Béziers, 22 juillet 1209 : « Massacrez-les, car le Seigneur connaît les siens ! »
Béziers, 22 juillet 1209 : « Massacrez-les, car le Seigneur connaît les siens ! »
Notes sur un mot historique controversé.
Simon, à cheval, aborde le prêtre et lui demande :
Sire, faut-il abattre les catholiques ?
Bien des nôtres sont dedans ces murs,
Pitié et regret sont-ils ici à propos ? »
L’abbé répond :
« Point n’est besoin, Abattez hérétiques, catholiques, tous ! Bien qu’ils soient couchés pêle-mêle, Dieu saura reconnaître les siens ! »
Nikolaus Lenau, Les Albigeois [Die Albigenser, 1842],
trad. H. Trebitsch, Paris, 1975, p. 124.
Peu de mots historiques ont eu autant de succès que les paroles attribuées au légat pontifical Arnaud Amaury lors du siège de Béziers le 22 juillet 1209 et que l’on cite d’ordinaire ainsi : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens. Ce mot est souvent employé pour résumer la croisade contre les Albigeois et il est une référence obligée dans la plupart des réquisitoires dirigés contre l’intolérance et le fanatisme. Non sans être fréquemment attribué de façon erronée à des personnages tels que saint Dominique ou Simon de Montfort 1. Il est vrai que l’on ignore généralement que c’est un moine cistercien, Césaire de Heisterbach, qui rapporte ces paroles dans son Dialogue des miracles, écrit entre 1219 et 1223.
Assez paradoxalement, à les mesurer à l’aune de leur succès, ces paroles n’ont pas fait l’objet de recherches spécifiques et approfondies depuis le mémoire proposé en 1862 par Philippe Tamizey de Larroque, gentilhomme campagnard alors à peine quadragénaire, amateur d’histoire et animateur de la société académique d’Agen, et qui s’opposait vivement à leur authenticité 2. Position reprise jusqu’à une période récente, le plus souvent sans discussion, par les auteurs catholiques 3. A l’inverse, les chercheurs non catholiques en acceptaient l’exactitude, sans se donner la peine de nourrir beaucoup leurs arguments. Le chercheur allemand Arno Borst lui consacra en 1953 une note qui faisait le point sur son historiographie et posait notamment la question de savoir si une partie de la sentence n’était pas une citation biblique 4. En 1970 Michel Roquebert reprenait les faits pour énoncer le caractère plausible du mot 5.
Est-il possible d’apporter aujourd’hui du nouveau à cette question bien controversée. Sans y prétendre, nous voudrions toutefois revenir sur trois points : 1. La source elle-même, à savoir le récit de Césaire de Heisterbach ; 2. Les circonstances dans lesquelles ce mot aurait pu être prononcé ; 3. La question de la citation biblique qui constituerait la seconde partie de la sentence.
Qui donc est ce moine qui rapporte les paroles du légat et dans quelle œuvre le fait-il ?
Césaire de Heisterbach et le Dialogue des miracles
Césaire de Heisterbach est né vers 1180, sans doute à Cologne, qui était alors l’une des plus riches et des plus grandes villes de l’Empire ; sa présence est attestée dans cette ville de 1180 à 1198. Il fréquente une dizaine d’années l’école capitulaire de Saint-André et celle de la cathédrale. Il entre en 1199 au monastère cistercien de Heisterbach, près de Bonn, fondé depuis dix ans seulement par des religieux venus de Himmerod 6. Césaire parvient plus tard aux fonctions de maître des novices et à la dignité de prieur, jusqu’à sa mort vers les années 1240. Il a de nombreux contacts avec l’extérieur. Il accompagne souvent les abbés Gérard et Henri en visite d’inspection : c’est pour lui l’occasion de rencontres intéressantes et riches en informations. Il fait des séjours – dont les dates et les occasions sont peu connues – à l’abbaye de Himmerod ; l’abbé, Hermann de Marienstadt, homme à la forte personnalité, est l’un de ses meilleurs amis et est pour lui une source inépuisable de récits. Dans les années 1218-1224, ses voyages le portent vers le territoire mosellan (Berncastel, Veldenz). Ses tournées d’inspection le portent également vers Utrecht, Groningen, l’abbaye d’Eberbach, ainsi que dans toute la Rhénanie. De plus Césaire a en tant que maître des novices la permission spéciale de converser avec les hôtes monastiques qui s’arrêtent au monastère au cours de leur voyage 7.
A Heisterbach il commence, vraisemblablement assez tôt, des travaux littéraires qui reçoivent un accueil très favorable. Ils nous sont connus grâce à une lettre en forme de catalogue (Epistola catalogica), datée de 1240, et qui dresse la liste de trente-six titres. Il écrit des homélies sur les évangiles des dimanches et fêtes, des textes liturgiques ; il dresse la liste des archevêques de Cologne (c’est d’ailleurs son dernier travail) ; il compose les vies de saint Engelbert de Cologne (mort en 1225) et de sainte Élisabeth de Thuringe (1207-1231) ; il rédige vers 1225-1227 les Huit livres de miracles (Volumen diversarum visionum seu miraculorum), ouvrage dont on ne possède que des fragments contenus dans trois manuscrits dont le moins incomplet ne comporte que trois livres au lieu de huit ; mais sans doute Césaire le laissa-t-il inachevé. Œuvre donc variée et multiple. Mais son ouvrage principal reste le Dialogue des miracles (Dialogus magnus visionum atque miraculorum. Libri XII).
Le Dialogue des miracles est une œuvre qui est née de la pratique courante du maître des novices. C’est un traité de lecture spirituelle dialogué, où l’auteur met en scène deux personnages, un novice et un moine (en l’occurrence Césaire lui-même) qu’il fait discourir sur divers sujets embrassant la vie militante du chrétien et les moyens efficaces de lutter contre le diable. Il est divisé par ordre de matières en douze sections (distinctiones) qui traitent chacune d’une question majeure de dogmatique ou de théologie pratique : Contrition, Confession, Tentation, Démons, Simplicité, Sainte Marie, Visions, Eucharistie, Miracles, Mourants, Récompenses futures. Chaque distinction se répartit en courts chapitres. Après un bref exposé du sujet à traiter, Césaire de Heisterbach poursuit en fournissant de courts récits édifiants, des exempla. Chaque récit, réduit aux articulations essentielles, correspond le plus souvent à un chapitre enchaîné au précédent et annonçant le suivant. Le Dialogue des miracles comporte près de huit cents exempla 8.
Ces récits ne sont pas seulement destinés aux nouveaux convertis dont Césaire de Heisterbach a la charge mais également à l’ensemble du peuple auquel doivent s’adresser les prédicateurs. Ces derniers emploient en effet de façon de plus en plus systématique les exempla dans leurs sermons, parallèlement aux deux autres moyens de persuasion dont ils disposent : les citations de la Bible et des Pères de l’Église (auctoritates), les arguments scolastiques qui font appel au raisonnement logique (rationes). Ce, dans la volonté d’une reprise en main rapide et efficace par l’Église des masses qui lui échappaient, spécialement dans les villes 9. Césaire de Heisterbach lui-même emploie un grand nombre d’exempla dans ses sermons 10.
Précision importante : le Dialogue des miracles a été rédigé entre 1219 et 1223 et pour être plus précis, la cinquième section, consacrée aux démons, où nous trouvons le chapitre réservé à l’hérésie albigeoise, a été probablement écrite en 1220, soit onze ans seulement après la prise de Béziers 11.
