Caractères Géographiques de la Moyenne Vallée de l’Hérault
Caractères Géographiques de la Moyenne Vallée de l’Hérault
I – Le milieu physique
Caractères généraux
La Moyenne Vallée de l’Hérault se distingue nettement de la Haute Vallée, engagée, en amont de Ganges, dans la Cévenne. Elle se distingue moins aisément de la Basse Vallée orientée Nord-Sud et enlisée dans les alluvions modernes, souvent inondées au moment des crues.
La Moyenne Vallée orientée en gros du Nord-Est au Sud-Ouest est complexe. Elle comprend deux sections :
- En amont, 30 à 40 kilomètres de gorges gravées de 100 à 150 mètres dans les plateaux de calcaire jurassique des Hautes Garrigues, d’une altitude moyenne de 300 mètres, boisés de taillis de chênes verts plus ou moins denses et que chevauchent quelques massifs isolés hautes de plus de 500 mètres (la Célette, le Roc de la Vierge : 712 mètres).
- En aval, un ample bassin, d’une altitude moyenne de 60 mètres, de 10 kilomètres de large, sous le parallèle de Rabieux-Gignac, allongé sur 20 kilomètres, déblayé dans les marnes jaunes d’âge tertiaire, bartoniennes (Oligocène) au Nord-Est, dans la molasse helvétienne (Miocène), marneuse à la base, gréseuse au sommet à l’Ouest – Le fleuve y a étalé des nappes d’épaisseur variable de cailloutis siliceux d’origine cévenole et calcaires de Hautes Garrigues qu’il a découpées en terrasses où le Talweg s’encaisse, ainsi que son affluent la Lergue, dans une tranchée profonde d’une quinzaine de mètres, La vallée s’étrangle à la hauteur de Tressan, où elle se réduit à 2 kilomètres de large, presqu’en face de l’éperon cuirassé de basalte des Gaujausses (Montmèze) au Sud de Nébian, avant de s’épanouir à l’aval où les terrasses disparaissent de la rive gauche et s’amenuisent sur la rive droite en une étroite banquette.
Le cadre de la vallée est constitué au Nord par le rempart de la Séranne qui barricade au Sud-Est le Causse du Larzac et qui s’élève d’un seul jet à 848 mètres au Sud-Ouest, au Pic Saint-Baudille sur lequel a été juchée l’antenne du relais de la Radiotélévision.
Un sillon étroit, creusé 300 à 400 mètres plus bas, court au pied de cette muraille, jalonné par la Font du Griffe (400 mètres), les Lavagnes (520 mètres) pour s’épanouir dans le vallon de la Buège, déblayé à 500 mètres au pied du Roc Blanc, le point culminant de la Séranne (942 mètres). – Le sillon sépare vers l’est la Séranne des Hautes-Garrigues sciées par les Gorges de l’Hérault et celles qui, le long d’une faille, s’élèvent rapidement au-dessus du bassin alluvial (200 mètres au Barry, au Nord de Montpeyroux) pour se dresser à 535 mètres au Point de Vue Max Nègre, au-dessus de la coupure transversale du Vallon du Verdus, au débouché duquel s’étire le village de Saint-Guilhem-le-Désert.
Le cadre oriental qui ferme le bassin est formé par la chute de Garrigues d’altitude plus modeste (200 à 250 mètres) qui ne prennent de l’énergie qu’au Sud-Est, au château d’Aumelas (349 mètres). Le rebord de ces Garrigues, bâties de calcaire jurassique auquel s’adosse, aux environs d’Aniane, un banc de calcaires marneux d’âge tertiaire (Lutétien) est ourlé des marnes jaunes oligocènes, intercalées de passées gréseuses et de bancs de conglomérats, découpées en collines comme celle qui porte les Pins d’Aniane (132 mètres) ou nivelées en terrasses de roche en place; elles ont été déblayées dans la région de Vendémian par le ruisseau de Rouviège qui a isolé de la vallée alluviale de l’Hérault une guirlande de collines de molasse gréseuse de 100-150 mètres, sur lesquelles sont hardiment perchés les villages du Pouget et de Tressan.
Vers l’Ouest, le bassin alluvial est fermé, non sans brusquerie par une barre de calcaire liasique de 200 à 300 mètres (pli couché vers le Nord) de Saint-Guiraud, au dessus duquel se dresse hardiment (539 mètres) le bastion jurassique isolé du Rocher des Vierges et que scie en défilé la Lergue à Rabieux. À l’Ouest de cette cluse les assises de calcaire liasique vigoureusement redressées (la Ramasse de Clermont-l’Hérault, le Mont Caylus à 289 mètres au dessus de Nébian) s’appuient sur les terrains paléozoïques (d’âge primaire) des Monts de Cabrières d’où jaillit la corne de calcaire rosé dévonien du Pic de Vissou (480 mètres). Une gouttière, interrompue au Sud de Nébian par la coulée basaltique des Gaujausses (Montèzes) isole de cette façade montagnarde une rangée de colnes de molasse sableuse riche en dragées siliceuses et qui domine la plaine alluviale.
Celle-ci est compartimentée sur la rive droite, entre Saint-Jean-de-Fos et Montpeyroux, par une gibbosité de calcaire lutétien qui a coudé le tracé de l’Hérault, où reparaît le paysage de Garrigues et qui a barré vers l’Est l’extension des dépôts de la mer molassique.
Les terrasses
L’originalité de la vallée moyenne de l’Hérault est l’importance qu’y prennent les terrasses caillouteuses, principalement sur la rive droite où elles s’étagent en deux niveaux nets à 15 mètres et à 35 mètres au-dessus du talweg et que distingue le matériel plus décomposé du niveau le plus élevé (granite, schistes et même galets de quartzite cariés). Au débouché de la Lergue, sur le territoire de Ceyras et de Saint-Félix-de-Lodez et sur la terrasse élevée entre Clermont-l’Hérault, Brignac et Canet, la tonalité rouge plus accentuée révèle l’apport des matériaux permiens du Lodévois (marnes sableuses dites Ruffes) auxquels se mêlent les cailloux noirs basaltiques de l’Escandorgue, roulés par la Lergue.
À ces terrasses d’alluvions caillouteuses se raccordent ou se superposent des nappes souvent litées de cailloutis anguleux empruntés, aux environs d’Aniane, à la bordure des calcaires gélifs lutétiens et qui ont glissé au cours des dégels succédant aux phases froides du Quaternaire, grâce au lubrifiant fourni par les marnes bartoniennes et qui s’étalent en deux niveaux dont l’un sert d’assiette au village. Un glacis analogue d’éboulis lités masque la base du Plateau des Brousses, à la bordure Nord de la plaine d’Aniane. Les mêmes formations sont vigoureusement incisées par le Rieu Salat aux abords sud de Gignac. Nous retrouvons ces nappes de cailloutis ordonnés, véritables grèzes, sur la rive droite du fleuve du Pont du Diable jusqu’à l’Ouest de Saint-Jean-de Fos. – Elles prennent un très grand développement entre Montpeyroux et Saint-Guiraud, constituant un véritablement piémont. De part et d’autre de la tranchée du Ruisseau de Lagamas, elles présentent une coloration rouge ; les matériaux en sont fortement altérés et seraient à rattacher au périglaciaire de l’avant-dernière glaciation.
Les ressources en eaux
La Moyenne Vallée de l’Hérault est riche, dans la section des Gorges, en grottes asséchées et habillées de concrétion : Grotte des Demoiselles aux marges méridionales du massif du Thaurac, isolé de l’ensemble des Hautes-Garrigues ; Grottes du Sergent dans un vallon affluent des Gorges en amont de Saint-Guilhem-le-Désert ; à proximité du débouché des Gorges, les galeries supérieures de la Grotte de Clamouse dont le fond est noyé en siphon. Les Gorges bénéficient de sources nombreuses et abondantes : Brissac, la Vernède, Cent Fons – celle-ci alimentée par les pertes de la Buège ; la Clamouse qui restitue les eaux englouties dans les avens du Larzac est en relation avec l’Aven dit du Drac, tour à tour absorbant et émissif, logé à la bordure de la plaine entre Saint-Jean-de-Fos et Montpeyroux. – Les Garrigues qui dominent Aniane sont le réservoir qui alimente les sources de Saint-Laurent et de Saint-Rome. Celles qui se dressent à l’Est de Saint-Bauzille de la Sylve jouent un rôle analogue pour la source du Pradal – dont le trop-plein alimente le ruisseau de l’Aurelle. Les eaux infiltrées dans les nappes caillouteuses des terrasses alluviales et des grèzes périglaciaires reparaissent au contact du plancher des marnes tertiaires du bassin (sources des Lisières du village d’Aniane) ; Font Maurette (Famourette du 50 000e) à la bordure de la tranchée de l’Hérault entre Aniane et Gignac ; l’une d’elles est légèrement minéralisée, peut-être liée à un accident tectonique, en bordure de la tranchée du Ruisseau du Lagamas (Saint-Étienne des Arts au Sud de Montpeyroux).
