Arts et métiers en Languedoc des institutions et des hommes
Arts et métiers en Languedoc des institutions et des hommes
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L’organisation des activités de production dans les villes a des racines souvent lointaines. Certains historiens pensent que dans les villes méridionales, toutes empreintes de romanité, il ne serait pas impossible que les institutions d’encadrement des métiers se perpétuent depuis la période du Haut-Empire jusqu’à la Révolution française. A Montpellier, ville neuve de l’an 1000, il est évidemment impossible d’invoquer des origines aussi prestigieuses, mais il est loisible d’observer que l’organisation des métiers est contemporaine de la naissance de la ville. Les institutions d’encadrement des métiers urbains s’intègrent comme un élément dans le système des institutions de la ville médiévale avant de se développer dans un cadre plus vaste : celui de la ville royale 1.
Ayant plusieurs fois déjà employé le terme institution, il me paraît nécessaire de présenter une définition, parmi d’autres, de ce terme. Une institution est un ensemble ou encore un système de règles de conduite et de comportement imposés à des individus ou à des groupes dans une société organisée. Les règles peuvent être non écrites : traditions, coutumes ; ou bien encore écrites : décrets, règlements, édits, ordonnances, arrêts ; le mot technique change suivant l’autorité qui les rédige, les promulgue et les fait appliquer. Quand ces règles sont réunies en corpus on parle généralement de code. Une institution se caractérise par son caractère d’application obligatoire ; connaître le texte de l’institution c’est connaître les règles que le pouvoir veut imposer et donc connaître l’encadrement de la société. L’organisation des métiers à l’intérieur d’une ville, d’une province, d’un état relève de l’histoire des institutions, puisque cette organisation est réglée par des pratiques et des textes émanant d’une autorité qui les impose aux hommes. L’historien, par l’étude de l’institution, découvre le mode de groupement des hommes dans une société encadrée par des autorités. La connaissance des institutions est aussi un des fondements de la recherche historique puisque souvent les documents conservés dans les fonds d’archives ont gardé des classements anciens. Sans savoir que l’organisation des métiers relève dans une première période des autorités municipales, puis dans une seconde de l’administration royale, il est difficile d’aller à Montpellier, à la Tour des Pins pour rechercher les documents concernant la première période et aux Archives départementales, dans les séries de l’intendance, pour essayer de retrouver ceux de la seconde période.
L’étude des institutions d’encadrement des métiers sont les prolégomènes indispensables aux recherches d’histoire économique et sociale d’une ville, d’une région ou d’un royaume puisqu’elles encadrent les activités de production et les groupes de producteurs. Il me faut ajouter que cette institution, inchangée dans ses structures d’un bout à l’autre de la période, de l’an 1000 à 1790, s’intègre pourtant dans des ambiances historiques radicalement différentes. L’institution d’encadrement des métiers urbains est dans la phase urbaine une organisation de facto qui se perfectionne petit à petit et dans laquelle domine le caractère de volontariat des participants ; elle devient dans la phase monarchique une organisation de jure imposée par le Roi aux participants. On entre dans un groupe social parce que l’on exerce une activité professionnelle dans la première phase, tandis que dans la seconde c’est parce que l’on exerce une activité professionnelle que l’on est rangé dans un groupe. Les groupements professionnels ont une cohésion élémentaire fondée sur l’exercice de la même activité ; cette cohésion est renforcée par les institutions et menacée par les individus. En effet, les diverses ambiances historiques se prêtent plus ou moins à l’expression des individus ou des groupes. Les phases de croissance, créatrices de richesses, sont des phases de relâchement des encadrements institutionnels ; par les failles créées dans le système social, des individus peuvent changer de groupes. L’histoire des idées montre d’ailleurs que ce mouvement d’ébranlement est souvent surévalué et exalté 2. Les phases de stabilisation, conservatrices des richesses accumulées, sont des phases de renforcement des encadrements institutionnels : le système social se fonde sur des groupes : corps, ordres à structure juridique 3. Les institutions, selon que leur pression se relâche ou s’accroît, peuvent donc servir d’indicateur pour aider à définir une période historique.