Découvrir ainsi ce chapitre au milieu de la description de la nature et de la forme des démons, au sein des visions diaboliques et des possessions démoniaques, ne saurait nous surprendre. Pour Césaire de Heisterbach, les hérétiques sont en effet les « ministres du diable », et son but est de proposer le plus de récits possibles au novice afin qu’il prenne en horreur les « sectes des hérétiques » 12. Huit chapitres (V, 18-25) s’enchaînent pour offrir au converti le noir tableau de l’hérésie. Celui consacré aux hérétiques albigeois est le quatrième. Il n’est pas possible de fournir ici, faute de place, la traduction de l’intégralité de ce chapitre 13. Retenons toutefois ce qui concerne les débuts de la croisade et le siège de Béziers :
[Chapitre 20]
Le novice : Ah que les hérésies sont nombreuses aujourd’hui dans l’Église !
Le moine C’est la fureur et la méchanceté du diable qui en sont la cause.
[Chapitre 21] L’hérésie des Albigeois
C’est à l’époque du pape Innocent 14, prédécesseur du pape Honorius, qui est maintenant à la tête de l’Église 15, alors que durait encore le conflit entre Philippe 16 et Othon 17 rois des Romains, que sur l’instigation du diable les hérétiques albigeois se mirent à pulluler, ou plutôt, plus exactement, à atteindre leur maturité. Leurs forces étaient si solides que, chez ces gens-là, tout bon grain de foi semblait se transformer en ivraie d’erreur 18. Les abbés de notre ordre furent envoyés avec quelques évêques pour arracher cette mauvaise herbe par la houe de la prédication catholique. Mais devant la résistance de l’ennemi qui l’avait semée 19 leurs résultats furent médiocres 20.
[Césaire donne un résumé des croyances des Albigeois ; il poursuit :]
Le moine : L’erreur des Albigeois prit une telle ampleur qu’en peu de temps elle infecta jusqu’à mille cités, et si elle n’avait pas été réprimée par le glaive des gens de foi, je pense qu’elle aurait corrompu toute l’Europe. L’an du Seigneur 1210 l’on prêcha la croix dans toute l’Allemagne et en France, et se levèrent contre eux, l’année suivante, en Allemagne, Léopold, duc d’Autriche 21, Engelbert, prévôt de Cologne, et qui en devint par la suite archevêque 22, son frère Adolphe, comte de Berg 23, Guillaume comte de Juliers 24, ainsi que d’autres hommes de diverses condition et dignité. Cela se fit également en France, en Normandie et en Poitou. Le chef et le prédicateur de tous était Arnaud, abbé de Cîteaux, qui devint ensuite archevêque de Narbonne 25.
Ils arrivèrent à une grande cité, qui s’appelait Béziers, où l’on disait qu’il y avait plus de 100 000 hommes, et l’assiégèrent. A leur vue les hérétiques urinèrent sur le livre du sacré Évangile, le lancèrent du haut des remparts en direction des Chrétiens, et après lui avoir décoché des flèches, crièrent : « Voilà votre loi, misérables ! » Mais le Christ, père de l’Évangile, ne laissa pas impunie l’injure qui lui avait été faite. En effet quelques piétons, tout brûlants du zèle de la foi, semblables à des lions, à l’exemple de ceux dont on parle dans le livre des Maccabées 26, posèrent des échelles et escaladèrent avec intrépidité les remparts. Alors que les hérétiques étaient providentiellement terrifiés et perdaient pied, ils ouvrirent les portes à ceux qui les suivaient et prirent la ville. Apprenant par leurs aveux que les catholiques étaient mêlés aux hérétiques, ils dirent à l’abbé : « Que devons-nous faire, Seigneur ? Nous ne pouvons distinguer les bons des mauvais. »
L’on rapporte que l’abbé, craignant, autant que tous les autres, que ceux qui restaient ne fissent semblant d’être catholiques par peur de la mort et ne revinssent après leur départ à leur perfidie, répondit : « Massacrez-les, car le Seigneur connaît les siens. » C’est ainsi qu’il y eut d’innombrables tués dans cette ville 27.
Ils prirent de la même manière, par la volonté divine, une autre grande cité, appelée pour cela Pulchraoallis 28, et qui est située près de Toulouse. Le peuple y fut Interrogé ; alors que tous promirent de vouloir revenir à la foi, 450 persistèrent dans leur opiniâtreté, endurcis par le diable ; de ceux-ci 400 furent brûlés, les autres furent pendus aux fourches patibulaires. La même chose se reproduisit dans les autres cités ou places fortes, les misérables s’offrant d’eux-mêmes à la mort. [Césaire conclut sur la résistance de Toulouse et l’appel au roi du Maroc, avant le début de la croisade.]
Césaire de Heisterbach reste quasiment muet sur la provenance de ses informations concernant le siège de Béziers. Chaque fois qu’il intervient c’est pour mettre en doute ce qu’il avance, à propos du nombre d’habitants de la ville de Béziers (« où l’on disait qu’il y avait plus de 100 000 hommes », in qua plus quam centum millia hominum fuisse dicebantur), et du mot terrible du légat pontifical (« L’on rapporte que l’abbé… », fertur dixisse). Par ailleurs la seule indication précise fournie dans le chapitre intéresse les actes profanatoires de l’un des potentats de Toulouse et d’autres citoyens qu’aurait narrés dans une lettre à l’un des chapitres généraux de l’ordre cistercien le légat pontifical Conrad d’Urach 29. Sans doute le récit de Césaire de Heisterbach est-il trop long et présente trop d’éléments différents pour trouver son origine chez un seul informateur. Mais il est probable que l’essentiel de l’information provient du milieu cistercien 30. Par souci d’authenticité, garant d’efficacité auprès de ses lecteurs et des futurs auditeurs, le cistercien allemand a généralement soin de localiser ses récits dans le temps et dans l’espace, tout comme d’indiquer la source de son information. Sur les 746 chapitres du Dialogus miraculorum, il s’en trouve 450 dont la source est clairement identifiée 31. Le fonds cistercien est impressionnant. Plus du quart des chapitres sont dus à des moines de Heisterbach, y compris Césaire lui-même ; un quart de l’ouvrage a comme source des frères de Himmerod ou d’autres maisons cisterciennes. Les sources non cisterciennes sont rares : 8 % des chapitres sont issus de chanoines et de prêtres, 4 % de laïcs, 4,5 % de moines ou de nonnes d’autres ordres. Les sources écrites, et indiquées comme telles par Césaire, essentiellement d’ailleurs d’origine cistercienne, ne représentent qu’environ 5 % du total des chapitres 32.
L’attention que Césaire de Heisterbach met à mentionner rigoureusement ses sources ne donne que plus de valeur à la formule « L’on rapporte que… », accolée aux paroles du légat. En aucun cas, et on l’a trop souvent oublié, le cistercien ne garantit leur authenticité. C’est le premier point sur lequel nous voulions insister.
Il reste qu’il convient d’examiner si les paroles du légat ont pu être effectivement prononcées. Sans oublier que nous en serons toujours réduits aux hypothèses puisque Césaire est le seul à rapporter les paroles de l’abbé.
Le siège de Béziers (22 juillet 1209)
Sans entrer dans les détails, il faut noter que la mention des paroles du légat est précédée dans le récit de Césaire de trois éléments essentiels : la description de Béziers ; la provocation des hérétiques ; l’attaque des piétons. Elle est suivie de l’indication des nombreuses victimes du massacre. Dans l’ensemble Césaire respecte les grandes étapes du siège telles que nous les connaissons grâce aux chroniqueurs contemporains. Une première divergence intervient toutefois à propos du deuxième trait, à propos de la miction profanatrice.