Les servitudes du climat
Le bassin alluvial est balayé par le souffle purificateur, mais glacé l’hiver, du vent Nord Nord-Ouest, le terraI (mistral) qui tombe en cascade du Larzac. L’été, ce vent peut se lever à la suite d’une invasion de l’anticyclone des Açores à l’appel d’une dépression sur le Golfe de Gênes. Il peut souffler pendant plusieurs jours, accentuant l’évaporation et aggravant la sécheresse des sols caillouteux des terrasses. L’écran des Garrigues à l’Est dépouille de son humidité pénible le vent du Sud, le Marin, mais la tranchée de l’Hérault guide les trajectoires des orages qui cheminent du Sud-Ouest au Nord-Est.
La forme en cul-de-sac du bassin fermé au Nord et à l’Est par les Hautes Garrigues favorise parfois la giration de tourbillons cycloniques comme la tornade du 6 octobre 1961 qui, en dix minutes, arracha à Aniane 500 arbres fruitiers, les pylônes de l’usine électrique, décapitant les pins d’Alep de la propriété de Bellevue et du Cimetière, comme l’aurait fait un tir d’artillerie.
La brusquerie du relief des Hautes-Garrigues et surtout de la Séranne accentue la violence des précipitations automnales (259 mm. dans la nuit du 25 au 26 octobre 1907) à Gignac où la lame annuelle de pluie demeure médiocre (748 mm, moyenne de 1873-1946). La Séranne doit recevoir plus de 1.100 mm, étant donné que Lodève à 170 mètres d’altitude en recueille 1065 et le Caylar, sur le Larzac, à 740 mètres, 1008 mm. (moyenne de 1880 à 1949).
Les ressources végétales et les aptitudes des terroirs
Il convient d’insister sur le fait que la Moyenne vallée de l’Hérault comporte à la fois des étendues considérables de Garrigues relativement boisées et de terroirs agricoles variés. Lors de l’établissement du cadastre en 1829, le territoire d’Aniane englobait 1219 hectares de bois sur une superficie totale de 1954 hectares. Les bois taillis de chênes verts offrent des ressources en gibier (lapins, sangliers, perdreaux), en produits de cueillette (glands pour la nourriture des porcs), en bois de chauffage et de boulange et, dix ans après les coupes, quand les rejets des chênes sont assez hauts pour échapper à la dent des ovins, des terrains de parcours pour les bêtes à laine pourvoyeuses d’un fumier recherché.
Les terroirs agricoles comprennent, quand leur topographie est assez plane, des terres propres à recevoir des céréales (fausses terrasses entre Aniane et Gignac sur marnes bartoniennes).
La majeure partie des terroirs est toutefois constituée par des terrasses caillouteuses particulièrement siliceuses dans la plaine d’Aniane et propres à porter vignoble et arbres fruitiers. Parfois le sommet de ces terrasses est beurré d’un matériel plus fin de structure loessique. Les nappes de grèzes périglaciaires, riches en éléments calcaires mélangés d’argile et dont la pente assez forte permet à l’eau des pluies d’automne de ruisseler, sont des terres qui ont dû tenter les premiers défricheurs car elles sont faciles à travailler. Leur localisation à l’adret du bassin assure aux raisins comme aux olives une maturation précoce.
Au fond de la tranchée du talweg s’allonge un liseré d’alluvions récentes dégagé en terrasse de 2 à 3 mètres entre Aniane et Gignac, d’un commandement de 6 m. en aval du confluent de la Lergue, où elle sert de site au village de Canet.
Grâce aux sources qui jaillissent à la base des cailloutis de la terrasse de 15 mètres, au contact des substratum marneux, cette terrasse peut porter des prairies, mais, si elle bénéficie du limonage des crues, elle en est souvent la victime si l’on songe à la hauteur du flot qui monta à 9 mètres 30 à la vitesse d’un mètre 70 seconde et à 10 mètres 80 le 21 septembre 1890.
Dans les Gorges, le matériel de cailloutis périglaciaires, descendu des pentes mais emballant des matériaux roulés par l’Hérault coulant à 15-20 mètres plus haut que le talweg actuel, meuble le bas des versants : il offrait la possibilité d’un aménagement agricole au fond de cette vallée sauvage. Ce sont des matériaux qui tapissent l’adret du vallon du Verdus, à l’ouest de Saint-Guilhem-le-Désert, le Bout du Monde.
Enfin, dans la Garrigue même, s’ouvre à vrai-dire exceptionnellement une dépression cultivable, les Bernagues, déblayée dans les marnes, au contact des calcaires lutétiens de la bordure des Garrigues d’Aniane et des assises calcaires, le long desquelles s’alignent des gîtes de bauxite.
Les eaux rapides qui roulent au creux des Gorges de l’Hérault, dont le débit au Moulin de Bertrand est de 23 mètres3 /sec sont poissonneuses (truites qui trouvent refuge dans les grottes noyées au-dessous du niveau du talweg).
II – Le poids de l’Histoire
Comment l’homme a-t-il tiré parti des possibilités naturelles ?
A – Préhistoire
Nous savons peu de choses sur l’occupation humaine à l’aube de la Préhistoire, pendant la Paléolithique. Il est possible que les grottes qui s’ouvrent au flanc des Gorges aient servi d’abri à des groupes de pêcheurs. À proximité de l’entrée de la galerie descendante, en partie naturelle, aménagée pour la visite de la Grotte de Clamouse, on a trouvé des ossements emballés dans des arènes dolomitiques obturant un évent qui pouvait être l’entrée primitive de cette galerie.
Le Néolithique offre par contre une riche documentation. La découverte dans une grotte du ravin du Rouvignou, affluent du Ruisseau de Lagamas, au Nord-Ouest de Montpeyroux, dans les Garrigues qui dévalent de la Séranne sur la plaine, d’ossements appartenant à 13 individus, de fragments de poterie, de poinçons et de lames en os, a permis à Robert Charles 1 d’affirmer la présence, dans le dernier stade du Néolithique et au début du Bronze, d’un peuplement constitué par un fonds ancien autochtone de dolicocéphales de type aquitain (cromagnoïde) et de sujets de type négroïde des paléolithiques (grimaldoïde). – Ce stoch ethnique s’est effacé comme l’a montré Jacques AUDIBERT 2 devant l’expansion en masse, au début du Chalcolithique, de Néo-méditerranéens (ibéro-insulaires) qui refoulent, en partant du littoral, les anciens occupants, et de dinaroïdes d’origine helladique. C’est dans les Garrigues qui encadrent la plaine qu’on a décelé, grâce au nombre important de dolmens, une occupation dense. Au Chasséen, le Docteur ARNAL 3 signale la présence de groupes installés sur des flots cultivables à proximité des Gorges de l’Hérault (Le Frouzet, Uglas, Moustachou près de Causse de la Selle). D’après AUDIBERT, ils se pressent aussi aux lisières des Garrigues, aux adrets ensoleillés, au voisinage des ravins qui les découpent, à l’Ouest et à l’Est de Vailhauquès, sur le plateau des Brousses au Nord-Ouest de Puéchabon, au-dessus de la plaine d’Aniane. Quelques-uns se sont perchés sur la ride calcaire qui ferme le bassin au-dessus de Saint-Guiraud.
Au Chasséen, domine, dans les bois de chênes-verts mêlés vers le Nord de chênes pubescents, un genre de vie fondé sur la cueillette des glands, des noisettes, des baies (sorbes) et, sur les tènements de calcaire silicifiés, à l’Est de la Boissière, (arbouses), sur la chasse (lapins, sangliers et, si l’on en juge par l’outillage, des cerfs).
D’après le Docteur ARNAL, ces tribus de chasseurs s’abritaient, à la belle saison, dans des cabanes faites de branchages et de peaux de bêtes, appuyées sur des cercles de pierres et, l’hiver, dans des grottes. Ils ont déjà commencé à élever des moutons, des porcs, des petits bœufs et cultivent quelques céréales. Mais, à la fin du Néolithique et au Chalcolithique, la chasse d’après AUDIBERT, n’intervient que pour 20 pour cent dans leurs ressources alimentaires. Leur économie est alors surtout pastorale (ovins, porcs et bœufs transhumants). Ces pasteurs vivent, à proximité des dolmens, dans de petits hameaux formés d’une douzaine de cabanes de pierre recouvertes par une toiture de plaques calcaires disposées en encorbellement.
