D’Aniane à Brantôme A propos de plans conservés aux Archives nationales

* Professeur honoraire de Lettres classiques, Docteur ès Lettres. – 15, rue des Fours, 62000 Arras.

A la Mémoire de M. Carol Heitz et de M. Ernest Will

En Mai 1993 1, M. Jean-Claude Richard, Directeur de Recherche au CNRS, me soumettait le problème de deux plans conservés aux Archives nationales dans le dossier de l’abbaye d’Aniane, mais dont les dispositions ne pouvaient en rien correspondre â celles du célèbre monastère languedocien pas plus d’ailleurs qu’à aucune autre des abbayes bénédictines de la même région 2. Dès le premier coup d’œil, la distribution des bâtiments divers a rappelé celle de l’abbaye de Brantôme, dans le Périgord. Apparaissaient néanmoins de notables divergences, mais après une analyse détaillée de ce dernier dossier aux Archives nationales 3, j’ai pu donner une réponse globalement positive, accompagnée d’une étude sur place au cours de l’été.
Pour éviter toute identification trop hâtive, une vaste enquête a été lancée auprès des Services susceptibles de fournir dans chaque région des renseignements sur les plans qu’avaient laissés les monastères bénédictins
 4. A la lettre exposant l’impossibilité de déceler quelque correspondance avec Aniane, était jointe la photocopie des deux plans incriminés (fig. 1 et 8). La presque totalité des réponses relativement peu nombreuses d’ailleurs fut indiscutablement négative. Seule restait donc « la piste Brantôme ». Il nous est aujourd’hui possible de rendre compte des conclusions de cette longue et patiente étude. Elles n’en conservent pas moins les traits d’hypothèses toutes provisoires tant que n’aura pas surgi une découverte effective capable d’apporter un verdict définitif.

Projet présumé concernant l'abbaye d'Aniane
Fig. 1 Projet présumé concernant l'abbaye d'Aniane. - Rez-de-chaussée.
Archives nationales, N III, Hérault 1, plan n° 7
Plan « état des lieux » de l'abbaye d'Aniane, partie centrale
Fig. 2 Plan « état des lieux » de l'abbaye d'Aniane, partie centrale. - Dom Plouvier, 1656. Archives nationales, N III, Hérault 1, plan n°1.

Un document incontournable

Posons en préalable qu’il est impossible d’aborder la moindre étude de l’abbaye d’Aniane sans prendre pleinement la mesure des indices qu’apporte une pièce graphique de premier ordre : le plan « état des lieux » établi en 1656 par le Frère Plouvier, et qui figure au dossier des Archives nationales (fig. 2) 5. Signalons au passage que la plupart de ces dossiers, répondant aux monastères de la Congrégation de Saint-Maur et provenant de leur maison-mère, l’abbaye de Saint-Germain des Près à Paris, comportent de tels « états des lieux », établis avant que ne soient entreprises les modifications ou reconstructions qu’exigeait la mise en œuvre de la réforme mauriste. Ces pièces de base sont d’autant plus intéressantes qu’il est souvent possible de déceler à travers elles l’évolution que suivit au préalable l’établissement, et dont on peut retrouver les correspondances dans les documents écrits qui nous sont parvenus, ou même dans les découvertes archéologiques au cours d’opérations de fouille. On ne peut dès lors que regretter le peu d’intérêt qu’elles rencontrent auprès de certains chercheurs, ou encore le souci insuffisant de ceux-ci de se munir de moyens appropriés de lecture, ce qui conduit à rester très en deçà de la capacité documentaire de tels témoignages.

Pour en revenir à Aniane, le document a fait l’objet d’une analyse précise due à Madame Brigitte Uhde-Stahl 6. Nous ne manquerons pas de nous y référer, bien qu’une reprise plus approfondie du problème nous conduise aujourd’hui à proposer des corrections d’interprétation. L’ensemble claustral y apparaît littéralement désarticulé, au sein d’un vaste terrain qu’enserre une partie de l’enceinte urbaine. L’église, au centre à peu près du front nord de l’enclos, est démesurément petite : elle a subi de toute évidence d’importantes mutilations au cours de son histoire. Quelques annexes immédiates s’y rattachent, tandis que l’essentiel de la vie monastique s’est regroupé dans une aile unique du bâtiment, plus au sud, reliée par une longue galerie au complexe de l’oratoire (sanctuaire, chœur des moines, chapelles annexes, sacristie, etc.). Pas la moindre trace des dispositions traditionnelles, rassemblées autour d’un cloître, alors qu’une mention manuscrite, à l’est de la galerie de jonction, signale l’existence de vestiges de constructions détruites 7.

Il nous est possible aujourd’hui d’y voir sensiblement plus clair. Notons tout d’abord le résultat des fouilles conduites en 1991-1992 par Mlle Laurence Ollivier et M. Jean-Louis Bernard. Méthodiquement menée, la prospection a porté sur quatre des chapelles du nord-ouest de l’église actuelle 8. Elle a conduit à deux conclusions d’une importance capitale. Il y a tout d’abord la rigoureuse exactitude de figuration du plan de 1656 : nos archéologues, qui avaient reconnu les dispositions du front sud de l’église disparue, sont parvenus à restituer d’une façon surprenante la totalité de son exacte emprise au sol 9. Seconde conclusion les Mauristes ont délibérément choisi d’édifier leur nouvelle église sur le site de la précédente. C’est à partir d’une telle implantation – véritable constante dans les reconstructions radicales entreprises par la Congrégation – que s’est développé le monastère selon le schéma traditionnel.

Voilà qui souligne l’intérêt d’un second témoin, un document écrit cette fois-ci, bien connu des historiens spécialistes de l’abbaye d’Aniane : le procès-verbal de visite en date de 1633 établi pour éclairer un litige survenu entre la communauté et son abbé commendataire (voir annexe). Cette pièce, qui revêt maintenant une importance extrême, est surprenante dans sa précision. Elle s’accompagne en effet de données chiffrées qui répondent presque intégralement aux dimensions diverses et aux dispositions établies par la fouille 10. Une première conclusion s’impose : contrairement à ce que pensait Mme Udhe-Stahl, ce n’est point de l’église principale dédiée au Sauveur qu’il s’agit, mais de l’église Notre-Dame, comme le mentionne expressément le document cité dont les concordances avec le plan et les découvertes sont indéniables. Seconde conclusion : on ne peut que regretter que les recherches de 1991-92 se soient déroulées dans l’ignorance de l’apport de cette pièce 11. La prudente perspective ouverte vers Notre-Dame dans les dernières lignes de la présentation des travaux à Saint-Michel de Cuxa, fondée sur une étude alors inédite mais aimablement communiquée aux chercheurs 12 se fût alors transformée en certitude, mettant un point final au débat. C’est ce que nous nous proposons de faire aujourd’hui. En conséquence, pour étayer cette identification désormais définitive, nous transcrivons en annexe du présent article l’intégralité de cet intéressant document d’archives.

Aniane : la correspondance impossible

Ce préalable est loin de rester étranger à notre objectif, c’est-à-dire la critique de l’attribution à Aniane des plans 7 et 8 du dossier conservé aux Archives nationales. Il éclaire tout au contraire à point nommé notre démarche.

Retenons deux traits majeurs. Il y a tout d’abord chez les Mauristes, comme nous l’a indiscutablement montré la fouille, le parti délibéré de conserver l’emplacement des principaux « lieux » des abbayes qu’ils prennent en charge : église, cloître, Chapitre et autres – mais ces derniers de façon moins rigoureuse. Un évident souci de leur part de prendre en compte et de prolonger une tradition sainte et vénérable de vie monastique, antérieure mais qu’ils entendent restaurer et mettre en valeur 13. Le premier des plans ensuite qui nous intéressent comporte une échelle en toises (voir fig. 1), comme la plupart des autres plans que l’on examinait et conservait en un lieu où la toise était l’unité de mesure officielle, c’est-à-dire à Paris même, à Saint-Germain des Prés. Il nous a donc été possible, compte tenu de ces deux constats de base et au prix d’un jeu complexe de conversions, de ramener d’une part le dessin aux unités modernes du système métrique, et de l’intégrer de l’autre à un plan figurant l’ensemble de l’abbaye dans son état actuel 14. Or, comme nous allons le voir, cette superposition de tracés se révèle d’une éloquence indiscutable (fig. 3).