Césaire rapporte en effet que les hérétiques, voyant arriver les croisés « urinèrent sur le livre du sacré Évangile, le lancèrent du haut des remparts en direction des Chrétiens, et, après lui avoir décoché des flèches, crièrent : « Voilà votre loi, misérables » ». Cet épisode n’est mentionné par aucun chroniqueur. Pierre des Vaux-de-Cernay se contente de dire que quelques hérétiques « firent une sortie et commencèrent à accabler les nôtres de flèches avant que ceux-ci eussent dirigés contre eux la moindre attaque » 33. En revanche une miction profanatrice est exposée chez lui quelques lignes plus haut.
« Une nuit, vers le point du jour, un prêtre de cette ville se rendait à l’église pour célébrer la messe ils saisirent le prêtre, le frappèrent avec une extrême brutalité et le blessèrent gravement en lui cassant le bras ils prirent ensuite le calice, le découvrirent et urinèrent dedans, au mépris du corps et du sang du Christ » (§ 85).
Ce qui apparaît le plus étonnant dans le récit de Césaire de Heisterbach, c’est la haine qu’aurait portée les hérétiques assiégés au Nouveau Testament (le terme latin employé – Evangelium – ne laisse planer aucun doute), alors qu’il était attribué au dieu bon par les cathares et parfaitement accepté. C’est ainsi que Pierre des Vaux-de-Cernay déclare, à propos du comte de Toulouse : « Il fait aussi porter le Nouveau Testament afin que, en cas de nécessité, il reçoive des hérétiques l’imposition des mains avec le livre… » (Hystoria, 28). Le fait rapporté par Césaire de Heisterbach paraît donc difficilement acceptable. Sans doute est-il le fruit d’une contamination de plusieurs épisodes, dont deux au moins – les flèches et la miction sur un objet sacré – sont présents dans Pierre des Vaux-de-Cernay. Les chroniqueurs sont toutefois nombreux à noter, comme Césaire, la provocation des hérétiques biterrois. Guillaume de Tudèle met en scène « ces rustres, plus fous et plus niais que des baleines : brandissant leurs pennons blancs, faits de vulgaires toiles, ils couraient vers l’armée, en criant de toute leur voix… » 34 ; Il décrit également le massacre d’un croisé français que les hérétiques avaient renversé du haut d’un pont (19, v. 1-5). Pierre des Vaux-de-Cernay indique que les hérétiques firent une sortie et « commencèrent à accabler les nôtres de flèches avant que ceux-ci aient dirigé la moindre attaque » (§ 89).
Un second trait, à propos de l’escalade des remparts, paraît également être issu d’une information peu sûre. Guillaume de Tudèle note quant à lui que les ribauds entourent la ville pour en démolir les remparts; pour ce faire ils descendent dans les fossés pour les saper à coups de pic (19, v. 10-13). Pierre des Vaux-de-Cernay est très laconique : arrivés aux remparts, les ribauds n sans prévenir et sans consulter le moins du monde les nobles de l’armée […] donnent l’assaut et (chose étonnante) prennent la ville « à l’instant même » (§ 90). Il reste que d’autres chroniqueurs ou témoins sont en accord avec Césaire Guillaume de Puylaurens note toutefois, tout comme Arnaud Amaury, que les remparts furent franchis 35. Mais aucun chroniqueur ne note la pose d’échelles ; et leur utilisation, dans le cas d’une attaque subite comme celle-ci, paraît étonnante. De même, Césaire de Heisterbach rapporte que les portes furent ouvertes de l’intérieur, après l’escalade des remparts. La Chanson témoigne au contraire de l’enfoncement des portes (19, v. 13), attitude qui convient mieux, reconnaissons-le, à une attaque soudaine de ribauds privés d’armes et surtout de machines de siège.
Le cistercien semble donc avoir eu une information plutôt riche mais parfois rapide, voire suspecte. Ajoutons que le cistercien ne dit mot de la date du siège, des tractations préalables qui eurent lieu entre les Biterrois et l’évêque de Béziers, et qui sont rapportées par les principaux chroniqueurs, et de l’incendie de la ville et de l’église Sainte-Madeleine. La prudence est donc de mise.
Fut-il donc possible à Arnaud Amaury de prononcer matériellement ces paroles ? Trois arguments sont à prendre en compte le contexte militaire, les circonstances immédiates, la personnalité du légat.
Le contexte militaire
Précisons immédiatement, à la suite de Michel Roquebert, que le mot du légat se place dans le contexte de la prise d’une place forte au Moyen Age où la perspective d’un carnage dissuadait bien souvent les habitants de résister. « Prendre une place impliquait fréquemment, écrit Philippe Contamine, le recours à des procédés psychologiques ou politiques un mélange de menace et de clémence, autrement dit la promesse de respecter les vies et les biens, de laisser la garnison sortir librement, ou la perspective d’un massacre général, d’incendies et de pillages systématiques, aboutissant fréquemment à la capitulation négociée des assiégés 36 ». Or l’on sait, dans le cas de Béziers, que les négociations avec les éléments catholiques de la ville ayant échoué, pour des motifs sans doute plus politiques que religieux 37 le carnage était prévisible. Arnaud Amaury est très clair sur ce point, puisqu’il écrit au pape, dans son compte-rendu de mission :
« A l’arrivée du très illustre duc de Bourgogne et des autres grands accompagnés d’une telle quantité de croisés qu’on n’aurait pas pensé qu’un jour on eût pu en réunir autant parmi les Chrétiens, à leur arrivée donc une telle crainte envahit les hypocrites qu’ils se mirent à fuir comme par miracle devant leurs poursuivants, surtout après la destruction et la ruine de Béziers. En effet bien que les habitants de cette cité aient été diligemment avertis par nous et par leur évêque et que nous leur ayons ordonné sous peine de l’excommunication soit de remettre les hérétiques qu’ils avaient avec leurs biens ou bien s’ils ne le pouvaient pas de ne pas rester parmi eux, sinon leur sang retomberait sur leur tête, ils n’obéirent pas aux conseils et aux ordres ; bien plus ils se lièrent avec ces mêmes hérétiques par un serment pour défendre la cité contre les croisés ».
Guillaume de Tudèle parle en des termes identiques (16, v. 9-21). Et après l’échec de la mission de l’évêque, il a ces mots : « Ils [Arnaud Amaury et les autres chefs de la croisade] considérèrent les gens de Béziers comme des sots et des fous, car ils savaient bien ce qui attendait ces gens : la mort, les tourments et les peines » (17, v. 24-30). Quant à Pierre des Vaux-de-Cernay, devant l’échec des négociations, avec les Biterrois, il écrit : « Se dressant contre Dieu et contre l’Église, faisant un pacte avec la mort, ils aimèrent mieux mourir hérétiques que vivre chrétiens » (§ 89). Guillaume de Puylaurens fournit peu de détails, mais il note néanmoins toute la présomption et l’orgueil des habitants à résister 38.