Gaston COMBARNOUS 4 a dénombré 6 dolmens sur des pistes de transhumance escaladant les pentes du Larzac au-dessus de Montpeyroux. Il n’a trouvé, dans la plaine, qu’un seul dolmen, actuellement connu, à 1200 mètres au Sud-Ouest du Pouget, à proximité du col échancrant la guirlande des collines molassiques qui s’étire du Pouget à Tressan, en face de guès sur l’Hérault, liés sans doute à l’alluvionnement massif de la Lergue en aval de son confluent ; ce dolmen jalonnait un vieux chemin saunier remontant de ‘Étang de Thau dont le tracé était peut-être celui d’un chemin porté sur la Carte du Diocèse de Montpellier par DANIZY, levée en 1746, et qui filait droit vers le Nord entre Marseillan et Montagnac ; il grimpait sur la ride calcaire de Saint-Guiraud, Saint-Saturnin, courait sur le replat qui enveloppe le Rocher des Vierges avant d’escalader le Larzac par le Pas du Coulet ou Côte d’Arboras.
Il est vraisemblable que les terres légères du piémont périglaciaire, aux marges Nord de la plaine, faciles à travailler, aient été mises en culture dès le Chalcolithique ; elles ont dû l’être très certainement, en tout cas, au cours de l’Âge du Fer, sans qu’on puisse prouver, dans les strictes limites de la Vallée moyenne de l’Hérault, l’implantation au VIIIe siècle avant J-C des agriculteurs appartenant à la Civilisation des Champs d’urnes qui a précédé de 4 siècles l’invasion des Celtes de la confédération des Volques Arécomiques qui s’établiront surtout en Garrigues.
B – Le rattachement de la moyenne vallée de l’Hérault au monde méditerranéen : des étrusques aux invasions barbares
C’est par la Basse Vallée de l’Hérault que se propagèrent dans la Moyenne Vallée les relations commerciales d’origine méditerranéenne, peut-être étrusques, comme peuvent en témoigner certaines trouvailles faites à Pézenas et aussi à Mourèze à l’Ouest de Clermont-l’Hérault 5, certainement grecques à la suite de la fondation par les Phocéens de Marseille du comptoir d’Agde. – Pour Fernand BENOIT 6, la voie fluviale de l’Hérault était utilisable sur plus de 40 kilomètres jusqu’à Saint-Jean-de-Fos où s’arrêtait la navigation. II convient de noter qu’elle ne pouvait être que saisonnière. Sans doute l’Hérault double son débit moyen annuel depuis le Moulin de Bertrand (23 m3 sec) au creux des Gorges jusqu’à la plaine (Montagnac 45 m3 sec) mais le débit fléchit à Montagnac 3 mois par an au-dessous de 10 m3 sec. D’autre part la pente, à l’aval des Gorges tombe brusquement à 0,8 pour mille sur 40 kilomètres, d’où l’accumulation dans le lit de la rivière de graviers et de sables où s’approvisionnent d’importantes entreprises de transport de sables et qui réduisent à Gignac la tranche mouillée à 1, 116 m2 7. L’Inspecteur Général des Ponts et Chaussées F. DE-DARTEIN 8 nous apprend que les sondages exécutés en 1773 pour la construction du Pont de Gignac n’avaient atteint le lit rocheux qu’à 24-25 pieds de profondeur alors que dix-sept ans plus tôt, en 1756, on l’avait atteint à 21 pieds à cause des graviers recouvrant le terrain. Au cours de la construction, les crues de l’automne 1783 laissèrent 50 toises cubes de dépôts dans le fond destiné à asseoir les piles, soit environ 370 mètres cube.
Par la basse vallée, les influences romaines se propagèrent le long d’une importante voie qui s’articulait avec la voie littorale dite Domitienne, de Cessero (Saint-Thibéry) en direction du Larzac et de Rodez (Segodunum).
Avant le franchissement du défilé de la Lergue qui sépare le bassin de la Moyenne vallée du Lodévois, un petit oppidum, préromain, d’après G. COMBARNOUS 9, surveillait cette route au voisinage de son carrefour avec une voie Ouest-Est qui montait vers le Larzac, suivant le tracé déjà signalé sur l’échine calcaire qui domine Saint-Guiraud et Saint-Saturnin ; il était perché au-dessus de la large terrasse découpée par les tranchées confluentes de la Lergue et de l’Hérault.
Il était probablement qualifié, d’après G. Combarnous, à l’époque romaine, de l’épithète de Clarus Mons, en raison de la couleur des roches calcaires qui lui ont servi de site ou qui l’encadrent et qu’éclairait le soleil levant (notre Clermont).
Une autre route, probablement de grande circulation plutôt que route spécialement aménagée, issue de Nîmes, passait, d’après CHARVET 10 par la Vaunage, Sommières, Sainte-Croix-de-Quintillargues, Saint-Martin-de-Londres, les garrigues de Viols-le-Fort, dévalait sur la plaine d’Aniane au lieu dit Centon (Centones Villae) franchissait probablement l’Hérault par un gué, peut-être même en aval de l’actuelle usine électrique, utilisé par une draille, pour gagner le hameau de l’Adisse (centre actuel de Montpeyroux) avant l’escalade des pentes du Larzac, chemin jalonné par trois hameaux qui seraient, d’après Émile BONNET 11, d’origine gallo-romaine Adicianum (L’Adisse), Ameliadum (La Meillade), Bardium (Le Barry). Le même auteur 12 signale dans le tènement de Marcountes (Commune d’Arboras) des briques et poteries gallo-romaines. Avec la paix romaine et à proximité de ces routes a dû se développer une colonisation agricole, probablement sur des domaines de plusieurs centaines d’hectares (villae)dont les centres peuvent être localisés par de nombreux toponymes les uns en ac (Brignac, Gignac), d’origine gauloise ou pré-gauloise pour Franck HAMLIN 13, antropomorphiques, c’est-à-dire tirés d’un nom propre romanisé et surtout d’origine romaine en an, si minutieusement étudiés par Gaston COMBARNOUS 14 (Nébian, Plaissan, Tressan, Vendémian, Popian). Nombreux ceux qui n’ont pas donné naissance à des villages et qui ne subsistent plus que dans la toponymie sous forme de lieux dits, ou que mentionnent des textes médiévaux : Bernargues (Commune d’Aniane) serait une Villa Bertenacam ou Vernacum ou Vernacas (lieu planté d’aulnes ou vernes), situé d’après le cartulaire de l’abbaye d’Aniane, à proximité du ruisseau de Garciacum (Gassac), toponyme gaulois ou pré-gaulois comme Vernacum, situé dans une dépression marno-gréseuse humide de la Garrigue à l’Est d’Aniane (Hamelin op cité 14, p. 117 et 231 -232).
Les fouilles archéologiques ont permis à Henri PRADES de mettre à jour un cimetière gallo-romain au Sud-Est de Nébian, au bas des pentes de la colline molassique de Pichaures, 1 kilomètre à l’Ouest de la voie romaine. G. COMBARNOUS a décelé un domaine gallo-romain au tènement aux limites des communes de Ceyras et de Saint-André-de-Sangonis ; site à proximité duquel Émile Bonnet (op. cité 12) avait déjà signalé, à Coussenas, des débris d’amphores, des silos de marbre avec des restes d’inscription.
Certains des domaines les plus importants sont devenus les noyaux de nos villages. Ils étaient parfois adossés à la Garrigue dont les bois fournissaient au propriétaire de la Villa bois de chauffage, glands pour leurs porcs, terrains de parcours pour leurs moutons, pourvoyeurs d’un fumier toujours apprécié et que l’on faisait parquer sur les champs destinés à recevoir des semences de blé. Le reste du domaine était établi en plaine sur les terres marneuses ourlant le pied de la Garrigue.
