Ateliers et émissions monétaires en Languedoc de 1584 à 1596 : mise au point d’après les travaux imprimés
Ateliers et émissions monétaires en Languedoc de 1584 à 1596 :
mise au point d’après les travaux imprimés
p. 19 à 30
* Pour plus de renseignements concernant le fonctionnement d’un atelier monétaire, on peut consulter P. Chevallier La monnaie en Lorraine sous le règne de Léopold, 1698-1729, Montpellier, 1955 et B. Collin : l’atelier monétaire de Montpellier sous Louis XIV, mémoire de maîtrise, Université Paul Valéry, Montpellier 1978.
En guise d’introduction, il convient de rappeler quelques notions concernant les émissions et les ateliers monétaires sous l’ancien régime.
Le monopole de la frappe des monnaies dans le seul atelier parisien est un phénomène relativement récent, puisqu’il date de 1880. Auparavant, cette fabrication n’était pas concentrée en un seul « hôtel des monnaies » ; un certain nombre d’ateliers existaient en France. Ils étaient créés, selon les besoins ou les capacités locales, près des mines de métaux monnayables, près des grands centres commerciaux, ou des frontières, afin de drainer les matières précieuses de l’étranger… Cette dispersion était rendue nécessaire par les difficultés de communication, l’insécurité et l’insuffisance, voir même l’absence d’une véritable politique monétaire. L’émission des espèces est un monopole royal ; toute initiative particulière en ce domaine est un crime, assimilé à la fausse monnaie ou « billonage ». Le roi donne sa garantie par l’empreinte, retenant en échange un bénéfice sur la fabrication appelé « seigneuriage ». Ayant seul le droit de frappe (droit régalien majeur), il a également celui de modifier les espèces étant seul juge des besoins en ce domaine, les émissions n’avaient ni la régularité, ni la continuité qui les caractérisent aujourd’hui. Enfin, tous les sujets sont tenus d’accepter ces pièces à l’exclusion de toutes autres, sous peine d’amende et de confiscation.
La fabrication des monnaies est contrôlée par une administration relativement efficace. Au sommet se trouve la Cour des Monnaies, érigée en cour souveraine depuis 1552 ; elle ne reçoit d’ordres que du Conseil du roi, et règle toutes les questions monétaires, n’hésitant pas parfois à s’opposer au souverain en ce domaine. La liaison avec les ateliers, et leur surveillance, est assurée par des Généraux provinciaux des Monnaies, itinérants. Enfin, à la base se trouve l’atelier et son personnel. Chaque Hôtel des Monnaies est périodiquement mis en adjudication (le plus souvent pour trois ans), à celui qui offrira de fabriquer durant son bail la plus grande quantité d’espèces. Ce fermier a sous sa responsabilité des « ouvriers et monnayeurs », qui assurent la réalité du travail. Ceux-ci sont groupés en une puissante corporation, bénéficiant de nombreux privilèges (exemptions d’impôt, de taxes, de péages, de logement des gens de guerre…) et bénéficiant surtout du droit de « commitimus » (droit d’être jugé par ses pairs). On trouve également dans chaque Monnaie, des officiers chargés de vérifier que les émissions sont conformes aux ordonnances (juges-gardes, contre-gardes), que le titre des espèces est réglementaire (essayeur)… Les « coins », servant à la fabrication, sont préparés sur place par le graveur, d’après un modèle qui lui a été soumis ; ceci explique les grandes différences de portrait ou de légende que l’on rencontre pour les mêmes types de monnaie d’un souverain, selon qu’elles ont été émises dans tel ou tel atelier.
Ces Hôtels des Monnaies n’ont le plus souvent pas d’emplacement fixe, et peuvent même être itinérants. Il faut rappeler que la frappe s’effectue au marteau et, donc, que le matériel nécessaire est des plus réduits (ce n’est qu’en 1645 que la frappe se fera au balancier, imposant ainsi aux ateliers des locaux fixes et spacieux, et permettra un contrôle plus aisé). (*)
Ces quelques renseignements permettront de saisir avec plus d’acuité les problèmes posés par les « émissions sauvages » qui eurent lieu en France pendant la Ligue. Leur aspect politique ne doit pas être ignoré : c’est à une véritable guerre financière que nous assistons. Tous les moyens sont bons pour affaiblir l’adversaire, et le drainage des espèces circulant sur les territoires contrôlés par celui-ci, en est un très courant. Notons également la confiscation des bénéfices (seigneuriages) dus au roi par les chefs locaux pour entretenir leurs troupes. De fait, il y a deux grands perdants dans ces opérations : le roi, et la population. Le souverain se voit privé de ressources appréciables et ne parvient pas, en dépit de multiples arrêts et ordonnances, à arrêter ces émissions. La population, qui, subissant déjà la guerre civile, fait les frais de cette guerre économique qui fait monter les prix et raréfie le bon numéraire.
Cette mise au point, à partir des travaux imprimés, ne doit être considérée que comme une base de travail elle essaie de poser aussi clairement que possible le problème de ces émissions et de souligner l’intérêt de certaines études ponctuelles, parfois peu connues, le plus souvent difficile à trouver.