Les circonstances immédiates
Selon Césaire de Heisterbach, les piétons ou ribauds seraient venus prendre des ordres auprès du légat, car, après avoir constaté que des catholiques étaient mêlés aux hérétiques, ils ne pouvaient distinguer les bons des mauvais. L’abbé, craignant la duplicité des hérétiques pouvant se faire passer pour de bons chrétiens aurait alors prononcé les mots fatidiques. Comme nous l’avons vu, l’attaque des ribauds contre la place forte fut soudaine et imprévue. Où se trouvait alors Arnaud Amaury ? Son rapport est clair :
« Le matin donc, le jour de la fête de sainte Madeleine, dans l’église de laquelle les Biterrois avaient tué traîtreusement leur seigneur, la cité est assiégée. La nature du lieu, les hommes et les vivres semblaient la protéger au point de penser qu’elle pourrait soutenir fort longtemps une armée d’une telle importance. Mais, parce qu’il n’y a pas de courage ni de sagesse contre le Seigneur, alors que l’on traitait avec les barons de la libération de ceux qui dans la cité étaient comptés au nombre des catholiques, les ribauds, et autres personnes de bas rang et sans armes, sans attendre l’ordre des princes donnèrent l’assaut à la ville ».
L’attaque des ribauds a donc interrompu la réunion qui rassemblait Arnaud Amaury et les autres chefs de la croisade, et qui avait pour but d’étudier comment sauver encore les catholiques restés dans la ville. Le mot aurait donc été prononcé « à chaud » sur la demande pressante de certains ribauds. On peut toutefois se demander pourquoi les piétons se sont étonnés de trouver des catholiques parmi les hérétiques, au point de venir confesser leur désarroi au légat et de lui arracher des consignes précises ?
La surprise des ribauds pourrait se comprendre si l’on considère que les résultats des négociations menées entre les Biterrois et leur évêque n’ont été connus que des chefs de la croisade. Guillaume de Tudèle est formel : « Le plus tôt qu’il put, sans tarder davantage, l’évêque rendit compte de sa mission à l’abbé de Cîteaux et aux autres chefs, qui l’écoutèrent attentivement » (17, v. 25-27). De plus, l’attaque des piétons a été lancée aussitôt après l’arrivée des croisés sur place, devant la ville, sans l’assentiment ni l’ordre des chefs. Il est donc vraisemblable de penser que les fantassins ignoraient tout de la présence de catholiques dans Béziers qu’ils croyaient sans doute peuplée d’hérétiques. Certains d’entre eux, détrompés par les aveux (confessiones) d’hommes qu’ils rencontraient et qui protestaient de leur bonne religion – processus rendu par l’utilisation du terme cognoscentes, « apprenant que… » – se seraient alors rendus près du légat. Ce serait donc moins « les scrupules » ou « l’attendrissement » notés par Ph. Tamizey de Larroque 39 que la surprise devant la présence inattendue de catholiques dans Béziers qui aurait poussé certains ribauds à consulter le chef de la croisade, Arnaud Amaury. Le mot d’ordre de ce dernier aurait été une réponse faite sur le vif, au beau milieu de l’attaque 40. L’on peut s’interroger sur la nature de ces interrogatoires, certainement sommaires, qui entraînèrent les aveux (confessiones) des catholiques. Peut-on imaginer qu’à force d’entendre les habitants restés dans la religion chrétienne – et l’on sait qu’ils étaient majoritaires dans la ville – protester de leur foi, certains ribauds s’émurent et s’étonnèrent au point d’en référer en haut lieu ? C’est une hypothèse.
Il reste que si l’on en croit Pierre des Vaux-de-Cernay le massacre n’a pas dû être suspendu dans l’attente des consignes du légat pontifical : « Aussitôt entrés, ils massacrent presque toute la population, du plus petit jusqu’au plus grand et incendient la ville », déclare Pierre des Vaux-de-Cernay (§ 90). De plus, l’on peut se demander également si la fureur ne tint pas lieu de mot d’ordre, tout autant que les présumées paroles du légat : « S’étant échauffés, dit la Chanson, les ribauds n’avaient pas peur de la mort ; ils tuèrent et massacrèrent tous ceux qu’ils rencontrèrent, prirent et enlevèrent à foison les objets de valeur » (20, v. 15-17). En revanche, le massacre de catholiques est bien souligné dans la Chanson (21, v. 14-17) 41.
A prendre en compte notre hypothèse sur l’ignorance des ribauds quant à la composition réelle de la population biterroise, il n’y aurait pas foncièrement d’impossibilité matérielle à ce que le mot ait été prononcé. Qu’en est-il maintenant du caractère même du légat ?
Le caractère du légat
Le Père Marie-Humbert Vicaire a étudié longuement la figure du légat pontifical 42. Le portrait qu’il en dresse est celui d’un homme d’action, d’un grand politique. Mais, pose-t-il la question, est-il un grand religieux ? Sa réponse est claire et vaut d’être citée : « Avouons-le, s’il faut l’appeler un serviteur fanatique de la chrétienté, un défenseur tenace par le double glaive de l’idéologie de la foi et de la société catholique, il est difficile de reconnaître en lui ce que nous appelons un vrai religieux, animé par la foi vive et la charité… En présence de la pureté et de l’attachement des cathares à leurs convictions jusqu’à la mort la plus cruelle, face au dévouement héroïque des vaudois à l’Évangile, on ne le voit ni ému, ni troublé, ni même attristé à la pensée d’âmes d’élites en péril » 43.
Le comportement de ce « croisé des âmes », pour reprendre l’expression de R. Foreville 44 lors du siège de Minerve, en juin 1211, est souvent cité pour illustrer sa haine des hérétiques. Rappelons les faits d’après Pierre des Vaux-de-Cernay :
Les assiégés demandent la paix. Le seigneur Guillaume de Minerve sort de la ville pour parlementer avec le comte [Simon de Montfort]. Pendant leur entrevue Survinrent à l’improviste l’Abbé de Cîteaux et maître Thédise [chanoine de Gênes, autre légat pontifical]. …] Notre comte [Simon de Montfort], homme avisé qui faisait tout par conseil, déclara qu’il s’en remettait entièrement au sujet de la capitulation et de la prise de la ville à la décision de l’Abbé de Cîteaux, chef suprême de l’affaire du Christ. A ces mots, l’abbé fut extrêmement contrarié il souhaitait vivement la mort des ennemis du Christ, mais comme il était moine et prêtre, il n’osait pas les faire mourir » (§ 154).
Il finira par offrir la vie sauve contre l’abjuration, sachant pertinemment que les hérétiques ne l’accepteront pas. Cet épisode, s’il prouve bien l’indéfectible haine que porte Arnaud Amaury aux Albigeois, pourrait aller à première vue contre l’authenticité des paroles qu’il aurait prononcées à Béziers. A Minerve en effet Arnaud Amaury, malgré qu’il en ait, se contient et refuse d’ordonner la mise à mort brutale des hérétiques. Les circonstances sont toutefois bien différentes. La décision d’épargner – ou d’en faire mine – les habitants est prise à froid ; cette décision lui coûte : il aurait préféré, et Pierre des Vaux-de-Cernay est très clair sur ce point, que Simon de Montfort assumât la responsabilité d’un massacre, que lui, homme d’église, ne pouvait froidement revêtir. Le refus d’ordonner le massacre des Minervois ne peut, à notre avis, constituer un argument définitif contre l’authenticité du fameux mot.
Il est temps d’en arriver au contenu même des paroles du légat pontifical.