Il est possible dans notre région, comme ailleurs, qu’à la suite des invasions des Alamans et des Francs qui poussèrent au milieu du 3ème siècle vers le Sud-Est de la Gaule et dont certaines bandes parvinrent jusqu’en Espagne, plus dévastatrices peut-être que ne le fut l’avalanche des Barbares au début du Ve siècle, on ait assisté à un morcellement des grands domaines. La lourdeur de la fiscalité impériale pour maintenir la garde au Rhin, les réquisitions en nature pour ravitailler les légions, la levée des recrues autochtones pour assurer la défense régionale obligèrent peut-être les grands propriétaires dont la main d’œuvre se réduisait à resserrer et à concentrer leurs exploitations et à se débarrasser des terres qu’ils ne pouvaient plus cultiver, en les transformant en tenures (mansus) cultivables avec une paire de bœufs et sur lesquelles ils établirent une famille d’esclaves, au lieu de grouper toute la main d’œuvre servile au centre du domaine, ou des prisonniers de guerre ; ce serait l’origine de nos mas isolés, comme peut-être le Mas de Daumas (Mons asinarius) signalé comme mas gallo-romain par l’Abbé CASSAN dans la Commune d’Aniane (Archives municipales d’Aniane, 1895).
La permanence de cet habitat dispersé qui n’exclut pas l’utilisation de refuges perchés comme le Castrum Montcalmense (Montcalmès) sur le Plateau des Brousses au-dessus de la plaine d’Aniane que l’Abbé CASSAN signalait comme gallo-romain, explique peut-être la dissémination des premières églises chrétiennes rurales comme celle de Saint-Sylvestre de Montcalmès ou des Brousses dans la partie Nord de la plaine d’Aniane qui ne pouvait accueillir plus d’une centaine de fidèles, Saint-Étienne des Hermes au Sud de Montpeyroux.
L’implantation des Wisigoths au Ve siècle a bouleversé l’appropriation du sol. Il est impossible dans l’état actuel de notre documentation de dire si les chefs wisigoths, établis au lieu et place d’une partie des propriétaires gallo-romains, ont procédé à une concentration des terres et de l’habitat, ne serait-ce que pour des raisons de sécurité, ainsi peut-être que d’autres chefs barbares d’origine germanique comme à Puéchabon (Podium Abonis) signalé par Fustel de Coulanges 15.
Le témoignage matériel de leur occupation se réduit à quelques trouvailles, modestes à Plaissan, plus importantes par contre au Pouget, au tènement de Saint-Jean où a été découvert un important cimetière Wisigoth pas éloigné du dolmen signalé par G. COMBARNOUS. – G. TEMPLE 16 a trouvé un autre cimetière wisigoth à Cambous sur la terrasse qui domine la Lergue au Sud de Saint-André-de-Sangonis. Il est intéressant de noter que ces trouvailles sont liées, semble-t-il, à des axes de circulation. Il est possible que les sarcophages monolithes révélés à Aniane, lors des établissements des égouts, et malheureusement recouverts avec une précipitation qui a empêché d’en faire l’étude, appartiennent à cette époque.
Dans le sous-sol de l’actuelle maison d’éducation surveillée d’Aniane, sur l’emplacement de l’abbaye bénédictine fondée en 782, on a trouvé une stèle du VIIIe-IXe siècle portant en caractères arabes une épitaphe en vers d’un jeune étudiant 17, qui témoigne de ces derniers raids.
Charlemagne, en accordant au moine Witiza, fils d’un comte de Mauguio, c’est-à-dire d’un fonctionnaire wisigoth et devenu Saint Benoit d’Aniane, l’emplacement sur lequel fut édifiée l’abbaye, a pu faire cette donation pour relever un domaine plus ancien, peut-être gallo-romain, dont le toponyme Anianus semble s’apparenter aux toponymes déjà étudiés, situé à proximité d’une des sources les plus abondantes de la plaine de La Moyenne Vallée de l’Hérault, facteur que n’avait pu négliger la colonisation antérieure.
C - La colonisation monastique carolingienne et la renaissance économique
Les abbayes ont contribué à la fin du VIIIe siècle à la restauration économique, appelant peut-être, comme l’a montré André DUPONT 18, des immigrés espagnols, fuyant la persécution arabe en Catalogne et les faisant bénéficier sous le nom d’aprision de la propriété du sol qu’ils défrichaient ou en leur partageant la terre en tenures de superficie égale. Ce serait peut-être le cas à Aniane où un plan figuratif pour le renouvèlement du terrier des emphytéotes de l’abbaye 19, levé à la veille de la Révolution, véritable cadastre, traduit, semble-t-il, un partage initial en parcelles rectangulaires parallèles, établies sur la terrasse et d’une même superficie d’environ une sétérie.
En dehors de la plaine alluviale, l’appropriation du sol par l’abbaye d’Aniane s’est implantée en Garrigue, utilisant de petits bassins cultivables comme le petit fossé tectonique de Saugras, où des limons argileux et des grès ont été conservés, au Nord de Vailhauquès, entre des falaises de calcaire jurassique. La fondation de l’abbaye de Gellone, appelée Saint-Guilhem-le-Désert au XIIe siècle, est le plus caractéristique de ces flots de colonisation monastique réfugiés au cœur des Garrigues.
À proximité du monastère, prisonnier d’une étroite vallée, celle du Verdus, suspendue au dessus du talweg de l’Hérault, qu’il rejoint par une cascade, s’épanouit en amont un vallon qui parait clos, dit Bout du Monde. Il est dominé de 300 mètres par un amphithéâtre de falaises dolomitiques mais les bas versants d’adret sont tapissés d’un éboulis de matériaux soliflués qui porte, peut-être depuis cette époque, une magnifique olivette. II est possible que ce soit au cours de cette colonisation agricole qu’aient été édifiés, en aval de Saint-Guilhem-le-Désert, ces espaliers de murettes retenant les matériaux périglaciaires qui meublent les versants au dessus du talweg. À 14 kilomètres, au Nord de l’abbaye, sur le plateau nivelé par l’érosion et qui surplombe les Gorges, l’îlot de culture du Causse de la Selle tire son nom (Selle = Cella) d’une grange flanquée d’une chapelle, centre d’une exploitation agricole dirigée par un ou plusieurs moines. L’essaimage monastique s’est limité parfois à une modeste exploitation pastorale comme autour de la chapelle de Valcroze, dans les bois entre Aniane et la Boissière où deux moines bergers entrèrent en conflit avec l’abbé pour la possession de la centaine de moutons dont ils avaient la garde.
La colonisation monastique s’est aussi traduite par l’aménagement et le contrôle des voies de communication. Il est hors de doute que les nécessités de la transhumance ont obligé les moines à améliorer les pistes qui conduisaient vers les estives de la Montagne et d’abord vers le Larzac où l’abbaye de Gellone avait des possessions. Une entente entre les deux abbayes d’Aniane et de Gellone les a peut-être amenées à dériver le vieux chemin venant de Nîmes que suivaient les troupeaux des Garrigues entre Vidourle et Hérault, dont nous avons dit qu’il passait l’Hérault peut-être au gué, en aval du Moulin d’Aniane, en face de l’Église de Saint-Geniès, et à faciliter le passage, sur le fleuve, en le contrôlant, mais en amont, au débouché des Gorges où elles édifièrent à frais communs, le pont qui date du milieu du XIe siècle, communément appelé Pont-du-Diable.
L’amélioration et le contrôle des chemins de transhumance explique de même probablement la construction, en amont du Moulin de Bertrand, d’un pont près duquel s’élève la petite église de Saint-Étienne d’lssensac qui a conservé, d’après OUDOT de DAINVILLE 20, certains caractères de l’architecture carolingienne. Les constructions, accolées à la chapelle, à caractère de bergeries, peuvent s’expliquer comme liées à une étape sur une piste de transhumance se dirigeant vers Saint-André-de-Buèges, avant l’escalade de la Séranne, soit par le chemin de la Coupette au Sud-Ouest du Roc Blanc, soit au Nord de Pégairolles-de-Buèges par la piste qui s’élève au-dessus de la grosse exsurgence de Méjanel par la grande échancrure de la Séranne, à l’Ouest de Peyre Martine.
Les abbayes de la Moyenne Vallée de l’Hérault, surtout celle de Gellone qui avait le privilège de posséder une parcelle de la Croix du Christ et qu’illustrait la gloire de son fondateur, Guilhem, Comte de Toulouse, célébré dans la Chanson de Geste sous le nom de Guillaume d’Orange, devaient attirer un courant de pèlerinage il se greffait sur l’itinéraire suivi par les pèlerins allant soit à Rome ou se dirigeant vers Saint-Jacques-de-Compostelle.
Des transactions commerciales se sont nouées à l’ombre du monastère d’Aniane et, plus à l’Ouest, au Pouget, à proximité du Chemin Saunier préhistorique dont il a été question plus haut; des foires s’y tiennent longtemps avant que ne les signale en 1292 une supplique des Consuls de Montagnac au viguier royal de Béziers 21.
