Contribution à l’étude de la société piscénoise au XVIIIe siècle :
les fondements de la richesse et le style de vie (suite et fin)
Contribution à l’étude de la société piscénoise au XVIIIe siècle :
les fondements de la richesse et le style de vie (suite et fin)
p. 22 à 36
Le précédent article nous a permis, malgré les lacunes nombreuses et inévitables, d’aborder dans son ensemble l’évolution de la fortune piscénoise au cours du XVIIIe siècle.
Il conviendrait d’étudier maintenant les fondements de cette richesse et le style de vie piscénois.
Les fondements de la richesse piscénoise se manifestent d’abord dans le domaine agricole. Par sa situation dans la plaine du Bas-Languedoc, Pézenas est un centré vinicole important et un marché permanent des eaux de vie. Comme en témoigne cette lettre des consuls de Montpellier 1, Pézenas fixe encore à la fin de l’Ancien Régime le prix des futailles, des « cercles et autres choses servant au raccommodage des tonneaux et cornues ». Mais la vigne n’est pas la seule et unique ressource de la contrée. Les céréales et l’olivier tiennent une place importante dans la vie agricole piscénoise. C’est ainsi que, dans son livre de comptes, François MAZEL, pour la seule année de 1753, nous renseigne sur les productions qu’il a retirées de ses terres piscénoises 2 : Il a récolté 44 lairans de vin rouge produisant 4 muids 4 pagelles, 16 lairans de vin blanc produisant 1 muid et 3 pagelles. Ses champs de céréales lui ont rapporté 140 setiers de blé, 100 setiers de seigle et 12 setiers de misture. Enfin, de son olivette, il a retiré 150 sacs d’olives, qui ont produit 9 charges et 2 mesures d’huile. Tous les documents consultés ont mis en évidence ces trois productions principales auxquelles il faudrait ajouter la culture du figuier et du mûrier. En outre, une place de choix est consacrée à Pézenas aux cultures maraichères qui se développent très bien le long de la Peyne sur les terres aux alluvions fertiles. En 1780, 72 jardins contenaient 97 hectares 25 ares.
Ce développement agricole se répercute sur la fortune de la noblesse et sur celle des ménagers, dont les revenus augmentent considérablement tout au long du siècle. En tout cas les cahiers de taille et de capitation, ainsi que les contrats de mariage, prouvent une certaine aisance de ces deux catégories sociales.
Cet enrichissement se manifeste d’abord chez les grandes familles terriennes, qui, sans exception, ont vu leurs revenus augmenter et parfois doubler au cours du XVIIIe siècle. Cela s’explique par le fait qu’à partir de 1750 l’aristocratie urbaine des grands propriétaires nobles gagne en fortune et en influence, en raison de la hausse de leurs revenus et de l’accroissement de leurs domaines.
La vigne envahit partout les terres pauvres et même les sols profonds de la plaine, que l’économie vivrière réservait jusqu’ici aux céréales. Les DE GRAVES, par la plantation de vignes nouvelles, augmentent considérablement les revenus de leur domaine de SAINT MARTIN. II en est de même pour les DE BOUDOUL à ROQUELUNES et les DE JUVENEL à MONTPEZAT. Cette fièvre de plantation, relevée également dans les diocèses de Béziers et d’Agde, culmine dans les années 1765-1770. Cependant, M. Mougel a montré dans un article récent 3 que « la hausse des revenus à Pézenas au XVIIIe siècle demeure assez limitée surtout au regard de celle qui caractérise les revenus des seigneurs du Bassin Parisien ». Cependant ceci n’est valable que pour les domaines des princes de Conti, soumis au système de la ferme générale, qui est loin de présenter « tous les avantages de la sécurité et de la rentabilité ». Il en va autrement des domaines soumis à la gestion directe.
Cet enrichissement à partir de la terre se manifeste aussi chez les ménagers, mais pas d’une manière constante. Il a d’abord été soumis aux fluctuations météorologiques. Les grands hivers de 1709 et 1754 ainsi que les grandes sécheresses de 1746, 1770 et 1787, en tuant vignes et olivettes, ont compromis pour plusieurs années les revenus agricoles. Mais incontestablement l’année 1772 marque à Pézenas, comme partout ailleurs, le palier le plus élevé des revenus agricoles.
M. Labrousse 4 a montré qu’il y a eu dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle une régression du revenu agricole, surtout pour le vigneron parcellaire « pour qui la manœuvre du stock » devint impossible. En effet, à partir de 1772, les prix de l’huile et du vin prennent toujours du retard sur l’augmentation du niveau de vie. La chute des prix est très nette dans les dernières années de l’Ancien Régime. Les tableaux ci-contre, relevés sur la mercuriale de Béziers, nous en donnent une idée :
Ce tableau nous permet de constater que les années 1771-1772 représentent les points culminants de la courbe du prix de l’huile. La chute du prix de l’huile est très-nette, en ce qui concerne les dernières années de l’Ancien Régime. Pour le vin, les prix offerts accusent, à partir de 1772, un retard considérable sur l’augmentation du coût de la vie.