Les paroles du légat : la question de la citation biblique
Les paroles du légat Arnaud Amaury tiennent en deux phrases : Caedite eos. Novit enim Dominus qui sunt eius, que nous avons traduites en : « Massacrez-les, car Dieu connaît les siens ». La première indépendante consiste en un impératif à la seconde personne du pluriel (Caedite) suivi d’un pronom démonstratif (eos) renvoyant aux « bons et aux mauvais » que les piétons ne pouvaient départager. Il est à noter que le verbe caedere est doté en latin classique d’un sens très fort, qu’il conserve au Moyen Age : il signifie « massacrer, mettre en pièces » ; la traduction habituelle en « Tuez » est donc trop faible. En revanche le « tous » qui accompagne généralement le « Tuez-les » ne figure pas dans le texte de Césaire de Heisterbach. La seconde phrase justifie l’ordre donné, l’adverbe enim (« car, en effet ») introduisant la notion de causalité. Or cette seconde indépendante semble être à l’évidence une citation biblique extraite d’un verset de la seconde Épître à Timothée (2, 19) dont le texte latin, dans la Vulgate, est le suivant : Sed Firmum fundamentum Dei stat, habens signaculum hoc : cognovit Dominus qui sunt eius, et discedat ab iniquitate omnis qui nominat nomen Domini. La Bible dite de Jérusalem le traduit ainsi : « Cependant les solides fondations posées par Dieu tiennent bon, marquées du sceau de ces paroles : Le Seigneur Connaît les siens, et : Qu’il évite l’iniquité, celui qui prononce le nom du Seigneur 45.
La citation du légat diffère en deux points du texte biblique : 1. l’ajout de l’adverbe enim, aisément compréhensible puisque la citation vient en appui de son ordre ; 2. la réduction de Cognovit en Novit, sans influence sur le sens, également admissible si l’on considère que la citation a été faite de mémoire ou a été déformée par les informateurs du cistercien ou par Césaire lui-même. Celui-ci, citant II Tim. 2, 19 dans l’un de ses sermons emploie en effet la forme Novit et non Cognovit 46.
La phrase « Le Seigneur connaît les siens » est par ailleurs elle-même une citation puisqu’elle est extraite du livre des Nombres 16, 5 : Mane, inquit, notum faciet Dominus qui ad se pertineant, et sanctos applica bit sibi : et quos elegerit, appropin quabunt ei (« Demain matin, Yahvé fera connaître qui est à lui, qui est le consacré qu’il laissera approcher de lui. Celui qu’il fera approcher de lui, c’est celui-là qu’il choisit ») ; il s’agit des paroles que prononce Moïse à Coré et à ses proches, alors en révolte contre lui et Aaron. De même la phrase : « (qui) prononce le nom du Seigneur » est-elle une citation libre de Nombres 16, 26 et d’Isaïe 26, 13.
Comme les deux autres épîtres dites « pastorales » que sont la 1re Épître à Timothée et l’Épître à Tite, la Deuxième Épître à Timothée a été écrite par saint Paul sous l’empire d’une double préoccupation : combattre les fauteurs d’hérésie et organiser les églises. Le plan de cette épître est simple : après un préambule (1, 1-2), se place une première partie (1, 3 -2, 13) où Paul exhorte Timothée, son disciple et compagnon, à prendre sa part de souffrance en bon soldat du Christ Jésus ; la seconde partie (2, 14-4, 8), plus dogmatique et morale, est consacrée à la lutte contre l’hérésie : Timothée doit lutter contre les vains discours qui font perdre la foi et se monter un modèle de vie et de doctrine.
Le verset où se trouve la citation employée par Arnaud Amaury, intervient aussitôt après le rappel et la condamnation de fausses opinions 47 pour affirmer toute la solidité des fondations posées par Dieu, qu’il s’agisse de la communauté d’Ephêse, que des défections particulières ne pouvaient ébranler parce qu’elle faisait partie de l’Église, ou, dans un sens plus large, du Christ et des Apôtres, fondements de cette Église 48. Ces bases sont alors authentifiées comme par un sceau par deux paroles complémentaires, extraites de l’Ancien Testament: la première – celle qui nous intéresse – insistant sur l’initiative de Dieu, qui garde ceux qu’il aime, la seconde sur la réponse de l’homme, qui doit vivre dans la justice 49.
Il est important de remarquer que cette citation se trouve chez saint Paul liée profondément à la lutte contre l’hérésie, et qu’elle est une arme contre cette dernière. Elle est un fondement vetero-testamentaire qui assure la stabilité de l’Église contre toute déviation hérétique. Les références aux Épîtres à Timothée sont par ailleurs nombreuses au Moyen Age sous la plume des auteurs qui évoquent l’hérésie albigeoise. Guillaume le Breton assimile ainsi les erreurs cathares aux opinions dénoncées par l’Apôtre 50. Le dominicain Étienne de Bourbon († v. 1261) fait de Manès un de ces êtres démoniaques dénoncés par saint Paul Si Arnaud Amaury a bien cité la Deuxième Épître à Timothée pour justifier son ordre de massacrer tant les cathares que les catholiques, il reste à voir quel était à son époque le sens des mots bibliques employés.
La Glose ordinaire, achevée au XIIe siècle, nous donne une idée précise du discours des clercs sur ce passage de la Deuxième Épître à Timothée 52. Reproduisant le commentaire de Pierre Lombard (mort en 1160), elle place très explicitement la citation sous le signe de la prédestination, en la rattachant à l’un de ses fondements scripturaires, l’Épître aux Romains, 8, 28-30. Ne citons que les premiers mots de la Glose : « Le Seigneur connaît les siens, etc. C’est à dire, il aime et défend ceux qu’il a prédestinés. Ici est notée la prescience par laquelle ceux dont il sait à l’avance qu’ils reproduiront l’image de son fils, il les a prédestinés, appelés, justifiés, glorifiés 53. » La glose insiste sur ceux qui menant une mauvaise vie semblent perdus et qui pourtant appartiennent à Dieu. Ainsi en est-il de certains qui vivent dans l’hérésie ou qui sont plongés dans les superstitions païennes et dont pourtant le Seigneur sait qu’ils lui appartiennent. Et elle ajoute : « C’est que dans l’ineffable prescience de Dieu, beaucoup qui semblent dehors, sont en fait dedans. 54 » Le jugement dernier ne manque pas d’être évoqué : Le jugement n’a pas encore eu lieu mais Dieu le connaît déjà. Il connaît ceux qui doivent être couronnés, et ceux qui brûleront 55 ».
Ce thème du jugement dernier, toujours lié à la prédestination, apparaît également dans la littérature homilétique. Un bon exemple en est fourni par Césaire de Heisterbach lui-même dans un sermon composé pour le second dimanche après Pâques et fondé sur l’explication d’un passage de l’Évangile selon saint Jean [10, 11] : En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : « Je suis le bon pasteur. Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. » Ce sermon est dans sa forme très proche du Dialogus miraculorum car il s’articule également sur un échange entre un moine et un novice. Il devait d’ailleurs être destiné plus à être lu qu’à être effectivement prononcé devant un auditoire. Nous ne pouvons citer tout ce sermon qui est fort long ; il suffit d’en retenir ce qui intéresse le commentaire de notre citation. Césaire de Heisterbach en est arrivé au commentaire de Jean, 10, 14 :
[…] Car le Christ est le bon pasteur : « Car il connaît ses brebis et ses brebis le connaissent ». Le novice Comment les connaît-il, et comment en est-il connu ? » Le moine : « Le Christ connaît ses élus de toute éternité de par la sainte prédestination : dans le présent, il sait par son invitation et par l’infusion de la foi, dans le futur il reconnaîtra par l’attribution de la récompense ». Je connais, dit-il, ceux que j’ai choisis. Il connaît en effet les noms de ses ouailles : il les tient écrits dans le livre de vie 56.