D – L’organisation des voies de communication du moyen age au XIXe siècle
Pendant la période gallo-romaine, la voie de communication majeure de la Moyenne Vallée de l’Hérault avait emprunté la basse vallée de l’Hérault dont le port d’Agde assurait l’accès. L’activité de ce port s’étiole par suite de l’insécurité causée par les grandes invasions du début du Ve siècle et, malgré les tentatives éphémères de Justinien pour reconstituer contre Vandales et Wisigoths le Mare Nostrum en Méditerranée occidentale, sombre avec le déferlement des escadrons et des corsaires sarrasins.
La reprise économique sous l’égide des abbayes carolingiennes réclamait le rétablissement des voies de communication mais le facteur important est, à partir du XIe siècle, à la suite du recul de la piraterie musulmane qui facilitera les Croisades, la renaissance urbaine et l’essor soudain et rapide de la place de commerce de Montpellier desservie par le Port de Lattes au débouché du Lez sur l’Étang. Les vieilles cités rajeunies comme Nîmes, les nouvelles comme Montpellier ont cherché à se relier à l’arrière pays. Robert-Henri BAUTIER a montré 22 que les Nîmois ont utilisé pour leur commerce avec l’arrière pays montagnard le vieil et malaisé itinéraire de la Voie Regordane, au flanc oriental des Cévennes, faute d’emprunter la Vallée rhodanienne, terre d’Empire. – Les marchands montpelliérains se raccordèrent à cet axe commercial par les couloirs orientés Nord-Sud à travers les Garrigues, par Assas, Sainte-Croix de Quintillargues, Quissac sur le Vidourle, enfin Alès.
Les difficultés de la Voie Regordane, coupée transversalement par les tranchées profondes des torrents cévenols, Luech, Cèze, Chassezac, fait peu à peu abandonner ce chemin, piste plutôt que route, au cours de la deuxième moitié du XIVe siècle pour la chaussée naturelle de circulation plus facile du Larzac vers Millau. Les Montpelliérains ont dû chercher à se raccorder directement au Causse par une pénétrante, empruntant la dépression qui s’étire depuis Grabels entre les Garrigues de Saint-Georges d’Orques, Murviel, Aumelas au Sud et celles de Murles, Puéchabon au Nord pour déboucher par la Côte de la Taillade sur la Moyenne Vallée de l’Hérault. Cet itinéraire a dû être plus ou moins utilisé par les pèlerins qui, après avoir fait leurs dévotions aux sanctuaires de Saint-Gilles et de Notre-Dame de Montpellier, se détournaient du Chemin Roumieu qui suivait la plaine littorale pour aller prier à Saint-Guilhem-le-Désert, par les marchands aussi, attirés par les foires du Pouget et par celles qui se tenaient sous la protection de l’abbaye d’Aniane. Gaston GALTIER 23 signale d’après le cartulaire de Maguelone 24, sur la route de Montpellier à Gignac, des vignobles prospères à Juvignac, Montarnaud, Saint-Paul. – C’est le chemin qui a dû être suivi à la fin du XVIe siècle par l’étudiant bâlois Thomas PLATTER, pour sa visite d’une verrerie, qu’il situe à un quart de lieue plus loin que Saint-Paul 25, dont les ruines sont cachées dans le Bois de la Rouvière, au Sud-Est de la Boissière ; le voyageur mentionne un bois, disparu depuis, entre Celleneuve et Saint-Paul, c’est-à-dire sur le tracé de l’actuelle route nationale 109.
L’établissement de ce chemin ne s’est pas substitué à ceux qui, depuis l’antiquité, remontaient la basse Vallée de l’Hérault, sur la rive gauche, le chemin Salinier et, sur la rive droite, l’ancienne voie romaine de Cessero à Segodunum, car le trafic du sel pour les hommes et les troupeaux des Causses n’avait jamais dû s’interrompre totalement.
L’abbaye d’Aniane devait s’intéresser à ce commerce, car elle bénéficiait, depuis sa fondation, de pêcheries à Frontignan, et André DUPONT signale 26, d’après l’Histoire Générale de Dom Vic et Dom Vaissète, les salines que les moines possédaient près de Narbonne. C’est au point où la route de la rive droite se raccordait au Chemin Roumieu, qui avait supplanté la vieille Voie Domitienne, que se sont créées à partir du milieu du XIIIe siècle les foires-actives de Pézenas, puis en 1290 celles de Montagnac (22 p.p. 87-88).
Toutefois le rayonnement économique de Montpellier va s’imposer jusqu’aux villes du Massif Central (Henri BAUTIER – 22 p. 110), comme le prouve la dépendance des Hôpitaux et hospices de Millau et de Brioude vis-à-vis du Saint-Esprit de Montpellier. Nul doute que notre Moyenne vallée de l’Hérault ne soit entrée, grâce au chemin à travers les Garrigues, dans l’orbite de Montpellier.
Pour gagner le Larzac, ce chemin franchissait l’Hérault au Nord-Ouest de Gignac par un bac, passait par Lagamas, Montpeyroux, le hameau de la Meillade ; les maisons de ces deux localités rigoureusement alignées de part et d’autre d’une rue étroite traduisent bien le caractère de ce chemin qui était plutôt une piste qu’une route. Au-delà, au-dessus d’Arboras, il s’accrochait aux pentes de la Côte dite de Montpeyroux pour aborder le Larzac. Montpeyroux et Arboras étaient des villages de voituriers et de muletiers (30 en 1745 à Montpeyroux) qui offraient leurs services pour assurer te transport des marchandises à la montée de cette côte.
Ce n’est que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que les voies vers le Larzac ont été améliorées et aménagées en véritables routes et de nouvelles créées, dont la carte du Diocèse de Montpellier, levée au 1 : 86 400e par ordre des États du Languedoc et imprimée à la date de 1781 donne une localisation qui ne prête à aucune discussion. – Une carte routière au 1 : 40 000e dressée en 1862 par l’agent voyer en chef de l’Hérault FENOUIL précise notamment l’aménagement, sur la section de route qui grimpe au- dessus d’Arboras d’un ouvrage spécial, la Chaussée d’Arboras, accrochée au versant Est de la vallée du Ruisseau de Lagamas. Une nouvelle route, dite Route Royale de Montpellier à Paris par l’Auvergne, fut établie entre Gignac et Lodève ; elle devait accéder au Larzac par Saint-Étienne-de-Gourgas et Saint-Pierre de la Fage – sur cette route, on entreprit pour franchir l’Hérault un pont remarquable. Les habitants de Gignac proposèrent en 1752 de participer pour 35.000 livres aux frais de cet ouvrage évalués d’abord à 212.000 livres, en abandonnant le quart du produit des coupes de la réserve de leurs bois 27. Les travaux entrepris en 1776, très avancés en 1790, furent retardés, interrompus par les difficultés financières au cours de la Révolution et de l’Empire, par des crues catastrophiques de la rivière en 1782 et 1783, compromis même par une utilisation prématurée sous le Directoire de l’ouvrage inachevé (F. DE DARTEIN – op. cité 8). Il coûta finalement plus d’un million de francs.
Il convient de remarquer que la partie orientale de la plaine de la Moyenne vallée de l’Hérault ne se raccorde pas à la partie occidentale et le Consul du District de Lodève se plaint, le 2 novembre 1790, du défaut d’embranchement entre Saint-André-de-Sangonis et Clermont-l’Hérault.
La Moyenne vallée souffre aussi de l’absence d’une route de communication directe avec le port de Cette qui est, en fait, le satellite de Montpellier, ce qui renforce l’omnipotence de l’emprise montpelliéraine sur cette Moyenne vallée.
Quoiqu’il en soit, l’établissement d’un réseau de communication unissant directement Montpellier au Massif Central par le Larzac a orienté l’économie de la Moyenne Vallée de l’Hérault.
E – L’économie ancienne du XVIIIe siècle a nos jours
C’est la vigne et l’olivier qui dominent l’économie rurale. Les cartes des Diocèses de Montpellier et de Lodève au 1 : 86 400e imprimées en 1781, traduisent l’emprise totale du vignoble sur les terrasses caillouteuses. – Ce n’est qu’au débouché immédiat du Ruisseau de Lagamas sur la Plaine, au Nord-Ouest de Montpeyroux que les coulées d’air froid, qui expliquent la descente anormale du Chêne pubescent dans cette Vallée, l’ont écartée.