Que l’on me permette de rappeler que le mot pourtant si utilisé de corporation n’était pas d’usage courant à l’époque où existait l’institution que l’on prétend ainsi désigner. Ce mot d’origine latine est très employé en anglais pour désigner tout groupe auquel on reconnaît la personnalité morale (corporate body), il est passé en France dans la seconde moitié du XVIIIe siècle pour s’appliquer aussi à des personnes morales, notamment aux groupes religieux (les « corporations religieuses ») et ne s’est spécialisé qu’au cours du XIXe siècle pour désigner exclusivement l’organisation des métiers sous l’Ancien Régime. Durant toute la période, on désigne les organisations professionnelles par le terme de métiers ou encore d’arts mécaniques, d’où l’expression encore en usage pour désigner une école technique, celle des « Arts et Métiers ». Ce terme de métier recouvre à la fois l’institution d’encadrement et le groupe encadré et c’est le mot qu’il faut préférer à toute autre pour désigner les réalités institutionnelles et sociales de l’organisation professionnelle durant les époques médiévales et modernes.
L’organisation des métiers montpelliérains naît en même temps que la ville et se développe avec elle quand débute le second millénaire chrétien. Placée sous l’autorité de ses seigneurs, la ville, peu à peu, se dote des institutions qui lui permettent sinon de s’affranchir du moins de se dégager de l’autorité exclusive des seigneurs. Des hommes, exerçant la même activité professionnelle, décident de s’associer volontairement entre eux pour former un groupe. Un tel groupement par activités professionnelles ne peut exister que dans une ville, car il faut à la fois que ces activités soient diverses et qu’elles occupent un nombre suffisant de personnes. Dans le monde rural, de l’association de paysans naît la communauté villageoise ; dans le monde urbain, de l’association des diverses professions naissent les communautés de métiers. La division du travail social entraîne la formation de plusieurs groupes sur des bases d’activités professionnelles.
Le mouvement est général en Europe et les diversités locales apparaissent simplement comme des variantes. C’est dans le monde de l’an 1000 qu’au sein d’une chrétienté dans laquelle la fragmentation de la souveraineté publique a atteint le maximum d’intensité, que des groupes, éléments d’une reconstruction de l’autorité publique, commencent à s’organiser. Le premier caractère de toute organisation est la durée ; en effet, un groupe tend à se donner peu à peu des règles de vie qui assurent sa pérennité. Devenu permanent, le groupe s’organise de façon durable sur une base institutionnelle. Les divers participants au groupe élisent un bureau qui reçoit le pouvoir de gérer et d’organiser. L’assemblée générale adopte des statuts et ces statuts, conservés, permettent de définir avec précision les contours de l’institution. L’élément le plus important du système est l’établissement d’une hiérarchie interne fondée sur la compétence professionnelle les maîtres de métiers en pleine possession de leur technique dirigent des compagnons, ouvriers qualifiés qui achèvent leur formation ou attendent de pouvoir s’établir maître, et des apprentis qui, pendant plusieurs années, commencent à apprendre auprès du maître la technique du métier.