C’est alors que le cistercien allemand fait intervenir la citation de II Tim. 2, 19 :
« C’est ainsi que l’Apôtre dit : « Le Seigneur connaît les siens » 57. »
Et Césaire d’enchaîner sur un exemplum :
Un bon pasteur ayant toujours cette parole du Seigneur en mémoire a dit ce mot digne d’être retenu. Au temps de l’empereur Frédéric Ier [Barberousse, 1152-1190], alors que Christian, archevêque de Mayence [1165-1183], traversait avec lui la Lombardie et conversait avec un évêque de cette contrée, celui-ci dit à l’archevêque : « Seigneur, connaissez-vous les noms de tous ceux qui vous ont été confiés ? » Christian se mit à rire et dit : « Il y a sans doute autant d’hommes dans mon évêché que dans toute la Lombardie comment pourrais-je tous les connaître ? » L’évêque, considérant tout le danger que courait son interlocuteur, répondit : « Je connais quant à moi le nom de toutes les brebis qui m’ont été confiées : les voici écrits sur cette feuille », qu’il lui montra. L’évêque est connu de ses brebis par la foi et l’amour 58.
C’est après ce récit que vient l’allusion au jugement dernier :
« Le novice : « Quel est le fruit de cette connaissance ? » Le moine : « La vie éternelle« . « La vie éternelle, dit le bon pasteur lui-même, c’est qu’ils te connaissent, toi le véritable Dieu ; et ton envoyé Jésus Christ« . Là-bas la connaissance de la foi, qui est ici mystérieuse, sera vraiment présente c’est-à-dire quand la foi se fera vision directe : et nous connaîtrons comme nous sommes connus.
Il arrive souvent que des troupeaux se mélangent dans les pâturages ; mais le bon berger, à la fin du jour, quand il faut rentrer les bêtes repues dans leur étable, sépare facilement ses propres brebis des autres ; si toutefois elles ont été marquées. Le Christ a marqué toutes ses brebis, comme le dit Jean dans l’Apocalypse : il les séparera le jour du jugement des boucs et des autres brebis, c’est-à-dire des réprouvés, dont il est dit : Comme les brebis que l’on parque en enfer, la mort les mène paître 59.
Pour résumer, la citation « Dieu connaît les siens » :
- évoque pour un clerc du début du XIIIe siècle la connaissance infinie que Dieu peut avoir des siens, car il est le seul à connaître le fond des cœurs ;
- renvoie, par le biais de la prédestination, au jugement dernier ;
- est associée dans l’Épître de saint Paul à la lutte contre l’hérésie.
Les deux premiers caractères expliqueraient l’utilisation de la citation, dans le feu de l’action, par Arnaud Amaury puisqu’elle justifiait sans peine son ordre de carnage : le salut des non-hérétiques, tués à tort, était assuré 60. Peut-on également émettre l’hypothèse que la citation, en raison de sa forte connotation anti-hérétique, a pu venir immédiatement à l’esprit du légat – qui connaissait bien, – comme tous les cisterciens, l’Écriture -, au moment où il vouait à la mort pêle-mêle, dans sa haine des Albigeois, hérétiques et catholiques ?
Ces remarques ne se veulent pas des arguments définitifs en faveur de l’authenticité des paroles mais peuvent simplement ajouter à leur caractère vraisemblable. Vouloir prouver en effet l’authenticité des cruelles paroles du légat pontifical est illusoire. Césaire de Heisterbach lui-même nous met en garde en refusant de cautionner leur exactitude. Il ne se fait que l’écho d’une tradition, sans doute cistercienne, qui a transmis ce qu’aurait dit Arnaud Amaury jusqu’au monastère de Heisterbach. Mais comme le note avec raison M. Roquebert : « […] si le mot nous choque aujourd’hui, il ne dut nullement horrifier les contemporains, sinon comment concevoir que Césaire, moine cistercien, l’ait mis dans la bouche de celui qui avait été le chef de son ordre ? C’est la preuve catégorique, semble-t-il, que le mot était au moins plausible » 61. La prudence voudrait que l’on partage l’opinion d’Arno Borst qui écrivait : « Il faut probablement admettre que l’abbé ne prononça point ce verdict sous la forme excessive où elle fut colportée dans l’entourage cistercien » 62. Mais il ajoutait, et nous ne saurions mieux dire : « Cela veut tout dire quant à l’esprit de la croisade ».
Notes
1. Une vive polémique a encore opposé durant les mois d’octobre et de novembre 1987, plusieurs lecteurs du quotidien Le Monde à propos de l’attribution de ce mot. Le présent article voit d’ailleurs son origine dans une lettre que nous avions adressée à ce quotidien et qui a été publiée le 11 novembre 1987.
2. Mémoire sur le sac de Béziers dans la guerre des Albigeois et sur le mot : Tuez les tous attribué au légat du pape Innocent III, Paris, 1862, 32 p. [extrait des Annales de philosophie chrétienne, 6, 5e série, publié de nouveau dans la Revue des questions historiques, 1, 1866, p. 168-191]. Sur Philippe Tamizey de Larroque, voir P. Amargier et A. Rsmière de Fortanier, « La contribution catholique à l’histoire de l’albigéisme, 1866-1916 », dans Cahiers de Fanjeaux, 14, 1979, p. 208-209.
3. Comme par exemple dans la notice de J. Guiraud dans le Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastique, 1, Paris, 1912, col. 1664-1665.
4. Dans Les Cathares, Paris, 1984 [trad. fr., 1974 ; éd. origin. allemande, 1953], n. 1, p. 103.
5. Dans L’Epopée cathare. 1198-1212 : L’invasion, Toulouse, 1970, p. 258-261.
6. L’abbaye de Himmerod, au nord de Trêves, avait été fondée en 1134. Le monastère de Heisterbach a été supprimé en 1803.
7. Sur Césaire de Heisterbach, voir Fr. Wagner, « Studien zu Caesarius von Heisterbach », dans Analecta cisterciensia, 29, 1973, p. 79-95 ; Idem, art. « Caesarius von Heisterbach », dans Enzyklopädie des Märchens…, 11/3_4, 1970, coll. 1131-1143 et dans Lexikon des Mittelalters, 2, 1983, col. 1363-1366.
8. Le Dialogus miraculorum a été édité par Joseph Strange, Cologne, Bonn, Bruxelles, 1851 [reprint Ridgewood, N. J., USA, 1966], 2 vol. ; une nouvelle édition est préparée par Fritz Wagner. Sur cet ouvrage, outre les travaux cités dans la note précédente, voir J.-Th. Welter, L’Exemplum dans la littérature religieuse et didactique du Moyen Age, Toulouse, 1927 [reprint Genève, 1973], p. 114-118. Voir également les deux études fondamentales de Brian Mc-Guire, « Written sources and Cistercian Inspiration in Caesarius of Heisterbach », dans Analecta cisterciensia, 35, 1979, p. 222-282 ; « Friends and Tales in the Cloister Oral sources in Caesarius of Heisterbach’s Dialogus miraculorum », dans Analecta cisterciensia, 36, 1980, p. 167-247. Il n’existe malheureusement pas de traduction française intégrale du Dialogus miraculorum il faut se contenter des textes donnés par A. Duby, dans Prêcher d’exemples, Récits de prédicateurs du Moyen Age présentés par J.-Cl. Schmitt, Paris, 1985, p. 71-81 (4 exempla traduits) ; l’œuvre de Césaire de Heisterbach a vivement intéressé le Prix Nobel de littérature Hermann Hesse (mort en 1962) qui, en 1911, en traduisit en allemand 24 chapitres, traduits à leur tour fort récemment en français : Histoires médiévales, trad. J. Hervier, Monaco, 1985, p. 11-63.