Le plan présumé, placé dans le cadre du tissu urbain d'Aniane
Fig. 3 Le plan présumé, placé dans le cadre du tissu urbain d'Aniane.
Calque H. Bernard, d'après le plan de 1862.

Il y a d’abord l’église. Nous l’avons figurée le chevet vers l’est, malgré l’absence de toute flèche d’orientation sur le dessin original. En longueur, elle est plus petite que l’église actuelle. Sa largeur par contre est pratiquement égale à celle de la nef centrale, les quelques annexes qui s’y greffent prenant aisément place sur l’aire des collatéraux. De ce côté, en conséquence, il n’y aurait aucune difficulté majeure à y reconnaître un projet relatif à Aniane, mais non retenu. Par contre, c’est au niveau de la distribution des autres bâtiments que surgissent les incompatibilités inévitables.

Notons en premier lieu le cas du cloître. Il couvre une superficie nettement inférieure non seulement à celle de la construction réalisée, mais à celles aussi que proposent les autres plans du dossier. Il y a surtout son étonnante implantation, le long de la façade de l’église. Il eût alors couvert la petite place du parvis et une partie de l’emplacement des maisons qui le bordent à l’ouest. Un tel choix ne répond à aucune nécessité : l’état des lieux montre tout au contraire, au flanc même de l’église, au sud, un vaste espace disponible – qui permit en fait d’en revenir aux dispositions classiques (voir fig. 2). Quand on connaît en outre l’esprit traditionnaliste des Mauristes, on ne peut que conclure que le maintien d’un tel emplacement répond à la volonté de conserver une situation antérieure, insolite sans doute mais dictée peut-être par la configuration même du site.

Autre problème lorsque l’on considère la position des bâtiments mêmes qu’habite la communauté. Une longue aile se déploie au flanc gauche – ici le nord de l’église – parallèle à l’axe de celle-ci. Elle couvre pour une large part la rue – ancienne sans aucun doute – qui longe en ce point l’abbaye. Une autre aile, au-delà du cloître et parallèle à la façade de l’église, dépasse largement de part et d’autre, entamant au nord une portion importante de l’espace habité, sans compter d’autres annexes, au nord-est par exemple, qui se déploient dans la même direction. La réalisation d’un tel projet eût entraîné un bouleversement radical du réseau urbain, ce qui paraît impensable dans la situation qui était alors celle du monastère. D’autant qu’il existait au sud un vaste terrain, à l’abri des murs de défense : c’est en cet endroit que l’ensemble des autres projets propose l’indispensable reconstruction.

On peut envisager il est vrai une autre alternative déplacer le tout vers le sud. L’église eût alors occupé l’espace médian que montre le plan « état des lieux », là même où une mention manuscrite signale la présence de vestiges de constructions disparues (voir fig. 2) 15. Le complexe du nord se fût ainsi glissé dans les limites de l’aire ancienne de l’abbaye, évitant de briser le tissu urbain, empiétant sans entrave sur la zone libre du sud. Mais un tel cas de figure – comme le précédent d’ailleurs – se heurte à un obstacle infranchissable : celui des accès. Sans aucun doute la localité s’est développée au nord de l’enclos monastique qui occupait pour sa part la large boucle du ruisseau de Corbières. Il ne pouvait donc y avoir d’ouverture vers l’extérieur que sur le front nord : c’est là d’ailleurs que l’on rencontre la petite place qui dessert à la fois l’église et le complexe conventuel. Or le plan incriminé, replacé sur le canevas du site d’Aniane, apparaît hermétiquement clos de ce côté, tandis que les entrées s’ouvrent au sud, qu’il s’agisse de celle de l’église, en son angle sud-ouest, ou de celles des bâtiments, au nombre de deux directement voisines l’une de l’autre, un peu plus loin vers l’ouest, au-delà du cloître. Une impossibilité évidente, qui ruine définitivement toute tentative de maintenir les plans 7 et 8 du dossier parmi les projets – même non retenus – de reconstruction de notre monastère. C’est donc ailleurs qu’il faut chercher : or c’est là que surgit « l’hypothèse Brantôme ».

La solution Brantôme

Le site de Brantôme prend place parmi les « lieux difficiles » pour les bâtisseurs d’abbayes bénédictines, désireux de respecter un schéma d’implantation traditionnel depuis des siècles. On connaît la prouesse que représente le Mont Saint-Michel. On pourrait y ajouter Montmajour, juchée sur son escarpement rocheux, en bordure d’une falaise qui plonge vers les anciens marais de la plaine d’Arles. A Brantôme, tout au contraire, ce sont les dimensions réduites d’une bande plate de terrain, assiette des constructions monastiques, prise entre le cours de la rivière de la Dronne et la pente abrupte d’une colline couverte d’un bois épais. Celle-ci se termine par un véritable front de falaise évidé de nombreuses grottes : ce sont pour la plupart des carrières, fort anciennes souvent, dont l’abbaye sut utiliser les cavités profondes (fig. 4, A et B). – (voir fig. 5).

L’espace ainsi délimité va s’élargissant progressivement, du nord-est au sud-ouest avant que le rocher ne vienne rejoindre et surplomber la berge du cours d’eau. C’est sur cette esplanade extrême que s’élevait jadis la demeure des abbés, véritable château féodal dont il ne reste aujourd’hui qu’une tour. Pierre de Bourdeilles, plus connu sous le nom de Brantôme, y résida sans doute au temps de son abbatiat commendataire. L’église occupe le point le plus étroit, à l’autre extrémité. C’est une nef unique, de trois travées, alignée selon un axe parallèle à la muraille rocheuse. Celle qui porte le chevet plat est une adjonction du XIVe siècle ; sans doute faut-il faire remonter à cette période la reprise des couvertures de l’ensemble, sous la forme de belles voûtes d’ogives d’inspiration « angevine ». La première de ces travées s’appuie directement au rocher dans lequel s’évide une petite abside au décor roman, de 5 m d’ouverture c’est le point où s’élève, juste à l’aplomb de la falaise, à la naissance de la pente, le beau clocher roman totalement indépendant des constructions 16. Entre les deux autres travées et la muraille rocheuse règne une étroite ruelle qu’occupent partiellement de petites annexes de service (fig. 5).

Comme le révèle clairement le plan « état des lieux » conservé aux Archives nationales (fig. 6) 17, les autres bâtiments de l’abbaye occupent une surface qui surprend par son exiguïté. Il y a tout d’abord le cloître, une cour approximativement rectangulaire de 19 m. sur 16 dans ses plus grandes dimensions, ce qui donne six travées pour les galeries les plus longues et cinq pour les plus courtes en tenant compte des travées formant retour.

lan de masse de l'abbaye de Brantôme et de son environnement immédiat
Fig. 4a Plan de masse de l'abbaye de Brantôme et de son environnement immédiat Calque H Bernard.

Sur le plan ancien, en date lui aussi de 1656 comme celui d’Aniane, établi par le Frère Joseph de la Bérodière, ce préau est fermé par un simple mur du côté des cours ménagées en bordure de la Dronne. Ce mur fut par la suite remplacé par une aile peu profonde, sur deux niveaux, qui vient en ses extrémités déborder contre les faces des constructions voisines, c’est-à-dire les deux premières travées de l’église d’une part, et de l’autre le pavillon d’angle de l’aile mauriste. Ce corps de logis, ainsi que la galerie qui s’y adossait, disparut dans les années 1850 lorsque l’architecte Abadie entreprit « d’ouvrir » l’ancien monastère vers la rivière et vers le bourg.