Prix moyen de l’huile à Béziers (en livres) 5 mesure employée : la charge
Prix moyen (en livres) d'un muid de vin rouge fixé à Béziers le vendredi jour de marché
Mais l’essentiel pour nous aurait été dé connaitre d’une manière détaillée, les recettes et les dépenses de propriétés-types, en un mot de savoir si les bénéfices faits sur une exploitation agricole permettent de couvrir les frais qu’occasionne cette même exploitation. Malheureusement, les documents font défaut et il nous a été impossible d’approfondir une telle étude. Cependant nous avons eu la possibilité de récupérer quelques feuillets d’un livre de comptes, passablement abîmé, et rédigé par François MAZEL 6.
Ces feuillets, datés de 1753, nous permettent de situer la valeur des revenus agricoles de la famille MAZEL pour leur propriété de Pézenas. Cette propriété, dont le manuscrit ne fixe malheureusement pas l’étendue, se composait d’une olivette, de quatre vignes d’inégale grandeur et de champs réservés aux céréales. Ce Livre de comptes fait apparaître trois productions principales : l’huile, les céréales et le vin.
En ce qui concerne les olives, François MAZEL accuse, pour 1753, une production de 150 sacs, qui ont donné 9 charges et 2 mesures d’huile, Il a gardé une demi-charge pour sa provision personnelle, « le reste faisant 8 charges et 5 mesures a été vendu à M. DESMAZES à 95 livres la charge », ce qui fait un total de 839 livres, 6 sols, 8 deniers. Les dépenses de cueillette et les frais de moulin s’élèvent à 164 livres 4 sols à savoir :
Le bénéfice net pour les olives était donc de 675 livres 2 sols 8 deniers. Les revenus des céréales, en augmentation sur 1752, s’élèvent à :
Note 7
Quant aux vendanges de 1753, elles sont qualifiées de « très mauvaises » par rapport à celles de 1752.
La dîme s’élève à 6 lairans tandis que les 54 lairans ont produit 5 muids et 3 pagelles. Il n’est pas fait mention de la vente de ce vin. Cela se comprend en partie si l’on songe que cette vente devait s’échelonner sur toute l’année dans l’attente d’une hausse des prix. Or, nous savons que, pour les années 1753-1754 les cours du vin à Béziers sont au plus bas (21 livres le muid en 1753 – 32 livres en 1754). En admettant que François MAZEL ait vendu son vin à la moyenne de 26 livres, son bénéfice brut a dû varier autour de 130 livres. Les dépenses engagées s’élèvent comme suit :
Le bénéfice net devait être de 92 livres. Ainsi les bénéfices nets retirés de la propriété s’élèvent en gros à 5.600 livres, auxquels il faut retrancher les impôts et les frais d’exploitation annuels. Les résultats paraissent assez satisfaisants, surtout si l’on tient compte de la réflexion que François MAZEL ajoute au fond du manuscrit : « mauvaise année pour le vin ». Il aurait été intéressant de savoir si les revenus des autres propriétés piscénoises étaient comparables à ceux-ci. La chose n’est pas impossible, si l’on songe que l’enrichissement de cette classe sociale piscénoise est confirmé amplement par les contrats de mariage et les cahiers de taille. Et cela jusqu’en 1772.
Cependant la vie agricole, si brillante soit elle, ne suffirait pas à expliquer l’enrichissement de Pézenas au XVIIIe siècle.
Cet enrichissement, la ville le doit surtout au commerce local et même au grand négoce qui se développe amplement après 1750.
Certes, les foires fameuses, établies au Moyen-Âge, ont perdu de leur importance et ne jouent plus qu’un rôle strictement régional, puisqu’elles ne durent plus que 3 ou 4 jours, contre un mois au XVIIe siècle. De 1741 à 1776, le volume des affaires traitées aux foires de Pézenas se situe entre 1.170.000 livres et 2.395.000 livres, alors que, pour les foires de Beaucaire, il s’élève à 14.407.000 livres pour la seule année 1757 et à 11.846.300 livres pour 1759 8.
Cependant, cette appréciation n’est valable que pour les tissus, les laines et les cotons.