9. Sur l’exemplum, voir notamment J.-Cl. Schmitt, dans Prêcher d’exemples…, op. cit., p. 9-27 ; Cl. Brémond, J. Le Goff, J.-Cl. Schmitt, L’« Exemplum » Turnhout, 1982 (Typologie des sources du Moyen Age occidental, 40).
10. Sur les exempla – environ 150 – que renferment les homélies du cistercien, voir J.-Th. Welter, op. cit., p. 117-118 ; ces récits ont été édités par A. Hilka, Die Wundergeschichten des Caesarius von Heisterbach, Bonn, 1 et 3, 1933-1937.
11. Et non une quarantaine d’années après le début de la croisade albigeoise, comme l’écrit M. Roquebert, op. cit., p. 258.
12. V, 23, éd. citée, 1, p. 307.
13. Une traduction intégrale du chapitre et son commentaire seront proposés dans un article à paraître en 1989 dans la Bibliothèque de l’Ecole des chartes, sous le titre : Exemplum et histoire : Césaire de Heisterbach (v. 1180-v. 1240) et la croisade albigeoise ». Nous nous permettons d’y renvoyer le lecteur.
14. Innocent III, pape de 1198 à 1216.
15. Honorius III, pape de 1216 à 1227.
16. Philippe de Souabe, deuxième fils de Frédéric Barberousse, empereur (1197-1208). Porté à l’Empire par les gibelins, à la mort de son frère en 1197, il eut pour compétiteur d’abord Berthold de Zaehringen, dont il finit par acheter les droits puis Othon de Brunswick ; il triompha de ce dernier en 1206 mais fut assassiné le 21 juin 1208 près de Bamberg par Othon de Wittelsbach, qu’il avait offensé en lui refusant la main de sa fille.
17. Othon de Brunswick, né en 1175, troisième fils d’Henri le Lion, duc de Bavière. Élu empereur en 1198, avec l’appui des guelfes et du pape Innocent III, il fut couronné en 1209. Battu à Bouvines en 1214, il mourut le 19 mai 1218.
18. Allusion à la parabole de l’ivraie (Matthieu, 13, 24-30).
19. Idem, 13, 29.
20. L’envoi de missions cisterciennes et leur insuccès sont bien notés par Césaire. En 1203, Innocent III choisit deux cisterciens de l’abbaye de Fontfroide. L’abbé de Cîteaux lui-même, Arnaud Amaury, vint les rejoindre. Ils prêchèrent la crainte du châtiment sans donner à leur prédication un caractère apostolique que donneront Diègue d’Osma et saint Dominique. Ce fut un échec. Le pape demanda alors à ses légats de prêcher dans la pauvreté. Arnaud Amaury revint en avril 1207 avec douze abbés cisterciens accompagnés eux-mêmes de moines. Ce fut un nouvel échec.
21. Léopold VI le Glorieux, duc d’Autriche et de Styrie (1198-1230).
22. Engelbert de Berg, issu d’une grande famille féodale, qui en un siècle avait donné cinq archevêques à Cologne, fut nommé le 6 mai 1199, à l’âge de quinze ans, prévôt de la cathédrale de Cologne. Il intervint fréquemment dans la lutte pour la couronne du Saint-Empire. Élu en mars 1216 archevêque de Cologne, il fut sacré le 24 septembre de cette même année. Il fut assassiné le 7 novembre 1225, par les soldats d’un lointain cousin, Frédéric d’Isenberg. Césaire de Heisterbach écrivit sa vie (Vita s. Engelberti, éd. A. Poncelet, Acta sanctorum, Nov. III, Bruxelles, 1910, p. 623-681). Sur ce personnage, H. Wolter, s. v. « Engelbert », dans Lexikon des Mittelalters, 3, 1986, col. 1917-1918.
23. Adolphe III (1185-1218), succède comme comte de Berg à son père Engelbert (1165-1189). Le comté de Berg se trouvait sur la rive droite du Rhin (capitale Düsseldorf).
24. Guillaume III, qui succède à son oncle Guillaume II en 1208. Mort en 1218. La ville de Juliers, capitale du comté, se trouve au N.-E. d’Aix-la-Chapelle, en Rhénanie-Westphalie.
25. Arnaud Amaury devint vers novembre 1200 abbé de Cîteaux ; fin mai 1204, il fut chargé d’extirper l’hérésie dans les provinces d’Aix, Arles, Narbonne et dans les diocèses voisins. Il fut élu archevêque de Narbonne en mars 1212 ; il mourut dans cette charge le 23 septembre 1225.
26. 2 Macc. 11, 11.
27. Donnons pour ce passage le texte latin : « … ; haerericisque divinitus territis et declinantibus, sequentibus portas aperientes, civitatem obtinuerunt. Cognoscentes ex confessionibus illorum catholicos cum haereticis esse permixtos, dixerunt Abbati : Quidfaciemus, domine ? Non possumus discernere inter bonos et malos. Timens tam Abbas quam reliqui, ne tantum timore mortis se catholicos simularent, et post ipsorum abcessum iterum ad perfidiam redirent, fertur dixisse : Caedite eos. Novit enim Dominus qui sunt eius. Sicque innumerabiles occisi sunt in civitate illa » (éd. citée, 1, p. 302).
28. Lavaur (Tarn) où près de 400 hérétiques furent brûlés le 3 mai 1211. La forme Puichravallis que donne Césaire de Heisterbach n’est pas sans poser quelque problème d’ordre philologique. Les formes de Vaurum, de Valles ou de Lavallis (ou Lavallum) sont habituellement attestées par les contemporains. La forme Puichravallis (* « Belval ou * Jolival ») provient peut-être d’une amplification du toponyme Lavallis, que Césaire de Heisterbach (ou l’un de ses informateurs) aurait interprété comme étant une forme réduite de * »Bel » la Vallis, et qu’il aurait rétabli en Pulchravallis.
29. Conrad d’Urach, abbé de Cîteaux en 1217, cardinal-evêque de Porto et de sainte Rufine en janvier 1219, nommé légat en Languedoc en décembre 1219.
30. C’est l’avis de Br. Mc Guire, qui fournit d’autres exemples de récits où Césaire de Heisterbach ne donne pas d’informations sur ses sources mais dont le substrat est manifestement cistercien (« Friends and Tales.. », op. cit., p. 227-228).
31. Idem, p. 167.
32. Idem, p. 243-244.
33. Histoire albigeoise, 89 (trad. P. Guébin et H. Maisonneuve, Paris, 1951, p. 41). Tout renvoi à cette œuvre sera fait par la mention Hystoria suivi de la division interne. Il n’est pas possible de donner un tableau des différentes sources de la croisade : voir M. Zerner-Chardavoine, La Croisade albigeoise… Paris, 1979 (Coll. Archives, 75), p. 79-88.
34. La Chanson de la croisade, 18, v. 13-19 (éd. et trad. E. Martin- Chabot, Paris, 1, 1960, p. 54-55).
35. .., ascendenribus illis eorum menia et occupantibus… (Chronique, 13, éd. et trad. J. Duvernoy, Paris, 1976, p. 60) ; …, transcensis fossatis ac muro, … (lettre des légats à Innocents, PL 216, 139C). Guillaume le Breton – suivi par Aubri de Trois-Fontaines – note que les remparts furent sapés (Chronique, 177, éd. H.-F. Delaborde, Œuvres de Rigord et de Guillaume le Breton, Paris, 1885, 1, p. 258).
