Colonisation et Commerce dans la région d’Agde (A propos d'un livre récent)
Colonisation et Commerce dans la région d’Agde (A propos d'un livre récent)
Le livre de J.-J. Jully, La céramique attique de La Monédière, Bessan, Hérault, Anc, Coll. J. Coulouma (Béziers), Collection Latomus, vol. 124, Bruxelles, 1973, 2 vol., 363 p. et 76 pl., a déjà fait l’objet de plusieurs compte rendus, dans le Bulletin de l’Association Guillaume-Budé, 2, 1974, p. 244-248, par J.-J. Maffre, dans l’American Journal of Archaeology, 79, 1975, p. 164-165, par M.M. Eisman, et dans Germania, 53, 1975, p. 207-224, par U. Heimberg. Comme l’auteur en avait donné un résumé dans la Revue Archéologique du Centre, IX, 1970, p. 281-286, on ne s’attardera pas trop sur le commentaire analytique du livre.
Une rapide lecture critique ne sera pourtant pas inutile. L’étude porte sur les 732 fragments de céramique attique provenant du site de La Monédière (à 6 km d’Agde, au bord de l’Hérault, près de Bessan) et constituent la majeure partie de la collection du docteur en pharmacie J. Coulouma (1890-1962). L’auteur a également utilisé une centaine de tessons attiques de cette collection provenant de sites voisins.
Le livre s’organise en trois parties :
- une introduction (p. 17-34) où J.-J. Jully dresse un tableau géographique de la région, rappelle l’évolution depuis la préhistoire et présente le site. Cette éminence (14 m. d’altitude), à 500 m. du lit de l’Hérault, a connu une continuité d’occupation du VIIe siècle avant J.-C. à l’époque gallo-romaine.
- un catalogue (p. 35-186) présente successivement l’attique à figures noires (p. 41-92), puis à figures rouges (p. 93-106). L’importance de la forme de la coupe apparaît nettement, mais avec les auteurs des précédents compte-rendus on peut regretter une certaine confusion dans la présentation et le classement, qui rend la consultation assez difficile J.-J. Jully signale loyalement que « la position chronologique des pièces classées stylistiquement a été précisée par Sir John Beazley » (p. 35).
- des observations de synthèse (p. 187-281), qui concernent d’abord les inscriptions peintes et les graffiti (p. 187-210), les comparaisons avec d’autres sites de Gaule méridionale (Ensérune, Marseille), du bassin occidental (Ampurias, l’Espagne, la péninsule italique et la Sicile, l’Afrique du Nord) et même du bassin oriental (p. 211-260). Suivent des « remarques de conclusion » (p. 261-281).
En fin de volume, un appendice présente les sondages de 1970 (p. 282-296) ; il est suivi d’une bibliographie générale (p. 297-316), importante mais un peu confuse (faut-il rappeler qu’une bibliographie n’est pas la somme des références infrapaginales ?). Enfin plusieurs tables et indices (en particulier un index des attributions de peintres) complètent le livre.
Pour son étude, l’auteur a utilisé une documentation importante. Il connaît parfaitement la bibliographie de son sujet : mais n’aurait-il pas pu mentionner aussi les notices de J. Jannoray dans Gallia, 1956, p. 207, sur la stratigraphie, et de H. Gallet de Santerre, Gallia, 1959, p. 462, qui présente dans la fig. 10 de la p. 463 un tesson attique à figures rouges provenant généralement de La Monédière (sur ce fragment, voir le n° 297/100 du catalogue de Jully p. 114) ? Par contre on ne pourra reprocher à l’auteur de n’avoir pas eu connaissances d’ouvrages qui sont contemporains du sien (la bibliographie s’arrête à 1968) : ainsi les grands travaux de Guilaine et Roudil sur l’âge du bronze, de M. Clavel sur Béziers et le Biterrois, le livre de J.-Cl.-M. Richard sur la région montpelliéraine et les travaux récents de Michel Py (en particulier, La Céramique grecque de Vaunage (Gard) et sa signification, Cahiers Ligures, 20, 1971, p. 5-153). Cette situation révèle seulement le dynamisme de la recherche en Languedoc-Roussillon, ce qui est tout à l’honneur des chercheurs de cette région.