Le noyau primitif s’organise autour de cet étroit patio. Au nord-est, sur l’un des petits côtés, c’est la façade de l’église avec son portail surmonté d’une grande fenêtre. Au fond, l’aile parallèle au rocher, que seul un étroit passage en sépare (voir fig. 5), a conservé au rez-de-chaussée sa distribution d’origine, c’est-à-dire depuis l’église le vide cylindrique de l’ancien « escalier de Matines », une petite salle capitulaire carrée, avec sa banquette le long des murs et son pilier central sur lequel viennent retomber les nervures des voûtes, et enfin un beau local voûté d’ogives, long de trois travées et qui, sur le plan de 1656, faisait encore office de réfectoire. Au-dessus, les deux étages abritaient à l’origine les douze cellules du dortoir dont le corridor donnait accès aux latrines installées dans l’une des grottes. On y parvenait par un passage fermé sur une arche qui enjambait l’étroite ruelle entre le bâtiment et le rocher. C’est contre la façade de cette aile que s’appuie de nos jours la dernière galerie encore complète du cloître. Reste l’aile qui fait face à l’église. C’est vraisemblable-ment la partie des bâtiments médiévaux qui connut les rema-niements les plus importants les divers projets conservés aux Archives nationales en font foi. On remarque aujourd’hui, au rez-de-chaussée, une belle salle au décor très XVIIe, affectée à l’accueil des visiteurs, tandis que les étages sont occupés par plusieurs des locaux de la mairie 18. C’est sur son extrémité côté rivière, là où le plan « état des lieux » montre un court retour de bâtiment, que va se greffer la longue aile mauriste toujours en place, encadrée de ses deux d’angle dont l’un, côté cloître, contient un monumental escalier classique (fig. 4, A et B).

Vue cavalière de l'abbaye de Brantôme
Fig. 4b Vue cavalière de l'abbaye de Brantôme. Extrait de Dominique Audrerie, Le parcours du creusé au construit, édition 1996.
Ensemble de l'abbaye de Brantôme vu de la cour du sud-ouest
Fig. 5 Ensemble de l'abbaye de Brantôme vu de la cour du sud-ouest. Noter l'étroite ruelle entre la falaise et les bâtiments, et le passage sur arche qui l'enjambe (cliché : H Bernard, août 1997).

Telle se présente donc dans ses grandes lignes l’abbaye de Brantôme. Or, pour sommaire que soit cette évocation, elle n’en fait pas moins surgir les premiers points de coïncidence avec les plans n° 7 et 8 du dossier d’Aniane 19, et qui s’y trouvent vraisemblablement par erreur. Le trait majeur qui frappe est l’articulation d’ensemble des divers corps de bâtiments. Comme sur le plan « état des lieux » de Brantôme (voir fig. 1 et 6), la cour du cloître, relativement réduite, se déploie le long de la façade de l’église : une disposition insolite, avons-nous dit plus haut, qui ne saurait s’expliquer que par les servitudes nées des contraintes mêmes du site. Les deux ailes qui s’y rattachent s’élèvent, l’une parallèle à l’axe de l’église sur son flanc gauche, l’autre à sa façade. Le quatrième côté enfin, conformément au témoignage du plan Brantôme 1, est fermé d’un simple mur sur l’espace extérieur au complexe claustral. Ce sont ces premiers constats qui nous ont orientés dès le départ, vers la rectification d’identification aujourd’hui proposée. Comme nous allons le voir, une analyse plus détaillée des dispositions diverses abonde dans le même sens. Ce qui n’empêche point l’apparition d’importantes divergences avec la configuration même des lieux.

Mais, comme nous le verrons au terme de cette étude, elles trouvent leur explication et peuvent placer nos deux plans parmi les projets qui ont concerné l’abbaye périgourdine.

Commençons par l’église. Sur Brantôme 1, comme dans l’actuelle réalité, la première travée de sa nef unique – celle qui s’ouvre directement sur la galerie attenante du cloître – comporte d’une part, sur sa droite, l’entrée des personnes étrangères au monastère, et, sur l’autre flanc, en face, la petite abside romane évidée dans le rocher que nous avons évoquée précédemment. Le plan Aniane 7, tout en restant fidèle à ce schéma de distribution des points de passage, propose une modification importante l’absidiole romane a disparu, remplacée par une fenêtre qui prend jour sur une cour voisine. Par contre la porte qui lui fait face est toujours là, auréolée même d’une certaine solennité qu’exprime son profond ébrasement et le jeu de marches en arrondi de son perron. Il est à remarquer que, sur les projets divers relatifs à Brantôme et conservés aux Archives nationales, cette porte est une constante. Certains parmi ceux qui proposent de fermer de ce côté le cloître par une aile de bâtiment débordant sur les deux premières travées de l’église, la gratifient d’un large porche. Elle existe encore de nos jours, mais sous les traits d’une modeste ouverture secondaire. Il convient de dire que les modifications apportées par Abadie, au siècle dernier, ont sensiblement altéré le témoignage de cette portion de mur, effaçant de précieux indices.

La travée qui suit est plus intéressante encore. Il faut partir, pour juger du problème, du plan Brantôme 1. Nous y découvrons dans le mur de gauche, côté falaise, un indiscutable renfoncement. Peut-on ajouter foi aux dimensions que lui accorde le dessin ? Il est certain en effet que la position même des constructions par rapport à la roche permettrait une profondeur plus marquée de cette annexe : en ce point, de nos jours, existe un des locaux de service mentionnés plus haut 20. Toujours est-il qu’à cette époque, c’est-à-dire en 1656, il y avait là une chapelle comme l’atteste la position de l’autel. Or, une telle chapelle latérale existe effectivement sur le flanc droit, nettement plus profonde, et débouchant même sur une abside orientée au sud-est 21. Si nous revenons au plan Aniane 7, nous retrouvons nos chapelles, mais cette fois sur une plus large surface et de plan rectangulaire, équipées chacune de son autel de même orientation que ceux du plan précédent. Malheureusement, une fois encore, les reprises de parement lors des travaux lancés par Abadie ont effacé tout indice des états antérieurs 22.

Vient ensuite, toujours sur notre plan Aniane 7, un couple de travées qui ressemble étrangement à la partie extrême de l’église actuelle, ajoutée au XIVe pour recevoir sans doute le chœur des moines et parfaitement claire sur l’ensemble des plans anciens. La construction apparaît légèrement plus étroite : effectivement il est clair, dans l’édifice actuel, que le jeu des supports latéraux et le doubleau qu’ils reçoivent dessinent un véritable « arc triomphal » qui détache du reste le chœur à chevet plat. Sur notre plan se distinguent deux travées de voûtes sur croisée d’ogives. Dans l’édifice encore en place, le lierne transversal de la longue voûte angevine qui couvre cet espace pourrait fort bien laisser place à un autre doubleau, le mur de droite côté rivière s’éclairant de deux baies dont le décor extérieur vient souligner le parti jumeau.

Reste évidemment le problème du chevet. Nous sommes ici en face d’une des incompatibilités majeures avec les contraintes du site. Le rocher en effet, littéralement évidé de ses carrières, marque une avancée qui fait obstacle à tout prolongement de l’édifice : ce n’est pas sans raison que les maîtres d’œuvre du XIVe ont adopté la solution du chevet plat qui cadre exactement avec le peu d’espace disponible. Le plan Aniane 7, tout au contraire, prône l’adjonction d’un vaste hémicycle, entou-ré à sa base d’une couronne de cinq chapelles et précédé d’une courte travée qu’encadrent deux petites annexes de plan carré à droite une chapelle, à gauche le passage en direction d’une grande sacristie, sur lequel débouche par un petit corridor le nouvel « escalier de Matines ». Il semble indiscutable que nous soyons là en présence d’une de ces opérations de rationalisation (pour ne point dire de normalisation) que l’on rencontre fréquemment dans les projets mauristes, où l’état ancien, conservé dans ses grandes lignes, n’en est pas moins corrigé pour gommer les anomalies quelque peu anarchiques qu’ont engendrées les transformations partielles d’une longue histoire. On peut noter ici que, selon une reprise rigoureusement logique, les annexes diverses se rythment selon la mise en place d’un jeu de contrebutées qui fait toujours défaut dans l’édifice en place.