Mais Pézenas est aussi un marché permanent des eaux de vie et un gros centre de tannerie alimenté par les environs et le haut pays, tandis que la boucherie marseillaise réexpédie sur Sète et Pézenas les peaux des animaux abattus. « Au XVIIIe siècle, l’intérêt des foires de Pézenas est qu’elles sont avant tout un bon baromètre de l’industrie textile languedocienne ». Ces foires sont la suite de celles de Beaucaire, en ce sens que les marchands du Roussillon qui ne vont point à Beaucaire viennent à Pézenas s’alimenter en « assortiments » de toute sorte. Nous trouvons donc des Roussillonnais, ou Catalans, des Genevois, des Génois pour le vin et les eaux de vie, et surtout des négociants des environs Nîmois, Toulousains, Marseillais, Lyonnais, Montpelliérains. Tous ces gros négociants acheteurs donnent le ton, c’est-à-dire que leur présence ou leur absence décide du sort général de la foire. Lors de la foire de Novembre 1759, les ventes sont rendues difficiles par la rareté de l’argent, elle-même due à l’absence des frères DUCLOS de Toulouse 9 « qui apportaient ordinairement de 250 à 300.000 livres d’argent comptant ». La foire de septembre 1770 fut très mauvaise par suite du manque des acheteurs catalans et lyonnais. Les vendeurs, quant à eux, forment trois groupes assez distincts : d’abord le groupe piscénois fabriquant de draps et de petites étoffes tels PELLETAN, BARTHE, FABRE et plus tard VIEULES, CARRIERE et BONNAFOUX. Ensuite, les négociants en toileries et indiennes de Montpellier : PUECH, SABATIER, FAREL, VIALA et JULLIEN. Enfin, les marchands de laine de Montpellier concurrencés bientôt par les marchands piscénois : MALAVAL et REBOUL. En se penchant sur la carte d’approvisionnement des marchands piscénois, on s’aperçoit que, dans la première moitié du siècle, le rayonnement commercial de la ville semble surtout limité aux provinces environnantes. Les relations avec Montpellier pour les draps et avec Marseille pour les peaux sont essentielles. Le rôle de Toulouse, de Nîmes, Lyon et Perpignan n’est pas non plus négligeable, si l’on en croit le bilan de faillite de Marianne DEJEAN du 25 août 1758 10. D’autre part, la Montagne, c’est-à-dire les Cévennes, a joué un rôle de fournisseur de cercles et de bois de tonneaux pour l’exportation des vins.
Mais le commerce piscénois ne s’affirme vraiment que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, à partir de 1750-1760 s’ébauchent certaines fortunes, qui contiennent en elles les germes d’une dynastie de l’argent (MAZEL, REBOUL, GONTIER, GAUJAL). Les négociants piscénois sont aidés par un renouveau de l’industrie textile et, à partir de 1750, par la diffusion d’un certain luxe qui augmente les besoins du marché intérieur. De là, ce dynamisme manifesté par les marchands en direction des principales places commerciales de France : Paris, Valenciennes, Rouen, Orléans, Saumur, Limoges, Bordeaux, Thiers, Saint-Etienne. Ce n’est également que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle qu’il nous a été permis de relever le nom de marchands piscénois en relation avec des comptoirs étrangers. Pour la première fois, en 1752-1753, il est fait mention de l’arrivée de peaux de Buenos-Aires qui concurrencent les peaux de la boucherie marseillaise. En ce qui concerne les laines, le phénomène est mieux marqué. Jusqu’en 1740, l’industrie textile piscénoise est alimentée par le haut pays montagnard et la Provence. A partir de cette date là, tout change. Les laines maghrébines arrivent en masse sur le marché de Pézenas. L’inventaire du 8 septembre 1753 11 fait chez Jacques FABRE, négociant en laines de Pézenas, est éloquent. Jacques FABRE déclare posséder en magasin : 3.018 quintaux de laine représentant une valeur de 300.000 livres. Les laines maghrébines (Béjà, Salé, Alger, Tunis) forment un total de 80,70 % et une valeur de 243.746 livres. Les marchands piscénois achètent de plus à Constantinople et Salonique, tel Jacques MALAVAL qui reçoit, en 1769, 140 quintaux de laines de Salonique.
C’est à partir de 1750 également que l’on voit Pézenas entrer en contact régulier avec Gênes pour le vin et les eaux de vie ainsi qu’avec Copenhague, Stettin et Dantzig. C’est l’époque où « l’on est saoul comme des Polonais ». Certaines maisons suisses, comme les PLANTAMME, RIBIERE, RILLIET, BUFFE et ARCHER de Genève raffermissent leurs liens avec les Piscénois dans le domaine de la confiserie et de l’horlogerie. Sur le marché de Genève, la maison de Jérôme CONSTANT est sans cesse présente à partir de 1758. Enfin, Barcelone et Cadix en Espagne ne sont pas ignorées des marchands piscénois, dont les achats s’effectuent par l’intermédiaire des frères DUCLOS de Toulouse (eaux de vie contre laines marocaines).