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J.-J. Jully a tenté de faire une véritable histoire de la diffusion de la céramique attique, projet un peu ambitieux, même si l’auteur emploie à le réaliser toute l’étendue de sa culture archéologique. Il aurait été peut-être plus raisonnable de concentrer l’effort de recherche sur les problèmes du VIe et du Ve siècles. Vouloir intégrer le IVe siècle dans la problématique historique, revenait à faire l’histoire du commerce méditerranéen pendant trois cents ans. Cela se traduit par un tour de Méditerranée au pas de course le résultat est loin d’être négatif, mais les remarques de synthèse ne sont pas suffisamment nuancées. Des cartes de diffusion auraient avantageusement remplacé de longues pages (en particulier à propos de la question du « hiatus » du Ve siècle. Cf. infra).
L’auteur a parfois des formules assez heureuses. Mais exprimer sa pensée de façon tranchante, n’est pas sans danger ; parler de blocus (même entre guillemets) pour la deuxième moitié du VIe siècle, est un anachronisme (p. 275) croire à « la priorité de fréquentation du comptoir le plus éloigné du centre de production ou de premier départ » (p. 245), c’est presque faire revivre les vieux démons mal exorcisés de la circumnavigation (J-J. Jully parle de « découvertes ultérieures » de la Méditerranée par des navigateurs qui commerçaient directement avec Ampurias !) ; penser que lorsque les régions « barbares » recevaient de la céramique attique, il n’y avait pas à proprement parler « demande », il y avait « offre » (p. 272), c’est avoir une vision bien traditionnelle d’un monde indigène passif et sans dynamisme économique. Toutes ces affirmations peuvent s’appliquer à un cas bien précis ; elles ne sauraient être présentées comme des « lois » historiques.
Mais il ne serait pas honnête de ne voir que les aspects critiquables du travail de J.-J. Jully. Si l’on peut lui reprocher un manque de clarté au niveau des statistiques (pourquoi des tableaux analytiques et non synthétiques ?, quelques graphiques auraient été les bien venus) et certaines affirmations péremptoires, on doit reconnaître l’importance des conclusions auxquelles il est parvenu : place de La Monédière dans un circuit commercial qui touche aussi Aléria et Ampurias ; rôle local par rapport à des sites de l’intérieur comme Saint-Julien de Pézenas. Voilà donc une monographie peut-être trop ambitieuse mais qui sera un repère de premier ordre pour qui voudra étudier le commerce attique en Gaule méridionale.
Mais un fait nouveau est apparu depuis la publication de l’ouvrage de J.-J. Jully la reprise des fouilles à La Monédière dans le cadre d’une opération de sauvetage dirigée, avec zèle et méthode, par la Direction Régionale des Antiquités a permis à A. Nickels d’obtenir des résultats de la plus haute importance qui ont déjà été partiellement publiés (cf. notamment, Revue Archéologique de Narbonnaise, VII, 1974, p. 25-57, en collaboration avec P.-Y. Genty ; Revue Archéologique, 1975, I, p. 13-18). D’autres études sont actuellement sous presse dans Gallia et dans les Mélanges de l’École Française de Rome (communication au Congrès de Milan sur les rapports grecs-indigènes, du 2-4 avril 1975). Les Études sur Pézenas et sa région publieront prochainement une analyse d’A. Nickels sur les perspectives archéologiques nouvelles offertes par les récentes fouilles de La Monédière.
Le moment semble bien choisi pour émettre quelques réflexions d’ordre essentiellement historique sur un site repéré par J. Coulouma (Cahiers d’histoire et d’archéologie, XI, 1936, p. 690-712) et par J. Giry (cf. en particulier le Bulletin de la société archéologique de Béziers, 21, 1955, p. 24-34) mais négligé pendant trop longtemps. Ce fut le mérite de J.-J. Jully de montrer que La Monédière n’était pas une « station superficielle » mais un établissement où les recherches stratigraphiques précises pouvaient aboutir à d’importants résultats. Le danger, que représentait l’aménagement du littoral de la région agathoise, aura permis une prise de conscience de l’importance du site et de la nécessité de le sauver, ce qui est fait aujourd’hui.