Quand on passe à l’analyse des bâtiments conventuels qui accompagnent l’église, il est indispensable de faire intervenir une série nouvelle de documents : d’une part les différents projets versés au dossier de Brantôme, et de l’autre le plan Aniane 8 (voir fig. 8). Ce dernier, contrairement aux désignations qu’on lui attribue 23, n’est autre que la figuration des trois étages qui venaient surmonter le rez-de-chaussée proposé par Aniane 7. On parvient, au terme d’un examen attentif de certains détails comme le départ des escaliers ou l’économie des postes de latrines en bout du bâtiment parallèle à la façade de l’église, à discriminer exactement les étages représentés nous disposons ainsi d’une image complète du projet. Quant aux plans conservés dans le dossier Brantôme des Archives nationales, ils représentent trois solutions que l’on peut classer chronologiquement :

Le premier (Brantôme 5) est passablement modeste dans les modifications qu’il avance. Dû sans doute au Frère Joseph de la Bérodière lui-même, il répond pratiquement aux données de l’état des lieux (Brantôme 1) que nous lui devons. Quelques nouveautés néanmoins, comme l’aile créée sur le flanc du cloître qui donne vers la rivière, avec vaste porche pour l’entrée de l’église, ainsi que l’apparition dans l’aile parallèle à la façade de celle-ci de deux étages de trois cellules chacun, ce qui porte leur nombre total à dix-huit. Le problème en effet semble avoir été dès le départ de parvenir à briser l’étau de l’exiguïté d’accueil des lieux. Le suivant (Brantôme 3) est en ce sens plus ambitieux : il propose tout simplement la création d’une aile nouvelle, adossée au front de la falaise et qui prolonge l’abbaye ancienne en direction du sud-ouest 24. Apparaît ainsi une hôtellerie au rez-de-chaussée, tandis que le dortoir s’augmente de huit cellules – qui peuvent devenir seize si l’aile s’élève sur trois niveaux, comme le reste des bâtiments. Mais le plus intéressant de tous (Brantôme 6) est le dernier. Malheureusement non daté, il est signé d’un certain Brunel, sans doute un de ces architectes laïcs que les Mauristes feront de plus en plus intervenir dans leurs constructions. C’est lui qui offre avec nos deux documents, Aniane 7 et Aniane 8, les plus déterminantes coïncidences (fig. 7).

Ressemblance fondamentale : le plan « Brunel » du dossier de Brantôme et les deux plans conservés dans celui d’Aniane reposent sur un même principe : un sensible agrandissement du cloître. Le plan Brunel, où les travées des galeries les plus longues passent de six à huit, et celles des plus courtes de cinq à sept, indique clairement, par un jeu de couleurs différentes, les parties à démolir et celles à créer. Conséquence : vont ainsi disparaître deux ailes de l’ancienne abbaye pour repousser plus loin les constructions nouvelles, c’est-à-dire celle qui longe le rocher et celle qui court parallèle à la façade de l’église. Le vieux Chapitre et l’ancien réfectoire sont ainsi rayés des lieux, remplacés par un étroit corridor doté d’un escalier, tandis que l’autre bâtiment s’élève sur l’endroit où le reste des plans montre le bassin d’un vivier qu’alimente la fontaine Saint-Sicaire, toujours en place au flanc de la falaise (voir fig. 6 et fig. 4A, f).

Plan « état des lieux » de l'abbaye de Brantôme
Fig. 6 Plan « état des lieux » de l'abbaye de Brantôme. Dom Joseph de la Bérodière, 1656. Archives nationales, N III, Dordogne 1, plan n° 1 (calque : H Bernard).
Projet de reconstruction de l'abbaye de Brantôme, signé Brunel
Fig. 7 Projet de reconstruction de l'abbaye de Brantôme, signé Brunel. Archives nationales, N III, Dordogne 1, plan n° 6 (calque : H Bernard).

Les modifications d’Aniane 7 sont de moindre surface les galeries longues du cloître n’ont que sept travées et les plus courtes six, cependant la nécessité de repousser plus loin les deux ailes qui bordent la cour demeure entière. Or, c’est là que surgissent les divergences. Côté falaise, nous retrouvons le corridor proposé par le plan Brunel (voir fig. 7), mais il se prolonge au flanc de l’église, par delà la petite cour qui a remplacé l’absidiole creusée dans le rocher ; il va ainsi rejoindre l’escalier de Matines. Surtout, nous retrouvons le carré du Chapitre, construit hors œuvre : la portion de corridor qu’il longe lui sert d’antichambre 25. Cette nouvelle salle capitulaire, qui a conservé les traits de l’ancienne, est flanquée d’un autre escalier monumental en liaison avec le cloître, et qui dessert les trois niveaux d’étage, comme l’atteste le plan Aniane 8 : le classique « grand escalier » que l’on retrouve dans la plupart des reconstructions mauristes.

Plus curieuse encore est la nouvelle formule de l’aile qui fait face à l’église. Le bâtiment ancien a fait place à une cour, bordée d’une galerie qui court tout le long de la construction prolongée, loin en direction de la falaise 26. Ce corps de logis comporte au rez-de-chaussée le réfectoire et les locaux divers qui s’y rattachent (cuisine, offices, réfectoire des domestiques, etc.). Côté rivière, l’aile en question s’augmente d’un vaste complexe, limité au rez-de-chaussée comme l’atteste le plan Aniane 8, et consacré à l’accueil des personnes étrangères au monastère. On y voit en effet la loge du portier, une grande salle à manger, un parloir communiquant avec la galerie voisine, – c’est-à-dire avec la clôture, – deux chambres dont l’une donne sur une petite annexe, le tout chauffé. A l’extérieur, sur une grande cour déjà présente sur le plan « état des lieux » (voir fig. 6), s’ouvrent trois petites salles les « offices » sans doute du célérier, du procureur et du dépositaire, où les personnes étrangères à la communauté doivent avoir accès sans déranger le recueillement de la partie strictement monastique.

Plus curieuse encore est la nouvelle formule de l’aile qui fait face à l’église. Le bâtiment ancien a fait place à une cour, bordée d’une galerie qui court tout le long de la construction prolongée, loin en direction de la falaise 26. Ce corps de logis comporte au rez-de-chaussée le réfectoire et les locaux divers qui s’y rattachent (cuisine, offices, réfectoire des domestiques, etc.). Côté rivière, l’aile en question s’augmente d’un vaste complexe, limité au rez-de-chaussée comme l’atteste le plan Aniane 8, et consacré à l’accueil des personnes étrangères au monastère. On y voit en effet la loge du portier, une grande salle à manger, un parloir communiquant avec la galerie voisine, – c’est-à-dire avec la clôture, – deux chambres dont l’une donne sur une petite annexe, le tout chauffé. A l’extérieur, sur une grande cour déjà présente sur le plan « état des lieux » (voir fig. 6), s’ouvrent trois petites salles les « offices » sans doute du célérier, du procureur et du dépositaire, où les personnes étrangères à la communauté doivent avoir accès sans déranger le recueillement de la partie strictement monastique.

Un mot à propos des étages (plan Aniane 8, fig. 8). Notons tout d’abord que, contrairement à ce qu’indique l’état des lieux, – et à ce que l’on voit encore, – la façade de l’aile est directement montée sur la ligne des arcades du préau : on récupère ainsi une partie de la place perdue par l’agrandissement de la cour. Il en est de même sur le plan Brunel (Brantôme 6, fig. 7) 27. Le premier niveau supérieur comporte une grande galerie qui court à l’étage du cloître. Elle marque un décrochement pour contourner la cour ménagée au flanc de l’église, et rejoindre ainsi l’escalier de Matines qui dessert en même temps une vaste salle à l’étage de la sacristie (bibliothèque, archives ?). A l’autre extrémité, dans le prolongement de l’aile qui fait face à l’église, c’est sans doute l’infirmerie : quatre chambres chauffées, chapelle, poste particulier de latrines, le tout desservi par le niveau supérieur de la galerie longeant le réfectoire (fig. 8, plan du haut). Le second niveau haut est le dortoir. Les douze cellules s’y alignent, ménagées au-dessus du cloître et de sa galerie supérieure, complétées de trois grandes chambres dont une chauffée. De l’autre côté du corridor qui va rejoindre l’escalier de Matines, une vaste salle occupe le dessus du Chapitre : vraisemblablement le chauffoir, en liaison directe avec le dortoir, selon une tradition qui devient une constante chez les Mauristes (fig. 8, plan du bas). Enfin, au-dessus, règne un vaste grenier, qui peut au besoin devenir un second dortoir, si l’on en croit la distribution des lucarnes sur le brisis de la toiture et sa liaison avec les deux escaliers (fig. 8, plan du milieu) 28.

