était situé à un premier étage a été transporté dans un rez-de-chaussée. Le tissage a été placé à un rez-de-chaussée afin d’éviter aux ouvrières l’ébranlement qui a lieu sur un plancher.
  • Pour rendre le sol à la fois moins dur et plus sain on a pavé le local du tissage avec de l’asphalte.
  • Ce local qui contient environ 50 métiers à tisser a 56 mètres de longueur et 16 mètres de largeur.
  • Il est très éclairé ; les ouvriers peuvent voir, tout en travaillant, la campagne environnante.
  • 5 grandes ouvertures peuvent servir à renouveler l’air.
  • En été pour éviter la forte chaleur, le toit est arrosé.
  • Chaque métier est éclairé le matin et le soir en automne et en hiver par l’électricité.
  • Les ouvrières ont à leur disposition une salle pour pouvoir faire chauffer leurs vivres et pour pouvoir y manger.
  • Les ouvrières ont la faculté de s’asseoir pendant le travail.
  • Le travail dans les ateliers commence à 6 heures du matin et à moins que la fabrication ne presse, il prend fin à 5 heures 30 du soir.
  • Les ouvriers qui en font la demande peuvent faire du jardinage sur un terrain qui est mis à leur disposition.
Genre d'étoffes fabriquées

Il y a un certain nombre d’années la Manufacture de Villeneuvette ne fabriquait guère que des draps pour les soldats.

Mais afin de pouvoir assurer un travail plus régulier, M. Maistre a tenu à joindre à la fabrication des draps pour la marine et pour la guerre celle des draps fins.

On livre des étoffes fines à 35 lycées, à divers chemins de fer, à diverses villes telles que Montpellier et Béziers, à plusieurs corporations religieuses, à diverses administrations et enfin au commerce et à certains pays étrangers.

On fabrique aussi des draps imperméabilisés en particulier pour les omnibus de Paris.

De telle sorte qu’au lieu de fabriquer 10 à 12 variétés de draps, ainsi que cela avait lieu il y a 25 ans, actuellement on en fabrique à Villeneuvette plus de 70 variétés.

Avec une telle variété de produits les difficultés concernant la marche des opérations n’ont fait qu’augmenter.

Colbert qui voulait rendre la France grande et prospère et favoriser le commerce extérieur avait pensé que le moyen le meilleur et les plus pratique consistait à créer des manufactures sur plusieurs points du territoire ; c’est dans ce but qu’il favorisa la création de plusieurs manufactures, et comme il était très difficile de soutenir la concurrence avec les pays étrangers qui, par leurs relations anciennes et leur marine, étaient plus favorisés, il fut obligé d’accorder à ces manufactures de nombreux avantages.

Et cependant ces avantages ont été loin d’être suffisants puisque toutes les manufactures établies dans le midi de la France ont disparu, à l’exception de celle qui porte le nom de Manufacture de Villeneuvette.

Il est utile de connaître la cause qui fait qu’un établissement, créé depuis 1666, c’est-à-dire depuis plus de 235 ans, a pu traverser des crises très grandes tout en conservant et le travail et sa bonne et ancienne organisation.

C’est qu’à Villeneuvette directeurs ou propriétaires ont su joindre au travail industriel le travail agricole, que fournissait, en temps de crise industrielle, un vaste domaine.

Mais la cause véritable et on peut dire l’unique cause, c’est que de tout temps et surtout depuis plus de cent ans, les propriétaires n’ont cessé de vivre au milieu des ouvriers.

Vivant de la même vie, ou pour être plus exact, dans le même milieu, il n’y a pas eu de ces divergences, de ces divisions qui n’existent malheureusement que trop souvent lorsque les hommes vivent séparés les uns des autres.

Et chose curieuse, quoique l’entente fut grande et complète entre le patron et les ouvriers, de temps en temps des plaintes, des récriminations venaient du dehors.

On était jaloux de voir que l’union put être complète entre ceux qui souvent sont divisés dans d’autres centres.

En France, et surtout dans le midi de la France, le système égalitaire, dans le sens étroit du mot est plus à la mode que le système de la fraternité.

Il est difficile, et il est encore plus difficile de croire qu’à notre époque des hommes placés les uns à côté des autres puissent vivre en bonne harmonie.

On a cherché surtout à induire l’opinion publique en erreur, en faisant croire que la commune entière de Villeneuvette était soumise au régime féodal. Avec ce mot de féodal on a pensé pouvoir détruire plus facilement une organisation qui n’a pas cessé de donner de la sécurité aux familles ouvrières en leur assurant un travail aussi régulier que possible.

Le fait est que le groupe principal de la commune de Villeneuvette comprend une partie de la manufacture de draps et un certain nombre d’habitations ainsi que celle du patron qui est bâtie en plein dans l’atelier.

Mais sur les 98 logements, dont les loyers sont donnés gratuitement aux familles ouvrières, il y en a seulement 70 dans l’enceinte de la manufacture, les autres sont dispersés dans les 3 fermes et les 3 anciens moulins qui sont également sur le territoire de la commune de Villeneuvette.

Les ouvriers ont la faculté de rester dans le groupe de la Manufacture ou bien d’aller habiter un des logements situés dans la campagne.

Tous ces logements sont donnés gratuitement mais tous les ouvriers trouvent qu’il est préférable de loger dans la manufacture.

Voilà donc éteinte cette légende qui consiste à dire que les ouvriers de Villeneuvette sont des esclaves qu’il faut plaindre et dont il faut prendre coûte que coûte la défense.

Comme machines l’outillage de la Manufacture de Villeneuvette ne laisse rien à désirer.

On vient d’ajouter à la force motrice, c’est-à-dire aux 3 fortes chaudières qui existaient déjà, une nouvelle chaudière système Belleville produisant assez de vapeur pour alimenter une force de 175 chevaux.

Le rural a été amélioré ; on a semé ou planté 130 hectares en pins pignons ou en chênes.

Ces nouveaux bois sont très beaux. Le pin pignon réussit très bien dans le terrain calcaire et dans le grès.

Document N° 7

Monographie de la commune et de la manufacture de Villeneuvette, extrait d'un mémoire fait par M. Fabre en 1877, Biskra, 1900.

Villeneuvette est située à 3 kilomètres de Clermont-l’Hérault, sur la petite rivière de la Dourbie, affluent de l’Hérault.

L’Hermitage de Notre-Dame du Peyrou, avec sa vieille église du XIVe au XVe siècle, est situé sur le point culminant qui sépare Clermont de Villeneuvette.

De ce point, l’œil embrasse un groupe de montagnes que domine le Pic de Cabrières.

D’après la carte géologique de M. Paul de Rouville, le terrain de la commune de Villeneuvette est formé par le calcaire moellon, le Keuper, le calcaire jurassique, le grès bigarré et les schistes paléozoïques.

Les environs de Villeneuvette offrent à l’œil une oasis délicieuse, formant contraste avec les régions plus éloignées qui sont généralement arides.

On a cherché, par des reboisements établis sur les montagnes, et par des arbres plantés tout autour de l’enceinte de Villeneuvette, à rendre le séjour de cette localité aussi agréable que possible.

La Manufacture et le village où habitent les ouvriers et les patrons, sont réunis depuis 1666, dans cette même enceinte.

Nous nous empressons de faire remarquer que les ouvriers ont la faculté de choisir entre les logements établis dans l’intérieur de la Manufacture et ceux qui sont établis au dehors.

Mais tous ou presque tous aiment mieux habiter dans l’usine.

Origine de la manufacture

La Manufacture a été fondée en 1666, sous le ministère de Colbert. Elle fut l’œuvre d’une association de capitalistes du Languedoc.

Sur l’emplacement actuel de Villeneuvette, il n’existait qu’un moulin à foulons à maillets, et à environ 300 mètres plus loin, dans un local assez grand, des foulons.

Ce dernier local existe encore sous le nom de vieille Manufacture.

Le choix du site de Villeneuvette a été fait avec le plus heureux discernement ; dans l’espace de quelques années, un territoire inculte fut transformé en pays riant et fertile.

Le nouvel établissement prit le nom de Villeneuve-lez-Clermont jusqu’en 1803, époque à laquelle le nouveau propriétaire, M. Joseph Maistre lui donna le nom de Villeneuvette.

Il résulte d’une charte de 1161, relative à des redevances dues à l’évêque de Lodève, Pierre de Pasquières, qu’un des lieux existant sur la Dourbie, portait le nom de Villa Noveta.

Directeurs et propriétaire

La compagnie industrielle se composait d’un grand nombre de capitalistes :

  • MM. André Pouget, greffier en chef de la cour des aides de Montpellier,
  • Gédéol Brutel,
  • Jacques Issert,
  • François Coste,
  • Pierre Barthe,
  • Fulcrand Duffour,
  • Gabriel Pelletan,
  • Pierre Astruc,
  • Pierre de Rustin de Bertellet,

En 1681, les États du Languedoc accordèrent une somme de 40 000 livres à la compagnie industrielle de Villeneuvette, qui reçut à plusieurs reprises des prêts, pour une somme de 130 000 livres sans intérêt.

Afin de favoriser une entreprise aussi utile pour le pays, les mêmes États allouèrent une subvention de 3 000 livres et une pistole sur chaque pièce de drap fabriquée dans les ateliers de cette Manufacture.

Malgré ces encouragements et ceux donnés par le Gouvernement, les fondateurs ne purent parvenir à couvrir les premiers frais qui s’étaient élevés à la somme de un million huit cent mille livres.

La compagnie fut alors dissoute en 1703, retenu Me Desforges, notaire à Paris.

M. Castagnié d’Auriac, seigneur et baron de Clermont, acheta cette Manufacture en 1720 ; il y ajouta un grand nombre de constructions, entre autres l’église actuelle et la porte monumentale de l’avenue de Clermont.

Il employa pour ces travaux les matériaux provenant des débris de l’antique manoir de Guilhem, dont il venait de faire l’acquisition.

Lors du mariage de Melle Catherine-Françoise Castagnié d’Auriac avec le marquis de Poulpry, son père, M. Castagnié, lui donna en dot la Manufacture de Villeneuvette.

