Amphore attique à figures noires (type A), en provenance de la Monédière (Bessan, Hérault)

Nous présentons une étude sur une amphore attique fragmentaire. Elle est à figures noires et provient du gisement de La Monédière à Bessan (Hérault), parcelle 123 (Professeur Aquarone, en 1955).

Il s’agit, pour l’essentiel, d’un groupe de 64 pièces qui se trouvent actuellement dans la collection de Monsieur le Chanoine J. Giry à Nissan-lez-Ensérune (Hérault). Toutefois il existe ailleurs d’autres fragments qui ont pu appartenir à cette amphore ou bien – dans un cas – à une amphore comparable pour le style et la chronologie (pièce de l’ancienne collection J. Coulouma 1 et pièce dans les collections du Collège d’Enseignement Général de Bessan 2). Il s’agirait donc d’un ensemble de 66 fragments ayant fait partie d’une forme identique sinon d’une même amphore.

L’amphore à tableaux de la collection J. Giry a été mentionnée pour la première fois en 1955 dans le Bulletin de la Société Archéologique (…) de Béziers 3. Dans la revue suédoise Skrifter Utgivna av Svenska Institutet i Rom 4 nous donnons un essai de restitution de la composition des deux tableaux.

Ici nous présentons non seulement la description détaillée de ces tableaux mais aussi certaines comparaisons significatives, des caractéristiques de style, une datation et la mention d’une attribution possible.

Cette amphore était du type A (voir figure 1), c’est-à-dire elle avait une anse à section anguleuse et un pied « légèrement plus compliqué » que celui de la forme B, plus ancienne 5. Ce pied est plus haut et peut présenter deux « étages ».

Fig. 1
Fig. 2

Le fragment conservé au Collège d’Enseignement Général de Bessan est en partie comparable à trois fragments de la collection J. Giry : la partie inférieure du col est ornée d’une zone de palmettes et de fleurs de lotus sur deux rangs, de part et d’autre d’une chaîne aux « yeux » incisés. Cependant ce qui reste de l’image du tableau ne parait pas pouvoir prendre place sur l’une ou l’autre face de l’amphore aux 64 fragments : voir ici fig. 5, fragment 1 (rang supérieur). En effet, la présence de la tête d’un personnage de taille réduite garçonnet ? – fait penser à l’image de la face B de l’amphore Vatican 344, amphore souvent reproduite 6. On voit, sur cette face de cette amphore, Tyndare et les Dioscures avec le « gentil garçonnet » décrit par Beazley 7.

Le fragment qui se trouvait dans la collection J. Coulouma (voir ici fig. 2) présente également une zone de palmettes et de fleurs de lotus sur deux rangs, de part et d’autre d’une chaîne aux « yeux » incisés. Le filet noir, unique, qui limite cette zone dans sa partie inférieure, est à rapprocher de celui des fragments de la collection J. Giry. Toutefois ce fragment a été recueilli longtemps avant le moment de la découverte du groupe principal des tessons 8.

Afin de tenter de retrouver la composition des faces A et B de l’amphore de la collection J. Giry 9 nous avons séparé les pièces qui se rapportent à l’image d’Héraclès en lutte avec le lion de Némée de celles qui paraissent se rapporter à l’image, assez conventionnelle, de Dionysos et de son thiase : voir ici figures 3 a et b (Héraclès…) puis 4 (Dionysos…).