Plan présumé concernant l'abbaye d'Aniane
Fig. 8 Plan présumé concernant l'abbaye d'Aniane. Étages (voir fig. 1). Archives nationales, N III, Hérault 1, plan n° 8.

Aucun doute n’est possible nous sommes en présence d’un couple de plans spécifiquement « mauriste ». A cela s’ajoute l’excellente qualité du dessin qui confère à l’ensemble une valeur certaine de témoignage. Nous avons noté la « rationalisation » des dispositions de l’église. Il y a surtout le souci de protection du recueillement de la clôture, préoccupation majeure de la réforme de Saint-Maur, explicitement exprimée dans les « Declarationes » qui accompagnent le texte de la Règle : la partie « monastique » et la partie « publique » du complexe ont chacune ici une entrée distincte, étroitement surveillée par la loge du portier. De même, apparaît le parti d’unification du dortoir : l’ensemble des cellules s’alignant sur un même corridor en liaison directe avec l’église et le cloître, – une façon pratique, elle aussi très mauriste, d’appliquer la prescription de la Règle : « Dormiant in unum locum » 29. L’infirmerie pour sa part est en relation étroite avec le reste des lieux qu’habite la communauté : toujours selon les « Declarationes », il faut que les membres souffrants du groupe puissent jouir du réconfort de la présence de leurs frères. Notons enfin certaines particularités architecturales comme les vastes sacristies, ou l’aménagement des escaliers qui prennent les traits d’un espace carré dans lequel s’intègrent aisément les volées de marches autour d’un vide central 30.

Problèmes en suspens

Reconnaissons cependant que, malgré l’intérêt de ce couple de plans, et malgré la pertinence sans cesse plus claire de l’identification proposée, demeurent d’importants problèmes qui empêchent, – pour l’instant du moins, – d’envisager une certitude.

Comment expliquer tout d’abord l’impossibilité de faire correspondre les données du plan et celles du site ? La proximité de la falaise (voir fig. 5), si l’on se propose surtout d’accorder des proportions plus vastes au cloître qui conserve néanmoins, côté rivière, un alignement fort proche de celui de l’église, ne peut permettre la construction d’une longue aile comme celle des plans Aniane 7 et 8. Même si l’on tient compte de la présence de cavités profondes, on ne peut par exemple trouver la place de la Salle Capitulaire et de l’escalier qui la jouxte. Même problème lorsque l’on examine les dimensions de l’aile parallèle à la façade de l’église : aucun espace disponible ne permet de la prolonger, même si la disposition qu’elle propose en son extrémité pour les étages de latrines semble s’inspirer du plan état des lieux où celles-ci prennent place dans une grotte sur l’autre côté du passage ; on en voit encore clairement les vestiges. Quant au complexe de l’hôtellerie et de la cour des « offices », il peut pour sa part occuper le terrain qui sépare encore les bâtiments en place du cours de la Dronne 31, là où le plan Brantôme 1 montre un large dégagement (voir fig. 1, 6 et 4 A). Mais pourquoi dès lors la rivière n’est-elle pas figurée ici ?

Ce dernier détail ouvre une possible perspective de solution. Pas plus que la rivière ne figurent le front de falaises et les grottes profondes qui l’évident 32. Il n’y a de même aucune flèche d’orientation : tout au plus existe-t-il l’échelle en toises dont nous avons déjà évoqué la présence. Ce couple de plans est de toute évidence l’œuvre d’un excellent dessinateur qui ne connaît absolument pas le site. Il a vraisemblablement travaillé en se fondant sur les projets et relevés divers de ses prédécesseurs, ce qui lui a permis d’attribuer aux bâtiments pris en eux-mêmes des dimensions plausibles, pour répondre peut-être aux critiques soulevées par les membres de la commission qui examinait les pièces et prenait décision. C’est une éventualité que nous avons déjà envisagée à propos du croquis Brantôme 3. La rigoureuse exactitude de sa présentation (les divers niveaux sont parfaitement superposables), et surtout sa parfaite conformité avec l’esprit même de la Congrégation, lui a valu l’approbation portée â même le recto du plan Aniane 7 33. Peut-être aussi a-t-il confondu les grottes, clairement figurées sur l’état des lieux (voir fig. 6), avec des espaces à ciel ouvert, alors que le sommet même des cavités et la pente boisée qu’il porte maintiennent l’obstacle de leur infranchissable barrière (voir fig. 5). On sait en effet que les Mauristes, dans les travaux d’adaptation des sites, n’hésitent pas à déployer un effort gigantesque 34 : des espaces à ciel ouvert eussent alors accueilli sans peine, moyennant quelques ajustements, les bâtiments ici figurés.

Cette dernière hypothèse nous conduit au second problème, d’ordre chronologique cette fois-ci. Si le projet attesté par les plans Aniane 7 et 8 répond effectivement à l’abbaye de Brantôme, quelle place lui attribuer dans la succession de ceux que nous connaissons déjà ? Nous avons noté sa frappante parenté avec le plan « Brunel » (Brantôme 6, voir fig. 7). Il est évident que, par delà les divergences d’application, les deux documents reposent sur un même principe. Quel serait dès lors celui qui a précédé l’autre ? A considérer le problème de près, on peut penser que le couple Aniane 7 et 8 représente la première forme d’une même solution. Il s’agit d’accorder plus d’espace et plus de ressource de développement à la vieille abbaye, tout en lui donnant des dispositions conformes aux exigences de la réforme mauriste. Notre couple de plans s’efforce de répondre à cet objectif, et y réussit puisqu’il reçoit approbation.

On peut imaginer le scenario. Surgit alors l’impossibilité matérielle d’une réalisation effective, en raison des contraintes du site. Il faut remettre l’ouvrage sur le métier c’est le plan « Brunel ». On retrouve la même idée de base (voir fig. 7) : élargir le cloître dans les deux sens, repousser en conséquence les bâtiments, mais en tenant compte des infranchissables limites qu’impose la nature. L’église reste ce qu’elle est le chevet plat demeure, la petite abside creusée dans le rocher conserve son caractère rupestre rhabillé « à la romane », on retrouve même l’abside orientale de la seconde travée. Le cloître pour sa part augmente ses dimensions par rapport au premier projet. L’aile parallèle au rocher se limite au corridor que bordent à l’étage les cellules montées sur l’espace de la galerie inférieure. Surtout apparaît un élément nouveau, qui à lui seul pourrait authentifier la postériorité de la solution ici proposée : pour la première fois, on rencontre l’aile parallèle à la rivière. C’est là que va désormais se focaliser toute la vie de la communauté, le reste de la vieille abbaye demeurant selon le souci de respecter l’héritage antérieur et la tradition qu’il exprime : une attitude en somme passablement « mauriste » elle aussi 35.

Ouvrons ici une parenthèse à propos d’un autre document qui prend alors toute sa valeur : la planche du Monasticon 36. On y retrouve l’essentiel du plan Brunel : l’église en son état premier, amputée du moins de l’abside de la seconde travée qui a laissé pour témoin une arcade, la façade des cellules sur cloître montant à l’aplomb du front inférieur des arcades, et surtout l’aile nouvelle parallèle à la rivière. Un élément nouveau cependant: le corps de bâtiment qui ferme le cloître sur l’extérieur, assurant à l’église une entrée monumentale. Comme beaucoup d’autres figurations du même recueil, celle-ci est un amalgame de projets divers, la mise en chantier des reconstructions n’étant pas encore faite à l’époque où ces vues furent gravées. Mais on y distingue déjà les grandes lignes de la réalisation future 37. Le projet final pour sa part nous échappe déposé au chartrier des abbayes pour guider la conduite des travaux, il a disparu lors de la liquidation de l’époque révolutionnaire, tandis que seules demeurent dans les dossiers des Archives nationales les propositions non retenues, ou abandonnées en cours de route, comme notre couple de plans Aniane 7 et 8 38.