Tous ces faits nouveaux enrichissent considérablement le négoce local et permettent à certaines familles de se hisser au sommet de la hiérarchie sociale. Mais, plus encore que cette énumération de places commerciales où sont présents les marchands piscénois, ce sont peut-être les bilans de faillite qui font apparaître avec plus de force leur rayonnement. De 1730 à 1792, nous en avons relevé 43 12. Ces faillites se répartissent en trois périodes assez distinctes : d’abord celle de 1730-1761, qui compte cinq faillites de marchands importants comme Claude LUGAIGNE, marchand de fer, qui accuse un passif de 36.431 livres 15 sols 11 deniers, Philippe CANONGE, vins et alcools, avec un passif de 45.016 livres 13 sols 4 deniers, et surtout BOYER-BEZOMBES, avec un passif de 75.601 livres 11 sols 1 denier. Ces faillites sont dues pour la plupart à une régression économique. C’est ainsi que BOYER-BEZOMBES déclare que « la dureté des temps ayant presque fait tomber le commerce et encore nostre détail nous avions cru y suppléer par un autre nom moins pénible dans lequel malgré nostre vigilence et toute nostre attention, nous n’avons pu nous défendre à des pertes réelles et considérables ».
Nous trouvons ensuite, pour la période suivante (1769 à 1774) 12 faillites, qui accusent cependant des passifs moins importants. A part celle de Philippe GONTIER, dont le passif s’élève à 60.421 livres 9 sols, les autres varient entre 20 et 30.000 livres. Certains, comme Antoine ROUZIERE, accusent les malheurs personnels. « Les pertes que j’ai essuyées de la part de mes dits enfants, les maladies considérables de certains de mes-dits enfants, et le deffaut de recouvrement de mes dettes actives sont la seule cause de mon dérangement ». D’autres, comme Jean COULARD, parlent de pertes considérables à cause « des arencades et morues et de la soie » 13.
Enfin, de 1777 à 1781, la troisième période comprend 9 faillites qui sont les plus importantes que nous ayons rencontrées. Nous relevons des passifs de l’ordre de 47.986 livres 10 sols en ce qui concerne Jean GENEL, marchand-confiseur d’origine suisse établi à Pézenas, de 52.583 livres 11 sols 10 deniers en ce qui concerne Antoine ROUZIERE, de 120.000 livres pour Jacques FABRE et Guillaume ROUMIGUIER (draps et laines). Enfin, celle de Joseph CONSTANS ainé, négociant en toileries et indiennes, qui, le 18 juin 1778, accuse un passif de 248.837 livres pour un actif de 115.360 livres 7 sols 6 deniers.
Les chiffres de ces bilans sont à la mesure du développement du commerce piscénois et il ne faut pas s’en étonner. En effet, Joseph CONSTANS est en relation avec les grandes places commerciales françaises et étrangères. Lors de sa faillite, il doit de l’argent à des négociants de Montpellier (sieur CASTELNAU), de Marseille (SEYRAS et Cie, PARAIRE et Cie), de Paris (BARISON). Joseph CONSTANS commerçait aussi avec Barcelone (eaux de vie), Tripoli (soie), Bordeaux, Smyrne et Livourne (café). Il explique son dérangement actuel par les pertes subies sur les marchandises expédiées à l’étranger et aussi par l’acquisition malencontreuse de terres qu’il a faite à Lézignan-la-Cèbe sur les bords de l’Hérault au sieur BABOT… « Les irruptions de la dite rivière ayant été si fortes, j’y ai abandonné la culture sans pouvoir fixer précisément s’il me reste cap ou motte ».
Certaines faillites que nous serions tentés d’appeler mineures, s’expliquent davantage par l’incompétence de certains à faire du commerce. Pour tout le siècle nous n’en avons relevé qu’une dizaine, dont le passif varie entre 2.000 et 7.000 livres, pour un actif allant de 1.000 à 5000 livres. C’est le cas, par exemple, de Gabriel BOUSSY, qui, le 29 décembre 1757, dépose son bilan avec un passif de 2.051 livres 15 sols. BOUSSY devait 1.190 livres 15 sols aux sieurs ESTEVE et ROUBIN de Sète qui lui avaient extorqué une lettre de change de 1.660 livres 15 sols. BOUSSY avait remboursé 470 livres mais ne pouvait payer le reste. Et le rapport de conclure : « Boussy est un pauvre idiot et peu s’en faut qu’il soit illetré, aussy fut-il facile aux sieurs Estève et Roubin de lui faire faire la lettre de change… et c’est par ces forfaits que Boussy est pour le présent ruiné et hors d’état de satisfaire au payement de ses dettes ».