La face A offre donc l’image, souvent peinte sur différentes formes attiques à figures noires et à figures rouges 10, d’Héraclès et du lion de Némée avec, comme personnages assistant à la « victoire », Athéna et lolaos. Empiétant sur la zone des palmettes et des fleurs de lotus on aperçoit le cimier du casque de la déesse (fig. 3 b 1). Un pan de son vêtement – péplos probablement – apparaît non loin d’une patte arrière – dressée – du lion qui doit être devant elle (fig. 3 b 2). Derrière Héraclès se tient debout lolaos qui est nu et tourné à droite. La massue d’Héraclès est dans sa main droite. Le héros est nu. Il est courbé à droite. Ce qui subsiste de son corps est limité au ventre, aux cuisses, à une partie de jambe et aux deux mains (fig. 3 a supérieure à droite et inférieure). Les mains se touchent par les doigts seulement : il s’agit d’une prise qui tire le bras gauche vers le haut et permet ainsi de mieux étouffer le lion dont le cou est pris comme dans un étau et dont on ne voit plus que la crinière. La prise en question est celle qui est bien connue des marins en Grande Bretagne : c’est la « mariner’s grip ». Sur le fragment inférieur de la figure 3 a il y a, non loin d’un pied d’Héraclès, une patte avant du lion dont seule l’extrémité est visible. Cette patte doit être appliquée contre le sol, toute la partie avant du corps du lion étant tirée vers le bas par Héraclès, l’arrière train seul demeurant en position normale.

Une question se pose à propos de la jambe d’Héraclès la musculature du mollet est indiquée par une incision ; il semblerait donc que cette jambe doive être la jambe gauche et non pas la jambe droite. La position d’Héraclès, jambe gauche en avant, jambe droite en arrière, oblige à écarter cette interprétation. Une explication semble être donnée par d’autres images de la céramique attique à figures noires. En effet il y a des cas où les mollets des deux jambes sont traités de la même manière (cf. RA, 1972, I, p. 67, fig. 4 = ABV, p. 334/5 : hydrie de Würzburg 317).

La description qui vient d’être faite montre que, sur la face A, nous avons la composition « ternaire » classique – Héraclès, personnage principal, occupant la partie médiane du tableau et ne faisant qu’un (pourrait-on dire) avec le lion de Némée alors que, de part et d’autre, la position verticale d’Athéna et de lolaos fournit une limite et un équilibre à ce tableau.

Fig. 3
Fig. 4

L’image d’origine sur la face B est moins facilement reconstituable dans sa totalité bien que son type de composition corresponde à un schéma qui n’est pas rare sur céramique attique à figures noires. En effet, si les personnages – reconnaissables – en présence font bien partie d’un groupe dionysiaque, la fragmentation des pièces laisse subsister certaines incertitudes d’emplacement et même – dans un cas au moins – d’identité.

L’image de cette face B se retrouve, avec des variantes, sur d’autres vases attiques à figures noires et surtout sur leur face B. Le personnage principal – point de mire des autres personnages – est Dionysos. Il est tourné à droite. Dans la main gauche il tient un rhyton. Devant lui se trouve un personnage qui n’est plus représenté que par une draperie. Qui était-il ? Si l’on accepte – derrière Dionysos – la présence d’une ménade (ou d’Ariane ?) qui, tout en avançant à gauche, se retourne vers Dionysos 11, ce personnage à la draperie aux larges plis était un être immobile et probablement masculin. S’agit-il d’Hermès ?

Sur certaines images, qui représentent Dionysos, il y a, à sa droite et à sa gauche, un pampre. Nous avons choisi cependant d’attribuer à Hermès les deux fragments jointifs avec draperie aux plis larges et faible partie de pampre. Il se pourrait néanmoins que cette draperie appartienne à Dionysos lui-même.

Une autre draperie, qui présente un ornement inférieur avec une ligne ondée entre des lignes parallèles, fait plutôt penser à un autre personnage féminin. Il ne semble pas possible en effet d’attribuer à la femme, qui se retourne vers Dionysos et qui est en marche à gauche, ce qui semble avoir appartenu à un personnage immobile avec un « long » pied posé à plat. De plus une jambe nue d’homme en marche à droite paraît bien plus à sa place dans la partie droite du tableau que dans la partie gauche qui est occupée par la ménade ou par Ariane.