Dernier problème : comment expliquer l’erreur de classement des pièces, que nous nous efforçons de corriger ? M. Richard propose une explication particulièrement intéressante 39 : le plan Aniane 7 aurait servi de « chemise » pour les documents concernant justement Aniane, et s’est trouvé par la suite incorporé au dossier lui-même. Un détail significatif en effet si ce plan porte au recto une mention manuscrite en date de 1683, signalant son approbation, mais sans la moindre allusion à une quelconque abbaye on retrouve au verso une autre mention de date postérieure, où pour la première fois figure le nom d’Aniane 40. Ainsi, serait désignée la chemise contenant les pièces relatives à ce monastère.

Une petite difficulté cependant : comment expliquer alors que le plan Aniane 8 ait accompagné celui qui devenait ainsi couverture de dossier ? Il faut prendre en compte ici une curieuse coïncidence chronologique. D’une part, comme le note judicieusement Mme G. Durand, l’abbaye mauriste d’Aniane fut bâtie en plusieurs campagnes, relativement éloignées parfois les unes des autres 41. La façade de l’aile occidentale, appartenant à une première vague de travaux, ressemble fort à une figure en élévation en date de 1661 que l’on retrouve dans le dossier 42. Il est à penser que les mises en chantier qui suivirent furent précédées de plans nouveaux, examinés en commission pour approbation, mais aujourd’hui perdus. D’autre part, en ce qui concerne Brantôme, le dossier des Archives nationales recèle d’autres pièces, manuscrites pour leur part, et concernant sans doute les constructions. Mais nous n’avons pu les déchiffrer jusqu’à présent. Or, certaines d’entre elles se situent aux environs de 1680-1681 43. On peut donc se demander si, en 1683, au cours d’une même séance de commission, on n’aurait pas examiné successivement un projet concernant Aniane, et un autre projet concernant Brantôme, en l’occurrence notre couple de plans Aniane 7 et 8 que pourrait peut-être expliciter les documents manuscrits qu’il nous reste à transcrire et à analyser. Les documents, mêlés ainsi par erreur, se seraient trouvés serrés dans le même dossier : celui d’Aniane.

Cette affaire, sur laquelle nous ne pouvons aujourd’hui qu’avancer des hypothèses, après simple examen des données graphiques, est donc à suivre. Il est certain que les restitutions qui en jailliraient auraient des conséquences particulièrement importantes, que ce soit pour une connaissance d’Aniane meilleure encore, ou pour une fructueuse ouverture d’études sur le site de Brantôme.

Annexe

Procès-verbal de l'expertise du 3 novembre 1633 (église Notre-Dame d'Aniane) 44

Nous Barthélemy Germain et Jacques Fournery bourgeois, Jean Bonnefoy, Jean Brun maîtres maçons, Jérôme Fises et Jean Sauzet maîtres menuysiers, Pierre Valles maître meunier, tous habitants la ville de Montpellier et Jacques Maurin maître meunier, habitant Canet d’Hérault experts prins d’office par Monsieur Maître Louis de Guillermin, Conseiller du Roy en la Cour de Parlement de Toulouse et commissaire exécuteur des arrêts de ladite Cour donnéz en l’instance pendante en icelle d’entre messire Clément de Bonssy abbé d’Aniane d’une part, et le Scindicq du Chapitre du monastère Sainct Sauveur dud. Aniane d’autre part pour procéder à la vérification et estimation des réparations faictes es biens quy estoient contentieux entre lesd. parties. Veu par nous dicts experts les appoinctement du sieur conseiller et commissaire contenant notre nomination et prestation de sermant des 20, 24 et 26 octobre dernier. Les arrêts de la Cour de l’exécution desquelz est question les dixhuictiesme et cinquiesme Septembre aussy dernier et autres y mentionnes. La demande dud. Sieur en exécution desd. arrêts, ordonnance dud. Scindicq commissaire du 26 dud. mois d’Octobre dernier,

DISONS et rapportons nous estre transportés dans léglise nostre Dame dud. Aniane, avons vérifié qu’au dessus dud. portail et au devant de lad. église y a bastiment blanchy de l’hauteur de 2 cannes, de largeur de 3 cannes 4 pans, d’espesseur de pans et au mitan au devant de ladite église avons vu y avoir une rose servant pour donner jour à lad. église bastie de pierre de taille garnie en partie de verre et pardessuc de fer et herein pour la conservation de lad. voulte de largeur de dix pans.

AUSSY avons vérifié le couvert de lad, église estre de longueur de 13 cannes en tout porté par deux arcs bastis de pierre de la hauteur de 2 cannes 7 pans jusques au chapiteau, et dud. chapiteau jusques au plancher et couvert d’onze pans faict de bois de Quilhan porté en long par trois saumiers aussy bois de Quilhan.

AVONS aussy reconnu et vérifié les doublis nécessaires y estre posez de distance l’un de l’autre environ un pan et quart y ayant en tout 59 doublis de chaque côté et pente tout lestellat et bougetat faisant les sudits couvert en tout 50 cannes quarrées et iceluy plancher et ses avances avons reconnu estre couvert de tuile à canal bien conditionné comme il est requis et sous le forjet sur le grand portail de lad, église avons vérifié y avoir doublis de chaque costé et outre ce trois saumiers pour porter led. forjet de 3 cannes de longueur chacun.

PLUS avons vérifié le grand autel de lad, église où y avons trouvé voute de pierre faicte en crousier de largeur de 2 cannes trois pans, longueur aussy de 2 cannes trois pans, lad, voûte d’hauteur de 2 cannes deux pans.

AUSSY avons vérifié avoir esté bastie à neuf la muraille qui est au dernier de la sacristie visant au jardin du sieur sacristain d’hauteur de 2 cannes 2 pans et au mitan de lad, voûte aurions vérifié avoir esté bastie une muraille d’hauteur de 12 pans, de largeur de 2 cannes 3 pans, espesse un pan et demy sur laquelle est mis le retable notre Dame faisant séparation dud. grand autel avec la sacristie.

AURIONS aussy vérifié à main droicte y avoir une chapelle dicte de saint Benoist en laquelle avoir esté basty en quatriesme du premier crousier en son engime portant son formaret. En lad, chapelle aurions aussy reconnu y avoir 4 grandes vitres lesquelles nous auroit esté représenté avoir esté faicte par ledit scindiq et tout joignant lad. chappelle et la sacristie sous la première voûte du clocher en laquelle y a une fenestre avec sa vitre de verre et neuf barres de fer de travers et une de long fermant avec une porte de bois et ses ferremens et la porte qui respond à ladite chappelle est de bois noguier doublé de bois piboul avec deux grandes serrures par dedans attachez avec doux rivez et palastrages.

PLUS à main droicte de lad, église avons trouvé une chapelle dicte de sainte Cécile voutée de pierre à chaux et sable de longueur de 3 cannes 3 pans, de largeur 3 cannes, à laquelle y a 2 fenestres qui respondent au coLirroir quy va à lad. abbaye de pierre de taille garnies de vitres et une porte aussy pierre de taille avec sa porte bois à clef, serrure et gons et palastrages, allant lad, porte aud. courroir.

ET à main gauche dud. grand autel aurions veu et vérifié une chappelle appellée de saint Martin et trouvé icelle estre de longueur d’une canne 7 pans 8 quarts de mesme largeur que longueur avec sa vitre et fer, un des paredous de lad. chappelle et à l’opposite de l’entrée d’icelle a esté aussy basty à neuf, d’espesseur d’un pan.