Pour devenir maître, il faut faire la preuve de sa capacité technique devant un jury composé de maîtres qui examine la production du candidat : son chef d’œuvre. Les statuts réglementent minutieusement la fabrication du produit. Il s’agit, en effet, de fournir au client un produit offrant toutes les garanties de solidité, d’efficacité et de non nocivité. Il est facile d’illustrer ce thème à partir des articles du Dictionnaire de Police de La Poix de Frémenville 4 où, à l’article médecins, on peut lire qu’il est interdit de mélanger l’huile d’oeillet, dite de pavot, avec de l’huile d’olive ou encore de « vendre de l’huile de pavot pour de l’huile d’olive… », car il s’agit « d’une huile très pernicieuse à la santé et capable de la déranger complètement ». Dans le même article on lit une ordonnance du 17 Octobre 1741 interdisant d’employer « dans les pâtes de sucre, pastilles et dragées, fruits glacés, confitures… massepains.., la gomme gutte, les cendres bleues et toutes les préparations de cuivre, de bleu d’azur, les cendres ou chaux de plomb comme le minium.., le plomb rouge… et toutes matières nuisibles à la santé ». Ces dispositions du XVIIIe siècle existent dès la rédaction des statuts de métier aux XIIe et XIIIe siècles, comme on peut le voir en lisant les statuts de cette époque 5. Afin de déterminer rapidement l’origine d’un produit défectueux il est demandé aux artisans de marquer leur produit : c’est l’origine lointaine de l’estampille du maître si recherchée maintenant des amateurs sur les meubles du XVIIIe siècle. Il semble que le premier métier appelé à poinçonner ses productions soit celui des orfèvres 6, appelés à garantir le titre du métal précieux utilisé. Les statuts prévoient enfin l’établissement d’un monopole en faveur des maîtres de la ville sur l’ensemble du territoire urbain. Le maître étranger – le forain – doit, avant de s’établir, être accepté par les maîtres – les habitants – de la ville.
Les statuts assurent la permanence du groupe, l’hérédité assure le renouvellement des hommes. On a trop peu insisté sur un fait qui me paraît essentiel : le maître possède un capital. Sa maison, sa boutique, son atelier, ses outils et son savoir-faire forment ce capital et il parait tout à fait normal qu’il se transmette comme n’importe quel capital à ses héritiers naturels : ses enfants. Si l’entrée dans un métier est possible et libre à la première génération, il apparaît par contre clairement qu’à la seconde génération se mettent en place des mécanismes de transmission fondés sur l’hérédité. Les statuts donnent une permanence du groupe, l’héritage assure la permanence des familles et lignées.
Les métiers urbains se hiérarchisent peu à peu, spécialement dans les villes telles Bruges, Gand ou Florence, où la prospérité urbaine repose sur le travail des gens de métiers. Les principaux des principaux métiers deviennent les principaux de la ville. A Montpellier, ville de moindre importance, les métiers jouent pourtant un très grand rôle. Les organisations professionnelles assurent la défense des portes de la ville : chaque métier se voit attribuer un tour de garde à une ou plusieurs des sept portes de la ville suivant son nombre : le dimanche 21 métiers, le lundi 11, le mardi 7, le mercredi 15, le jeudi 14, le vendredi 10, le samedi 15 métiers sont de garde 7, les sept échelles de métiers constituées pour des raisons militaires (garder sept portes) deviennent des échelles électorales quand Montpellier gagne le droit de se gérer avec une assemblée politique et des consuls ; les « métiers admis à rouler » deviennent un des rouages essentiels de l’organisation politique de la cité 8. Ce sont encore les métiers qui, à deux représentants par échelle, forment l’assemblée des quatorze de la Chapelle, qui décide des impôts et répartit les cotes entre les Montpelliérains.