Mr Raymond Ronzier, négociant à Clermont, en devint possesseur par acte d’achat fait à Mme de Poulpry, par devant Me Payre, notaire à Carcassonne à la date du 17 avril 1768. M. André de Chambert de St Martin de Fanjeaux (Aude), gendre de M. Ronzier, se chargea de cette propriété à la suite d’arrangements survenus entre eux, suivant acte du 11 février 1788, reçu par Me Léotard, notaire à Clermont. Il en fit cession à son tour, le 23 février 1793 à M. Denis Gayraud, qui trouva cette Manufacture dans un état précaire il releva son crédit malgré les années difficiles de la Révolution. Il acheta en outre à la ville de Clermont une certaine étendue de bois et garrigues.

Le mariage de M. Joseph Maistre avec la nièce de M. Denis Gayraud, le mit en possession du sixième de la propriété de Villeneuvette, par suite de l’héritage de Mme Maistre, née Baumes il fit l’acquisition des autres portions à ses cohéritiers, par acte du 6 Germinal, an XII (26 Mars 1803) de la République.

Joseph Maistre continua l’œuvre de restauration commencée par son oncle, M. Denis Gayraud ; il eut le courage d’entreprendre une tâche aussi ardue, dans un moment où le commerce du Levant venait d’être anéanti à la suite des guerres maritimes entre la France et l’Angleterre.

M. Joseph Maistre tourna ses regards vers la fourniture de l’habillement des troupes, et il n’eut qu’à rappeler au Gouvernement l’existence de la Manufacture de Villeneuvette, pour obtenir une protection spéciale.

Il fut admis au nombre des entrepreneurs des fournitures de l’armée, ce qui lui permit d’introduire un grand nombre d’améliorations utiles.

En 1810, il fut un des premiers dans le Midi à monter des métiers mécaniques à filer la laine, dont la propagation fit faire un pas immense à la fabrication des draps.

Hercule et Casimir Maistre, ses fils, prirent jeunes encore la direction de ce grand établissement, et c’est à eux que revient le mérite d’une restauration complète qui place Villeneuvette, au rang prospère qu’elle occupe depuis cette époque. Ils enrichirent cette Manufacture de toutes les machines propres à l’amélioration et au perfectionnement du travail.

A la mort de M. Hercule Maistre, arrivée le 14 février 1858, M. Casimir Maistre, son frère, resta seul chargé de cet honorable fardeau, et devint, à la suite d’arrangements avec sa famille, seul propriétaire de l’établissement industriel et du domaine agricole, auxquels il fit subir d’importantes améliorations et d’utiles modifications.

Jules Maistre, son fils, est depuis le 16 janvier 1868, date de la mort de son père, à la tête de cet établissement.

Depuis quelques années deux des fils de Jules Maistre, (Édouard et Casimir Maistre) s’occupent principalement de la direction de la Manufacture de Villeneuvette, et depuis quelques mois, ils ont pour aide le quatrième fils, Paul Maistre.

La Manufacture de Villeneuvette, fondée il y a déjà 234 ans, continue à marcher avec la même organisation ouvrière. Cette longue durée, en ce qui concerne l’organisation ouvrière et industrielle, est due à ce que, à Villeneuvette, les patrons et les ouvriers vivent dans le même milieu.

Vivant ensemble, ils ne forment plus qu’une même famille. Aussi, on peut dire que la question sociale a été résolue de la manière la plus heureuse.

Nous devons ajouter que pour amener la bonne entente chez les uns et chez les autres, il faut autre chose que de vivre dans le même milieu il faut que les uns et les autres se laissent pénétrer par l’esprit chrétien.

Organisation communale

Des lettres patentes du roi Louis XIV, à la date du 20 juillet 1677, (un an après la fondation de la Manufacture de Villeneuvette), portent que cet établissement sera érigé en communauté, (commune) séparée des autres territoires, qu’elle sera exempte des charges ordinaires adhérentes aux autres localités du Languedoc, et qu’elle portera le nom de Villeneuve-lez-Clermont.

Cette communauté était autorisée à s’approprier les eaux de la Dourbie et les terres environnantes utiles à l’Établissement.

Des réclamations s’élevèrent contre ce démembrement de leur territoire, de la part des consuls de Clermont et de Nébian, qui voyaient avec peine une organisation communale ayant des franchises aussi étendues.

Ces réclamations furent portées devant la Cour des aides et finances de Montpellier ; un de ses membres fut délégué pour procéder à une enquête. Le résultat est consigné dans un jugement rendu par cette Cour en 1680, maintenant l’indépendance et les franchises de Villeneuve-lès-Clermont.

Instruction

L’instruction est confiée à un instituteur dépendant de l’Académie de Montpellier en ce qui concerne les garçons, à une institutrice libre pour les filles.

Organisation religieuse

Lors de la fondation de Villeneuvette, le service religieux fut confié au prieur de la paroisse de Mourèze, ayant sous sa direction un petit chapelain attaché spécialement à la Manufacture de Villeneuvette.

Plus tard, le service religieux a été fait par le curé de Mourèze dans l’église de Villeneuvette.

Actuellement, le service religieux est fait par un chapelain.

Sauf une seule famille protestante, toutes les autres familles sont catholiques.

La fête patronale se célèbre le 8 septembre, jour de la nativité de la Vierge.

La fête locale a lieu le lundi de Pâques. Ce jour- là, Villeneuvette reçoit un très grand nombre de visiteurs.

Organisation ouvrière

De 1666 à 1803, la Manufacture ne resta jamais dans les mêmes mains, puisqu’elle passa, après la dissolution de la Compagnie Industrielle, dans celle de six différents propriétaires mais soit jusqu’en 1803, soit jusqu’à nos jours, tous, directeurs et propriétaires, ont eu soin de respecter religieusement l’organisation primitive et tous ont eu à cœur de conserver et d’occuper de préférence les familles les plus anciennes, même aux époques de secousses politiques ou de chômages commerciaux.

Le travail est assuré autant que possible aux employés et aux ouvriers de l’établissement et des environs, qui, outre le travail, trouvent dans cette organisation les avantages matériels et moraux qu’ils peuvent désirer.

  1. Logements commodes et salubres fournis gratuitement aux ouvriers, à la condition de les tenir dans un bon état de propreté ;
  2. Des jardins sont mis à la disposition des ouvriers, quand ils en font la demande ;
  3. Le service médical est fait par deux médecins ; le prix pour chaque famille n’est que de 4 francs par an ;
  4. Une caisse de secours et d’épargne est établie depuis de longues années elle est alimentée par une simple retenue de 1 % sur le salaire des ouvriers et des employés. Lorsqu’elle est insuffisante, le propriétaire comble le déficit.

Au moyen de cette institution, on donne des secours à ceux que les maladies mettent dans l’impossibilité de travailler.

Des pensions de retraite sont accordées aux personnes âgées et aux infirmes.

En été comme en hiver, le lever se fait au son du tambour, soit à 5 h 30 du matin.

Le travail commence dans les ateliers à 6 heures du matin et il est terminé à 5 h 30 du soir.

Casimir Maistre père a rédigé et laissé à ses successeurs un tableau sommaire présentant l’ensemble des occupations, et les renseignements à prendre, soit pour la propriété agricole et commerciale, soit dans l’intérêt des ouvriers.

Ce tableau est presque un testament pour tout ce qui concerne la marche de la Manufacture.

Ci-après, une partie des détails.

Commerce
  • « Se maintenir dans la position actuelle ;
  • Conserver une certaine population ;
  • Veiller à ce qu’on ne la charge pas d’impositions ;
  • Bons rapports avec l’autorité supérieure. »
Personnel
  • « Employés, contremaîtres, ouvriers divers ;
  • Qu’ils fassent beaucoup et bien ;
  • Vivres à bon marché ;
  • Veiller à leur bonne conduite ;
  • Pas de jeux. Pas de journaux ;
  • Qu’ils soient économes, probes et religieux ! »
Observations générales

« Secours aux pauvres de Clermont,
dans les moments critiques, surtout en hiver, etc. »

L’organisation ouvrière se manifeste à Villeneuvette par des résultats satisfaisants et par une physionomie particulière qu’elle donne à cette localité.

Notre but, en présentant la Manufacture de Villeneuvette à l’Exposition sociale de 1900, a été de signaler une organisation qui, sans être parfaite, indique ce qu’on peut obtenir à la condition de vivre le plus possible avec ses ouvriers, et surtout lorsque l’esprit chrétien règne chez les uns et chez les autres.

Casimir Maistre n’a jamais voulu essayer de nourrir les ouvriers en commun, afin de ne pas porter atteinte à la vie de famille.

Chaque ménage a son indépendance complète. Quelques ouvriers sont propriétaires de vignes ou de champs dans les environs du domaine de Villeneuvette, d’autres ont des livrets à la caisse d’épargne ou ont des fonds placés.

Cependant, il faut reconnaître que la facilité qu’ont les ouvriers à avoir un travail plus assuré que dans bien d’autres centres industriels, les porte moins à faire des économies.

Casimir Maistre père, décédé en 1868, avait institué, par son testament, un prix de cent francs à donner à l’ouvrier ou à l’ouvrière de Villeneuvette qui se sera le plus distingué par son amour du travail, son esprit d’ordre et d’économie et son attachement à ses maîtres.

Son fils, ou celui qui lui succédera, sera seul juge pour décerner cette récompense.

Ce prix devrait être donné le lundi de Pâques, jour de la fête patronale de Villeneuvette. Cette fondation a été faite pour une durée de 20 ans.

A notre époque, pour permettre à nos centres manufacturiers de lutter avantageusement avec ceux de l’Angleterre, de la Belgique, de l’Allemagne et de la suisse, il est indispensable de fonder de vastes usines mais alors, un chef unique n’est plus suffisant pour tenir tête à tous les travaux, il est obligé de se faire représenter par des directeurs.

Dans les grandes compagnies surtout, là où les actionnaires ont fourni des fonds, ces actionnaires veulent obtenir, avant toute chose, un intérêt élevé des capitaux engagés dans l’industrie.

Aussi, ayant à produire à bas prix, les directeurs n’ont pas toujours intérêt à conserver dans l’usine les ouvriers les plus anciens. C’est généralement avec les hommes jeunes, ayant une bonne santé, qu’on arrive à produire à bas prix.