Les terres issues des marnes jaunes oligocènes de la bordure orientale offrent bien une assise aux terres de blé quand elles sont nivelées en terrasses, mais, sur les versants, elles sont ébouleuses ; il faut les retenir par des cordons d’arbustes, parfois d’amandiers, en petites banquettes (les estaques de Gignac). La poussée des marnes, gonflées par les pluies ou par le gel, mine les murs de soutènement. C’est le domaine de quelques rares champs qui ceinturent le bas des Garrigues. Le Plan figuratif de l’abbaye d’Aniane 28 en donne une image exacte : vins, olives confites et huile constituent, à proximité de la montagne, les éléments d’un trafic fructueux, facilité par la route qui monte au Larzac.
D’après le Chevalier de Laurès de 1770 29 et les mémoires de Balainvilliers (en 1788) 30, Gignac fait un important commerce d’olives confites dont on expédie 300 quintaux vers Bordeaux et les autres villes du Royaume.
Cette économie s’est développée dans la première partie du XIXe siècle. Le cadastre d’Aniane établi en 1829 souligne la prééminence de la vigne (682 hectares) et des olivettes (325 has) contre 520 has de champs. Le volume des expéditions d’olives se serait élevé vers 1865 d’après Camille SAINT-PIERRE 31 à 5000-6000 quintaux à Gignac, à 800 quintaux à Aniane, à 500-600 quintaux à Saint-Jean-de-Fos (49), à 300-310 quintaux à Montpeyroux. Il convient d’y ajouter le commerce de l’huile. On compte en l’an III (1791) à Clermont-l’Hérault, cinq moulins à huile, trois à Saint-Jean-de-Fos.
Le trafic commercial se complète par celui des produits industriels élaborés dans des ateliers locaux. L’écorce des chênes-verts des Garrigues voisines sert à tanner des peaux de veau et de mouton à Aniane où travaillent dix-huit tanneries en 1748, vingt-neuf en 1829; à Clermont 14 tanneries employant en 1865 100 ouvriers à la fabrication des basanes surtout ; la principale des industries de cette localité était celle de la laine le long du Ruisseau du Rhonel, puis -dans le voisinage sur la Lergue, consacrée à la fabrication de draps dit londrins, dont le commerce dans le Levant était encore actif, d’après les délibérations du Conseil d’Arrondissement de Lodève pendant la Guerre de Crimée.
À Saint-Jean-de-Fos, une épaisse assise d’argile plastique, à l’Ouest de la localité, ravitaillait une industrie de céramique, faisant travailler 150 potiers à la fin du XVIIIe siècle 32, fabriquant de la vaisselle populaire, des jarres pour conserver l’huile et les olives.
Il convient d’ajouter à ces activités celles dérivées de la viticulture. On dénombre à Aniane en 1865, 7 distilleries et dès le XVIIIe siècle, on y fabrique du cristal de tartre, employé pour la teinturerie.
À Montpeyroux, outre la fabrication des eaux-de-vie et des liqueurs, acheminées sur Cette, le subdélégué de l’intendant note 33 en 1774 le commerce original des drogues de pharmacie et de teinture, achetées à Marseille et destinées à l’Auvergne et au Limousin.
À Puéchabon, les habitants complètent par la distillation du Thym et de la Lavande Aspic les ressources tirées de la vente des coupes de bois de chênes-verts qui, en 1831, assurent un revenu de 7.367 F. or, qui permettaient de couvrir largement les dépenses municipales : 6.147 F.
Cette gamme d’activités se solde par un équilibre démographique que traduit l’importance des bourgs comme Saint-Jean-de-Fos, Montpeyroux, Saint-André-de-Sangonis auxquels le subdélégué de l’intendant attribue à la veille de la Révolution 2000 habitants, chiffres en fait très gonflés car le recensement de l’an III (1795) ne donne que 1500 habitants à Montpeyroux et 2400 à Gignac.
La création des voies ferrées a amenuisé le trafic sur la Nationale 109 Montpellier-Lodève. Marcel BLANCHARD a montré 34 comment les hommes d’affaires montpelliérains s’intéressèrent au projet des financiers PEREIRE de relier directement Montpellier à Rodez par une voie ferrée qui doublerait plus ou moins le tracé de cette route à travers les Garrigues pour gagner Aniane et Lodève et au delà, en passant par un tunnel sous l’Escandorgue, Saint-Affrique et Millau. L’échec de ce programme par suite de la rivalité de Talabot, l’organisateur du réseau Paris- Lyon-Méditerranée, poussant l’emprise de cette compagnie jusqu’à Sète, lançant en 1863 en direction du Rouergue une ligne Nîmes-Le Vigan, obligea les PÉREIRE à se rabattre sur Béziers pour y accrocher une voie méridienne sur le l’Auvergne par Bédarieux et, depuis Vias, une ligne doublant l’ancienne voie romaine devenue la Nationale n° 9 remontant la basse vallée de l’Hérault puis celle de la Lergue mais se terminant sans issue à Lodève. Il fallut attendre 25 ans pour qu’une voie d’intérêt local soudât la capitale languedocienne à Rabieux, aux portes du Lodévois par Saint-Paul, La Boissière, Aniane, Gignac.
Or, ce fut pendant cette période (1870-1890) que l’économie de la Moyenne Vallée de l’Hérault va sombrer dans la crise phylloxérique et que l’essor de la grande industrie textile mécanisée va profiter dans le Nord de la France de la proximité du bassin houiller fournisseur de l’énergie nécessaire et imposer à la vieille industrie drapière paternaliste languedocienne une concurrence contre laquelle cette dernière fut impuissante.
La création d’une oliveraie dans le Sahel, à la suite de la conquête de la Tunisie, découragea nos oléiculteurs. L’arrivée en Europe de produits tannants exotiques comme le Quebracho argentin ruina la tannerie anianaise qui tirait de la Garrigue l’écorce de chêne-vert.
Les villages se vident de leur prolétariat d’artisans et de petits propriétaires qui émigrent à Montpellier, Sète et Nîmes.
Une tentative de modernisation fondée sur l’irrigation à l’aide d’un canal s’alimentant à un barrage élevé en amont de Saint-Guilhem et destinée à substituer à la viticulture des cultures fourragères et légumières n’eut pas de résultats. Les études furent lentement menées. L’achèvement des travaux fut compromis par une éclipse des eaux dans les fissures des rochers calcaires sur lesquels s’appuyait le barrage et qui formaient une dénivellation naturelle, liée à l’amorce d’un nouveau cycle d’érosion. Il fallut dresser un nouveau barrage en amont. La mise en eau du canal ne fut réalisée qu’en 1893, alors que la reconstitution du vignoble sur porte greffe américain avait été menée à bien. Le canal qui contrôle 3000 has a été utilisé pour l’irrigation par gravité des vignes. Il se compose de deux branches qui courent à la limite supérieure de la terrasse de 15 mètres : celle de la rive droite passe aux lisières Nord de Saint-André-de-Sangonis et se vide dans la Lergue, au Nord de Ceyras ; celle de la rive gauche enveloppe le village d’Aniane, passe par Gignac, jalonne le pied du site de Pouzols, franchit en tunnel l’éperon qui porte le village de Tressan, assure la vidange de la Plaine de l’Étang avant de rejoindre l’Hérault. Les eaux de ce canal prélevées dans les gorges de l’Hérault sont claires. Elles n’apportent guère aux terres des basses terrasses, essentiellement constituées de cailloux de granit, de calcaire, de quartz des troubles limoneux fertilisants comme ceux que véhicule le canal de Carpentras et qui ont colmaté les vides entre les cailloutis du Contat-Venaissin. Les eaux de l’Hérault charrient surtout des éléments siliceux empruntés aux granites de l’Aigoual ; il est certain toutefois que depuis trois-quarts de siècle, les limons issus des feldspaths potassiques du granit porphyroïde de l’Aigoual et surtout des schistes cévenols ont apporté à ces terroirs une charge d’éléments argileux qui ont modifié leur texture caillouteuse.
Les crises agricoles et artisanales que nous avons analysées ont naturellement freiné sinon fait reculer l’évolution démographique. Sans doute le fléchissement parait modeste : 1757 unités, si l’on excepte le bourg d’Aniane et le village de Puéchabon (21.726 habitants en 1901 contre 23.481 en 1831), 846 unités si on défalque la population urbaine de Clermont-l’Hérault (16.446 en 1901 contre 17.292 en 1831). L’exode du prolétariat de la-Moyenne Vallée de l’Hérault à la suite de la crise phylloxérique a été compensé par la descente des Caussenards et des Montagnards du Segalas et du Gévaudan venus offrir leurs bras pour la reconstitution du vignoble.