COMME aussy aurions vérifié le pavé entier tant de la nef de ladite église nostre Dame que desdites chappelles saint Benoist, sainte Cécile et saint Martin avoir esté faict de neuf, le tout brique sauf la moitié de la nef de lad, église qui est pavé de petite calade fine à commancer de lad. porte jusques à lad, chapelle Ste Cécile.

ET ESTANS entrez par lad. chappelle Ste Cécile dans la court dudit monastère allant au cloistre, et montés au dessus de lad. chapelle Ste Cécile par le degré qui est à main droicte aurions vérifié une chambre destinée pour grenier ayant veue du costé dud, courroir et à l’opposite sur lad. église par une grande arcade bastie à pierre et chaux bongetat et lestelat de bois de Ouilhan et jugé aud. plancher y avoir 12 cannes 3 pans quarrés.

AUSSY avons vérifié qu’au couvert de lad. église eu égard au susdit plan d’icelle qu’il y a 50 cannes quarrées auxquelles jugeons estre entrez cinq mille tuiles ou environ.

ET AU COUVERT du grand autel qu’avons vérifié contenir 5 cannes 4 pans cannes quarrées jugeons estre entré la quantité de 500 tuiles.

ET LE COUVERT de lad, chapelle St Benoist exactement mesuré avons vérifié iceluy contenir 21 cannes 4 pans cannes quarées et y avoir esté employé deux mille cent cinquante tuiles.

AUSSY avons vérifié le couvert de lad. chappelle Ste Cécile contenir 12 cannes 5 pans cannes quarrées et aud. effect avoir esté employé 1 250 tuiles.

ET en dernier lieu avoir vérifié le couvert de la chapelle St Martin contenir 5 cannes quarrées et avoir esté employé à iceluy couvert 500 tuiles.

AYANTS nous dicts experts procédé en tout ce dessus selon Dieu et nos consciences. En foy et témoin de quoy avons dressé et remis la présente relation à Aniane ce 3e jour du mois de novembre 1633. Germain, Fournery, J. Maurin, Jean Brun, marque dud. Fises, idem dud. Sauzet, dud. Valles, dud. Bonnefoy. Ainsy signez ou marquez.

Notes

1.Courrier de M. Richard en date du 28 mai 1993.

2.Archives nationales, Série N III, Hérault 1, plans 7 et 8.

3.Archives nationales, Série NuI, Dordogne 1, plans 1 à 13.

4.Lettre circulaire lancée par M. Richard, en date du 25 octobre 1993. – C’est vraisemblablement sur ce document que s’est fondée Mme Geneviève Durand pour signaler l’erreur de classement de ces deux plans (G. Durand. – L’abbaye d’Aniane en Languedoc, des Mauristes à l’établissement pénitentiaire. – Archéologie du Midi Médiéval, tome XII, 1994, p. 145-179, particulièrement p. 160).

5.Document cité à la note 2, plan n° 1.

6.B. Uhde-Stahl, – Ein unveröffentlichter Plan des mittelalterlichen Klosters Aniane, – Zeitschrift für Kunstgeschichte, 43, L 1980, p. 1-10. – Cet important article, traduit par les soins de Mme G. Mazeran et M. P. Ucla, revu par M. Carol Heitz, a été publié dans sa version française (un plan inédit du monastère médiéval d’Aniane), dans « Études sur l’Hérault », N.S., 5-6, 1989-1990, p, 45-50.

7.De telles anomalies ne Sauraient surprendre à l’issue de la période troublée du XVIe siècle. Nous avons pu constater à peu de choses près une situation identique à Saint-Riquier (Somme) où l’abbaye fut détruite lors d’un incendie systématique allumé en 1554 par les troupes du futur Philippe II. Un plan conservé aux Archives nationales et daté de 1658 (N III, Somme 17, plan n° 6) montre la vie conventuelle rassemblée dans un corps unique de bâtiment parallèle à l’église, construit par l’abbé commendataire Charles d’Humières (1558-1571). Le cloître existe encore, mais très détruit ; seule semble utilisée la galerie orientale surmontée d’un étage, qui conduit à la grande église gothique, elle-même en ruines, où seule la chapelle d’axe est en état d’accueillir les offices. Tout le reste se ramène pratiquement à des fragments de murs.

8.L. Ollivier et J.-L. Bernard. – Aniane (Hérault), découverte d’une église de l’abbaye, 1991. – Les Cahiers de Saint-Michel de Cuxa, XXIVe 1993. – Aux sources de l’Art Roman. Convergences, perma-nences, mutations, – Actes des XXIVe Journées Romanes de Cuxa, 10-16 juillet 1991. – Association Culturelle de Cuxa. – p. 149-157.

9.Il est d’ailleurs fort intéressant de constater que la restitution issue des fouilles de 1991-92 (op. cit. note 8, p. 156) et celle que propose Mme Uhde-Stahl (op. cit, note 6, p. 49) se répondent à fort peu de choses près.

10.  Archives départementales de l’Hérault, 1 H 13. – Dans son étude citée plus haut (voir op. cit, note 4, p. 151-153), Mme G. Durand donne en condensé une précieuse analyse de cette pièce, avec conversion des données chiffrées en mesures modernes. On constate ainsi que la nef révélée par la fouille mesure en largeur 5,90 m en œuvre, contre 7 m hors œuvre sur le procès-verbal. De même la fouille donne une longueur de nef de 20,50 m contre 26 sur le document d’archives : peut-être ses rédacteurs ont-ils ajouté la travée qui faisait office de croisée de transept.

11.  Il est Fort possible que la référence à ce document capital soit faite dans l’inventaire des diverses pièces d’archives publié par la Revue Mabillon « Abbayes et Prieurés ». Le volume intéressant pour nous serait le tome IV, concernant les anciennes provinces ecclésiastiques d’Albi, Narbonne et Toulouse, sorti en 1911. Il est toujours utile de faire le recensement le plus complet de telles pièces annexes lorsque l’on prépare une fouille, comme le conseille fort justement M. Michel de Boùard dans son Manuel d’Archéologie Médiévale.

12.  R. Bavoillot-Laussade. – Contribution aux recherches sur l’ancienne abbaye d’Aniane avant les Guerres de Religion. – Histoire et Archéologie, 1991-92 (voir op. cit note 8, p. 154, note 84).

13.  Il est des cas pourtant où les innovations radicales sont indispensables, lorsque les destructions par exemple ont par trop altéré les bâtiments légués par le passé c’est le cas notamment de l’abbaye de Samer, dans le Boulonnais (N III, Pas-de-Calais, 1, plans 1 à 4), c’est le cas d’Aniane pour l’ensemble des bâtiments claustraux. Mais cet acharnement à maintenir en sa place ancienne la vie monastique est des plus patents à Montmajour, dans la plaine d’Arles. Il fut sérieusement question d’une part de déplacer l’abbaye et de l’implanter en ville. Le dossier des Archives nationales (NIII, Bouches-du-Rhône, 1, plans 4, 5, 6 et 9) de l’autre révèle l’existence d’un projet de transfert du monastère en un autre point de la colline, plus haut au-dessus des marais environnants. En définitive, la solution adoptée maintint l’ensemble conventuel à sa place première moyennant des modifications originales et hardies.

14.  Le plan de 1862, établi au 1/25000, et montrant l’abbaye au sein de son tissu urbain (aimablement communiqué par M. J-C. Richard).

15.  Notons que la présence de ces vestiges pose un intéressant problème. Il y avait donc là une construction dont la disparition a coupé l’habitation de la communauté du seul sanctuaire resté en place, à preuve la longue galerie de jonction que l’on dut bâtir. Serait-ce le Site de l’église principale dédiée au Sauveur, au flanc de laquelle se seraient élevés les bâtiments claustraux d’origine, laissant pour témoin une aile remaniée sinon entièrement reconstruite ?

16.  Dans son Dictionnaire d’Architecture, tome III 1854, p. 291, Viollet le Duc donne de ce clocher une coupe qui rend compte de façon précise de son mode d’enracinement.