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Je voudrais donc seulement, à la suite de ce compte rendu et à partir du livre de J.-J. Jully, revenir sur deux ou trois questions en suspens, qui sont abordées de manière pas toujours convaincante, et que l’actualité archéologique est en passe de renouveler : la fondation de La Monédière et les rapports avec Agde, le « hiatus » du Ve siècle, et la notion de lieu d’échange pour l’époque archaïque.
Sur le problème de la fondation et des relations avec Agde je serai bref, ayant eu l’occasion de traiter ailleurs ce sujet (Colloque sur la géographie commerciale de la Gaule, Paris, 1976 : Agde et son rôle commercial dans le Languedoc archaïque, sous presse). Mais je rappellerai quelques idées-force :
- Alors que J.-J. Jully considère La Monédière comme la cause de la fondation d’Agde, je crois qu’il s’agit, au contraire, d’une conséquence : rien n’atteste, en effet, un établissement indigène à La Monédière avant le début du VIe siècle (contra Giry, Bulletin de la Société Archéologique de Béziers, 1951) et les importations grecques sont présentes dans le niveau le plus ancien. Dans Cette optique, La Monédière témoignerait de la puissance attractive de la colonie grecque. Le monde indigène établit un relais à proximité de l’installation des Grecs (contra J.-J. Jully, p. 278 : le site serait « né sans doute par la volonté des navigateurs plus que par le choix des indigènes »). La fondation de La Monédière ne semble donc pas une initiative autoritaire des Grecs.
- Ceci suppose bien sûr que la colonie agathoise ait été fondée dès le début du VIe siècle par les Phocéens. J’ai eu ‘occasion de rappeler comment les indices archéologiques et les sources littéraires peuvent être interprétées dans ce sens : les Phocéens s’installent à Agde peu après avoir fondé Marseille et au moment où ils s’établissent à Ampurias.
- Si l’on accepte les deux hypothèses qui précèdent, on doit nuancer un certain nombre d’affirmations de J.-J. Jully : le rôle d’Ampurias doit, en effet, être atténué. Certes, La Monédière est touché par un mouvement commercial qui atteint aussi Ampurias. Mais La Monédière ne récupère pas, selon la curieuse formule de J.-J. Jully (p. 233) « le reliquat ou le surplus des cargaisons des bateaux ampuritains ». Si reliquat il y a, il s’agit de celui d’Agde. La présence d’Agde permet d’ailleurs d’expliquer que la céramique attique atteigne plus rapidement Ampurias que La Monédière (où cette céramique est absente avant le milieu du VIe siècle). Point n’est besoin de recourir à l’idée (fausse) de la « priorité de fréquentation du comptoir le plus éloigné » (cf. supra). Simplement, Ampurias est touchée directement par le commerce grec alors que La Monédière est déjà sur une voie de pénétration. Certes, rien ne permet encore d’affirmer qu’il y a de l’attique à Agde aussi tôt qu’à Ampurias mais le fait est possible.
On pourra donc objecter à J.-J. Jully d’avoir sous-estimé complètement la fonction économique d’Agde et de ne voir les problèmes que par rapport à Ampurias. Les fouilles d’Agde devraient prochainement permettre de mesurer (une fois de plus) les dangers de fonder une explication sur un état de fouilles sans envisager les contingences qui faussent toutes les comparaisons.