Mais, à travers ces bilans de faillite, ce qui prouve la vitalité du commerce piscénois dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, c’est la façon dont certains marchands, après avoir déposé leur bilan, se remettent à l’œuvre et reconstituent une autre fortune que parfois ils dilapident quelques années plus tard. Et les exemples ne sont pas rares.
C’est ainsi que, le 4 décembre 1754, Jean TOULOUZE, marchand droguiste, dépose son bilan, qui accuse un vuide de 6.000 livres. Nous le retrouvons quelques années plus tard à la tête d’une affaire florissante. A sa mort, son fils aîné prend sa succession et le 12 avril 1774 dépose son bilan, qui accuse un vuide de 12.000 livres.
C’est le cas aussi pour Michel G. BASTIDE également marchand droguiste qui, en quatre ans, fait deux fois faillite.
Un cas plus intéressant et plus significatif parait être celui de Claude LUGAIGNE, marchand quincailler. Ce dernier fait faillite le 6 février 1760 et accuse un passif de 36. 431 livres 15 sols 11 deniers pour un actif de 24.947 livres 10 sols 6 deniers, soit un vuide de près de 12.000 livres. Ce dernier repart sur des bases nouvelles et, en huit ans, a retrouvé sa fortune. A partir de 1768, il se lance dans le commerce du fer. Il y réussit parfaitement et en sept ans double sa fortune. En 1786 il est presque l’égal des négociants importants comme CASTAN ou GAUJAL-BONNAFE. Ainsi, par leur dynamisme, les marchands et négociants ont contribué à élargir l’horizon piscénois en développant au maximum le négoce qui fut incontestablement un facteur important d’enrichissement.
Ce n’est pas par hasard si, quelque cent ans plus tard, les fortunes les mieux assises du Bas-Languedoc tiraient leur origine de Pézenas 14.
II aurait été intéressant d’étudier maintenant dans quelle mesure l’évolution économique de la ville et l’enrichissement de certains groupes sociaux ont pu influencer la société piscénoise tant dans le domaine de son comportement que dans celui de ses caractères et son style de vie. C’est un long travail de recherches qu’il m’a été malheureusement impossible de terminer. Les documents consultés ont à peine permis d’ébaucher quelques orientions.
La Population piscénoise a peu varié au cours du XVe siècle si l’on se fonde sur les seuls chiffres que nous avons pu trouver.
Dans son édition de février 1702 le « Mercure Galant » déclare que la ville « s’est rétablie depuis le XVIe siècle et a pris une consistance qui la rend une des plus peuplées de la Province en proportion. On compte aujourd’hui de 16 à 1700 feux et de 7à 8000 habitants » 15.
D’autre part, un document de 1775 16 nous révèle que Pézenas compte 7 800 habitants tandis qu’en Août 1793 la population est de 8 121 âmes 17. Certes, il existe entre 1702-75 un creux de 73 années au cours duquel on ne peut avancer aucun chiffre certain.
Malgré ce, il n’est pas interdit de penser que la nécropole piscénoise a dû, tout au long du XVIIIe siècle, osciller autour de 8 000 habitants. La répartition de cette population à l’intérieur même de la ville ne semble pas poser de problèmes particuliers en ce sens qu’il n’existe pas à Pézenas de quartiers réservés.
Mise à part la grande avenue qui, depuis la Porte Royale jusqu’au Quay de la Forelle, constitue une avenue résidentielle, on trouve des familles, appartenant à des classes sociales différentes, disséminées à travers la ville ; cependant on peut dire que dans l’ensemble, les vieilles familles de Pézenas, les négociants et les marchands fortunés habitent soit dans les beaux hôtels situés le long du Quay, soit dans le centre de la ville. C’est ainsi que sur le Quay, nous avons relevé les noms suivants : de Lercade de Calmés, de Graves 18 de St Julien, d’Alichoux de Sénegra, Mazel, Gontié, Gaujal, Julien, Devic, Quintin, Fraissinet. Dans les rues proches de château ou quartier de la Coste nous voyons les de Boudoul, de Marimond, de Grasset, d’Astanières de Vessas, les négociants Fabre, Bouisset, Pouzols, Gelly, Reboul, Malhebiou. Le centre artisanal et commercial de Pézenas est représenté par la place du Bled. Les rues par lesquelles on accède à cette place portent des noms évocateurs : rue des orfèvres, rue Mercière, rue de la Triperie Vieille, rue de la Boucherie, rue Corderie, auxquelles on peut ajouter la rue de la Canabasserie, la rue des Selliers, la rue et place de la Barraterie, situées de l’autre côté des Halles. C’est là dans ces rues étroites et pittoresques que se trouvaient les échoppes artisanales et les boutiques marchandes.
Au delà de ce périmètre se groupent les journaliers, brassiers, laboureurs et ménagers, dont les maisons sont rassemblées en demi cercle autour du centre de la ville.