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En 1584, la France est déchirée par les guerres de Religion ; Henri III semble avoir ramené une paix précaire, sans cesse remise en cause, après la dissolution officielle de la Ligue en 1577. La situation politique dans laquelle il se débat depuis son avènement, s’aggrave soudain, au mois de juin 1584, par la mort de son frère, François de Valois, duc d’Anjou, héritier légitime de la couronne puisque Henri III n’a pas eu d’enfant de Louise de Lorraine. En vertu des lois fondamentales de la monarchie, le trône doit passer à un prince de la maison de Bourbon. Ce prince est Henri de Béarn, roi de Navarre, chef du parti protestant. Face à cette situation, la Ligue, créée en 1576 après la paix de Monsieur pour combattre les Calvinistes, se reforma, voulant faire appliquer ce qu’ils nomment la loi fondamentale, supérieure et antérieure à la loi Salique le roi doit être catholique. La mort de Grégoire XIII donna aux Ligueurs l’espoir d’un soutien plus actif du nouveau pape, Sixte Quint. De plus, Philippe II d’Espagne, menacé aux Pays-Bas et au Portugal, décida de soutenir les Guises (traité de Joinville, 2 janvier 1585). Ceux-ci se sentant fermement appuyés, exigèrent du roi des mesures répressives contre les Protestants le roi, affolé, sans armée ni argent, doit se soumettre et rend, le 7 juillet 1585, l’édit de Nemours, portant que le catholicisme sera la seule religion admise en France ; tous les Religionnaires devront se soumettre dans les six mois, se convertir, ou quitter le pays ; quant à leurs ministres, ils doivent quitter le royaume dans le délai d’un mois. A ces mesures vient s’ajouter, le 9 septembre, une bulle de Sixte-Quint, qui déchoit Henri de Navarre et Condé de leurs droits au trône. Le prétendant soutenu par les Guises est le vieux cardinal de Bourbon, oncle de Henri de Navarre et du prince de Condé.
En Languedoc, Henri de Montmorency, comte de Damville, gouverneur de la province, et ouvertement hostile aux Ligueurs et aux Guises il a pris la tête des « Politiques » dans sa province dès 1574, s’appuyant pour cela sur les catholiques et les protestants modérés, nombreux en Bas-Languedoc. En revanche, son lieutenant, Guillaume, vicomte de Joyeuse, se déclare pour les Ligueurs. L’antagonisme entre les deux hommes est d’autant plus grand que le fils aîné du vicomte, le duc Anne de Joyeuse, favori de Henri III, avait essayé, en 1584, de faire excommunier Montmorency par le pape, et le supplanter comme gouverneur.
I. - Les émissions de Montpellier, Beaucaire et Béziers de 1585 à 1589
Le 5 juillet 1585, les États de Languedoc se réunissent à Béziers ; Montmorency les invite à rester fidèles au roi et à ne pas soutenir la Ligue ; mais, le 31 juillet, le Parlement de Toulouse enregistre l’édit de Nemours, ce qui consomme la rupture entre un haut-Languedoc Ligueur et un bas-Languedoc Politique. Aussitôt, Montmorency, soutenu par Henri de Béarn et le prince de Condé, s’oppose à la publication de cet édit dans son gouvernement, ce qui provoque sa destitution par Henri III. Il n’obéit pas, et la guerre éclate entre ses troupes et celles de Joyeuse.
Ces désordres politico-religieux avaient déjà eu, sous Charles IX, leurs répercussions monétaires dans l’ouverture d’ateliers illégaux, sous l’autorité de chefs protestants, à Orléans, à Montélimar et à Montauban 1. Pour subvenir aux besoins de ces guerres, il fallait, en effet, disposer de grandes quantités d’argent.
Afin d’enlever une partie de leurs ressources aux protestants languedociens, Henri III rend, les 11 et 15 septembre 1585, des lettres patentes, transférant à Narbonne la Monnaie de Montpellier, avec ses officiers, ouvriers, et son matériel. Mais, ce personnel, composé pour l’essentiel de protestants, s’y opposa. Cependant, deux officiers catholiques des Trésoriers de France, Marron et Marion, se rendent à Narbonne pour y faire exécuter les ordres du roi 2. En dépit de multiples difficultés, l’atelier commence à fonctionner à la fin de 1586, sous le contrôle des Ligueurs Toulousains, pour ne cesser qu’en juillet 1596. Montmorency réplique à ces mesures par une ordonnance donnée à Clermont-l’Hérault, le 4 octobre 1585, maintenant l’atelier de Montpellier en exercice. Renouvelant une pratique utilisée en 1574, il ordonne de fabriquer des pièces sur un « pied » plus faible que dans les autres Monnaies du royaume, mais de titre semblable 3. Le fait d’affaiblir le poids, tout en maintenant le cours au même taux, permettait d’énormes bénéfices. Corrélativement, le prix d’achat de l’argent fin est rehaussé. Dès le 7 octobre, le Conseil d’État ordonne, à nouveau la fermeture de l’atelier de Montpellier, sans plus de résultats. Un nouveau maître, Jean Murasson, est reçu, en remplacement de Jean Pons. Il s’associe à Pierre Barselon, qui a déjà exercé cette fonction en 1574-75, lors de la précédente fabrication illégale de Montmorency à Montpellier.
En novembre, Montmorency attaque Villeneuve-Lès-Avignon, où se trouve également un atelier monétaire royal. Ouvriers et monnayeurs se réfugient dans le fort Saint-André avec leur matériel et on ne peut les en déloger. Montmorency qui croyait pouvoir les rallier à sa cause aisément, décide alors de les concurrencer en ouvrant un atelier monétaire à Beaucaire. Pierre Simon et Honorat du Long y sont reçus maîtres ; ils y sont aidés par les gardes Jean Dusuc et Jean Sauchon. L’atelier ne fabriqua que des Pinatelles (doubles sols Parisis, fabriqués en vertu des lettres patentes du 28 septembre 1577) marquées de la lettre R, comme celles de Villeneuve, et ce, à partir du 31 décembre 1585. On distingue cependant aisément les deux types d’émissions : celles de Villeneuve sont d’un poids plus élevé et portent le monogramme TR du maître Pierre Thierry celles de Beaucaire portent une étoile, symbole des deux maîtres, ainsi que deux points dans les O et les C, marque du graveur, Louis Farnier.
Notons au passage que ces émissions devaient être très profitables (nous avons vu plus haut les raisons) car deux habitants d’Avignon, Jean Bouchardony et Benoit Pumejan, ouvrent, dès mars 1586, un atelier à Carpentras, entièrement à leurs frais, pour y faire fabriquer des Pinatelles, semblables en poids, en loi, et de même type que celles d’Avignon.