Si la grande industrie fabrique à bas prix les objets manufacturés, elle enlève souvent la sécurité aux ouvriers qu’elle utilise.

L’organisation de Villeneuvette est faite en vue d’assurer l’avenir de l’établissement, tout en donnant de la sécurité aux familles ouvrières.

Lorsque des machines perfectionnées sont découvertes, elles sont appliquées mais on évite de supprimer brusquement un grand nombre de bras.

C’est ainsi qu’on a pu introduire successivement les machines les plus perfectionnées sans que les ouvriers aient eu à se plaindre.

Et cependant, il est souvent pénible pour un ouvrier d’abandonner une ancienne machine, ou un ancien état pour en prendre un nouveau.

En définitive, quand l’ouvrier sait que le patron est constamment préoccupé de son avenir, et que, si des modifications nouvelles sont introduites, ces modifications n’ont pas pour but de le contrarier, mais bien de permettre à l’Établissement de progresser, en un mot, de pouvoir exister, alors l’ouvrier est disposé à faciliter l’introduction des modifications nouvelles.

Le plus souvent, c’est faute de se voir et de s’entendre que les ouvriers se mettent en opposition avec les industriels.

Nous ne pouvons terminer ce passage sans signaler les améliorations qui ont été introduites pendant ces dernières années par MM. Édouard Maistre et Casimir Maistre, améliorations qui offrent des avantages sérieux aux ouvriers et aux patrons.

La teinture à l’indigo qui est exigée pour teindre en bleu les draps de la guerre, de la marine et de plusieurs administrations, présentait deux inconvénients pour les ouvriers.

La chaux introduite dans la cuve à indigo pour modérer la fermentation, et qui restait en partie dans la laine, est enlevée par une opération nouvelle qu’on fait subir à la laine teinte. De plus, cette même opération fait que l’indigo, qui restait en excédent dans la laine, est également enlevé de telle sorte que les ouvriers ne sont plus colorés par l’indigo et par les particules de chaux qu’ils respiraient avant qu’on fasse subir à la laine teinte l’opération dont nous venons de parler.

Une autre amélioration importante apportée, est celle qui consiste à graisser la laine avec un savon, au lieu de la graisser à la filature avec de l’huile.

Le contact continuel de l’huile à la filature et au tissage était une cause de malaise pour les ouvriers.

Le graissage au savon et à l’eau supprime l’inconvénient que nous venons de signaler.

Ainsi que cela se pratique dans quelques usines de l’Écosse, nous avons fait placer des plaques de zinc sous les machines afin d’empêcher les huiles qui servent à graisser les coussinets, de se répandre sur le sol. De cette manière, les salles du travail sont plus propres. Nos efforts tendent à les rendre saines nous leur donnons le plus de jour possible, non seulement par la partie supérieure du local où les ouvriers travaillent, mais surtout par les côtés.

L’ouvrier qui ne reçoit la lumière que par le haut, est plus triste que celui qui voit le jour sur la campagne environnante.

Pour éviter l’ébranlement que nos ouvriers éprouvent lorsqu’ils travaillent aux étages supérieurs, nous avons placé nos métiers à tisser dans un vaste rez-de-chaussée, dont le sol est recouvert avec de l’asphalte, l’asphalte procure moins de froid que le sol en ciment, de plus, le sol asphalté est moins dur et ne laisse pas passer l’humidité.

Liste des ouvriers employés a la manufacture

Sur 237 ouvriers occupés actuellement, 50 ont droit au diplôme d’honneur, comme ayant plus de 30 ans de service.

  • 11 ouvriers ou employés ont reçu la médaille du travail,
  • 41 sont en instance de l’obtenir.

Sur 51 ouvriers, 24 ont une durée de service de plus de 40 ans

  • 15 ont plus de 35 ans
  • 12 ont plus de 30 ans

La moyenne pour tous les 51 ouvriers est de plus de 36 ans de service, soit 1 863 ans pour 51 ouvriers.

Nous ne pensons pas qu’on puisse trouver dans d’autres usines de la France ou de l’étranger, une proportion aussi forte d’anciens ouvriers.

Organisation industrielle

L’organisation industrielle et commerciale comprend tout ce qui a rapport au personnel, à l’achat des laines et autres matières premières, à la confection des draps, et à l’entretien des machines, des moteurs, des barrages, etc.

Le personnel

A part le chef industriel et trois de ses fils, le personnel comprend :

  1. Un directeur chargé de l’ensemble des opérations ;
  2. Les employés pour le contentieux, la tenue des livres, la correspondance ;
  3. Les contremaîtres nécessaires à la surveillance des ateliers ;
  4. Les ouvriers et ouvrières domiciliés dans l’enceinte de la Manufacture ;
  5. Les ouvriers et ouvrières venant des communes voisines, qui sont plus ou moins nombreux, suivant les circonstances.

En 1666, l’usine fut fondée pour se livrer à la fabrication des draps du Levant et de l’Inde ; on a continué le même genre de travail jusqu’au premier empire, et ce travail a été repris depuis à plusieurs intervalles.

Depuis quelques années, la Manufacture de Villeneuvette a pu, grâce à des dépenses considérables, se livrer à des fabrications très variées, et en particulier à la fabrication des draps fins 1. En agissant ainsi, M. Maistre a tenu à mieux assurer la régularité du travail aux ouvriers.

Si nous insistons sur cette question, et si nous tenons à dire qu’on est arrivé à faire des draps 2 très fins, c’est pour prouver, qu’avec de la persévérance, il est possible d’obtenir de belles étoffes dans le Midi de la France ; cependant, à Paris et dans le Nord, on est persuadé que les ouvriers du Midi ne sont pas assez soigneux pour fabriquer des draps d’une qualité aussi belle que ceux du Nord. 3

Tout semble se réunir, dans notre région, pour augmenter les difficultés de la fabrication ; aussi, depuis quelques années, les fabriques de draps du Midi ont une tendance à diminuer en nombre.

Notre note faite, sans parti pris, a pour but de faire connaître les difficultés que les industriels ont à surmonter ; nous signalerons les avantages et les inconvénients qui existent, suivant qu’une fabrique est située dans une ville ou bien dans un centre isolé, tel que celui de Villeneuvette.

Nous occupant de l’industrie des draps depuis 44 ans, et ayant vécu au milieu des ouvriers, nous avons appris à connaître ce qu’ils désirent le plus.

Dans un centre isolé, il est difficile de se livrer, avec succès, à une fabrication très variée, et cependant, pour régulariser le travail, pour éviter surtout des chômages, il est indispensable d’avoir une fabrication variée.

Avec 60 à 65 métiers à tisser, produisant environ 120 000 mètres de drap par an, notre fabrication comporte plus de 70 genres différents. Cette variété, dans la nature des étoffes à produire, est une cause de retard.

Car il se perd beaucoup de temps toutes les fois qu’à la filature et au tissage, il faut faire varier la finesse du fil et le montage des chaînes.

Dans une ville, lorsque le travail diminue, l’industriel peut remercier plus facilement une partie de ses ouvriers ; ils trouvent à s’occuper plus facilement chez les voisins, que s’ils habitent un centre isolé.

Mais que faire des ouvriers, lorsque le travail diminue par tiers et même par moitié. D’ailleurs un sentiment d’humanité exagéré ne doit pas amener le patron à sacrifier sa fortune.

Il doit alors remercier une partie de ses ouvriers mais ce sont surtout ceux qui viennent du dehors, qui sont les premiers remerciés.

Une usine placée au milieu de la campagne peut, au temps de chômage, occuper une partie des ouvriers à des travaux agricoles ; mais, outre que tous les ouvriers de l’industrie ne sont pas aptes aux travaux des champs, le travail utile à faire à la campagne ne correspond nullement à celui du chômage de l’atelier.

Le problème de la régularisation du travail, est loin d’être aussi facile à résoudre que ce qu’on pourrait le croire.

La concurrence devenant de plus en plus grande en France, les industriels situés dans les villes sont amenés à produire le plus possible, dans un délai très court, et puis à fermer leurs usines pendant un ou deux mois chaque année.

Mais l’industriel qui habite la campagne et dont les ouvriers sont logés chez lui, ne peut adopter le même mode de fabrication.

Car ses ouvriers ne peuvent pas aller travailler en grand nombre, dans des usines situées à des distances éloignées de la localité qu’ils habitent.

De là, l’obligation de la part du patron, de régulariser le plus possible son travail.

Notre étude comportant la fabrication des draps, il faut signaler un danger commun à tous les industriels qui se livrent à la fabrication des draps pour la guerre 4, la marine et pour diverses administrations : c’est le danger qu’occasionne le système des adjudications.

Avec ce système (qui doit forcément être modifié) le travail est donné, non pas à l’usine la mieux tenue et qui livre les meilleurs produits, tout en s’occupant sans relâche du bien-être des ouvriers, mais à l’usine qui offre les produits au plus bas prix.

En France, nous sommes portés à voir des abus partout, et il y en a cependant que nous ne voyons pas assez et que nous ne savons pas faire disparaître. C’est un système aussi fâcheux que barbare, que celui qui consiste à forcer les industriels à jouer à la fois avec leurs usines et avec l’avenir de leurs ouvriers.

En effet, au moment d’une adjudication, il suffit qu’un concurrent fasse un rabais de 2 ou 3 centimes, pour enlever tout le travail à des industriels qui le possédaient depuis plusieurs années.

Les adjudications devraient se faire dans d’autres conditions. L’État ou les compagnies, tout en cherchant à ne pas payer plus cher qu’il ne faut, devraient donner la préférence, à prix égal, à ceux qui améliorent, dans la mesure du possible, le sort et l’avenir des ouvriers.

L’ouvrier, surtout s’il est père de famille, ne demande pas tant une journée payée à un prix élevé, qu’une suite plus assurée dans son travail.

En résumé, les ouvriers et les patrons veulent, avant toute chose, avoir un avenir mieux assuré que celui qui leur est donné par le système actuel des adjudications.

Il faut espérer que cette question sera résolue d’une manière plus heureuse et plus favorable pour tous les intéressés.

On admet rarement qu’on fasse le bien pour le bien.

Dans la circonstance actuelle, nous parlons en toute sincérité et sans avoir un but intéressé.