La question du « hiatus » du Ve siècle n’échappe pas au même péril. De quoi s’agit-il ? Depuis la thèse de F. Villard, l’accent a été mis sur l’extrême rareté des importations de céramique attique à Marseille au cours du Ve siècle et ce, alors que la courbe de ces importations avait cessé de croître tout au long du siècle précédent. Les explications de Villard tendaient à montrer qu’il s’agissait là d’une raison interne (contacts entre Marseille et un monde celtique en mutation). Par ailleurs, le phénomène de raréfaction n’était pas constaté à Ampurias. Depuis, les fouilles d’Aléria ont montré que là non plus, il n’y avait pas de « hiatus » au Ve siècle (cf. J. et L. Jehasse, La nécropole préromaine d’Aléria, 1973, p. 46). Mais les archéologues languedociens se sont interrogés : M. Py, par exemple, s’est, semble-t’il, rapproché de l’explication de F. Villard pour le Languedoc oriental (La céramique grecque de Vaunage, Cahiers Ligures de préhistoire et d’archéologie, 20, 1971, p. 143). A Lattes, l’attique du Ve siècle est représenté (cf. J. Arnal, R. Majurel, H. Prades, Le port de Lattara, 1974, p. 139 à 158 chapitre dû à Beazley). Mais à Ensérune le « hiatus » est total pour la première moitié du Ve siècle. J.-J. Jully, pour sa part, note la continuité des importations attiques à La Monédière et en déduit que « La Monédière est le reflet languedocien, dans la seconde moitié du VIe siècle comme au Ve, de l’activité de la cité hellénique d’Ampurias » (p. 236), et définit un circuit commercial touchant Aleria, Ampurias, La Monédière, et aussi l’Etrurie (l’identification des mêmes peintres, ici et là, est d’ailleurs un indice supplémentaire). Mais les difficultés ne manquent pas : pourquoi le « hiatus » à Ensérune et pas à la Monédière ? à Ullastret (Catalogne) et pas à Ampurias ? Ici aussi, il semble que l’on n’ait pas assez tenu compte des situations locales. Doit-on oublier que nous ne connaissons pas la nécropole du début du Ve siècle à Ensérune, et que, pour Marseille, « le vide de nos connaissances pour cette période reste quasi total » ? (J.-P. Morel, Bulletin de Correspondance Hellénique, 1975, 2, p. 873). Aléria, Ampurias et La Monédière ne sont-ils pas des exemples trop privilégiés pour fonder une argumentation solide ?
Tout ceci nous ramène à un problème plus vaste mais peut-être plus important. Quelle a été la véritable place de La Monédière dans l’activité économique du Languedoc archaïque et, plus particulièrement, de la basse vallée de l’Hérault ? Pour cela aussi, une analyse critique du livre de J.-J. JuIly ne semble pas dénuée d’intérêt.
Pour qualifier La Monédière, J.-J. Jully se laisse aller à une inflation de vocabulaire il s’agit d’un « emporium », d’une « factorerie », d’un « débarcadère », d’une « escale », d’un « relais », d’un « site de contacts », d’une « place d’échanges », d’un « comptoir », d’un « entrepôt », d’un « port franc », d’un « marché international », d’une « tête de ligne », d’une « place de transit », d’une « tête de pont ». Tout ceci pour définir la fonction économique d’un établissement qualifié de « petite agglomération barbare mi-ligure, mi-celte », mais qui a été « un des phares de l’hellénisme du bassin occidental » et « un centre majeur des arrivages en provenance de la Méditerranée pour toute la vallée de l’Hérault », « un carrefour de communications lagunaire et fluviale ».
On reste un peu étourdi, à la lecture du livre, face à cette avalanche de qualificatifs. Ce qui est grave c’est que cette richesse masque en fait une imprécision. Tous les termes employés sont presque synonymes mais d’importantes nuances existent : une « factorerie » n’est pas seulement un entrepôt et un « comptoir » n’est pas qu’un « débarcadère ». Quant à la notion de « port-franc », elle est encore plus délicate à utiliser dans le vocabulaire moderne, elle sous-entend l’exemption des droits de douane l’employer pour l’Antiquité a déjà été fait, et parfois avec bonheur : mais cela veut dire que l’établissement concerné est ouvert à des communautés de marchands appartenant à diverses ethnies (ainsi les Grecs installés dans les ports étrusques de Gravisca et de Pyrgi). On voit donc que les conséquences d’une telle définition sont importantes. Je ne dis pas d’ailleurs que La Monédière n’ait jamais été un port franc, mais l’archéologie ne nous a pas encore fourni de témoignages sur une éventuelle coexistence Grecs-Indigènes à La Monédière (A. Nickels a démontré l’installation de Grecs dans la seconde moitié du VIe siècle, mais rien ne dit si les indigènes ont été ou non chassés à cette occasion). Par ailleurs, parler de « comptoir » ou de « factorerie » suppose que l’on définisse qui sont les fondateurs : des Grecs ou des Indigènes ? La seconde hypothèse, je l’ai dit, me semble la plus probable mais la prudence s’impose encore.