Les métiers, organisation ouverte, de facto, sont aussi un groupe à fondement religieux il est même possible que dans certains cas l’organisation plus strictement professionnelle de la communauté de métier sorte de l’organisation religieuse en confrérie : les métiers se regroupant autour de leur saint patron. La confrérie assure le service des funérailles des confrères, participe aux processions avec ses insignes et bannières et assure des distributions de pain aux pauvres. L’esprit du christianisme anime pour longtemps l’organisation professionnelle. L’exercice de la profession est considéré comme l’accomplissement du devoir d’état. Les devoirs du producteur envers le consommateur sont réglés « par la justice » et visent le « bien commun » 9 ; par exemple, le producteur ne doit pas exiger dans un prix plus que l’exacte rétribution de son travail, deux producteurs ne doivent pas entrer en concurrence l’un contre l’autre. L’égalité entre les divers maîtres est la garantie de l’absence de concurrence et toute une série de mesures tend à maintenir cette égalité. Le nombre égal d’employés dans les divers ateliers, l’usage des mêmes matières premières travaillées de la même façon aboutissent à des coûts comparables. L’éthique chrétienne reste une des composantes importantes de l’organisation du travail jusqu’à la Révolution française, voire au-delà. De très nombreux ouvrages la diffusent et la vulgarisent, tel celui qu’a étudié jadis le Doyen G. Le Bras 10 ou encore tel ce livre de 1728 édité à Toulouse : « L’Artisan chrétien » où l’on traite de « plusieurs matières… dont l’intelligence est nécessaire à tous ceux qui veulent sincèrement aller à Dieu pendant leur vie et s’assurer après leur mort une heureuse éternité ».
A. Gouron cite dans son livre sur la réglementation des métiers en Languedoc une phrase extraite de l’œuvre d’E. Coornaert sur les corporations en France : « Le métier est un groupement économique de production et de vente qui soumet ses membres à une discipline collective pour l’exercice d’une profession ». Le même auteur cite ensuite, dans un autre passage, une seconde définition due cette fois à Olivier Martin, auteur de L’Organisation corporative sous l’Ancien Régime : « Le métier est une organisation sociale où des groupements obligatoires à base professionnelle ont dans l’état un rôle reconnu et jouissent de certaines prérogatives pour accomplir leurs fins 11 ». La première définition correspond à l’organisation médiévale des métiers dans le cadre urbain, la seconde à celle des métiers dans le cadre de la société de jure établie sur le territoire national par la monarchie. Il faut retenir l’expression d’organisation de jure puisque l’auteur souligne le « caractère obligatoire », le rôle joué dans l’état et enfin l’existence des prérogatives accordées par l’état, mot auquel on pourrait préférer celui de privilèges, c’est-à-dire de loi s’appliquant exclusivement à un groupe particulier 12.
Les rois de France interviennent dans le domaine des métiers à partir de la seconde moitié du XVIe siècle et ils choisissent comme forme traditionnelle imposée à travers tout le royaume celle du métier juré. Apparu au cours du XIIIe ou XIVe siècle, ce type d’organisation se caractérise par la prestation d’un serment par les maîtres devant le juge royal. Ici, les maîtres jurent fidélité au corps de métier, là, ils jurent d’observer les statuts. Nul doute que le serment augmente le caractère religieux de l’institution des métiers. Partie de Paris vers 1300, cette forme d’organisation gagne peu à peu l’ensemble du royaume et atteint les confins méridionaux au cours du XVe siècle : Toulouse (1394), Carcassonne (1400), Montpellier (1476), Narbonne (1484) 13. Les métiers urbains organisés comme élément du « système urbain médiéval » 14 reçoivent la formule du métier juré comme moyen d’exprimer leur indépendance; en effet, un des caractères du métier juré parisien est la libre discussion des statuts par les maîtres 15. Ainsi le renforcement de la cohésion des corps de métier est l’œuvre des hommes de métiers eux-mêmes. La diffusion de la forme de métier juré provoque cependant des troubles dans l’organisation des métiers ; seuls, en effet, les métiers les plus riches, les plus puissants, les plus essentiels à la vie urbaine adoptent cette forme d’institution. Les autres métiers de pauvres hères, comme les crocheteurs ou porte faix, de faible importance, d’appoint dans une activité générale, deviennent, par opposition, des métiers libres, c’est-à-dire des métiers à peine, ou pas du tout, organisés. La part de ces métiers libres est variable suivant les vicissitudes de détail des histoires urbaines. A Nîmes, par exemple, les métiers sont peu ou pas organisés alors qu’à Montpellier environ 75 % des métiers forment corps juré 16. Entre les deux apparaissent les métiers réglés, c’est-à-dire ceux qui conservent des statuts, sans serment, quelquefois sans maîtrise, qui ne sont pas homologués par le gouvernement monarchique, mais le sont par les corps urbains 17. Durant la période charnière des XIVe-XVe siècle 18 et sur la base de l’institution urbaine répandue dans toute l’Europe, l’histoire institutionnelle enregistre des divergences d’évolution. L’institution urbaine dépérit et disparaît peu à peu, tous les métiers plus ou moins structurés sont libres comme en Angleterre 19 ou bien l’institution urbaine devient une institution monarchique et se renforce comme en France. L’organisation professionnelle est prise alors comme un moyen d’encadrement social, comme un moyen de stabilisation et de régularisation de la société. Il n’est pas nécessaire de supposer que l’institutionnalisation patronale des communautés de métier soit mal supportée par les gens de métier ; au contraire, on peut penser qu’ils acceptent cette intervention de l’état avec soulagement, puisqu’elle apporte ordre et stabilité dans une période troublée et que, comme beaucoup de Français du temps, ils souhaitent se jeter dans la « serviture volontaire » 20.