Il y a encore quelques années, le système des adjudications était, pour un établissement tel que celui de Villeneuvette, une question de vie ou de mort. Aussi, lorsque nous nous rendions à Paris pour assister au renouvellement de nos marchés, nous pensions que l’avenir de notre usine et de nos ouvriers tenait à un rabais de quelques centimes, notre situation était pleine de terreur.

Mais aujourd’hui, après avoir cherché, après avoir amené nos ouvriers à s’appliquer, afin de produire des draps plus fins, nous sommes arrivés à avoir plusieurs fabrications, de telle sorte que si une ou deux de ces fabrications viennent à manquer, les autres seront encore suffisantes pour nous permettre d’assurer assez de travail à l’ensemble de nos familles ouvrières.

Nous pouvons donc parler en toute liberté et avec toute indépendance d’une question que tous les hommes, tenant à l’avenir de nos centres industriels, doivent prendre la peine d’étudier avec le plus grand soin.

En agissant ainsi, nous donnerons plus de sécurité aux industriels et aux ouvriers, et nous verrons disparaître peu à peu, ou du moins nous arriverons à modifier un système qui, de nos jours, tel qu’il est, n’a plus sa raison d’être.

Organisation agricole

L’organisation agricole est dirigée, comme l’usine par le patron.

Un homme d’affaires est chargé de la surveillance générale. Quelques ouvriers sont attachés à l’exploitation du domaine d’une manière continue d’autres ouvriers sont payés au mois ou à la journée, et occupés suivant les besoins agricoles.

La propriété se compose :

  1. Des domaines compris dans les tènements de Villeneuvette, formant un seul tout composant le territoire de la Commune ;
  2. De bois et terres vagues dans les communes qui entourent celle de Villeneuvette ;
  3. Du domaine de Garrigues-sur-l’Hérault, dans le territoire de la commune d’Aspiran.

Le territoire de Villeneuvette présente plusieurs genres de cultures :

  1. Vignes ;
  2. Céréales et fourrages ;
  3. Mûriers ;
  4. Oliviers, amandiers, arbres fruitiers ;
  5. Exploitation de bois et reboisements, 60 Jardinage et fruits.
La vigne

La vigne est la principale culture du domaine, c’est aussi la plus productive.

Les ceps sont plantés à 1 m 50 les uns des autres.

Le rendement est en moyenne de 70 hectolitres à l’hectare.

La surface affectée à la vigne est, en 1900, d’environ 50 hectares il aurait été facile de planter une surface de 100 hectares, mais nous tenons à avoir des cultures variées, et à réagir contre la tendance générale des agriculteurs de l’Hérault, qui consiste à ne planter que de la vigne.

Cependant, dans plusieurs circonstances, cette culture exclusive de la vigne a présenté des inconvénients pour les ouvriers et pour les propriétaires.

En traitant, une fois par an, la vigne française par le sulfocarbonate de potassium (cent grammes par cep) dilué dans 30 à 40 litres d’eau, nous parvenons à conserver des vignes et cela depuis plus de 18 ans.

Il est facile de conserver aussi les vignes françaises par des irrigations faites en profondeur, et cela avec 8 à 10 arrosages par an, qui consomment dans le courant de l’année environ 8 000 mètres cubes d’eau par hectare. L’eau circulant dans des cuvettes placées entre les souches, fait pousser de nombreuses racines, et les racines ainsi traitées, prennent le dessus sur le phylloxera et amènent la vigne à donner des récoltes abondantes.

Nous n’avons jamais eu la prétention de faire périr le phylloxera ; mais par l’eau appliquée de temps en temps et en profondeur, nous avons pu faire pousser assez de racines à la vigne française pour lui permettre de vivre malgré le phylloxera.

Le blé donne une moyenne de 20 hectolitres. Il faut de bons fonds et des fumures abondantes pour obtenir, dans le Midi, 30 hectolitres à l’hectare.

Les terres négligées ou soignées médiocrement ne produisent pas plus de 10 hectolitres à l’hectare.

La luzerne donne quatre coupes, mais à la condition d’être soignée en hiver.

Les prairies arrosées et fumées avec de l’engrais chimique (que nous fournit M. Hugounenq chimiste à Lodève) donnent une première coupe très abondante, plus deux autres coupes plus ou moins fortes, selon l’eau dont on peut disposer.

Du rôle de l'eau en agriculture et en industrie, dans le midi

Lorsque, en 1666, la Manufacture a été établie, presque toutes les opérations industrielles se faisaient à la main.

Le foulage seul exigeait des moteurs dès lors, l’eau, comme force motrice, était moins utile qu’elle ne l’est de nos jours.

Vers l’année 1850, le volume de l’eau de la rivière de la Dourbie, était évalué, par M. Casimir Maistre, à une moyenne de 48 litres par seconde.

Depuis cette époque, la sécheresse s’est aggravée, les sources les meilleures ont une tendance à diminuer.

Et ce phénomène qui se produit en France, se produit aussi dans une grande partie de l’Europe.

Actuellement, la moyenne de l’eau fournie par la Dourbie ne doit pas être plus de 22 litres par seconde.

Ce volume n’est plus suffisant pour le service des opérations très variées que comporte une fabrique de draps.

M. Jules Maistre, pour remédier autant que possible à cette situation, a fait établir, au-dessus de Villeneuvette, et à une différence de niveau de 44 mètres, un bassin contenant deux mille mètres cubes.

L’eau de la rivière de la Dourbie est amenée à ce bassin par un ancien canal, établi en 1844, par MM. Hercule et Casimir Maistre frères ; ce canal, d’une longueur de près de 5 kilomètres, a été prolongé.

L’eau, par l’intermédiaire d’un siphon d’une longueur de plus de 170 mètres et d’une hauteur de plus de 33 mètres, et à l’aide d’un canal creusé en plein dans le rocher, est amenée au bassin relaté ci-dessus.

De ce bassin, l’eau, par un tube fermé ayant 50 centimètres de diamètre, et d’une longueur totale de 500 mètres, arrivait au-dessus d’une turbine, avec une chute totale de 42 mètres.

La force obtenue avec l’eau du jour et de la nuit, soit avec 45 ou 50 litres à la seconde, produirait une force hydraulique d’environ 25 chevaux.

Mais MM. Édouard et Casimir Maistre, voyant que les eaux pour le lavage des draps et pour diverses opérations n’étaient plus suffisantes, ont eu l’heureuse idée de remonter le niveau de la turbine de 3 ou 4 mètres, afin qu’à la sortie de la turbine, l’eau puisse se mettre en réserve dans un bassin creusé lors de la création de Villeneuvette, bassin qui, ayant une longueur de 100 mètres sur 18 mètres de largeur et environ 4 mètres de profondeur, permet de mettre en réserve 4 000 mètres cubes d’eau par jour.

La digue qui retient ce bassin a 4 mètres de largeur et une longueur de 100 mètres.

Cette digue forme une terrasse plantée d’arbres et de lauriers-roses. Dans la traversée de la propriété de Villeneuvette, la Dourbie a une chute totale de 70 à 75 mètres. Cette chute est utilisée par une turbine et par plusieurs moteurs hydrauliques, placés les uns à Villeneuvette, les autres dans les diverses usines qui sont situées en aval de Villeneuvette. En dehors des moteurs hydrauliques, la force motrice est fournie par trois machines à vapeur.

MM. Maistre ont l’intention de transporter de Garrigues à Villeneuvette, soit d’une distance de 10 kilomètres, la force motrice qui est obtenue à l’usine de Garrigues par une turbine, laquelle est actionnée par l’eau de l’Hérault.

Ce travail permettrait de transporter de 80 à 100 chevaux, et couterait environ 50 000 francs.

Il permettrait de se passer en grande partie de la force fournie actuellement par la vapeur, ce qui amènerait une économie de charbon de 24 à 30 000 francs par an.

Dans l’intérêt des agriculteurs et des industriels, l’État devrait faire exécuter des réservoirs dans la partie supérieure du bassin de l’Hérault, afin de donner à ce fleuve un débit moyen, en été, de 10 mètres cubes ; tandis que ce débit descend à 5 mètres cubes au moment de l’étiage, c’est-à-dire au moment où l’eau est de la plus grande utilité pour les industriels et pour les agriculteurs.

Nos députés devraient prendre à cœur la construction de tous les ouvrages qui doivent donner la vie à nos populations.

Des muriers

La feuille de mûrier est peu recherchée depuis que la soie a diminué de valeur.

On fait peu de vers à soie à Villeneuvette, les ouvriers n’ayant pas de logements assez grands pour se livrer à cette industrie.

Cependant, le murier est un arbre précieux qui devrait donner de bons résultats, non seulement dans le Midi de la France, mais même en Algérie.

En Algérie, cet arbre rendrait des services, si la soie avait plus de valeur.

Toutes les fois qu’on a fait de très petites éducations de vers à soie dans des locaux neufs et avec de la bonne graine, on a eu de très bons résultats.

L’élevage des vers à soie prend peu de temps, et dans les années où le travail diminue à l’usine, les ouvriers y trouvent un travail supplémentaire facile à exécuter.

Oliviers

Les oliviers ont été trop négligés dans ces dernières années. Avec des soins et du fumier, ils peuvent donner des produits, surtout si au lieu de faire de l’huile, on vend les olives en vert.

Bois et reboisements

Maistre, partant de ce principe que les bois sont de la plus grande utilité dans le Midi de l’Europe et dans le Nord de l’Afrique, n’a pas craint de supprimer un troupeau de 5 à 600 bêtes à laine, afin de reboiser une partie des garrigues ou terrain vague.

De 1856 à l’année 1900, nous avons pu reboiser une surface de plus de 120 hectares avec des chênes verts, mais surtout avec des pins.

L’arbre qui domine le plus dans nos reboisements est le pin pignon. Ce pin résiste à des froids assez vifs, dé plus de 10 degrés, et il n’est pas cassé, comme le pin d’Alep ou le pin maritime, par des chutes de neige ayant, par des temps calmes, une épaisseur de plus de 30 centimètres.

Les reboisements étant, en grande partie, opérés sur les montagnes qui entourent la Manufacture de Villeneuvette, il sera possible de rétablir le pâturage des moutons.