Vers le début avril 1586, Montmorency réussit à soumettre Villeneuve, sans toutefois pouvoir s’emparer du fort Saint-André, où l’on bat toujours monnaie. Le gouverneur est alors forcé de fermer l’atelier de Beaucaire (le 16 avril) car, concurrencé par ceux de Carpentras, de Villeneuve et de Provence, il ne rapportait pas suffisamment.
Pour remplacer Beaucaire, c’est à Béziers que Montmorency fait dresser sa Monnaie, en mai 1586 ; nous trouvons dans le journal d’un bourgeois de cette ville 4 Louis Charbonneau, qui vivait dans la seconde moitié du XVIe siècle, des renseignements précis sur l’installation et la suppression de cet atelier. « En ce mois, mondit sieur le Duc (de Montmorency), fit dresser en cette ville une Monnoye qu’un de Montpellier, nommé Baiselon, en fut le maître, et tant diligent que le vingt de ce mois, ils commencèrent à y travailler. Ils ne battent que des pièces de six blancs comme aussi la Monnoye de Montpellier ne battait autre monnoye. Quelques temps auparavant, mondit sieur en avait fait dresser une à Beaucaire mais il la fit cesser avant d’en dresser une dans cette ville ». Cet atelier commence donc à travailler le 20 mai 1586, sous les ordres de Pierre Barselon. Pendant son absence de Montpellier, il a confié l’atelier à un certain Jean Verchant. Contrairement à ce qu’affirme Bonnet, il semble que ce soit avec le différent R, déjà utilisé par Beaucaire, que sont frappées les Pinatelles Biterroises 5. Car, si c’est à un maître de Montpellier qu’est confié le nouvel atelier, il est très probable que c’est avec du matériel amené de Beaucaire que s’effectue la fabrication (« Mondit sieur en avait fait dresser une à Beaucaire mais II la fit cesser avant d’en dresser une dans cette ville »). En effet, il est certain que les ateliers de Béziers et de Montpellier fonctionnèrent ensemble cette année là, ce qui aurait été rendu impossible si l’outillage de Montpellier y avait été porté, comme le dit Bonnet. Cet atelier de Béziers, qui ne frappa que des Pinatelles, eut une existence bien éphémère car, ainsi que l’explique Charbonneau dans son journal en date du mois de septembre « La Monnoye que monsieur le duc avait fait dresser en cette ville au mois de mai dernier est cassée et abolie, et ne s’en battra d’autre part qu’en la ville de Montpellier ; et c’est moyennant quinse mille écus que les maîtres de ladite monnoye ont donné à mondit sieur le duc ». Ainsi, de septembre 1586 à août 1591, seul Montpellier bat monnaie pour les Languedociens du gouvernement de Montmorency.
E. Bonnet met ces émissions sur le compte d’un désir de popularité de la part du duc ; c’est certainement un argument valable, mais il est loin d’être la cause essentielle de ces frappes. Suivant le principe bien connu de la mauvaise monnaie chassant la bonne, les détenteurs, marchands ou spéculateurs, portaient aux ateliers établis par Montmorency leurs bonnes espèces pour les faire fondre ; les profits sont ainsi élevés pour tout le monde : pour le vendeur, à qui on paye ses espèces plus cher que leur cours officiel, et pour le directeur de l’atelier, qui va en émettre d’autres de poids plus faible. Si bien qu’il arriva que la Monnaie d’Aix fut plusieurs fois au chômage par manque de métal. Le 6 juin 1586, la Cour des Monnaies interdit la fabrication de ces doubles sols dans tout le royaume pour les remplacer par des Douzains (titre de 0,240, au lieu de 0,319 pour les doubles sols, et poids de 2,39 g. au lieu de 4,706 g. pour les doubles sols). Il n’en fut pas tenu compte à Montpellier, et le maître de l’atelier, Verchant, en profita pour abaisser encore le poids de ses émissions. On ne connaît pas les quantités dé pièces qui y furent frappées car, comme lors des précédentes frappes de ce type, tous les documents détenus par les ateliers furent détruits ; cependant, on peut se faire une idée des bénéfices qui étaient réalisés par les fermiers en considérant la somme énorme de quinze mille écus, versée à Montmorency par le fermier de Montpellier pour avoir le monopole de la fabrication en bas-Languedoc.
Depuis Septembre 1585, le comte de Montmorency, tout en défendant la cause royaliste contre les Ligueurs, est amené à prendre des mesures à l’encontre des ordres du roi, celles-ci étant un véritable crime contre l’autorité royale. Une information judiciaire est d’ailleurs ouverte contre lui pour « crime de fausse monnoye et billonnage ». Montmorency pense pourtant être dans son bon droit et, en tant que gouverneur, défendre le pouvoir royal contre les Guises ; et ceci malgré le roi qui est actuellement sous la coupe des Ligueurs. Cette fidélité au pouvoir central légal, lui est d’ailleurs bénéfique car lorsque Henri III est chassé de Paris, le 13 mai 1588, après la « journée des barricades », il cherche des appuis et se réconcilie, vers la fin décembre avec Montmorency, par l’entremise du baron des Rieux. De plus, afin de sceller cette réconciliation, le roi rétablit officiellement le duc dans ses prérogatives de gouverneur de Languedoc, par les lettres patentes du 2 mars 1589 ; le roi ajoute à cela l’assurance de la survivance des charges au fils aîné du duc, Hercule de Montmorency, et la promesse de mariage de sa fille Charlotte avec Charles de Valois, comte d’Auvergne. Ainsi, le roi, sous la pression des événements, a accepté « d’oublier » le crime pour lequel Montmorency, et tout le personnel qui travaille pour lui à la frappe, était poursuivi. Cependant, si la procédure est suspendue, aucune décision définitive n’est prise dans ce domaine, et ce n’est que Henri IV qui résoudra ce problème.