On s’attend évidemment à la présence de satyres. Un fragment offre en effet la partie droite d’un torse et les biceps du bras droit d’un homme nu qui était au contact même de la limite gauche du tableau. Pour l’équilibre de la composition le pied nu dont il a été question ainsi que la partie d’un corps nu avec virilia ne semblent pouvoir se placer que sur la droite du tableau.

Parmi les autres fragments qui ont été photographiés il faut distinguer deux groupes : il y a ceux que nous avons éliminés de nos figures 3 et 4 mais que nous donnerons dans notre travail « Céramiques grecques d’Orient et d’Occident en Languedoc méditerranéen, Roussillon et Catalogne (VIIème – IVème s. avant J.-C.) » 12, et il y a ceux qui sont sur la figure 5, ici même.

Mais avant de mentionner trois des quatre fragments de cette figure il faut remarquer l’existence d’un fragment avec partie de palmette noire, fragment que nous avons placé sur la partie gauche de la face A (fig. 3 a) et, sur la face B, devant Dionysos, des lettres peintes en partie conservées : epsilon (?), Iambda, omicron (?). En dessous du bras gauche de Dionysos, ces lettres peuvent-elles avoir un sens ? Il est permis d’en douter.

Sur un fragment non reproduit, sous la zone des palmettes et des fleurs de lotus, le sommet d’une lettre – rhô ? – se distingue. Sur la figure 5 un autre fragment de la partie droite d’un tableau montre deux lettres : delta, sigma.

Notre figure 5 réunit à la fois le fragment avec le « gentil garçonnet », le fragment avec dipinto et deux autres fragments ; un gros tesson peint noir a reçu un graffite figuratif : « masque » humain, cornu. Faut-il y voir un rappel et une survivance en pensant à un « casque à antennes » de la « civilisation indigène » 13. Faut-il faire le rapprochement avec une tête de félin peinte à Athènes à l’attache inférieure de l’anse d’une oenochoé à embouchure trilobée (British Museum B 524 = ABV, p. 154/47 (28) = Paralipomena p. 85/47 bis : Amasis) ?

Après cet essai de description des deux faces de cette amphore en provenance de La Monédière nous en venons à la mention de quelques comparaisons significatives.

Pour la face A la composition du tableau est celle du groupe II E de S. B. Luce (cf. AJA), 20, 1916, p. 464 : « vases du type tardif de la lutte Héraclès courbé au dessus du lion »). Un exemplaire comparable est celui qui est au Louvre et qui est attribué au peintre Rycroft (Louvre F 215 = ABV p. 336/10).

L’attitude d’Héraclès semble bien en effet correspondre à celle des exemplaires du groupe A de F. Brommer (cf. Vasenlisten zur griechchen Heldensagen, 1960, p. 85).

Quant à la position « à demi-couchée » d’Héraclès au dessus du lion qu’il tient à sa merci, elle est caractéristique des images sur céramique attique entre le milieu du VIe s. et le milieu du Ve s. (cf. F. BROMMER dans Antiker Kunst und Literatur, 1953, p. 7). On la trouve sur de nombreux vases du groupe d’Antiménès (cf. ABV, p. 266 à 291).

Certains détails permettent aussi des comparaisons, par exemple les mains avec prise « en ciseau », les clavicules à boucle interne, le cimier du casque d’Athéna empiétant sur la zone florale, lolaos porteur de la massue d’Héraclès :

1°/ prise en ciseau : cf. CVA Wien/1, pl. 44/2 (1412), p. 29 : environ 510 ; CVA British Museum /3, III H e, pl. 27/3a = F. BROMMER, op. cit., 1960, p. 88, n° 74 ; CVA British Museum /6, III H e pl. 74/2 = F. BROMMER, op. cit. 1960, p. 85, n° 1 ; etc.

2°/ clavicule à boucle interne ce type de clavicule se rencontre chez plusieurs peintres et à la fois dans la technique à figures noires – par exemple chez Pamphaios : cf. CVA Bibliothèque Nationale. Cabinet des Médailles/2, III H e, pl. 59/4 et 5 – et dans la technique des figures rouges – par exemple chez Douris : cf. ARV/2 p. 431/47 = British Museum E 48 : coupe.