MM. Hercule et Casimir Maistre avaient opéré, dès 1825, des reboisements et des plantations d’arbres, aux environs de Villeneuvette. En entrant dans cette voie, ils ont eu pour but de rendre le séjour de la Manufacture plus sain et plus agréable, pour les ouvriers et pour les patrons.

Depuis les reboisements, et depuis qu’on a fait venir l’eau de source dans l’enceinte de la Manufacture, la population jouit dans son ensemble d’une bonne santé, et il n’y a plus eu des cas de fièvre.

Observations générales

Lorsque les ouvriers comprennent que le travail est presque toujours assuré, ils sont moins portés à faire des économies que s’ils étaient exposés, chaque année, à manquer d’ouvrage.

Il existe sous ce rapport entre les ouvriers d’une ville et ceux d’une localité telle que celle de Villeneuvette, la même différence qui existe généralement entre un commerçant et un fonctionnaire.

Ce dernier ayant une retraite pour ses vieux jours est moins porté à faire des économies que celui qui n’a qu’à compter sur les siennes pour assurer l’avenir de sa famille.

Par contre, à une époque où les difficultés naissent sans cesse entre les ouvriers et les patrons, parce que les uns et les autres vivent isolés, il en résulte qu’ils ne se connaissent pas assez. Il n’en est pas de même à Villeneuvette, où le patron et les ouvriers vivent constamment dans le même milieu.

De tout ce que nous venons de dire, il résulte qu’il ne faut pas se décourager et déclarer au contraire, qu’à notre époque, tout n’est pas en décadence. Nous croyons, qu’avec de la bonne volonté chez les uns et chez les autres, nous entrerons dans une ère meilleure pour tous.

Biskra, le 25 Mai 1900
Jules MAISTRE
Manufacturier à Villeneuvette

Notes

  1 Parmi les étoffes très variées qui se fabriquent à Villeneuvette, nous avons oublié de signaler les draps rendus imperméables aux pluies les plus fortes et les plus prolongées.

  2 Ces draps sont appelés à rendre les plus grands services, car ils sont à la fois perméables à la vapeur d’eau et à la transpiration, et ils mettent ceux qui les portent à l’abri de la pluie.

  3 Depuis bien des années, la Compagnie générale des Omnibus de Paris, a adopté ce genre de drap pour confectionner des vêtements aux cochers et aux conducteurs des voitures.

  4 Des essais sont faits pour essayer de donner à l’infanterie et surtout à la cavalerie, un manteau moins pesant et plus pratique, que le manteau qui est actuellement en usage dans la cavalerie française.

Document N° 8

Délibération du Conseil municipal de Clermont l'Hérault le 4 août 1886

L’an mil huit cent quatre vingt six et le quatre août à 9 heures du soir, le Conseil municipal assemblé au lieu ordinaire de ses séances sous la présidence de Mr Ronzier-Joly maire pour la tenue de la session ordinaire d’août et conformément à l’art. 46 de la loi du 5avril 1884.

Présents : MM. Guiraud, 1er adjoint, Graves, 2e adjoint, Ramy, secrétaire du Conseil, Audibert, Vaissière, Robert, Bernard, Déjean, Costes, Leroux, Blayac, Lugagnes, Aubouy, Laget, Baumier, Balp, conseillers municipaux et M. Ronzier-Joly, maire.

Le Maire expose que plusieurs membres du Conseil municipal se sont fait l’écho à plusieurs reprises de l’indignation de la population de Clermont contre les agissements du propriétaire du village de Villeneuvette situé aux portes de Clermont et où, quoique commune libre, les habitants se trouvent assujettis comme avant 1789 à se conformer à l’injonction du couvre-feu et à ne pouvoir plus ni sortir ni rentrer après 10 heures du soir les verrous étant tirés sur les trois portes qui, avec les murs d’enceinte, ferment les accès au dehors comme au dedans.

Il invite le Conseil municipal à demander, en conformité de l’art. 9 de la loi municipale du 5 avril 1884 que la commune de Villeneuvette qui est absolument une commune nouvelle créée sans motifs soit réunie à la commune de Clermont.

Le Conseil, vu l’art. 3 de la loi du 5 avril 1884, considérant que la commune de Villeneuvette, à trois kilomètres de Clermont-l’Hérault, est la propriété exclusive d’un seul individu à qui son titre de propriétaire crée une sorte de pouvoir absolu sur les habitants de la dite commune, lesquels sont bien moins des ouvriers ou employés que des hommes liges ; considérant que le Maire, l’adjoint et les conseillers municipaux ne sont que les instruments dociles – sinon inconscients – des caprices et des volontés du maître ; que les électeurs n’y peuvent exercer leurs droits de vote qu’à la condition de voter comme il l’entend et que, dans ces conditions, une grave atteinte est portée à la liberté de conscience ; considérant que, bien que fabricant de draps de troupe et travaillant par conséquent pour le compte du gouvernement de la République, il ne laisse jamais passer une élection sans recommander de voter contre la République ou tout au moins de s’abstenir ; que dimanche dernier, 1er Août, notamment à l’occasion de l’élection départementale, il a lancé une élucubration qui ne laisse aucun doute sur ses intentions à l’endroit des institutions républicaines considérant que l’existence d’une telle commune en pleine République, avec son couvre-feu, ses grands portails fermés tous les soirs, son mur d’enceinte et ses créneaux, ne rappelle que trop la féodalité et constitue une singulière anomalie unique en France et un choquant anachronisme considérant qu’au point de vue du service des chemins vicinaux intéressants la commune de Villeneuvette celle-ci n’a jamais rempli que des obligations insignifiantes relativement à sa population ce qui sera prouvé par des chiffres ;

Le Conseil, à l’unanimité, délibère :

  1. De demander que la commune de Villeneuvette soit réunie à la commune de Clermont l’Hérault ;
  2. Il invite le Maire à transmettre immédiatement la présente délibération à M. le Préfet et à intercéder auprès de ce représentant de l’autorité supérieure pour que toutes les formalités et enquêtes, énoncées par la loi du 5 avril 1884, soient faites dans le plus bref délai possible.

Document N° 9

G. Delpon, Villeneuvette, Clermont-l'Hérault, 1886 ; Le suzerain de Villeneuvette et ses hommes liges

On a pu lire dans le Petit Méridional, le compte- rendu de la Délibération du Conseil municipal de Clermont-l’Hérault qui a pour objet l’annexion de la commune de Villeneuvette à la commune de Clermont.

Lorsqu’une administration s’est lancée dans des dépenses ruineuses, qu’elle est à bout de ressources et ne peut plus frapper les contribuables sans les exaspérer, il faut bien, au risque de compromettre sa propre dignité, avoir recours aux plus misérables expédients.

On pourrait croire que nos édiles, prévoyant les fâcheux effets de leur mauvaise action, ont voulu, par un adroit subterfuge, distraire l’esprit public de l’objet principal de leur Délibération, et que le correspondant du Petit Méridional, entrant dans ces vues jésuitiques ne lui a communiqué cette Délibération, qu’avec l’intention bien arrêtée de mettre ses lecteurs en gaîté en leur soumettant les facétieux considérants dont cette pièce fourmille.

Dans cette mémorable Délibération, le Conseil municipal, confondant la licence avec la liberté, s’est permis les anachronismes les plus renversants, et de Villeneuvette, dont le nom mignon et coquet évoque dans l’esprit de ceux qui ne la connaissent pas encore un asile paisible et charmant, il fait, dans son imagination en délire, une sombre forteresse.

Là, règne et gouverne un despote qui n’est occuper qu’à tramer de noirs projets contre la République, tandis que c’est un simple industriel qui s’ingénie tout le long de l’année, à transformer de la laine en fils, puis de tramer ces fils, et finalement d’en faire d’excellents tissus pour nos soldats. Ce fabricant de draps, on le déguise en suzerain, et ses ouvriers, on les baptise hommes liges. Les portes de cette vaste usine, qui par précaution sont fermées le soir, sont représentées avec herse et pont-levis ; tout autour règnent de solides remparts, suffisamment percés de créneaux, etc.

Eh bien !, voulez-vous que je vous le dise, tout cela, ce sont des calembredaines ; il n’y a plus de remparts ni de créneaux que sur ma main. Venez le voir, si vous êtes curieux. Oh vous pourrez vous approcher sans crainte, vous ne verrez ni canons, ni fusils braqués ; pas un artilleur qui monte la garde.

Des créneaux à Villeneuvette !, tenez, pour vous donner une idée des pitoyables méprises où peuvent tomber des cordonniers, des menuisiers, et des charrons, quoique républicains et conseillers, je ne citerai qu’un exemple il y a dans cette paisible commune, une tour percée, vers le faîte, de trous inoffensifs d’où sortent et par où entrent à tout instant du jour de gentilles petites bêtes qui font roucou !, roucou !, roucou ! Mais ce sont de doux appels à l’amour et non des cris de guerre. Vauban n’a jamais compté sur un pigeonnier pour faire une résistance sérieuse.

Si les portes de Villeneuvette se ferment le soir, c’est qu’à l’intérieur règnent une si grande confiance, une si profonde paix que toutes les portes des maisons sont nuit et jour ouvertes. Et puis il faut ajouter que le patron veille avec un soin jaloux à ce que les règles de l’hygiène morale soient aussi bien observées que celles de l’hygiène physique. On criera peut-être à l’exagération ; que voulez-vous, il a le défaut de ses qualités ; il est à cheval sur les principes ; s’il allait d’un pas mesuré encore ; mais non, il pique des deux comme un enragé pour arriver au triple galop jusqu’à leurs dernières conséquences. Quant à moi je n’oserais le blâmer de ce rigorisme relativement aux mœurs.

Par le temps qui court et surtout au printemps, fillettes et garçons, sous prétexte d’aller contempler les étoiles et respirer l’air frais du soir, pourraient bien en catimini se conter des histoires que n’approuveraient peut-être pas leurs grand’mères et surtout M. le curé qui, quoique portant soutane, se tient aussi raide à cheval que son suzerain.

A propos d’hommes liges, l’autre jour, me rencontrant avec un groupe d’ouvriers de Villeneuvette, et voulant savoir à quoi m’en tenir sur leur esprit d’indépendance, je leur adressai tout à coup à brûle pourpoint cette question : est-ce que vous seriez par hasard des hommes liges vous autres ? L’un deux quelque peu ahuri et hochant la tête : qués aco ? Et tous de partir d’un grand éclat de rire. Je crois qu’ils rient encore.