Le 14 juillet 1589, le duc de Mayenne, « Lieutenant général de l’État et couronne de France », rend une ordonnance stipulant que tous les fonds imposés dans le ressort du Parlement de Toulouse soient employés à la guerre contre les protestants. Henri III s’en émut et, considérant cet acte comme la marque d’une rébellion caractérisée, écrivit au Parlement de Toulouse qu’il châtierait la ville s’il ne renonçait pas. Cet avertissement fut sans effet car le maréchal de Joyeuse, délégué par le duc de Mayenne, décide, afin de soutenir la guerre, de faire battre monnaie à Toulouse et à Narbonne, ainsi que le fait Montmorency en bas-Languedoc. Henri III s’oppose à ces décisions en ordonnant le transfert de l’atelier de Toulouse à Pamiers ; mais son assassinat par Jacques Clément, le 2 août 1589, empêcha l’application immédiate de cette décision.
Ce meurtre, faisant suite à celui du duc de Guise, réalise complètement la séparation de la France en deux camps ennemis. Les ateliers monétaires de Saint-Lô, Tours, Angers, La Rochelle, Bordeaux, Bayonne, Montpellier, Villeneuve-les-Avignon et Rennes, ainsi que ceux de Compiègne et Châlons-sur-Marne, ouverts après le transfert (qui ne fut jamais réalisé) de ceux de Paris et de Troyes, rallièrent le nouveau roi Henri IV. Les autres embrassèrent la cause des Ligueurs, émettant des monnaies soit au nom du roi défunt, soit au nom du prétendant Charles X, roi de la Ligue. Parmi ces ateliers, Toulouse et Narbonne continuent à travailler pour les Ligueurs 6.
A Toulouse, les États et le Parlement prennent en main l’atelier 7. Louis de Saporta, ancien maître, est congédié en avril 1590, et remplacé par César de Montourcin jusqu’au début 1591 les émissions de cette période se composent de « gros de six blancs », ainsi que de demi et quart de francs, réduits de poids, ce qui procure, là encore, des bénéfices importants. Toutes ces espèces sont émises sous le nom de Henri III. Inutile de préciser que la circulation simultanée d’espèces de même type, mais de poids différents, créait une confusion importante dans le public, et permettait aux changeurs de faire des bénéfices aisés. Plusieurs lettres de la Cour des Monnaies de Tours et plusieurs décris (interdiction portant sur la circulation de telles ou telles pièces) ne vinrent pas à bout de ces émissions frauduleuses.
Cependant, malgré ces frappes, le Languedoc Ligueur manque de numéraire. Les possibilités de bénéfices plus ou moins licites sur ces émissions excitent les convoitises ; l’atelier est mis aux enchères, et acquis par un marchand de Toulouse, Faure de la Roque 8. La frappe des espèces faibles de poids se poursuit jusqu’en 1592, date à laquelle un conflit à leur sujet entre les États et le général de la Monnaie 9 fit cesser l’émission.
Une nouvelle monnaie est frappée, après la mort du maréchal de Joyeuse en octobre 1592, sur l’initiative de son frère, le capucin Ange de Joyeuse, qui le remplace à la tête des Ligueurs languedociens. Confronté au problème de manque de numéraire et à la misère du peuple, il ordonne l’émission d’une monnaie divisionnaire de cuivre, de valeur légèrement supérieure au double tournois. Simultanément, il conclut une trêve d’un an avec Montmorency. Ces espèces de cuivre sont toujours au type dit « immobilisé » de Henri III 10 et portent comme différent, en plus de la lettre de l’atelier (M), une croix de Toulouse au revers, après la date. En Outre, les autorités (Parlement et États), et le maître de l’atelier décident de fabriquer des douzains, conformément aux ordonnances de Henri IV ; il ne faut pas voir dans cette décision une reconnaissance de l’autorité du souverain, mais le simple moyen d’avoir une monnaie susceptible d’être confondue avec le numéraire officiel courant. Il n’y a donc pas de la part des Ligueurs Toulousains de tentative de rapprochement car les émissions illégales et non conformes, en poids, aux ordonnances se poursuivent ; certains même ont été jusqu’à interpréter cette « croix de Toulouse » portée par les espèces de cuivre, comme le symbole d’une revendication autonomiste, un refus du pouvoir royal dans la région. En fait, il semble dangereux de s’avancer dans cette voie qu’aucun texte ne soutient ; il est d’ailleurs bon de rappeler que, lorsque, plus tard, les États de Languedoc émettront des jetons, ce sera cette même croix qui leur servira de symbole, et ce, de Louis XIII à la Révolution ; cette croix semble donc être passée dans les coutumes car nul roi n’aurait utilisé pour des jetons officiels un souvenir « révolutionnaire ».
Pour la fabrication de ces deux pièces, la Monnaie de Toulouse est confiée à Jean Clergeault, le 28 juin 1593, ancien fermier de la Monnaie de Guyenne 11, qui y travaillait jusqu’en 1595. Enfin, en raison de la misère, le Parlement se préoccupant de faciliter les aumônes, décrète une fabrication de liards au Saint-Esprit 12. Ceux-ci circulant abondamment dans le royaume, une nouvelle émission pouvait s’y mêler aisément. Cette préoccupation vis à vis des pauvres est souvent invoquée lors des fabrications de petite monnaie ; il est certain que cela pouvait faciliter les aumônes, mais, en fait, nous ne connaissons pas les répercussions que cela avait dans la réalité.