Deux édits royaux, en décembre 1581 et en avril 1597, imposent « l’établissement des maîtrises ès arts et métiers dans les villes et lieux du royaume » 21, puis portent « rétablissement du règlement général sur tous les arts et métiers » en avril 1597. Les caractères d’une organisation juridique du royaume apparaissent clairement : les groupes de facto deviennent des groupes de jure. La loi royale impose un statut précis à tous les producteurs sur tout le royaume. Ainsi apparaissent les éléments du système monarchique : régularisation et uniformisation des règlements étendues à tout le royaume. Le préambule de l’édit de 1597 est clair : « les royaumes et empires n’étant maintenus sous la légitime obéissance de leurs princes, souverains, seigneurs, que par le moyen des lois et ordonnances qui sont établies pour l’ordre, exercice et administration de toutes sortes de trafics, négociations, arts et métiers… ». Ces édits généralisent sur tout le territoire dépendant du Roi les dispositions de l’organisation urbaine des métiers et les imposent. On retrouve la hiérarchie professionnelle entre maîtres, compagnons, apprentis. On constate la permanence des stipulations concernant l’accès à la maîtrise par confection d’un chef d’œuvre ainsi que les dispositions favorables aux fils de maîtres, dispensés du paiement total ou partiel des droits de maîtrise. On note le maintien des élections parmi les maîtres pour former le bureau du métier, qui gère les finances du corps, organise la vie intérieure du métier, visite les ateliers et inspecte les produits, forme le jury d’examen du chef d’œuvre des postulants à la maîtrise. Dans ces édits apparaissent aussi, sur le plan national, ces curieuses hiérarchies entre métiers selon leur prestige ou leurs lieux d’établissement. En tête, et ce sont eux qui paient le plus de droits et d’impôts, se trouvent « les meilleurs métiers de Paris » et, à la fin, « les moindres métiers des petits bourgs » qui paient trente fois moins de droits que les premiers ; entre les deux, se placent toutes les catégories intermédiaires « des métiers médiocres des villes moyennes ». Il est vrai que cette organisation de métiers en corps de métiers, dans le système monarchique, est liée aussi à la fiscalité royale : la perception de l’impôt est facilitée quand on s’adresse à des groupes structurés plutôt qu’à des individus dispersés.
Les métiers urbains sont devenus des corps de métiers qui occupent leur place dans la vie de la cité et dans celle de l’état. Comme tous les corps de cette société, ils ont « leurs privilèges et franchises », leur organisation, leur autorité. Dans les manifestations civiles ou religieuses les hommes de métier occupent leur rang et marchent derrière leurs chefs et leur bannière timbrée de l’armoirie du corps.