Il arrive parfois à ce patron si dur, à ce maître sans entrailles de se rencontrer avec un misérable. Alors, instinctivement, il porte la main à sa poche, mouvement qui paraîtrait suspect au correspondant si prévenu du Petit Méridional, croyant voir sans doute sortir un révolver. Pas du tout, c’est une pièce de cent sous qui, subrepticement, est glissée dans la main du malheureux.

Une chose qui vient démentir l’accusation de servitude, c’est qu’à Villeneuvette tout le monde est heureux, tout le monde est content, et d’une gaîté !, d’une honnêteté !! C’est au point que si dans un des pays où sévit encore l’esclavage, on jouissait, par impossible, d’un aussi grand bien-être qu’à Villeneuvette, il faudrait bien se garder de divulguer ce fait par crainte d’une trop grande émigration de la part des ouvriers.

Si le véritable esclave maudit les chaînes qui meurtrissent ses pauvres membres et le tiennent pour toujours attaché au sol qu’il abreuve de ses sueurs, on pourrait dire que le soi-disant esclave de Villeneuvette est retenu dans ce délicieux séjour non par des chaînes de fer mais bien plutôt par des guirlandes de fleurs.

C’est égal, j’y reviens : pour voir des remparts avec créneaux à Villeneuvette et trouver dedans un suzerain et des hommes liges, il faut plus que savoir manier le tranchet, la plane et le rabot, il faut encore être de fameux lapins, soit dit sans calembour, sans vouloir rappeler la réputation que se sont faite, sauf une ou deux exceptions, nos Conseillers municipaux en opinant toujours du bonnet pour leur maître, c’est-à-dire le maire.

Ce qu'on lira un jour sur chacune des portes de Villeneuvette

Sur une des deux portes de Villeneuvette, manufacture de draps fondée sous Colbert-le-Grand, on peut lire, tracés en gros caractères, ces mots : Honneur au travail. L’autre porte est vierge de toute inscription.

Il y a là, j’ose le dire, un regrettable oubli de la part du propriétaire d’un établissement qui est le témoignage vivant de l’association du travail et du capital.

Honorer le travail est sans doute très flatteur pour les travailleurs. Le travail est une puissance devant laquelle il faut s’incliner ce n’en est pas moins une cruelle nécessité. Cette puissance, tout le monde la salue avec respect, ce qui n’empêche pas chacun de lui tourner le dos, dès qu’il le peut. C’est si dur la fatigue !, c’est si doux le repos !, qui ne repousse l’une ?, qui n’aspire à l’autre ? Peu y réussissent, c’est vrai ; mais enfin il y a des mortels qui sont assez heureux pour vivre sans travailler.

Vivre sans travailler ; consommer sans produire ; être assis aux premières places du banquet de la vie tandis que d’infatigables travailleurs sont réduits à en ramasser les miettes ; est-ce possible ?, est-ce juste ?

Oui c’est possible, puisque le fait existe. Oui, c’est naturel, car rien n’est répugnant comme l’effort, comme la fatigue. Oui, rien n’est plus juste, puisqu’on peut s’enrichir et acquérir le loisir par des moyens honnêtes s’entend, sans appauvrir ses semblables.

Que le vulgaire trouve ce phénomène anormal que les prolétaires en conçoivent de l’irritation, cela se comprend ; ventre affamé n’a ni yeux, ni oreilles. Mais que ceux qui ont la prétention de faire de la science que ceux qui s’attribuent la mission d’éclairer et de guider le peuple, manifestent même un simple étonnement devant une chose si naturelle, c’est ce qui ne se comprend pas.

Mais, dira-t-on, ces hommes qui vivent sans travailler, qui consomment sans produire, qui dorment pendant que d’autres veillent, sont donc en possession d’une baguette magique ?

Non !, ils possèdent tout bonnement des capitaux.

Oui, le capital, l’infâme, l’infernal capital, comme disent les socialistes, vampire qui, d’après eux, s’engraisse de la substance du peuple ; voilà le magicien qui accomplit ce miracle.

Montrons, par un exemple, à quelle heureuse combinaison est dû ce surprenant résultat.

Un pêcheur, plus robuste, plus intelligent et plus sobre que ses concurrents, a fait, avec ses économies, l’acquisition d’un bateau et de filets. Il va trouver trois autres pêcheurs et leur dit : « je veux prendre ma retraite il est temps que je me repose voulez-vous associer votre travail à mon capital ? Voici mes conditions : nous ferons cinq parts du poisson que vous prendrez ; il y en aura deux pour moi et une pour chacun de vous. Au premier abord je sais que ce marché vous paraîtra léonin. Il vous faudra travailler pendant que je me reposerai. Vous serez exposés à bien des dangers pendant que je me trouverai en pleine sécurité ; mais si vous considérez que vous êtes dénués de tout, que vous êtes réduits à vos propres forces et qu’avec mon bateau et mes filets vous arriverez, avec moins de fatigues, à un plus beau résultat que si vous n’en usiez pas, vous n’hésiterez point à accepter ma proposition ». En effet, après avoir bien réfléchi et tout calculé, les trois pêcheurs comprirent l’avantage de cette combinaison et empruntèrent le capital qu’on leur proposait, quoique la part de poisson que le vieux pêcheur prélevait fut considérable, quoique le taux de l’intérêt de son capital fût très élevé et dépassât ce que la loi permet. – J’ai su plus tard, qu’ils n’en furent pas fâchés. A la vérité, les premiers temps furent difficiles ; ils avaient peine à subvenir à leurs besoins ; mais avec du travail et de l’économie, ils finirent eux-mêmes par devenir acquéreur de bateaux et de filets.

Sans capitaux, la société telle qu’elle est organisée, n’existerait pas un jour. Sans capitaux, l’homme serait réduit à l’impuissance. S’il ne gratte pas la terre avec ses ongles, c’est qu’il a inventé la charrue qui est un capital ; s’il ne file pas la laine avec ses doigts, c’est qu’il a inventé le métier à filer qui est un capital ; s’il ne foule pas le drap avec ses poings, c’est qu’il a inventé le foulon qui est un capital ; il moudrait le blé entre deux pierres, sans le moulin qui est un capital ; il arracherait les arbres, il les ébranlerait avec sa seule force musculaire, sans la hache qui est un capital ; une caverne, le creux d’un arbre serait sa demeure, car une maison est un capital ; sans capitaux, il serait condamné à porter les fardeaux sur le dos, car le cheval, la locomotive sont des capitaux ; sans capitaux, il lui faudrait traverser les rivières à la nage, car un pont est un capital ; sans capitaux, enfin, nous retournerons à la barbarie, à la sauvagerie, et l’homme serait l’être le plus misérable de la création.

Multiplions donc les capitaux conservons précieusement ceux que nous possédons déjà, et s’il y a des esprits faux qui ne comprennent pas leur utilité et cherchent, en les vilipendant, à les considérer aux yeux des masses, efforçons-nous de les réhabiliter.

Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, est une sentence qui ne veut pas dire que l’homme doit vivre pour travailler, mais bien qu’il doit travailler pour vivre. L’économie politique, d’accord avec cette dernière interprétation, nous enseigne que le travail est le moyen et non le but, ce qui est bien plus consolant.

L’heureux possesseur de Villeneuvette, s’il lit cet article, sera-t-il touché des considérations qui y sont développées. J’en serais heureux, car j’aurais l’espoir de voir un jour sur l’une des portes de Villeneuvette, écrit en lettres d’argent Honneur au travail, et sur l’autre, écrit en lettres d’or : HONNEUR AU CAPITAL.

Aux ouvriers de Villeneuvette

Ayant l’habitude de généraliser, d’élever les questions, c’est à la classe ouvrière que je vais m’adresser, persuadé que tu seras assez intelligent, ouvrier, pour saisir dans les observations que je vais lui soumettre la part de vérité qui te concerne particulièrement. Il te sera facile de reconnaître, à la sincérité de mes paroles, que c’est un ami qui te parle.

Oui, je m’intéresse à ton sort ; oui, je me passionne pour ta cause, et suis prêt à tous les sacrifices pour la servir mais, si le spectacle de tes misères touche profondément mon cœur, je suis plus désolé encore de te voir agiter dans le vide et consumer des forces précieuses à chercher le remède à tes maux partout excepté là ou il se trouve.

Sans avoir la prétention de résoudre ce qu’on appelle la question sociale, je vais essayer de te mettre sur la voie au bout de laquelle tu trouveras je l’espère, la solution de quelques problèmes qui te touchent personnellement, et qui ont fait jusqu’ici le désespoir des cœurs généreux.

Si quelques-unes de mes paroles te paraissent trop sévères, ne vois dans cette rude franchise, qu’une preuve de plus de mon estime et de mon attachement pour toi. Certes, je connais, aussi bien que beaucoup d’autres, le secret infaillible de me rendre populaire et d’obtenir ainsi d’être écouté de toi ; mais il me répugne trop d’en user.

Sache d’abord que toutes les révolutions, toutes, entends-tu bien, sont détestables, parce que chacune d’elles est fatalement suivie d’une réaction qui l’égale au moins en violence, si elle ne la surpasse pas. Or, comme aucun de ces bouleversements ne peut avoir lieu sans ton concours, frappe-toi donc la poitrine pour avoir été l’aveugle instrument de toutes les révolutions, pour avoir servi de marchepied à tous les révolutionnaires.

Une de tes plus grandes faiblesses, c’est ta facile crédulité. Tu as toujours prêté une oreille complaisante aux discours perfides qui font luire à tes yeux des espérances chimériques. Il ne faut donc pas t’étonner, encore moins t’irriter, puisque tu l’as bien voulu, de ce que tu as marché toujours de déceptions en déceptions ; de ce que, jusqu’ici, tu as servi de jouet, tantôt à un despote couronné, tantôt à des despotes de bas étage.

Mais ce qui est fait est fait ; jetons un voile sur le passé, et examinons avec calme et sang froid la situation présente.