Durant toute cette trêve, Ange de Joyeuse maintint ses territoires dans le parti ligueur. Mais, après la conversion d’Henri IV (27 février 1594) et la prise de Paris, la plupart des villes du Midi se rallièrent au nouveau roi. Le Parlement de Toulouse se scinda en trois, chaque fraction se réunissant séparément à Béziers, Castel-Sarrazin ou Toulouse. Des négociations entre les Toulousains et le conseil du roi eurent lieu. Le pouvoir central crut à une soumission et à un apaisement total et immédiat ; en fait, la ville se souleva à nouveau contre le roi, empêchant le rassemblement du Parlement qui resta disséminé. Ces révoltés Ligueurs, de plus en plus isolés, réutilisèrent l’atelier pour se procurer des fonds. Le 3 février 1595, Antoine Joly, déjà fermier de la Monnaie de Narbonne, prit le bail de celle de Toulouse. Mais Clergeault, lésé, demanda de nouvelles enchères et récupéra la maîtrise. En fait, on ne connaît aucune monnaie frappée à Toulouse pendant cette année 1595, et les ordonnances d’apaisement de Henri VI, du début 1596, empêchèrent toute nouvelle émission. Les quart et demi francs frappés dans cet atelier sont décriés par Henri IV qui ordonne leur refonte. En revanche, aucune mesure ne fut prise en ce qui concerne douzains, liards et doubles tournois, ce qu’on peut interpréter comme une tolérance dans la circulation de ces espèces ; c’est également, du point de vue politique, une mesure d’apaisement assez habile puisqu’elle favorise le bas peuple détenteur de ces divisionnaires, et n’entrave pas le commerce des denrées de base.
III. -L'atelier de Pamiers
Cet atelier de Toulouse coexista, du moins en théorie, avec son rival, celui de Pamiers. En effet, si Henri III n’avait pas eu le temps de mettre ses menaces à exécution vis à vis de Toulouse, c’est son successeur qui, en octobre 1589, ordonne le transfert de l’atelier dans la capitale du Comté de Foix. Les États qui se réunirent à Foix le 15 février 1590 (États du pays de Foix), décidèrent de procéder à l’installation de cet atelier, aux frais de la ville de Pamiers. Un monnoyeur, nommé Jean Carias ou Carihac, offre ses services ; il est reçu et nommé, en plus, essayeur général des monnaies de France. Aussitôt, les officiers et ouvriers de la Monnaie de Toulouse reçoivent ordre de se transporter à Pamiers sous peine d’être remplacés par d’autres, nommés par les échevins de cette ville 13. Mais, une clause des lettres patentes du roi, prévoyant la possibilité de surenchérir sur le bail concédé à Carihac, plusieurs bourgeois de Pamiers se présentèrent ; la procédure fut cependant interrompue par des événements politiques locaux.
En janvier 1590, Henri IV, seigneur et comte de Foix, avait enlevé le gouvernement de ce comté au sire d’Audou, connu pour ses exactions, et l’avait remplacé par un étranger au pays, le sire de Montluet, aidé du sieur Labarte, chargé de présider une chambre de conciliation mi-partie. Les habitants, mécontents de ces officiers qui ignorent tout des usages locaux, demandent alors au sieur d’Audou de revenir. Celui-ci profitant de l’éloignement du pouvoir royal, et des troubles provoqués par les mouvements des troupes de Joyeuse vers le Comté, se réinstalle. Si bien que ce n’est qu’au cours du premier trimestre 1591 que les enchères de la Monnaie peuvent reprendre. Le dernier enchérisseur est Adrien de Sainte-Croix, son concurrent, Pierre de Castille, s’étant vu interdire tous droits sur cet atelier par la Cour des Monnaies. L’adjudicataire ne remplissant pas ses engagements, de nouvelles enchères sont faites. Pierre de Castille offrit à nouveau ses services ; pour brusquer les choses, il décide d’aller à Tours, où siège la Cour des Monnaies, et est reçu maître, sous réserve qu’il n’y ait pas d’offres plus élevées dans un délai de deux mois. Les poinçons et matières nécessaires lui furent remis, avec pour différent un M (comme Toulouse) ; il était, par contrat, autorisé à fabriquer seulement des espèces d’or et d’argent, c’est-à-dire des écus d’or, demi-écus d’argent et douzains.
Mais les combats incessants opposant d’Audou aux troupes de Joyeuse, ne permirent à Pierre de Castille de rentrer, au mieux, qu’en janvier 1592 à Pamiers. En réalité, on ne sait même pas s’il rentra à Pamiers ou s’il renonça à son bail, devant les difficultés qu’il avait pour récupérer les lettres patentes indument détenues par son rival Carlhac. Passé le 21 septembre 1591, on n’entend plus parler de Castille. En juin 1592, une nouvelle enchère est annoncée. Un nommé Laurent Cathellan vint à Tours pour enchérir. La proposition fut enregistrée, et l’on avisa le procureur Lamoureux, fondé de pouvoir de Sainte-Croix, de fait dernier détenteur de la charge. Ce dernier avait quatre mois pour se décider
en fait, à partir du 12 juillet 1592 date à laquelle les propositions de Cathellan sont enregistrées par la Cour des Monnaies, nous ne trouvons plus de documents concernant cette affaire. La disette qui avait éclatée au début de l’année et la peste qui ravagea la ville de Pamiers dès les premiers jours de juillet, ne favorisèrent pas sans doute le retour du nouveau fermier, et le problème de cet atelier devait être une préoccupation bien secondaire. En 1594, la Cour des Monnaies renonça à l’ouverture de cette Monnaie, prévoyant le retour de celle de Toulouse au roi Henri IV. Ainsi, cet atelier ne fonctionna-t-il jamais, et, bien que des travaux eussent été effectués pour l’abriter, il n’exista que sur le papier.
IV. - Les émissions de l'atelier de Montpellier de 1589 à 1595
En ce qui concerne l’atelier de Montpellier, en 1589, le fermier, Jean Verchant, en cède la maîtrise à Jean Maigret, qui exerce deux ans ; il ne fit fabriquer que des Pinatelles 14. Ses émissions sont toutes au nom du roi Henri IV, car Montmorency avait reconnu le roi de Navarre comme souverain après la mort d’Henri III. En 1591, Jean Pons reprend la direction de l’atelier ; il afferme, en plus, celui de Tarascon, que le colonel général des Suisses, Alphonse d’Ornano, également lieutenant du Dauphiné, venait d’ouvrir 15. Dans ces deux ateliers, il ne fit frapper que des Pinatelles 16.