La monarchie française organise, regroupe, surveille, contrôle le monde du travail et lui impose des règles de comportement dans la stabilité, la permanence et la dignité. Ceci est la réalité théorique ou encore l’espoir de la monarchie. En fait, tout le monde du travail est loin d’être organisé selon le modèle souhaité par le pouvoir royal. La lettre de l’intendant demandant à ses subdélégués de procéder à une enquête sur les métiers est sur ce point révélatrice ; on peut lire, en effet, que le but de toute cette recherche est de permettre « l’établissement de règles uniformes dans tout le royaume et de rétablir l’ordre qui a pu être dérangé » 22. Un peu moins de deux siècles après les édits ordonnant l’établissement des corps de métiers dans tous les lieux du royaume, ces enquêtes montrent qu’il existe « des corps d’arts et métiers, soit qu’ils aient été formés en communauté par des lettres patentes enregistrées, soit qu’ils se soient donné à eux-mêmes des statuts qu’ils ont fait ensuite autoriser par les Parlements ou par les juges, soit enfin qu’ils ne vivaient sous aucune loi particulière » 23. A cela s’ajoute l’existence des manufactures depuis Colbert, tout au moins sur le plan institutionnel. On sait qu’il faut distinguer les manufactures dispersées et les manufactures concentrées ; selon que la main d’œuvre est dispersée, il s’agit alors de travail à domicile, ou qu’elle est concentrée en usine. La monarchie n’a pas réussi à imposer une organisation uniforme du marché du travail.
Quelle participation à l’activité économique générale apporte le monde des corps et communautés de métier ? La réponse est toute en nuance dans la mesure où cette organisation de jure, monarchique et nationale est tout de même l’héritière des organisations de facto du système urbain de la ville médiévale dont elle a conservé les grandes lignes. Des activités entières échappent en totalité ou en partie. La draperie d’exportation pour le Levant, par exemple, relève des métiers jurés pour les fabricants ou marchands fabricants qui sont 322 maîtres établis, à Carcassonne (122), Clermont (90), Lodève (43) et autres lieux. En revanche, on ne relève que quelques 500 maîtres tisserands, à Carcassonne (84), à Clermont (100), à Lodève (162) ce qui semble indiquer qu’un certain nombre de fabricants font travailler des tisserands isolés, hors système des métiers. Le domaine de la soie est encore plus surprenant à Nîmes, 195 marchands-fabricants de soie ne rencontrent face à eux qu’un seul métier de production organisé celui des Taffetassiers. Pour le coton dont on connaît l’importance à la fin du XVIIIe siècle la situation est plus claire produit nouveau, inconnu au moment de l’établissement de l’organisation des métiers urbains, il est complètement ignoré par les institutions professionnelles. Ainsi, l’organisation de jure en corps de métier à l’échelle du royaume n’a pas pu intégrer la nouveauté et elle s’écarte de plus en plus des réalités économiques comme toute institution, elle a tendance à se figer, à se clore, à se scléroser. En plein XVIIIe siècle, l’organisation de corps de métier continue à refléter l’importance économique des divers métiers au XVIe siècle. Dès lors, l’institution peut devenir un indicateur important tant en histoire économique que sociale, politique, voire religieuse. Là où tout ou partie importante de l’activité économique repose sur les métiers établis en jurandes, l’économie est restée une économie urbaine sur les niveaux atteints au XVe ou XVIe siècles. Naguère, j’ai avancé cette idée pour Pézenas elle se vérifie pour Montpellier 24 où les 785 maîtres des 42 métiers jurés paraissent assurer l’essentiel de l’activité. Si, comme à Pézenas, le maître de métier est un taillable (propriétaire), un capitable (appartenance à une classe professionnelle), un contribuable au vingtième (bénéfices industriels et commerciaux), il est possible d’avancer que plus de 1/3 des 2200 maisons de Montpellier intra-muros sont occupées par des maîtres de métier, leur famille, leurs domestiques et leurs compagnons et apprentis. Sur le plan de l’histoire sociale, les études de R. Mousnier sur Paris montrent qu’il y a généralement coïncidence entre l’appartenance à un groupe juridique, les titres, honneurs et dignités, et la richesse exprimée d’après les dots. Le monde du travail parisien se répartit entre plusieurs strates : la troisième strate des marchands, apothicaires, chirurgiens, celle des « nobles hommes », la quatrième celle des gens de justice avec le qualificatif de maître précédant le nom patronymique, la cinquième celle des honorables hommes où figurent les maîtres des grands métiers, la sixième et la septième où figurent celle des maîtres moyens et inférieurs. Dans la huitième strate on rencontre les compagnons et dans la neuvième des « gens de métier sans qualité », c’est-à-dire des gens de métier hors du système des métiers jurés 25. Ainsi, la connaissance de la répartition des hommes entre les groupes professionnels de jure permet de déduire : la fortune. le style de vie, les mentalités, la culture. Dans une société de corps, la connaissance de la structure des corps permet de passer à l’étude sociale.