Toutefois la marée démographique est en fait restée étale depuis 1831. Certains villages ont été particulièrement touchés ; ceux qui ont été délaissés par les courants de circulation comme Montpeyroux qui n’a été raccordé à la Nationale 109 à Gignac qu’après 1862 par un pont suspendu sur l’Hérault et qui a perdu 404 habitants (1831 : 1713 ; 1901 : 1309) ; d’autres ont été dépouillés de leurs industries artisanales comme Saint-Jean-de-Fos qui a perdu 300 unités (1831 : 1507 ; 1901 : 1200). Aniane n’a compensé les ravages du choléra qui a enlevé en 1854, 209 personnes de sa population civile en sept semaines et la disparition de ses tanneries que par le commerce nécessité par la population pénale et les fonctionnaires de sa Maison Centrale qui comptait en 1854, 700 détenus, puis de sa colonie pénitentiaire.
III – L’économie contemporaine
L’économie actuelle est presque exclusivement fondée sur la viticulture.
- Le vignoble de masse – L’abondance des cailloux dont sont bourrés les sols des terrasses leur confère le caractère de véritables graves dont le pouvoir de captation thermique assure aux vins un degré alcoolique élevé qui compense la médiocrité du rendement à l’hectare (64,7 hl. à Aniane, 1965 – 1970).
- Le vignoble de qualité – Sur les sols bruns rouges ou bruns rosés périglaciaires de Montpeyroux et de Saint-Saturnin, l’encépagement en Carignan (50 pour cent) donne aux vins récoltés une alcoolicité de 11 degrés ; l’Œillade et le Grenache y ajoutent le moelleux, le parfum, le corps et la couleur qui ont permis de leur attribuer la qualité de vin délimité de qualité supérieure (V.D.Q.S.).
La coopérative de Saint-Saturnin qui reçoit la production des V.D.Q.S. de Montpeyroux élabore et conditionne ces vins rouges et rosés, pratique, dans une annexe, la mise en bouteilles et la vente de ce cru de qualité dont, après deux ans de vieillissement, le Cardinal est un fleuron.
À Ceyras, sur la terrasse enrichie par les apports argileux provenant des marnes sableuses des Ruffes permiennes du Lodévois, que percent des flots de marnes helvétiennes, s’installe l’avant-garde du vignoble encépagé de Clairette, dont les vins de couleur blonde, vignifiés en sec, demi-sec, et doux, bénéficient de l’appellation contrôlée mais dont le véritable domaine se localise au Sud de la Moyenne Vallée de l’Hérault (Aspiran, Adissan, Paulhan).
- Le raisin de table – Dans la partie orientale de la plaine, en bordure de la dépression de Saint-Bauzille-de-la-Sylve et de Vendémian, une partie du vignoble s’est spécialisée dans la production du raisin de table, à la suite notamment du Phylloxera et de la mévente (1902-1903). Les tènements recherchés sont les basses pentes des Garrigues où les cailloutis des nappes périglaciaires, qui s’échauffent vite, assurent la maturité précoce, en août, du raisin Chasselas et assainissent ces terres dont le substrat humide de marnes oligocènes soutient, pendant la sécheresse de l’été, la vie du Servant, raisin de l’automne. Les petits cailloutis quartzeux qui couronnent les collines de molasse gréseuse de Pouzols à Plaissan ou qui ont glissé sur les pentes favorisent aussi la maturité des Chasselas. Les mêmes conditions expliquent la faveur dont jouit ce vignoble sur les versants des collines de molasse à dragées qui s’étirent de Clermont-l’Hérault à Nébian.
Depuis les gelées de 1956, le vignoble à Servant a remplacé les oliviers sur le glacis périglaciaire d’Arboras et de Saint-Guiraud, où il accapare 30 pour cent de l’encépagement. Toutefois l’écoulement de la récolte des Chasselas est de plus en plus concurrencé par l’afflux des fruits de saison (pêches), et engorgé, en raison de la désertion des villes par suite de la généralisation des congés payés.
- L’oliveraie – Les gelées de 1956 ont anéanti les olivettes. La régénération timide des oliviers alimente médiocrement la confiserie à Saint-Jean de la Blaquière en Lodévois, celle de Saint-Jean-de-Fos a concentré son activité à Sète. L’importante confiserie d’Aniane s’approvisionne en olives exotiques et, grâce à ses camions, dispose d’un rayon de vente très étendu. L’huilerie n’a plus qu’une activité réduite, localisée à Clermont l’Hérault.
- L’arboriculture fruitière – Depuis une douzaine d’années dans la zone arrosable par le canal de Gignac, s’est implantée une pommeraie, mais si les rendements et bénéfices ont été d’abord encourageants, l’écoulement des pommes Golden qui accaparent la part majeure du verger rencontre depuis trois ou quatre ans de sérieuses difficultés.
- L’appropriation du sol – À part quelques grands domaines d’un seul tenant que les agréments de la baignade et de la pêche où les sources ont fixé souvent à proximité de la rivière (Château de Pierrefont, de Saint-Pierre-de-Grenouillac, de Journac, Carabote, de l’Arcade, de l’Aumède, des Trois-Fontaines), le vignoble a profité à une moyenne propriété de 5 à 15 hectares. À Montpeyroux, Arboras, Saint-Saturnin, elle détient, d’après Anne-Marie BERTRAND (34), 36 pour cent de la surface cultivée (3 à 7 has : 15 pour cent ; 7 à 20 has : 6 pour cent). Elle est composée de pièces de terre dispersées dans tout le territoire, acquises au hasard des héritages ou d’achats avantageux. Trop souvent ce vignoble est aux mains d’une plèbe rurale possédant moins de 5 has. À Aniane en 1953, sur 644 déclarants se partageant 947 has, 206 seulement disposaient de plus de 2 has dont 36 de 5 à 10 has et 15 de plus de 10 has. Les trois-quarts des vignerons y avaient moins d’un hectare : ouvriers agricoles, souvent immigrés espagnols, petits fonctionnaires émigrés tenant à conserver pour leur buvette un clos dont ils confient l’entretien en métayage aux deux tiers, à un parent ou à un ami qui arrondit ainsi ses revenus.
- Activités industrielles – Aux activités agricoles s’ajoute celle de l’exploitation des sablières et gravières des terrasses caillouteuses et de celles que l’Hérault dépose dans son lit en aval du Pont du Diable et dont tirent parti une vingtaine d’entreprises qui bénéficient de la demande des chantiers de construction de bâtiments publics et des H.L.M. à Montpellier.
Sauf à Clermont, les activités industrielles se limitent à la distillation (Saint-André-de-Sangonis), à des entreprises de bâtiment et de travaux publics. La société As-Armor a utilisé à Ceyras les bâtiments de l’ancienne usine textile de la Planque sur la Lergue pour y fabriquer des conserves alimentaires.
Le bilan démographique ne se traduit pas depuis le début du siècle par un fléchissement important (23.715 habitants en 1968 contre 24.897 en 1901), soit une densité de 66 au km2, chiffre faussé par la superficie qu’accaparent bois et landes dans les communes riveraines des Garrigues (54 pour cent à Aniane). Toutefois, si on retranche du total la population du centre urbain de Clermont-l’Hérault, le recul de 2268 unités (1901 : 19617 ; 1968 : 17349), soit 11 pour cent, parait plus inquiétant et reflète la stagnation de l’économie rurale. Certaines communautés se vident de leurs effectifs par suite de la disparition des profits tirés de la Garrigue (Puéchabon : 250 habitants en 1968 ; 651 en 1901) de leurs industries artisanales (Saint-Jean-de-Fos, 938 en 1968 contre 1200 en 1901 ; Aniane, 1773 en 1968 contre 2520 en 1901) ou de leur perchement au dessus des routes (Tressan : 368 en 1968 contre 531 en 1901). Malgré l’activité de son marché de raisins de table, le Pouget a perdu 226 habitants entre 1901 (1202) et 1968 (1077).