Une fois de plus, J.-J. Jully était gêné dans la mesure où il voulait expliquer La Monédière sans faire référence à Agde (et pour cause puisque, pour lui, La Monédière est « la préfiguration » d’Agde : Revue Archéologique du Centre, 1970, p. 286). Or, on comprendra aisément que, si Agde existait aux VIe et Ve siècles, c’est par rapport à elle que La Monédière a dû se définir. Si la notion de « relais » me paraît la meilleure, c’est dans un cadre très précis (relais entre une colonie située sur la côte et des établissements indigènes de l’intérieur). Dans cette optique, parler d’escale me semble prêter à confusion une escale a un caractère soit technique, soit commercial c’est une étape, le long d’une route commerciale (sur cette notion, cf. les Recueils de la Société Jean Bodin, XXXII, 1974, Les Grandes Escales, avec, en particulier, les contributions de M. Le Lannou, Les facteurs permanents de l’escale, p. 205-212, et surtout du regretté L. Dermigny, Escales, échelles et ports francs au Moyen Age et aux temps modernes, p. 213-644). La Monédière était une escale le long de la vallée de l’Hérault mais son caractère d’étape n’est acceptable que dans un cadre local ; bref, ce n’est pas une escale le long des routes méditerranéennes (Agde, précisément, est cette escale-là !). Parler d’escale, laisse entendre que La Monédière est une installation grecque (ce qui a peut-être été le cas à un moment donné), c’est-à-dire une « espèce de greffe permanente » (L. Dermigny). L’idée de « débarcadère » est intéressante dans la mesure où la Monédière semble avoir été située, dans l’Antiquité, à la tête du delta à trois branches de l’Hérault, lequel formait une vaste zone de marais et d’étangs (ce qui explique que les auteurs anciens situent parfois Agde dans une île). Mais là aussi je me garderai d’établir une comparaison avec Lattes : si la situation géographique des deux établissements est comparable (cf. M. Clavel, Béziers, p. 106), on ne doit pas en déduire que leur rôle économique a été le même (sauf, bien sûr, si l’on n’admet pas l’existence d’Agde à cette époque). La présence d’une colonie grecque dans le delta de l’Hérault a dû donner à cette région une originalité certaine par rapport aux zones voisines.
Il ne s’agit pas là de casuistique. Si nous voulons appréhender de manière plus précise le jeu des mécanismes commerciaux à l’époque archaïque, il faut nous garder des anachronismes et des assimilations faciles. Nous connaissons encore trop peu de choses sur l’exploitation des terres, sur la structure sociale de La Monédière pour pouvoir définir exactement son rôle : y a-t-il une « colonisation agricole » ? Quelle était la proportion des cultivateurs par rapport aux négociants ? Ces derniers étaient-ils à demeure sur le site ? Quelles étaient les installations techniques (notion d’entrepôt) ? Comment était aménagé le port fluvial ?
Dans ces conditions, n’est-il pas prématuré de dire que La Monédière avait une économie plus « réceptive » que « distributive » (p. 211) ? Si, depuis F. Benoit et ses réflexions sur l’économie littorale (cf. Recherches sur l’hellénisation du Midi de la Gaule, 1965), on a une connaissance plus approfondie de la matière des échanges, on est encore bien incapable, avouons-le, de saisir tous les aspects de cette « économie de troc » (on pourrait d’ailleurs discuter de l’exactitude de la formule et de la valeur de la notion de « marchandise-monnaie » dans le Languedoc archaïque).
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Ce livre fait donc réfléchir et on doit en remercier l’auteur. Les questions, qu’il suscite, vont bien au-delà de problèmes de datation et de typologie. C’est la basse vallée de l’Hérault tout entière, dont le rôle est présenté. Il faudra revenir sur l’idée d’« Hérault- frontière » : plus qu’une zone de confins entre un Languedoc audois et ibérique et un Languedoc rhodanien, cette région apparaît comme un autre Languedoc (héraultais) avec sa personnalité économique propre et son organisation en fonction de la présence de la colonie d’Agde. II revient maintenant à A. Nickels de préciser, grâce à ses fouilles, le vrai visage de l’hinterland agathois, le lien entre la colonisation grecque et la « prolifération des oppida », l’importance et le rayonnement des productions locales de céramique. Dans tous ces domaines, J.-J. Jully aura ouvert une voie fructueuse.
Michel GRAS,
École Française de Rome.