Après tout, si le destin a voulu, et que pouvais-tu contre le destin ?, s’il a voulu, dis-je, te faire naître dans la plus humble des conditions, il ne t’a pas interdit d’en sortir. Jette un regard sur la société, et dis-moi si, du plus bas au plus haut de l’échelle, il y a un seul degré où ne se trouve un ouvrier ou fils d’ouvrier ?

Ton sort est donc entre tes mains. Pour sortir triomphant de la lutte dans laquelle tu es engagé, ne compte que sur toi-même. N’oublie jamais que le travail et l’économie sont les seuls moyens de s’élever dignement dans la hiérarchie sociale. Garde-toi surtout, garde-toi bien d’invoquer l’appui de l’État. Tu ne saurais être dupe d’une plus grande mystification ; tu ne saurais tomber dans une plus cruelle déception, car l’État ne peut te donner d’une main que ce qu’il t’a déjà pris de l’autre; heureux lorsqu’il n’en reste pas une bonne partie dans ses doigts crochus. Combats les privilèges, cours sus aux monopoles ; mais n’en demande jamais.

Malheur aux peuples qui ne savent pas limiter la sphère d’action de l’État ! Liberté, activité privée, bien-être, indépendance, dignité, tout y passera.

Le citoyen, le vrai républicain est l’homme qui ne relève que de Dieu pour l’avenir, que de sa tête et de son bras pour le présent, et qui ne demande rien à l’État qu’une impartiale justice.

Il est des lois naturelles auxquelles personne ne peut se soustraire ; leur violation appelle un châtiment inévitable ; c’est fatal. Par la loi de la solidarité, ton bien être est lié à la prospérité générale et particulièrement à la prospérité de ton patron. Cette prospérité naît de la confiance, et cette confiance est semblable aux cristallisations qui ne se forment que dans le calme. L’expérience nous apprend que des troubles partiels suffisent à ralentir le mouvement des affaires et qu’une conflagration générale l’arrête tout-à-fait. Par toutes ces considérations, tu devras être convaincu que personne n’est plus intéressé que toi au maintien de l’ordre.

Par la loi de l’offre et de la demande, loi qu’un ouvrier de bon sens, qui avait par conséquent l’étoffe pour devenir patron, a définie sous cette forme saisissante : « Quand deux ouvriers courent après un patron les salaires baissent ; quand deux patrons courent après un ouvrier les salaires haussent » ; par cette loi, dis-je, les ouvriers se faisant concurrence entre eux, ont beau s’entendre, se coaliser, se mettre en grève, aucune combinaison ne fera que le prix de la journée s’élève, lorsqu’il y aura beaucoup de bras pour faire peu de travail. Lorsque le taux des salaires baisse, c’est que l’offre dépasse la demande, et cette insuffisance de demande est elle-même l’effet de quelque crise. Que cette crise cesse, et, aussitôt, les patrons se faisant concurrence à eux-mêmes dans la demande du travail, le taux des salaires s’élèvera de lui-même. Si donc l’ouvrier a du bon sens ; s’il possède la moindre notion économique, il ne demandera pas que le législateur, qui, après tout, n’est qu’un homme, fixe le prix de la journée et fasse une loi qui serait en opposition avec celle que le législateur suprême a tracée de sa propre main.

Quant à la question politique, que peux-tu demander davantage ? N’es-tu pas en possession du droit qui les renferme tous ? N’est-ce pas toi qui, par tes représentants, décides la nature et l’étendue des fonctions qu’il s’agit de constituer en services publics ? N’est-ce pas toi, qui fixes, toujours par tes résultats, la quotité de la rémunération qui doit être attachée à ces services ? Le mandat parlementaire est ta propre affaire car c’est sur toi que retombent les conséquences d’une confiance bien ou mal placée. C’est donc à toi à l’accorder avec discernement.

Peux-tu prendre au sérieux ces hommes politiques qui se disent avancés et qui se trouveraient dans un fier embarras s’ils étaient obligés d’expliquer comment il faudrait s’y prendre pour aller plus loin que le suffrage universel. Le bulletin de vote est une cartouche qui tuera toutes les révolutions. Sais-tu pourquoi, mon ami ?, c’est que cette cartouche ne renferme ni poudre ni plomb.

Cette arme puissante dirige-la non contre la République, car c’est le meilleur des gouvernements mais contre les pseudo-républicains qui la considèrent.

De la destinée de l'ouvrier

Quel beau livre que la vie et quel est l’homme si illettré qu’il soit, qui n’y puisse lire ? Mais il faut avoir tourné bien des feuillets, il faut se trouver dans l’entière maturité de l’esprit pour goûter le fruit des leçons que ce livre renferme. C’est en s’éloignant du point de départ, le berceau ; c’est en se rapprochant du point d’arrivée, la tombe, qu’on peut le mieux répondre à cette question : pourquoi suis-je dans ce monde ?

Assurément nul homme n’a demandé à naître. D’où cette conclusion que celui qui nous a tiré du néant a su ce qu’il faisait, et s’il la fait, ce ne pouvait être que pour notre bien.

Sans doute ce monde n’est pas parfait ni les êtres animés qui l’habitent mais tandis que les êtres inférieurs tournent dans un cercle infranchissable, l’homme se développe dans un état de perfectibilité indéfinie.

S’il importe peu à l’homme d’ignorer d’où il vient, il lui importe beaucoup de savoir où il est, pourquoi il est, et où il va.

Telles sont les réflexions que doit faire l’ouvrier comme homme. En tant qu’ouvrier, il doit se dire : je suis venu au monde privé de ressources dont beaucoup d’autres sont largement pourvus. Je suis né pauvre, tandis que d’autres sont nés riches. Dois-je leur en vouloir d’avoir eu cette heureuse chance ? Dois-je me plaindre de cette inégalité ?, ne serais-je pas plus misérable si j’étais né au milieu d’êtres aussi dénués que moi ?

Pour t’éclairer sur cette question, ouvrier de Villeneuvette, tu n’as qu’à te représenter la haine des ennemis de ton patron assouvie, leur mesquine jalousie satisfaite, leurs machinations ténébreuses triomphantes, en un mot leurs vœux diaboliques exaucés et alors, voilà cet homme si doux, si affable, si généreux, ce patron qui veillait avec une sollicitude si paternelle sur le bien-être matériel et moral de ses ouvriers, le voilà ruiné ou ce qui revient au même pour toi, réduit par tant de tracasseries à changer son usine à Montpellier. Les nouveaux rédacteurs du Petit Clermontais qui, quoique bourgeois, médisent si spirituellement de la bourgeoisie, et, quoique détracteurs de capitalistes ne sont pas moins disposés à faire risette aux capitaux, pourront bien se réjouir de te voir cesser tes rapports avec ce bourgeois, ce capitaliste, ce suzerain qui te faisait vivre, mais toi, tu ne te trouveras pas moins sur le pavé.

Ici apparaît cette grande loi qu’on appelle solidarité qui nous rend tous dépendants les uns des autres et qui se traduit ainsi la prospérité de l’un fait la prospérité de l’autre et vice versa : l’homme a d’autant plus de chances de prospérer qu’il se trouve dans un milieu plus prospère maxime économique en parfaite harmonie avec la maxime évangélique, fais aux autres ce que tu voudrais qui te fût fait. Et, conséquences de ces grands principes : accord des ouvriers et des patrons, paix entre les peuples.

Après tout la richesse est une chose relative. On est riche, quelque degré de l’échelle sociale qu’on occupe, lorsque les facultés dépassent les besoins ; on est pauvre, même avec des millions, lorsque les besoins dépassent la faculté de les satisfaire. C’est à toi, ouvrier, à être rangé, sobre, économe.

Ils sont loin de les pratiquer ces vertus, ces ouvriers à l’esprit faux et au cœur dépravé, ces fomentateurs de grèves qui, sous l’inspiration du socialisme, croient devoir exiger un salaire proportionné non à leur labeur, mais à l’exigence de leurs besoins, et qui, piliers d’estaminet, se grisent avec de l’absinthe, tout en se plaignant de n’avoir pas les moyens de boire du vin.

Et pour finir par où j’ai commencé, comment ne bénirais-tu pas la Providence, ouvrier, de t’avoir fait naître dans un siècle et dans un pays où ton fils peut devenir Maréchal de France, aspirer au rang de Ministre et même à devenir Président de la République.

Document N° 10

G. Hérail, A Villeneuvette, Sociologie catholique, 2ème année, n°11, 1er janvier 1893, p. 14-19.

« S’il advenait que l’air fût pluvieux et intempéré, au lieu des exercitations, ils allaient voir les tissoultiers, les veloutiers, et autres telles sortes d’ouvriers, apprenaient et considéraient l’industrie et invention des métiers ».

Cet extrait de Gargantua nous prouve que les « leçons de choses » ont fait de tout temps partie de l’éducation, puisque le pédagogue Ponocrates jugeait à propos d’en donner à son élève les jours de pluie. Quant aux rédacteurs de la Sociologie Catholique, ils avaient, pour étudier les « tissoultiers » de Villeneuvette, de plus graves motifs que l’intempérie de l’air. C’étaient l’antique origine de cette manufacture, le caractère administratif qu’elle a conservé quelque temps, la stabilité de sa population, les exemples de vertu donnés depuis un siècle par la même famille de patrons aux mêmes familles d’artisans : voilà les traits qui distinguent Villeneuvette du type encore trop répandu de l’usine moderne, où le directeur, accessible aux seuls contremaîtres, ne descend jamais des hauteurs de son bureau pour veiller en personne à la discipline des ateliers, à la douceur des chefs subalternes, au bien-être et à la moralité de la famille ouvrière.

Aussi avions-nous accepté avec empressement l’invitation de M. Maistre. L’accueil est gracieux dans cette demeure, l’hospitalité large et cordiale. Avant de parler du fabricant et du patron, nous devons exprimer toute notre gratitude aux maîtres de la maison et à leur fils aîné, M. Édouard Maistre, le premier contremaître de son père. Nous faisions des vœux pour la santé de l’absent, M. Casimir Maistre, qui est, à 26 ans un explorateur distingué, et voyage à cette heure sous le 5e ou le 6e parallèle nord, au cœur du pays noir.

Villeneuvette date de Colbert.

Ce ministre, soucieux de créer l’industrie, surtout de la faire durable, établissait pour chaque branche des manufactures modèles, qui étaient dans sa pensée des écoles professionnelles autant que des centres de production.