17.  Archives nationales, série NIII, Dordogne 1, documents 1 et 4, légendes sur les documents 7 et 10. Il existe de ce plan une copie aux archives départementales de la Dordogne, sous la cotte 12 H 4.

18.  D’abord collège après la Révolution, puis Dépôt de Mendicité en 1812, les locaux de l’abbaye furent vendus par le département à la commune en 1862 pour abriter la mairie et une école (Jean Lafond Grellety. – L’invention du Patrimoine à Brantôme au XIXe siècle. – Le pays de Brantôme, Reflets du Périgord, Été-Automne 1993, nouvelle série n° 7 pp. 31-44).

19.  Pour plus de commodité, nous les désignerons dans la suite du texte sous les noms « Aniane 7 » et « Aniane 8 ». Nous ferons de même pour les plans du dossier de Brantôme.

20.  Un des projets conservés dans le dossier Brantôme aux Archives nationales (plan n° 6, signé Brunel) dont nous aurons à parler encore, abonde dans le sens de cette hypothèse. Il est d’ailleurs à remarquer qu’il conserve sans changement toutes les données de l’église figurées sur Brantôme I (voir fig. 7).

21.  C’est d’ailleurs la présence de cette abside, noyée ou détruite par la suite lors des diverses modifications du front côté rivière, qui est à l’origine de notre hypothèse à propos du développement de l’église. Au départ, c’est un petit sanctuaire « accidenté », dont l’abside est creusée à même le rocher, porte juste en face et cloître « latéral ». Puis s’ajoute la construction d’un second sanctuaire, orienté et dont nous tenons ici l’abside. Apparaît enfin la dernière travée, au XIVe, avec reprise des couvertures et changement de l’orientation générale.

22.  Il est à noter en effet que la planche du Monasticon montre encore la trace de l’ouverture de cette abside sous les traits d’une arcade dans le parement externe du mur de la travée (voir note 36).

23.  Le catalogue des Cartes et plans des Archives nationales y voit « sur une même feuille trois plans de détail, réfectoire et cellules ». Cette désignation est à corriger elle porte à croire que nous avons là des « variantes », fréquentes dans les projets mauristes, alors qu’il s’agit purement et simplement de la suite logique du plan Aniane 7. (M. Hébert et M. le Moel, Catalogue général des Cartes, Plans et Dessins d’Architecture, II série N. Départements Ain-Nord, Paris, SEVPEN 1964, n° 1084, Monastère Saint-Benoît d’Aniane, p. 235.

24.  Notons d’ailleurs que ce plan se borne à un schéma relativement rudimentaire, rez-de-chaussée et étage, porteur néanmoins de fort intéressantes mentions manuscrites qui se réfèrent au précédent. Sans doute s’agit-il d’une critique de ce dernier, rédigée dans la foulée de son examen en commission à Saint-Germain des Prés.

25.  Une disposition qui rappelle sensiblement celle de l’ancien Chapitre de Saint-Wandrille, en Normandie, détruit lors de la reconstruction mauriste. Ici Chapitre et antichambre s’élèvent sur la hauteur de deux niveaux.

26.  En son extrémité, cette galerie longe une petite cour avec bassin. Faut-il y voir la fontaine Saint-Sicaire ainsi réaménagée ?

27.  Ce plan se réduit malheureusement à un rez-de-chaussée. Mais le corridor que l’on y voit, doté d’un escalier en son extrémité pour remplacer l’ancien escalier de Matines, laisse entendre qu’il porte à l’étage celui des cellules, montées elles-mêmes au-dessus du cloître et ouvertes sur la cour, comme le montre explicitement le plan Aniane 8.

28.  M. Marcel Berthier, un des historiens de l’abbaye, signale que Brantôme, – qui ne fut jamais qu’un petit monastère, – devint peut-être au XVIIIe le couvent d’études de la Province à partir de 1721, et durant plus de 60 ans, on y constate en effet la présence d’un certain nombre de professeurs de Théologie (M. Berthier, Brantôme et les bénédictins de Saint-Maur. Les Amis des Monastères, n° 101, janvier 1995, p. 12-17, plus particulièrement p. 16). On sait qu’à Saint-Wrandrille, l’apparition de la fonction de couvent d’études se solda par un complément du dortoir ainsi ménagé dans les combles.

29.  « Ils se réuniront pour prendre leur sommeil en un seul et même lieu ».

30.  Voir à ce sujet les escaliers du même type à la Chaise-Dieu ou à Souillac.

31.  Dans l’état actuel des lieux, les aménagements de voirie ont pu installer en cet endroit la chaussée d’une rue qui borde directement l’abbaye, et un large trottoir qui fait office de parking en surplomb de la rivière (voir fig. 4 A).

32.  On peut être surpris de n’y trouver aucune trace du beau clocher roman, qui devrait occuper juste la place de la cour au flanc de l’église (voir fig. 5). Peut-être l’enclos rectangulaire figuré plus loin (voir fig. 1), avec des tourelles d’angle carrées et dotées de véritables meurtrières, lui répond-il ? Un fait certain : parmi les plans conservés au dossier des Archives nationales, un seul, – l’étage de l’état des lieux Brantôme 1 -, le suggère, de façon sommaire, il est vrai.

33.  « Ce présent dessein a esté approuvé pour estre exécuté dans toutes ses circonstances aux conditions portées dans la permission qui a esté donnée séparément des présentes. Faict à la diète annuelle tenue à Saint-Germain des prés ce 9e de juin 1683. Signé A. Benoît Brachet.

34.  Citons pour exemple les pans entiers de rocher éliminés à Montmajour, et les terrassements de Saint-Riquier pour excaver d’une part la basse-cour derrière le Chapitre, et remblayer de l’autre les terre-pleins des infirmeries à l’est et du grand jardin au sud.

35.  C’est exactement ce qui s’est passé à Montmajour : au vieux complexe monastique roman de l’église, du cloître, du Chapitre et de l’ancien réfectoire, est venue se juxtaposer l’aile nouvelle de l’ouest, juchée sur son podium rocheux, pour abriter l’essentiel de la vie conventuelle.

36.  Monasticon Gallicanum. – Les Humanités du XXe siècle, Paris, 1983, planche 17, documents cités p. 11.

37.  Ces planches étaient pratiquement toutes gravées en 1694, date de la mort du Père Germain qui avait en charge le Monasticon. En ce qui concerne Brantôme, cette aile parallèle à la rivière, sans doute édifiée en deux temps, fut en fait réalisée plus longue, effaçant l’antique logis abbatial présent sur la figure, et encadrée de ses deux pavillons d’angle (voir fig. 4 B).

38.  On parvient parfois à retrouver des figurations de ce projet final, conservées dans des collections publiques ou privées. A Saint-Riquier, c’est une splendide maquette réalisée dans les années 1680, actuellement conservée à l’abbaye même.

39.  Courrier de M. Richard en date du 28 mai 1993.

40.  « Dessein du bastiment d’Aniane. Il y en a un second approuvé le 5 juin 1686. »

41.  G. Durand, op. cit. note 4, p. 172. Voir en particulier la fig. 21.

42.  Document cité note 2, plan n° 2 verso. Mme G. Durand signale une période de travaux particulièrement intense qui va de 1675 à 1714.

43.  Brantôme 11 : nov. 1681, Supplique adressée au Parlement par le syndic de l’abbaye. Brantôme 12 : 1682, Lettre du Frère Pierre Treille au vicaire général de la Congrégation de St-Maur. Brantôme 13 : 1682, Lettre du Frère Yves Gaigneron au même vicaire général.

44.  Archives départementales de l’Hérault, 1 H 13. Comme nous l’avons mentionné plus haut (note 10) Mme G. Durand a donné de cette pièce une intéressante analyse avec conversion des données chiffrées. Nous remercions tout particulièrement M. Pierre Bougard, directeur honoraire des Archives départementales du Pas-de-Calais, de l’aide qu’il nous a apportée pour établir la transcription du présent document et M. L. Valls, Conservateur aux archives départementales de l’Hérault, qui s’est chargé de la relecture finale du texte.