Il ne faut pas voir dans ce groupement rural une discrimination sociale envers les travailleurs de la terre. Seules entrent en jeu des considérations pratiques : d’une part les travailleurs sont plus près de leurs champs et vignes, d’autre part ils ne risquent pas ainsi avec leurs mules et leurs chariots d’entraver la circulation des rues étroites, déjà encombrées par l’activité commerciale. Seuls les jardiniers qui forment 1/10e de la population vivent vraiment séparés du reste de la circulation, sur la rive gauche de la Peyne 19. Un mémoire de 1775 déclare que les jardiniers vivent « à l’écart de la population ». Quel sens peut-on donner ici à cette phrase ? Vivent-ils à l’écart parce que la population ne les aime pas (beaucoup sont étrangers à la ville) ou bien parce que leurs maisons construites en bordure des jardins leur permettent de mieux surveiller ces derniers ?
Aucun document ne nous a jamais enseigné davantage.
Ainsi, cette exception mise à part, il est certain que la répartition de la population à l’intérieur de la ville offre le même caractère que dans toutes les villes languedociennes. Pézenas, au XVIIIe siècle, n’est pas une ville compartimentée en quartiers bien délimités dans lesquels vit une catégorie sociale déterminée.
Autre problème qu’il faudrait approfondir est celui de l’évolution de la mentalité de certains groupes sociaux. Cette évolution est liée en grande partie à l’enrichissement de la ville et se manifeste de différentes façons.
Chez les travailleurs de terre, on assiste tout au long du siècle à une certaine prise de conscience de leur état. Ils se savent indispensables, parce que l’activité agricole et commerçante de la ville demande de plus en plus de bras. La population n’augmentant pas, ils en profitent pour réclamer des salaires plus élevés et de meilleures conditions de travail. A plusieurs lieues à la ronde, nul n’ignore la combativité et les exigences des ouvriers piscénois, à tel point que les propriétaires de terre sont obligés de faire appel très souvent à la main d’œuvre étrangère à la ville qui est « fort souple le premier jour mais qui se gâte vite au contact des autres » 20.
Chez certains négociants piscénois, l’évolution est tout aussi marquée. Il s’agit avant tout de faire fortune pour s’élever le plus haut possible dans la hiérarchie sociale.
L’argent ainsi ramassé est le plus souvent réinvesti en achat de terre parce que la terre est le seul moyen de « jouer au Seigneur » et d’accéder à la notoriété locale.
Pour le marchand piscénois, le XVIIIe siècle est l’âge des vanités. Aussi voit-on les principales familles marchandes accéder à la grande propriété tels Joseph Constans à Lézignan-la-Cèbe, Gontié à Castelnau, l’Epine à Pézenas.
Citons également et surtout la famille MAZEL à St-Jean-de-Bébian acheté en 1738, à la Bégude de Jordy achetée en 1770 et à Montblanc où François Mazel, par l’intermédiaire d’un certain Deloupy se portait acquéreur en 1784 d’une partie des Biens Communaux mis à la vente. 21
Enfin, il aurait été intéressant de-consacrer un développement sur les modes de vie de la société piscénoise.
Il serait douteux que Pézenas fût à l’inverse des autres villes du Languedoc où l’on menait joyeuse et douce vie. Les joueurs de violons et les maîtres à danser devaient y être nombreux.
S’il est certain que Pézenas n’a pas connu au XVIIIe siècle, des fêtes semblables à celles que le Prince de Conti donnait à la Grange des Près ou à l’hôtel d’Alfonce, il n’en reste pas moins vrai que les jeunes filles savaient apprécier les fêtes et les bals, telle cette demoiselle Mazel qui, le 20 Avril 1754, achète « un pan et demi de damas broché blanc, des fournitures de souliers » après avoir porté chez le blanchisseur « sa robe de bal brodée ». 22
La vie religieuse tenait également une grande place que l’on peut deviner à travers l’existence de nombreuses confréries dont la plus importante était celle des Pénitents noirs. Peu de gens étant insensibles aux soins de leur salut, on comprend que ces dernières aient prospéré avec autant de succès. Nobles et bourgeois s’y précipitent tel cet Antoine de Fabrègues, qui sitôt installé à Pézenas, se fait introduire dans la confrérie des Pénitents Noirs, puis crée en Septembre 1710 une fondation dont le but était l’exposition du St Sacrement et la célébration d’une messe aux cinq fêtes de la vierge. Il fait exécuter par un peintre toulousain nommé Morand la décoration d’une chapelle de la Confrérie, travaux qui lui coûtèrent 500 livres. 23
Enfin un regard furtif sur les intérieurs piscénois de cette époque. Les quelques inventaires que nous avons eu l’occasion de relever prouvent que les piscénois du XVIIIe siècle n’ont pas été insensibles à un certain confort et ont fait preuve dans bien des cas, d’un souci d’esthétisme très poussé.