Il est certain que la Moyenne vallée de l’Hérault souffre, dans sa partie orientale surtout, de son isolement par rapport au Biterrois et de l’absence d’un courant de circulation entre la Basse Vallée et les Cévennes. La suppression de la voie ferrée d’Intérêt local l’a coupée de ses relations avec Pézenas et Béziers. Les liaisons par transport public sont réduites à un service hebdomadaire Aniane – Clermont-l’Hérault par Montpeyroux. Or, la Moyenne vallée de l’Hérault pourrait profiter de sa situation sur l’itinéraire des touristes, attirés l’été par la visite des Grottes de Clamouse et des Demoiselles, des Gorges de l’Hérault où le canoeing pourrait se développer sur le lac sinueux formé par la retenue du Barrage du Moulin-de-Bertrand, et qui peuvent de là gagner l’Aigoual aussi bien pour la pratique du ski l’hiver que pour un séjour estival. Or, les bourgs les plus dynamiques sont ceux qui s’échelonnent sur la Nationale 109 et dont la démographie progresse : Gignac (2538 habitants en 1901 ; 2772 en 1968), Saint-André-de-Sangonis (2639 en 1901 ; 2601 en 1968). Ils doivent leur activité à un artisanat de service (réparations d’automobiles et de tracteurs ; vente et installation d’appareils ménagers et de télévision), à un commerce de distribution ou de groupage comme le marché de raisins de table de Gignac.
IV – Le centre urbain : Clermont-l’Hérault
Aux marges occidentales de la plaine, Clermont-l’Hérault qui a gagné 1095 habitants entre 1901 (5280) et 1968 (6375) témoigne d’une vitalité que tarde à retrouver sa rivale, Lodève (8200 en 1901, 7942 en 1968). C’est une ville de contact entre les Monts de Cabrières, le Lodévois et la Plaine de l’Hérault, au carrefour de la nationale n° 9, héritière de la voie romaine de la Méditerranée au Rouergue et de la route nationale 608 qui unit depuis Bédarieux la vallée de l’Orb et la rocade Jaur, Thoré et Agout conduisent en Aquitaine à la route nationale 109 de Montpellier vers le Larzac ; celle-ci tend à capter le trafic de la Nationale 9, depuis que le lac artificiel du Salagou a coupé les relations directes vers Lodève; Clermont-l’Hérault s’y est soudé en aval du défilé de Rabieux par une dérivation récente.
L’activité industrielle s’y est éteinte avec la fermeture des fabriques de draps pour la troupe. Elle se limite à une seule grande entreprise de travaux publics, qui déborde le cadre de la région : elle a réalisé l’équipement d’irrigation des rizières de Camargue, le canal de Donzère à Mondragon, la route d’Esterel, les travaux de terrassement du canal du Bas-Rhône-Languedoc.
Son marché de la viande de boucherie, le plus important jadis du Midi languedocien, a été ruiné par celui de Nîmes et aussi par la facilité que l’automobile donne aux chevillards d’aller s’approvisionner sur place dans les pays d’élevage.
Le commerce de gros des vins jadis si important n’occupe plus que trois négociants (34 en 1911) depuis la généralisation des coopératives de vinification. Leur rôle se limite à celui de ramassage et de transport par leurs camions citernes pour les grandes maisons d’alimentation parisienne ; un seul pratique à la fois le courtage, le commerce de gros, le coupage et le traitement des vins et leur commercialisation pour le détail après mise en bouteilles.
Par contre, le marché des raisins de table concentre la production dont il fixe les prix pour une part majeure de l’Hérault et fait travailler une dizaine d’expéditeurs.
Indépendamment des services médicaux, y compris l’électrothérapie et radiologie, un laboratoire d’analyses et des ambulanciers, le trafic routier occupe une demi-douzaine de transporteurs particuliers, une société qui assure le transport des voyageurs vers Montpellier, Paulhan, Bédarieux et Lamalou-les-Bains, et pour les établissements d’enseignement secondaire, le ramassage des demi-pensionnaires dans un rayon qui s’étend jusqu’à Saint-Jean-de-Fos et Aniane ; il fait travailler une dizaine de garages et d’ateliers de réparations d’automobiles.
L’importance commerciale s’affirme par sept succursales de banques ou d’établissements de crédit et par une vingtaine d’agences dont plus d’une demi-douzaine spécialisées dans les transactions immobilières les autres s’occupant d’assurances.
Toutefois, comme le montre la carte des aires d’attraction commerciale du récent Atlas du Languedoc-Roussillon, l’aire de Clermont-l’Hérault qui mord sur le bassin lodévois des Ruffes doit s’effacer dans la partie Nord-Est et Sud-Est de la plaine devant le rayonnement du négoce montpelliérain et se heurte très vite, dès Aspiran au Sud, au dynamisme concurrent de Pézenas.
Notes
1 Cahiers ligures de préhistoire et d’Archéologie 1955, pp 184-187.
2 La Civilisation chalcolithique dans le Languedoc oriental (Monographies de Préhistoire et d’Archéologie de l’institut international d’Études ligures – T.I.V. 1962, pp 160-168.
3 Les dolmens du Département de l’Hérault – Préhistoire TXV 1963.
4 Un pays de dolmens au cœur du Bas-Languedoc (Cahiers ligures de Préhistoire et d’Archéologie, 1960.
5 Abbé GIRY – La nécropole de Saint-Julien – 1968, p. 28.
6 Recherches sur l’Hellénisation du Midi de la France, 1965, P. 122.
7 Hydrologie de l’Hérault, fleuve méditerranéen (Bull. soc. Langued. de géographie 2e série TXXX, 1-2- fascicules janvier-juin 1959, p. 40.
8 Communication à l’Exposition internationale des transports et communications Munich – 1964 (Archives des Ponts et Chaussées Montpellier.)
9 Note vide de texte sur l’original.
10 Les voies vicinales gallo-romaines chez les Volkes arécomiques 1873, réédité en 1932 dans Cahiers d’Histoire et d’Archéologie, Nîmes 2e année p. 197.
11 Antiquités et monuments du département de l’Hérault, p. 11-12.
12 Répertoire archéologique de l’Hérault : Période gallo-romaine (Fédération historique du Languedoc méditerranéen et Roussillon) 1930.
13 Les suffixes en acum dans la toponymie de l’Hérault – Contribution à l’étude des noms de lieux du Languedoc. Thèse université de Birmingham (Angleterre), 1959.
14 Les noms des domaines gallo-romains dans la Cité des Lutevani et dans l’arrondissement de Lodève – Revue internationale d’onomastique, 1956 n° 3-4.
15 Institutions politiques de l’ancienne France.
16 Cahiers d’histoire et d’archéologie, Nîmes 1930 – T III – 11e cahier, p. 283.
17 Compte-rendu des travaux de la Société archéologique de Montpellier, 1932-1950 – 2e série T II p. 109.
18 L’aprision et le régime aprisionnaire dans le Midi de la France. – Le Moyen Age, 1965 – numéros 2-3-4.
19 Archives municipales d’Aniane.
20 L’enfance des Églises du Diocèse de Montpellier Monspeliensia T II. fasc. I. – 1935 pp 29.30.
21 Montpellier et les foires de Pézenas et de Montagnac au XIVe siècle et au commencement du XVe siècle. (Congrès régional des Fédérations historiques du Languedoc Carcassonne, 24-26 mai 1952, p. 86.
22 Recherches sur les routes de l’Europe médiévale. De Paris et des foires de Champagne à la Méditerranée par le Massif Central (Bulletin philologique et historique jusqu’en 1610 du Comité des Travaux historiques et scientifiques, 1960, vol. I pp 111-122.
23 Le vignoble et le vin dans le Languedoc oriental de la fin du XIe siècle à la guerre de Cent Ans. Études médiévales offertes à Monsieur le Doyen FLICHE, 1951.
24 (Édition ROUQUETTE) Registre F folio 24 recto.
25 Félix et Thomas PLATTER à Montpellier, (1552-1559, 1595-1599) notes de voyage de deux étudiants bâlois, Montpellier 1892, p. 269.
26 Les Cités de la, Narbonnaise première depuis les invasions germaniques jusqu’à l’apparition du Consulat, 1942, p. 348, note 2.
27 Archives des Ponts et Chaussées, Montpellier.
28 Archives départ. Hérault C3137.
29 Mémoires pour servir à l’Histoire de la ville de Gignac et de ses environs, 1770, Manuscrit de la Bibliothèque municipale de Montpellier, N° 236.
30 Archives dép. Hérault – C. 47.
31 L’industrie du Département de l’Hérault – Montpellier Coulet 186.
32 Les voies ferrées de l’Hérault. Essai d’étude sur la politique montpelliéraine des Chemins de fer de 1834 à 1875. Bull. Soc. lang. de Géographie, 1922- pp 145-178.
33 La vie rurale de la Moyenne Vallée de l’Hérault – Diplôme d’Études supérieures de Géographie – Faculté des Lettres, Montpellier ; 1969 dactyl.
34 Atlas du Languedoc-Roussillon – Association de l’Atlas Régional Faculté des Lettres de Montpellier, BERGER LEVRAULT, 1969 – planche 81.