Les États du bas-Languedoc, qui se tinrent à Pézenas du 25 février au 14 mars 1591 17, se plaignirent à Montmorency de l’affaiblissement excessif des monnaies. Celui-ci, non seulement ne prend aucune mesure de décri, mais rouvre l’atelier de Villeneuve-lès-Avignon pour multiplier les émissions. Pierre Thierry, qui tenait l’atelier, avait abandonné son bail, étant dans l’impossibilité de frapper les douzains exigés par le roi, du fait de la concurrence des Pinatelles faibles de Montmorency. Celui-ci en profite et installe, le 11 juillet 1591, Louis Benoit 18. Deux experts venus de Montpellier firent l’essai des monnaies fabriquées par Benoit, et il dut payer une très forte amende pour les avoir trop affaiblies.
En 1592, Jean Pons s’associe à Arnaud Gausserand et à Barselon pour faire travailler l’atelier de Montpellier. C’est un dénommé Pierre Chalon qui leur sert de prête-nom pour prendre cette ferme. Mais, le 1er avril 1592, Montmorency fait fermer l’atelier, ainsi que celui de Villeneuve.
Dans le préambule de son ordonnance de Pézenas du 24 décembre 1592, le duc déclare avoir fait interrompre les fabrications afin de faire cesser définitivement l’émission de monnaies faibles et de les faire disparaître. Mais, les ateliers Provençaux et Dauphinois continuent cette fabrication, si bien que le Languedoc en est toujours inondé ; le peu de bonne monnaie qui restait, partait, de plus, vers ces provinces pour y être fondu. Lorsque les États se réunirent le 3 octobre 1592 à Montagnac 19, ils décident la réouverture de l’atelier de Montpellier, afin d’y faire frapper des espèces d’or et d’argent conformes aux édits royaux. Un certain Jean Chauche demanda cette ferme, mais elle fut une fois encore attribuée à Barselon pour trois ans. Son bail stipule qu’il doit fabriquer annuellement 20 marcs d’or (environ 5 kg) en écus et demi, 400 marcs d’argent (environ 100 kg) en demi ou quart d’écu, 6000 marcs de douzains (environ 1500 kg) et 2000 marcs de liards (environ 500 kg). Simultanément, Montmorency proclame le décri des Pinatelles et interdit d’en introduire en Languedoc cependant leur cours est fixé à 2 sols 6 deniers, pour une durée de quatre mois. Mais les Ligueurs qui tenaient Lyon, Toulouse, Carcassonne et Narbonne les achetaient 2 sols dans ces régions, pour les revendre en Languedoc avec un bénéfice de 6 deniers, créant le phénomène inverse de celui souhaité par Montmorency. Celui-ci y remédie le 24 décembre, en excluant cette fois de tout cours les espèces non fabriquées dans les ateliers royaux autorisés. Cette décision est très certainement plus ou moins directement inspirée par le roi lui-même, car elle marque une évidente volonté de reprise en main des questions monétaires et de faire valoir le droit régalien. Ici encore, Montmorency se pose donc comme un défenseur du pouvoir royal légal.
Ce retour aux espèces officielles ramène le cours de l’argent fin de 22 livres à 19 livres. La Monnaie de Montpellier rouvre ses portes en janvier 1593 avec un personnel presque entièrement renouvelé. Les seuls anciens qui en font encore partie sont Jean de Flory, le garde et Robert Molinié, dit Olivier, le tailleur-graveur. Le nouvel essayeur est Jean Rat (il est le premier d’une lignée d’essayeurs qui se poursuit jusqu’au XVIIIe siècle), le contre-garde Pierre Portal et le second garde, Jean Chauche 20. La fabrication porte tout de suite sur les douzains, qui sont les plus demandés et dont la frappe nécessite le moins de travail et de manipulation ; l’atelier est malgré tout menacé de chômage ; en effet, les gardes convaincus de prévarication sont jetés en prison ; on ne sait pas exactement ce qui a provoqué cette mesure mais on peut penser que, soit ils ont encouragé un affaiblissement des douzains, soit ils ont détourné du métal ou des espèces à leur profit, ces deux « crimes » étant les plus fréquents dans les Hôtels des Monnaies. La situation générale ne s’améliore pas car en dépit des ordonnances de Montmorency, les Pinatelles continuent à affluer dans la province. Le 28 avril 1593, toutes les Pinateiles sont décriées, et leur prix de rachat fixé en fonction de leur titre et poids. A Montpellier, les Consuls n’ayant trouvé personne pour rouvrir la Monnaie, font à nouveau appel à Barselon et ses complices qui sont tirés de prison.
Cependant, la production de cet atelier reste insuffisante et Montmorency décide de remettre en fonction l’atelier de Béziers. Est-ce une menace destinée à motiver le fermier de celui de Montpellier (on a vu précédemment combien celui-ci tient à son monopole) ou bien le duc a-t-il eu réellement l’intention de faire travailler cette Monnaie ? Il est difficile de trancher. En tout cas, le Parlement de Toulouse (du moins la fraction de celui-ci installée à Béziers) approuve cette décision ; un certain Jean Légat, qui a fait des offres lors de la séance du 27 septembre 1593, est reçu fermier 21. Le personnel de l’atelier de Montpellier proteste, mais un bail est conclu avec Légat celui-ci s’engageait à fabriquer des liards et des francs 22. Nicolas de Coquerel, général des Monnaies en Languedoc, Provence, Dauphiné et Auvergne, refusa ce bail et réafferma la Monnaie de Montpellier, évinçant par avance tous ceux qui avaient été mêlés à la fabrication des Pinatelles frauduleuses. En revanche, Jean Barbier, adjudicataire de l’atelier de Villeneuve-lès-Avignon, se vit confirmer son bail et put commencer la fabrication des douzains, ce qu’il n’avait pu faire jusque là faute de personnel 23.