Cette partie du Languedoc élevait des moutons, et sans aucun doute exerçait depuis longtemps l’industrie de la laine. « Elle fut l’œuvre d’une compagnie de riches capitalistes, parmi lesquels figurait André Pouget, conseiller et secrétaire en chef de la Cour des aides de Montpellier. »

« Le choix du site fut fait avec le plus heureux discernement, à quelque distance d’un petit établissement du même genre qu’on appelle encore la vieille manufacture c’était peu de creuser dans le roc des canaux et des réservoirs, de suspendre des aqueducs sur des ravins profonds pour faire arriver les eaux sur les points favorables ; il fallait encore, dans une enceinte donnée, établir tous les ateliers nécessaires pour une vaste manufacture, employer les ouvriers qui seraient appelés à y travailler ; tout cela fut conduit avec tant d’habileté et de goût, que Villeneuvette a été considérée depuis comme l’un des plus beaux établissements industriels du royaume ». 1

Des lettres patentes du 20 juillet 1677 déclarent que cette manufacture a reçu l’autorisation royale. On lui donne licence de former une communauté séparée, franche de droits fiscaux, et de s’approprier le terrain nécessaire.

Ces privilèges ne laissèrent pas de froisser les consuls de Clermont et de Nébian, mais leurs réclamations furent sans effet, puisqu’en 1680, un délégué de la Cour de Montpellier se prononçait pour la nouvelle bourgade.

Cependant les frais de l’entreprise se montaient à 1 800 000 livres et n’avaient pas été couverts ; en 1703 la Compagnie fut dissoute. Alors la propriété passe aux mains de l’un des fondateurs, le conseiller Pouget elle change plusieurs fois de possesseurs dans le cours du XVIIIe siècle, pour être acquise en 1803 par la famille Maistre.

Depuis 95 ans qu’elle lui appartient, sa propriété s’est maintenue ; elle n’est pas près de décliner. Le matériel a été perfectionné des machines à vapeur ont été construites, qui ajoutent à la force motrice de la Dourbie. Les laines employées ne viennent plus seulement du Larzac, mais de l’Amérique, de l’Australie ou de la Provence.

Dès leur arrivée, elles subissent les opérations du triage, du lavage et du dessuintage : elles sont ensuite plongées dans des cuves de teinture. Un bain de matières grasses, dont M. Édouard Maistre a trouvé la composition, donne aux brins la consistance nécessaire aux manipulations ultérieures. Ces préliminaires terminés, la laine passe successivement entre les dents des drousses, qui en forment des matelas d’une épaisseur uniforme, aux métiers à filer et à tisser, d’où elle sort avec l’apparence de toiles de lin, enfin sous la pression des foulons. Cette dernière préparation est le feutrage. Elle donne au tissu toute sa solidité, grâce à une contraction considérable. « De 66 mètres de longueur et de 2 m 25 de largeur qu’elles avaient avant l’opération – dit M. le professeur Convert dans les quelques pages très techniques qu’il a publiées sur Villeneuvette – elles n’ont plus ensuite que 45 ou 50 mètres de long pour 1 m 20 de large ».

L’usine travaillait beaucoup pour nos troupes, mais elle n’a pas échappé à l’abandon inexplicable où le ministère de la guerre laisse depuis quelque temps les manufactures de la région. Ce débouché serait donc insuffisant, si elle n’avait su en trouver d’autres dans la clientèle des compagnies de chemins de fer, de plusieurs administrations et gouvernements étrangers.

C’est qu’il en faut de la commande pour suffire à l’activité de 700 bras. M. Maistre tient à garder le plus longtemps possible le même personnel, et dans ce but il se charge d’une correspondance énorme, passe les nuits en wagon, s’ingénie de toutes façons plutôt que de chômer. On pourrait dire que chez lui les bras ne sont pas tant pour exécuter le travail, que le travail pour occuper les bras. Si, malgré la multiplicité de ses démarches, les demandes se font rares, il met une partie des ouvriers à la culture de ses 600 hectares.

Aussi se plaisent-ils à Villeneuvette. Plusieurs familles s’y transmettent de père en fils, depuis 150 ans, les mêmes traditions d’ordre et d’économie. Vingt-cinq ouvriers vivent à l’usine depuis 40 ans ; 52 depuis plus de trente. Quant à la journée de travail, on serait mal venu à réclamer sa réduction : elle dure de 8 h à 8 h 1/2. Le salaire quotidien des hommes varie entre 2 f 25 et 2 f 50 ; aux pièces, il est de 2 f 50 à 3 francs. Les femmes âgées qui trient les laines gagnent environ 85 centimes ; les autres, entre 1 f et 2 francs les tisseuses aux pièces 1 f 25 à 2 f 50. Le logement, un jardin potager, les visites du médecin et les remèdes sont accordés gratis aux habitants du village. M. Maistre règle lui-même le chiffre des retraites et leur opportunité.

« La population ouvrière a des habitudes d’ordre rares dans les villes. Il n’y a qu’un seul café. A 9 heures du soir les portes de la manufacture se ferment, et Villeneuvette, entourée de remparts et de créneaux, ressemble à une place forte ou plus exactement à un cloître. A 4 heures et demie du matin, été comme hiver, le tambour bat la diane. A 5 heures, le travail commence ; à 7 ou 8 heures du soir le calme le plus parfait règne dans l’établissement la vie de famille seule prolonge la soirée mais le cabaret n’est pas là pour absorber le gain de la journée ». (Saint Pierre)

Ainsi entourée de la sollicitude patronale, préservée de l’alcoolisme, pure sans doute dans ses mœurs, il semble que la population devrait imiter les exemples de piété que lui donne la famille Maistre. La religion, pensions-nous, s’épanouit à l’aise dans cette terre promise, ou bien elle ne germera nulle part. C’était une erreur : « Les femmes pratiquent dans la généralité ; quant aux hommes, c’est la minorité qui accomplit ses devoirs religieux » 2.

Examinons ce fait. Peut-être allons-nous apercevoir, non les ombres, mais les parties inachevées du tableau.

Plusieurs fois au cours de notre visite, M. Maistre disait en nous montrant tel ou tel aménagement perfectionné : « Voilà qui est imité de M. Harmel. » Cet emprunt ne s’étend pas aux œuvres sociales et ouvrières, il se borne à des questions d’outillage ou de construction. Donc pas de Cercle ouvrier, aucune association de femmes ou de jeunes filles, aucun des liens religieux qui au Val-des-Bois, en plein pays usinier, ont porté à 800 le chiffre des communions mensuelles.

Toute bourgade importante est en général un foyer de propagande pour les journaux socialistes ; on y répand tout au moins l’intransigeant, le PèrePeinard, etc. Rien de cela n’existe encore à Villeneuvette, c’est vrai ; mais vous y chercheriez aussi vainement un de ces modestes comités de la Croix, qui sont l’application si juste des doctrines pontificales sur l’apostolat du journal.

Nous sommes habitués du reste à voir la plupart des catholiques négliger cette arme de la presse. Ce n’est pourtant pas faute d’en avoir éprouvé par eux-mêmes les effets destructeurs. La leçon devrait leur profiter, car sa durée n’a eu d’égale que leur patience.

Harmel ne s’en est pas tenu aux confréries religieuses, il a doté le Val-des-Bois des institutions économiques les plus rationnelles : telles sont la Société de secours mutuels, l’assurance contre les accidents, l’assurance sur la vie.

Ici encore Villeneuvette laisse quelque chose à désirer. M. Maistre secourt toutes les misères, pensionne les vétérans de l’usine, et même – charité bien délicate – leur procure l’illusion du travail en les occupant à des triages de laines ; mais jamais il ne s’y est obligé par un statut quelconque. Il est le père de tous, et certes le plus juste et le plus bienfaisant, mais cette paternité se rapproche trop de la patria potestas romaine. Bref, il semble que ce régime, en réunissant dans la main du maître tous les pouvoirs, en en faisant le dispensateur unique de tous les secours, confonde, selon l’expression des théologiens, les devoirs de justice avec les devoirs de charité.

Il y a une quinzaine d’années, un homme plus autorisé que nous avait eu la même impression : « Il est certain que si Villeneuvette est une république, elle a un dictateur tout-puissant dans son chef, seul propriétaire foncier de la commune. En y regardant de près on s’aperçoit que ce qui fait sa force pourrait faire sa faiblesse ». (Saint Pierre, directeur de l’École d’agriculture de Montpellier).

Ce régime a fait merveille durant un siècle doit-il en être ainsi dans la suite ? Est-il permis de dire que Villeneuvette est en rapport avec les progrès de l’économie sociale ?

Et tandis que le manufacturier nous dépeignait ses démarches pour obtenir du travail, cette chasse à la commande si hardiment menée, son matériel toujours au courant des perfectionnements nouveaux, ses métiers en activité vis-à-vis du chômage de Lodève et de Clermont, nous nous rappelions ces premiers ministres de la Royauté qui soutenaient, sans aide aucune, un labeur écrasant. Leur génie suffisait à tout. Eux disparus, tout retombait dans le trouble, jusqu’au moment où furent créées des institutions capables de conserver, après la mort de ces grands novateurs, les principes de leur administration.

Pourtant si l’on pense à la séculaire affection des ouvriers pour cette dynastie patronale, à cette nombreuse famille élevée dans les plus sains principes de la morale et de la religion, à cette situation rurale qui sauvegarde la population des dissolvants si multipliés dans les grands centres, à ce calme ininterrompu pendant un siècle et dont aucun signe ne fait pressentir la fin, on se refuse à croire que les heures de discorde sonnent de si tôt pour Villeneuvette. Longtemps encore, les visiteurs pourront voir les volutes de fumée couronner lentement les côtes voisines, et entendre, à travers les métiers, courir les navettes avec un bruit strident.

Notes

  1 Histoire de la ville de Clermont l’Hérault et de ses environs par l’abbé A. Durand. Montpellier, 1837.

  2 Ce témoignage, rapporté presque mot pour mot, inflige un démenti formel à une colporteuse d’anticléricalisme trop connue dans la région. Tout récemment, dans une réunion, elle montrait ces malheureux prolétaires de Villeneuvette forcés de payer leur pain avec des billets de confession.