Dans la plupart des corps de métier de jure, les caractéristiques religieuses relevées dans les statuts des métiers urbains se maintiennent, dans les villes languedociennes plus que toutes autres villes françaises traversées par les clivages religieux, souvent définitifs et déterminants, il est possible que peu à peu l’appartenance à l’organisation de jure de métiers soit devenue signe de catholicisme.
En conclusion, je voudrais insister d’abord sur la continuité. L’organisation d’encadrement du monde de travail, c’est-à-dire l’organisation des métiers en communauté, existe dès les origines de Montpellier, comme elle existe dans toute l’Europe. Le métier est une organisation de production, donc une organisation des producteurs et une organisation de. vente, donc d’établissement de rapports avec les clients. Le métier est ouvert et, en faisant la preuve de sa capacité, chacun est libre d’y entrer. La même organisation existe encore en France de 1789. Mais cette continuité institutionnelle cache deux réalités historiques différentes. Dans la première, le système urbain médiéval, le groupement de métier est un groupement de facto, une sorte d’union professionnelle volontaire. Dans la seconde, le système national monarchique moderne, la jurande est un groupement de jure d’une société toute entière ordonnée autour de la notion de corps juridique.
Reste, pour terminer, à formuler deux souhaits : le premier, que l’on entreprenne l’étude des métiers au XIXe siècle dans le cadre montpelliérain, de façon à vérifier s’il y a continuité d’activité et de localisation l’étude de la patente permettrait de mener à bien cette recherche et de la mener jusqu’à la dislocation du système des métiers urbains, sans doute sous le coup de la « grande industrie ». Le second concerne et l’historiographie et l’histoire des mentalités. Quand, comment et pourquoi se forme une image du monde des corporations, symbole « d’un monde que nous avons perdu », conservateur des traditions urbaines, comme le monde paysan est le conservateur dés traditions rurales ?
Notes
1. En 1885 la bibliographie des corporations de Pierre Blanc comprenait 1141 titres. II est difficile d’imaginer combien une telle bibliographie réunirait d’ouvrages si on la refaisait un siècle après. Une bibliographie récente se trouve dans : (G.) Lefranc, Histoire du travail (nouvelle édition revue et augmentée), Paris 1975 (R.) Coornaert, Les corporations en France avant 1789, (deuxième édition, revue et augmentée, Paris, 1966 (P.-C) Timbal, Histoire des institutions, Dalloz, 5e édition, 1974 (J.) Ellul, Histoire des institutions, Thémis )P.U.F.), 4e édition, 1971. Les histoires des institutions dues à des historiens renseignent sur l’organisation des métiers : (R.) Doucet, Les institutions de la France au XVIe siècle, 2 vol., Paris 1968 (R.) Mousnier, Les institutions de la France sous la monarchie absolue, 2 vol., Paris, 1979-1980 ; (G.) Marion, Dictionnaire des institutions de la France, (XVIIe-XVIIIe siècle), Paris, 1928 ; (J.) Godechot, Les institutions de la France sous la Révolution et l’Empire, (2e édition), Paris, 1958. Pour le Languedoc et pour Montpellier (L.) Dutil, Histoire économique du Languedoc, Paris, 1911 ; (L.-J.) Thomas, Montpellier ville marchande, Montpellier, s.d., (1935) (J.) Berthelé, Inventaire des Archives communales de Montpellier, T. N. Montpellier, 1926 (L’Anonyme de 1768) (P.-G.) Delpuech, Montpellier à la veille de la Révolution, 1954 (A.) Gouron, La réglementation des métiers en Languedoc, Paris, 1958 ; (Y.) Barel, La ville médiévale système social et système urbain, Grenoble, 1975.