⁂
Les États qui s’ouvrirent à Pézenas le 20 septembre, demandèrent à Coquerel de comparaître, lui faisant valoir que la pénurie de monnaie dans la province rendait nécessaire la réouverture de l’atelier de Béziers. Mais ils ne s’entendirent pas et le débat tourna vite aux injures, si bien que les États firent appel au duc de Montmorency. Celui-ci proposa un nouveau maître, Pierre Ferrand, à Coquerel, mais il refusa une fois encore. L’affaire en resta là et l’atelier monétaire de Béziers ne fut plus jamais rouvert, et ce, en dépit de la décision des États de passer outre les ordres de Coquerel. On peut noter là que contrairement aux États du Haut-Languedoc qui, appuyés par le Parlement de Toulouse, s’octroient tous les droits, y compris celui de battre monnaie, les États du Bas-Languedoc, ayant reconnu l’autorité du nouveau roi, ne se dressent plus contre ses ordres, et ce, malgré leur vif désir de le faire.
A Montpellier, aucun amateur ne s’étant présenté. Barselon et Molinié font de nouvelles offres qui sont rejetées. Mais, pour ne pas trop interrompre la fabrication, Barselon est maintenu en fonction jusqu’à la fin de l’année 1593 ; son ouvrage, marqué de nombreuses négligences et surtout ses dettes provoquent à nouveau son incarcération, en février 1594 un de ses créanciers, Gabriel Vives, est nommé à sa place et y travaille du 26 mars 1594 jusqu’à la fin de l’année, fabriquant essentiellement des douzains, mais aussi des quarts d’écu et des demi-francs, ainsi que des doubles tournois de cuivre. Barselon, qui a porté plainte auprès de la Cour des Monnaies, est acquitté, sous réserve de payer ses dettes. Ne pouvant le faire, il retourne en prison et Vives conserve la ferme, jusqu’à sa mort en mai 1595 24. Ce fut son frère, Louis Vives, et le contre-garde, Pierre Portal, qui la prirent jusqu’à la fin de l’année 1595, fabriquant des demi-francs et des douzains. Cette année 1595 marque la fin du bail de Barselon, ainsi que celle de toutes ces émissions plus ou moins légales sous l’autorité quasi exclusive de Montmorency. Un nouveau bail est alors négocié avec un certain Vincent Pinoy.
Ainsi, cette période politiquement troublée, est aussi caractérisée par une grave crise monétaire 25. En cette fin de siècle et au début du suivant, ces difficultés firent la fortune du billon (alliage argent cuivre plus ou moins riche). Cela est dû à la fois aux guerres civiles et aux problèmes inhérents à la circulation des métaux précieux or et argent sont par contrecoup valorisés. A cela, il convient d’ajouter une hémorragie de métal blanc vers la Hollande, et ce, malgré les versements de Phillipe II à la Ligue de 600.000 écus par an. Dans le Midi, le billon apparaît comme un signe de détérioration extrême au niveau de la circulation monétaire ; les monnaies qui sortent des ateliers de Montpellier et Toulouse pendant cette période pèsent jusqu’à 25 % de moins que le poids légal, et l’augmentation du volume des monnaies de cuivre ne fait que renchérir le cours des métaux précieux. Enfin, le Midi, par son commerce avec le Levant, voit disparaître son numéraire en quantités considérables 26.
A ces problèmes purement économiques, il faut ajouter des problèmes politiques. Le détournement de droits régaliens au profit de particuliers remet en cause l’autorité royale elle-même pendant ces guerres de religion. Si Montmorency, en dépit de sa rupture avec Henri III, est resté un fidèle « royaliste », les Toulousains, eux, ont été quasiment indépendants de tout pouvoir central et se sont gouvernés seuls. Leurs contacts avec les autres régions ligueuses ne semblent pas avoir été très étroits, et le fait qu’ils n’adoptèrent jamais pour les monnaies qu’ils firent battre le nom de Charles X, mais restèrent fidèles à celui de Henri III, montre une certaine originalité dans leur attitude. Ce problème de l’autorité royale se rencontre également dans les nominations d’officiers, de gouverneurs.., nommés par le souverain ou par la Ligue, suivant que la région est contrôlée par l’un ou par l’autre.
Seul un retour à la paix pouvait amener une solution ; celui-ci fut quasi-total après la reddition des dernières villes ligueuses, Nantes et Dinan, en mars 1598. En Languedoc, Henri IV, qui avait des obligations envers Montmorency, lui conféra la dignité de Connétable et lui accorda rémission définitive pour le crime de fausse-monnaie dont il s’était rendu coupable, et pour lequel une instance était encore en cours. Cependant, les fermiers et gardes des ateliers ouverts en Languedoc sur ses ordres devaient être jugés ; mais, comme ils avaient rendu de grands services à Montmorency, celui-ci leur accorda sa protection et la Cour des Monnaies renonça à les poursuivre. Ainsi, tout rentra dans l’ordre et de 1598 à la fin du règne, le retour à la paix, lié à de bonnes récoltes et à une fiscalité modérée, permit aux ateliers monétaires de répondre maintenant à leur fonction essentielle fournir une bonne monnaie pour les échanges commerciaux, et ce, sous le contrôle exclusif du pouvoir royal 27.
Annexes – Bibliographie
1) Travaux généraux
- Hoffmann (H) : Les monnaies royales françaises depuis Hugues Capet jusqu’à Louis XVI, Paris, 1878.
- Engel (A) et Serrure (R) : Répertoire des sources imprimées de la Numismatique Française… 3 vol…. Paris… 1867. Engel (A) et Serrure (R) Traité de Numismatique moderne et contemporaine, 2 vol…. Paris… 1887.
- Blanchet (A) et Dieudonné (A) : Manuel de Numismatique Française 4 vol…. Paris… 1912-16… Tome 2 : Monnaies royales. Cianni (L) : Les monnaies royales françaises de Hugues Capes à Louis XVI, Paris… 1926.
- Lafaurie (J) : Les monnaies des rois de France, 2 vol…. Paris… 1951-56… Tome 2 François 1er à Henri IV.
- Spooner (F.C.) : L’économie mondiale et les frappes monétaires en France de 1493 à 1693… A. Colin… Paris… 1956.
- Tables de la Revue Numismatique.
- Tables du bulletin de la Société de l’histoire du Protestantisme Français.