Nobles et bourgeois rivalisent d’élégance dans les domaines de l’argenterie, des tableaux, du beau bois et du linge fin. Par contre, les petites gens se contentent très souvent de meubles en sapin, d’étain, de cuivre et de cotonnades.
Confortable certes est l’appartement d’Antoine de Sarret, marquis de Fabrègues installé avec sa maîtresse Jeannette Bonnet née Gibaille, dans une maison de la rue des Capucins depuis 1722.
« Au rez-de-chaussée, une salle immense, unique, mais qui sert visiblement à tout usage ». meublée avec recherche voire avec dilettantisme. D’abord toute une série de tables, six en tout ; sept chaises à la « Dauphine », huit en paille, trois tabourets, un lit « tombeau » 24 avec leurs « couverts » en taffetas et un grand paravent pour amortir les courants d’air. Quatre fenêtres l’ajourent, tendues de rideaux en toile des Indes. Dans les angles deux armoires qui abritent les hardes du marquis un habit de fin drap de Ségovie doublé de taffetas bleu et une robe de chambre de damas également doublé d’azur.
Aux murs des tableaux : deux portraits de Louis XIV, l’un de François de Fabrègues, une scène biblique, une peinture de St Pierre, quatre paysages et deux scènes de genre.
Proche des arts picturaux voici l’argenterie : quatre flambeaux, deux salières plates, une écuelle, deux cuillères à potage, deux autres à ragoût, cinq petites pour le café, un « châssis de porte-huile » et un singulier « instrument à tirer la moelle des os ».
Le classique matériel de cuisine complété d’un moulin à café et de 2 cafetières termine l’agencement de cette salle de séjour.
Une toute petite pièce lui fait suite… c’est une lingerie bien garnie de nappes et de serviettes damassées et en « petite Venise ». Au premier étage, quelques chambres : celle du maître de céans où nous retrouvons des tentures à haute lisse ; un lit de damas cerise, que le marquis de Fabrègues fit exécuter sur mesure en 1709 et une banquette de velours cramoisi brodé d’or, chaises, tableaux, glaces, tables et une paire de ces mystérieux équinolats (?) achèvent ce séduisant mobilier.
La chambre voisine dont l’ameublement n’a rien à ajouter à la précédente est, on s’en doute celle de Jeannette. Elle est même dotée d’un prie-Dieu. Encore une petite lingerie bien fournie, puis un cabinet qui contient les trente quatre volumes… de la bibliothèque d’Antoine de Sarret.
Tout en haut, enfin, un grenier – galetas qui est l’indigne refuge d’une élégante chaise à porteurs recouverte intérieurement de damas à fleurs d’or. 25
Chez Jean Desmaze, marchand de grains, le même souci d’élégance se manifeste certes, mais à un degré moindre. L’inventaire de ses biens, fait le 27 Mai 1760 26, prouve que l’ameublement n’était pas négligeable.
Des coffres, des tables, un miroir à cadre doré, un miroir de toilette, douze chaises à la dauphine, 3 tableaux de genre et un portrait complètent la « salle de séjour ». Dans les chambres, les lits en noyer ont des « garniments de sergette vert brodé de rouge ». Aux murs, bénitiers et petits tableaux.
L’argenterie ne le cède en rien à celle du marquis de Fabrègues : 2 chandeliers d’argent, une écuelle, deux « culières, six petits culières à café et neuf couverts bons ».
Ajoutons enfin 7 douzaines d’assiettes, vingt sept plats, cinquante huit « linceuls », trente nappes et onze douzaines de serviettes.
Enfin, chez Jean Delpech « valet charieur aux moulins de Conas » et chez son épouse Roze Martin, l’ameublement est certes plus modeste mais il est loin d’être rudimentaire 27 :
Dans la salle, une petite « table pliante pied bois de sapin », une machine à bois pour faire marcher les enfants, huit chaises garnies de boze, un berceau et quatre « paliasses », deux chandeliers d’étain et deux « chauderons cuivre à demy uzès ».
Dans la chambre, un coffre bois de noyer et un lit de bois de noyer avec son « entour et rideaux de cotonnade teinté en jaune ».
Ainsi, la société piscénoise, évoquée trop superficiellement dans ces deux articles, a-t-elle évolué vers un bien-être certain à partir des années 1740. Pézenas est à l’image du Languedoc qui, par sa stabilité économique et sa prospérité, a particulièrement frappé Young lors de son voyage dans la Province.