2. C’est notamment le cas de la « Renaissance e telle qu’elle est décrite par J. Burckardt.
3. Il faut rappeler ici l’intérêt du livre de G. Imbert : Des mouvements de longue durée Krondratief, Aix, 1958, pour toutes les questions évoquées ici.
4. Dictionnaire ou traité de la police générale des villes, bourgs, paroisses et seigneuries de campagne, par Edme de La Poix de Fréminville, nouvelle édition, Paris, 1775.
5. R. de Lespinasse, Histoire Générale de Paris. Métiers et Corporations de la ville de Paris (XIVe-XVIIIe siècle), Paris, 1892.
6. Id., ibid., p. 7 et suiv.
7. A. Gouron, Ibid., Annexe II, p. 386.
8. Gouron, Ibid. Pour cette histoire des institutions montpelliéraines, le recours au célèbre ouvrage de d’Aigrefeuille s’impose il ne faut négliger, ni A. Germain, ni L. Guiraud, ni plus récemment l’Histoire d’une seigneurie du Midi de la France de J. Baumel, 4 vol., Montpellier, 1968-1977.
9. Saint-Thomas, Somme Théologique, II q. 58 ; A. Gouron, p. 95 « L’organisation professionnelle est désignée sous le nom de Caritat ».
10. G. Le Bras, Études de sociologie religieuse, Paris, 1955, t. 1 L’examen de conscience de Jean Pontas.
11. A. Gouron, Ibid. Préface.
12. Dictionnaire de l’Académie, Nîmes, 1786 Privilège, faculté accordée à un particulier ou à une communauté de faire quelque chose ou de jouir de quelque avantage à l’exclusion des autres.
13. A. Gouron, Ibid.
14. Expression de Y. Barel, La ville médiévale, Grenoble, 1975. Il y a certainement beaucoup à retenir des notions de système et de notions d’ensemble pour l’étude de l’histoire. Voir D. Durand : Le systémique, Paris, 1979.
15. A. Gouron, Ibid., p. 163.
16. A. Gouron, Ibid., p. 96.
17. R. Mousnier, Les Institutions de la monarchie absolue, 2 vol., Paris. 1974-1979, t. 1, p. 360-368.
18. Mise au point récente : M. Mollet, Genèse médiévale de la France, Paris, 1978.
19. Voir la mise au point au titre caractéristique de J.R. Kellet, The breakdown of gild and corporation control over the handicraft and retail trade in London, Economic history review, 1957, p. 381-394, avec bibliographie détaillée.
20. C’est le titre d’un ouvrage de La Boëtie dans lequel cet auteur montre que ses contemporains se précipitent de bon cœur dans « la servitude ».
21. Édit. de Décembre 1581. Voir Fontenon, Édits et Ordonnances des Rois de France, 1615. Chapitre : Des Maîtres de métier, P. 109 et suivantes.
22. Archives départementales de l’Hérault. C. 2783.
23. Id., Ibid.
24. M. Péronnet, Le monde du travail à Pézenas, Études sur Pézenas et sa région, IV, 1973, 4, p. 23-29.
25. R. Mousnier, Les stratifications sociales à Paris, Paris, 1978.