- de Lasteyrie (R) et Gandiihon (R) : Bibliographie générale des travaux historiques et archéologiques publiés par les Sociétés savantes de la France.
2) Travaux généraux concernant le Languedoc
- Dom de Vic et Vaissette : Histoire du Languedoc, 16 vol…. Privat… 1872-1905… Tome 11 : 1443-1643.
- d’Aigrefeuille (Ch.) : Histoire de la ville de Montpellier, 4 vol…. Montpellier… 1875-1882.
- Sabatier (E) : Histoire de la ville et des évêques de Béziers, Paris… 1854.
- Grasset-Morel : Montpellier, ses sixains, ses isles et ses rues, ses faubourgs. Montpellier… 1908.
- Baumel (J) : Montpellier aux XVIe et XVIIe siècles, Montpellier… 1976.
3) Articles spécialisés concernant les monnaies dans le Midi de la France
- Dr Bailhache (J) : Le monnayage de Henri de Montmorency à Montpellier, Béziers et Beaucaire… Revue Numismatique… 1932.
- Dr Bailhache (J) : La monnaie de Narbonne pendant la Ligue. Revue Numismatique… 1929.
- Dr Bailhache (J) : Pour servir d’introduction à la Numismatique de la Ligue. Courrier Numismatique… XXXIII-XXXIV.
- Dr Bailhache (J) : Les ateliers monétaires provençaux à l’époque de la Ligue. Courrier Numismatique… XXIV.
- Bonnet (E) : L’atelier monétaire de Béziers sous Henri III, Montpellier… 1911.
- Bordeaux (P) : Les ateliers monétaires de Toulouse et de Pamiers pendant la Ligue. Revue Numismatique… 1904-05.
- Bordeaux (P) : Monnaies inédites de Charles X et douzains des politiques. Revue Numismatique… 1893… p. 226.
- Vian (P.C.) : Les ateliers auvergnats pendant la Ligue. Mémoires de l’Académie du Vaucluse… 4e série… Tome 2… 1953… p. 78-85.
Notes
1. J. Lafaurie, Les monnaies des rois de France, T. II, 1956, Paris, p. 98.
2. Dr. J. Bailhache, la monnaie de Narbonne pendant la Ligue, in Revue Numismatique 1929, pages 241 et suiv.
3. Pour les espèces officielles, le titre était de 4 d d’argent (0,319) et le poids de 52 au marc (4 gr. 706). Celles frappées en Languedoc ont le même titre, mais leur poids est de 72 au marc (3 gr. 399).
4. Cette chronique, dont l’original est conservé à la Bibliothèque de la ville de Nîmes (recueil 116 du fond d’Aubais) a été publié, en résumé par Ménard et d’Aubais dans le 2e volume des Pièces fugitives pour servir l’histoire de France, puis par Georges Azaïs, dans le Bulletin de la Société Archéologique de Béziers (2e série, t. VII, p. 39) et in extenso par A. Germain dans les Mémoires de la Société Archéologique de Montpellier 1ère série, T. VI, p. 413).
5. Ce nom désigne les doubles sols et était utilisé couramment.
6. J. Lafaurie, ibid., p. 119-20.
7. P. Bordeaux, les ateliers de Toulouse et Pamiers pendant la Ligue, in Revue Numismatique, 1904-05, p. 222, 409, 505,27.
8. Le différent de Louis de Saporta est un S, celui de César de Montourcin un M, celui de Faure de la Roque un R.
9. Cf. introduction.
10. Buste lauré et cuirassé du roi à droite, col plat, rabattu.
11. Différent C.
12. Créé par les lettres patentes du 22 juin 1583, il doit son nom à une croix de Malte avec, au centre, une colombe, dite croix du Saint-Esprit, qu’il porte au revers.
13. P. Bordeaux, ibid.
14. Différent, M en fin de légende entre croisette initiale et date.
15. Son bail pour l’atelier de Montpellier, passé le 23 décembre est de 15.000 écus.
16. Différent, un petit P en fin de légende du droit.
17. Dom de Vic et Vaissette : Histoire du Languedoc, T. XI, p. 810 et suiv.
18. Le bail annuel est de 400 écus (15.000 pour Montpellier) et son différent est une mure placée après le millésime.
19. Dom de Vic et Vaissette, ibid, p. 813.
20. Robert Molinier est le fils de Olivier Molinier, orfèvre de Montpellier.
21. E. Bonnet l’atelier monétaire de Béziers sous Henri III, p. 17.
22. Cette pièce frappée par Henri III et Henri de Navarre était très en vogue en Languedoc.
23. Son différent est une « foi » (deux mains jointes).
24. Hoffmann Les monnaies royales françaises depuis Hugues Capet jusqu’à Louis XVI, LXXXII, n°87.
25. Spooner : l’économie mondiale et les frappes monétaires en France de 1493 à 1693, p. 180-83.
26. A.N, Z1b 76 : Avis de la Cour des Monnaies au roi et son conseil, 16 juin 1609 : « Comme l’auteur (Nicolas de Coquerel) du mémoire scayt quelle quantité de pièces de six blancs fut transportée de Languedoc en Barbarie il y a quelques années ».
27. Un certain nombre de points n’ont pas été éclaircis ; il ne s’agit pas d’omissions mais de l’état actuel des connaissances (exception faite de l’étude du Dr Bailhache sur Narbonne que je cite, mais que je n’ai pu consulter). Ces lacunes, hélas assez nombreuses, peuvent constituer une base de départ pour des recherches nouvelles. La typologie de ces émissions commençant à être bien connue grâce aux travaux de Jean Lafaurie, il faudrait maintenant s’intéresser au volume de ces émissions, afin de connaître l’impact économique réel de celles-ci et de pouvoir apprécier leur rôle dans ces guerres. Il serait également intéressant de connaître plus à fond le personnel de ces ateliers, l’importance de la religion dans leur choix, leurs origines sociales… la question n’a donc été jusque là que survolée et des études plus complètes et plus affinées sont souhaitables.