Mais cette prospérité économique ne doit pas faire illusion car elle repose sur des bases fragiles. Et malgré cette richesse, les signes avant coureurs de décadence ne manquent pas en ce XVIIIe siècle.: C’est d’abord le départ définitif des Conti qui prive non seulement la ville d’une clientèle de marque, mais encore lui enlève, sur le plan du prestige, le rôle ville de cour qu’elle avait un siècle auparavant.
Ensuite, Pézenas abdique au profit de Beaucaire le rôle de première place marchande du midi. Au XVIIIe siècle ses foires célèbres n’ont plus qu’un aspect régional et sont même, à partir de 1759, à la merci de quelques gros financiers.
Enfin et surtout le déplacement des courants commerciaux 28 défavorise Pézenas au profit de Béziers et la lutte qui s’engage entre les deux villes, à la fin de l’Ancien Régime, paraît sans issue pour le commerce de la vieille cité des bords de Peyne.
A l’aube des temps modernes, Pézenas manquait de « protecteur spécial ». 29
G. VIBAREL
Professeur au Lycée Chaptal
48- MENDE
Annexe
Archives du comte de Cassagne, La Jourdane, Vias.
Papiers non inventoriés de Montpellier le 21 septembre 1783.
Messieurs,
Tourtes les années nous sommes obligés de fournir un nouveau tarif de cercles et autres choses servant au raccommodage des tonneaux et cornues pour servir à nos Mes tonneliers. Comme dans la fabrication de ce tarif il faut concilier notre intérêt et celluy des tonneliers nous vous serons infiniment obligés, Messieurs, de nous faire passer le plus tôt possible le prix en détail de ces sortes de marchandises. Nous nous flattons que vous voudrès bien nous obliger dans cette occasion. Soyès persuadés que nous saisirons touttes celles à pouvoir vous être de quelque utillitté.
Nous avons l’honneur d’être très parfaitement
Messieurs
Vos très humbles et très obeissants serviteurs
Les Consuls Maire de Montpellier
Bousquet
Bessière.
Notes
1 Archives du Cte. de Cassagne, la Jourdane par Vias. Papiers non inventoriés. Voir annexe.
2 Archives du Cte. de Cassagne. VIAS.
3 Études sur Pézenas et sa Région, II, N° 1 1971 : Les Conti, seigneurs de Pézenas (1551-1783).
4 E. Labrousse, La crise de l’économie française à la fin de l’ancien régime et au début de la révolution. I, la crise de la viticulture, 1944, p. 553.
5 Archives Municipales de Béziers : Registre des prix de 1672 à 1792.
6 Archives du Comte O. de Cassagne. La Jourdane par Vies.
7 Les vendanges de 1752 avaient donné pour les mêmes vignes : 22, 30, 45 et 18 lairans, soit 115 lairans.
8 Louis Dermigny, Les Foires de Pézenas et de Montagnac. Actes du XXVIe Congrès de la Fédération Historique du Languedoc Méditerranéen et du Roussillon. Carcassonne 1952.
9 Duclos est une maison toulousaine liée à l’Espagne. Un Duclos est établi à Cadix.
10 Bilan de faillite obligeamment communiqué par Mr Louis Dermigny.
11 Registre 106, Arch. Départ. de l’Hérault.
12 Sur une liste obligeamment communiquée par Mr Dermigny.
13 Harengs séchés et salés.
14 Familles MAZEL – GAUJAL – BONNAFE.
15 Cité par François Resseguier dans l’inventaire des archives de Pézenas (Introduction).
16 Archives du Comte Odon de Cassagne, la Jourdane, Vias. Papiers non inventoriés.
17 Archives Municipales de Pézenas. Délibération municipale d’août 1793.
18 Les de Grave possèdent un autre hôtel rue de la montée du château.
19 Archives du Cte. de Cassagne. La Jourdane, Vies.
20 François Mazel : Archives du Cte. de Cassagne. La Jourdane, Vias.
21 Albert Fabre, Histoire de Montblanc 1871. Arch. départementales de l’Hérault.
22 Archives du Cte. de Cassagne : Lettre non classée.
23 Cité par A. Charon et G. de Sarret, dans « Une seigneurie en Bas-Languedoc et les Sarret » (1963).
24 Tombeau, bois de lit en forme carrée.
25 Cité par A. Charon et G. de Sarret, Une seigneurie en Bas-Languedoc, Coussergues et les Sarret (1965) pages 61, 62.
26 Arch. Départ. de l’Hérault : Série II E 68 – 148.
27 Inventaire du 19 Octobre 1774 : Archives départementales de l’Hérault. Série II E 68-148.
28 La route Bédarieux-Pézenas est peu à peu abandonnée au profit de la route St Pons-Béziers qui évite Pézenas et nuit à ses intérêts.
29 Chanoine André Delouvrier, Histoire de Pézenas et de ses environs.