36. La Guerre au Moyen Age, Paris, 1980 (Nouvelle Clio, 24), p. 208.
37. Voir H. Vidal, Episcopatus et pouvoir épiscopal à Béziers à la veille de la Croisade Albigeoise, 1152-1209, Montpellier, 1951, p. 87-90.
38. Chronique, éd. citée, p. 61.
39. Op. cit., p. 22-23 D’après le moine allemand, après la prise de la ville, les massacreurs éprouvant des scrupules et comme une sorte d’attendrissement, demandèrent à l’abbé Arnauld, avant de commencer, ce qu’ils devaient faire pour reconnaître les catholiques au milieu des mécréants.
40. M. Roquebert note bien que les circonstances pourraient expliquer « le caractère irréfléchi de ce mot terrible » (op. cit., p. 261) ; il semble destiner toutefois ces paroles aux croisés qui s’équipent en toute hâte et non aux ribauds, alors que ce sont ces derniers, venus chercher des consignes, qui les ont provoquées.
41. Ainsi que par Guillaume le Breton dans sa Philippide (VIII, v. 540-542, éd. H.-F. Delaborde, Œuvres de Rigord et Guillaume le Breton…, citée, 2, 1885, p. 230-231). Le chroniqueur anglais Mathieu Paris (mort en 1259) est le seul à noter dans sa Grande chronique, achevée vers 1251, que peu de catholiques furent tués : De catholicis vero, servante Domino, paucissimi ceciderunt (éd. H.-R. Luards, Londres, 2, p. 556). Nous ne savons pas d’où vient cet élément, Mathieu Paris suivant pour l’essentiel dans sa relation du siège de Béziers Pierre des Vaux-de-Cernay, la lettre des légats pontificaux et Césaire de Heisterbach.
42. M.-H. Vicaire, « Les clercs de la Croisade », dans Paix de Dieu et guerre sainte en Languedoc au XIIIe siècle, Cahiers de Fanjeaux, 4, 1969, p. 265-268.
43. M.-H. Vicaire, op. cit., p. 267. Raymonde Foreville insiste, quant à elle, sur l’homme d’ordre : Sa conception demeure celle d’un féodal, son autorité revêt un caractère théocratique, son comportement est celui d’un chef d’autant plus intransigeant sur les principes qu’il y est astreint et par la Règle de son ordre et par son nom de croisé (« Arnaud Amalric, archevêque de Narbonne (1196-1225) », dans Narbonne, Archéologie et histoire, Montpellier, 1973, 2, p. 130).
44. Op. cit., p. 130.
45. A. Borst a remarqué que les chercheurs qui ont étudié le mot du légat pontifical n’ont jamais prêté attention au fait que sa deuxième partie pouvait être une citation biblique (op. cit., n. 1, p. 103). L’éditeur du Dialogus miraculorum, J. Strange, l’indiquait pourtant en note.
46. Voir ci-dessous, note 57.
47. II Tim. 2, 16-18 : « Quant aux discours creux et impies, évite-les. Leurs auteurs feront toujours plus de progrès dans la voie de l’impiété, et leur parole étendra ses ravages comme la gangrène. Hyménée et Philète sont de ceux-là ; ils se sont écartés loin de la vérité, en prétendant que la résurrection s déjà eu lieu, renversant ainsi la foi de plusieurs ».
48. Voir la Traduction œcuménique de la Bible, Nouveau Testament, Paris, 1972, P. 653.
49. Telle est tout au moins l’opinion la plus courante des exégètes modernes : voir Traduction œcuménique de la Bible, op. cit., p. 653 ; également C. Spicq, OP, art. « Pastorales (épîtres) », dans Dictionnaire de la Bible, Supplément, 7, 1966, col. 5 : « Le premier scellé, citation de Num. 16, 5, atteste la science de Dieu qui reconnaît avec amour et distingue ceux qui lui appartiennent. Le Seigneur protège et guide les croyants mis en l’appartenance du Christ par le baptême et dont la foi intacte adhère totalement à lui ; ils sont à l’abri (Jo. X, 29) ».
50. [Les croisées partent] ad debellandam heresim quam apostolus in epistola ad Timotheum [I Tim. 4, 1-3] predixerat in fine seculorumfuturam, detestantem nuptias et carnes comedi prohibentem, et alia fidei catholice contraria que in eadem epistola plenius exprimuntur,… (Chronique, éd. citée, p. 258).
51. Manes […] et demoniacus, sicut dicit Apostolus prima < ad > Timotheum, IIII. a [4, 1] : « In novissimis diebus discedent quidam a fide, attenden tes doctrinis demoniorum, prohabentes nubere et abstinere a cibis, etc. » (éd. A. Lecoy de la Marche, Paris, 1877, p. 299).
52. Sur la tradition fort complexe de la Glose ordinaire, voir notamment B. Smalley, The Study of the Bible in the Middle Ages, Oxford, 3e éd., 1983 [1re éd. 1952], p. 56-66.
53. Cognovit dominus qui sunt eius, etc. Id est, amat et defendit praescitos suos. In hoc notatur praescentia, qua quos praescivit futuros esse conformes imaginis filii sui, id est praedestinavit, vocavit, iustiticavit, glorificavit [Ro. 8, 29-30] (Biblia sacra cum glossa ordinaria…, Anvers, 6, 1634, col. 740).
54. Sunt et ex eo numero quidam qui adhuc nequiter vivunt, aut etiam in haeresibus, vel in Gentilium superstitionibus iacent, et tamen etiam illic novit dominus qui sunt eius. Nam in illa ineffabili praescientia Dei, multi qui foris videntur, intus sunt (ibid.).
55. Nondum enim apparuit judicium, sed iam factum est in noticia Dei. Novit enim qui permaneant ad coronam, et qui adfiammam. Novit triticum et paleam [Matth. 13, 24-30; Marc, 4, 26-29] (ibid.).
56. Texte latin, éd. I. A. Coppenstein, Cologne, 1615, p. 100.
57. Unde apostolus dicit : « Novit Dominus qui sunt eius [2 Tim. 2, 19] (ibid.).
58. Ibid. ; également A. Hilka, Die Wundergeschichten…, (op. cit., 1, p. 129-130). Ce récit est recensé par F.C. Tubach, Index exemploram…, Helsinki, 1969 (FFC 204), sous le n° 4211 ; références supplémentaires dans A. Hilka, op. cit., n 162, p. 129.
59. Ed. I.A. Coppenstein, citée, p. 100-101.
60. Nous nous refusons de rapprocher, comme le fait M. Roquebert à la suite de F. Nid (op. cit., p. 261), la sentence du légat d’un passage de la Chanson où Guillaume de Tudèlc s’exclame, après avoir mentionné le massacre général : « […] ; pas un, je crois, n’échappa. Dieu reçoive leurs âmes, s’il lui plaît, dans son paradis ! » (21, v. 18-19). Il s’agit là d’une prière adressée au Seigneur par l’auteur de la Chanson, et non point un écho de la sentence du légat.
61. Op. cit., p. 261. Cet argument se trouve déjà chez Ch. Schmidt, Histoire et doctrine de la secte des Cathares, Paris, 1, 1849, p. 229.
62. Voir ci-dessus, note 4.