Fig. 5

3°/ cimier du casque d’Athéna : cf. CVA München/1, pl. 41/4 : amphore type A = F. BROMMER, op. cit., 1960, p. 88, n° 67 = ABV, p. 328/9 = R. SALOMÉ, Projet de Code pour l’analyse des représentations figurées sur les vases grecs, 1965 (exemplaire dactyl. : CNRS, Centre d’analyse documentaire pour l’archéologie), pl. 1.

4°/ lolaos porteur de la massue d’Héraclès : cf., notamment, CVA Sèvres, pl. 15/5 = BV p. 328/7 ; CVA Metropolitan Museum of Art/3, pl. 15/1 et la récente étude de J. Boardman : RA, 1972/1, p. 62, p. 63, fig. 2.

Pour la face B, si l’on hésite à imaginer une présence de six personnages – ce qui serait beaucoup pour une seule face – il est hors de doute que la composition générale est à rapprocher de celle d’un exemplaire du musée de Cleveland : cf. CVA Cleveland Museum of Art/1, pl. 13/2, groupe d’Antiménès : sur ce tableau se voient Dionysos et peut-être Hermès avec, de part et d’autre, une ménade et un satyre. Sur une amphore type B du Musée de Boston six personnages sont peints sur le même tableau Zeus, Dionysos et Hermès, une femme (Ariane ?) et, sur les côtés, un satyre : cf. CVA Museum of Fine Arts Boston/ 1, pl. 9/2 = ABV, p. 246/72 : face A : « Dionysos conduit par Hermès à Zeus ».

Une caractéristique stylistique de cette face B mérite une mention particulière c’est celle du péplos à larges plis « centrifuges » de la « ménade ». Cette ménade peut aussi être comparée à ce qui existe sur les faces A et B d’une amphore à col du Louvre : cf. CVA Louvre/3 III H e, pl. 17/4,5 = ABV, p. 142/8, groupe E, peintre de Towry White.

Quant à l’aspect, non pas de la ménade qui se retourne, mais du péplos lui-même, c’est celui que l’on voit habituellement sur les femmes du groupe E. En effet c’est dans ce groupe que les larges plis permettant un mouvement rapide apparaissent pour la première fois. Si l’on considère aussi le motif des points alignés sur étoffe on peut faire une comparaison avec une amphore à col d’Exékias : cf. P. COLAFRANCESCHI CECCHETI, dans Studi Miscellanei, 19, Seminario de Archeologia (…), Universita di Roma 1971-72, pl. XXXVII/101 = ABV, p. 144/7 Londres B 210.

Un pampre tenu dans la main droite de Dionysos est figuré sur une « amphore à panse » (Bauchamphora) du groupe E (datation environ 540) : cf. N. KUNISCH, Antiken der Sammlung Julius C. und Margot Funcke, Ruhr-Universität, Bochum, 1972, n° 67, p. 71, fig. droite.

Il faut ajouter quelques remarques sur le « décor » et le style. En effet la zone à doubles palmettes et doubles fleurs de lotus avec les yeux de la chaîne incisés est, à elle seule très significative. …

On considère habituellement l’incision des yeux comme étant une caractéristique du style d’Exékias : (D. von Bothmer, viva voce) et un cas d’yeux de chaîne peints en blanc (cf. J. D. BEAZLEY, Paralipomena, p. 62 amphore type A : pièce de Barcelone) est, semble-t’il, exceptionnel. Toutefois cette caractéristique a pu être imitée l’œuvre serait alors dans la manière d’Exékias.

Quant à la présence d’une palmette noire sous les anses, elle semble être en faveur d’une datation dans la période finale du VIe s. : cf. C V A Metropolitan Museum of Art/3, pl. 32/3,4 Paralipomena, p. 122/44 bis : amphore type A, manière d’Antiménès, datation 520, pl. 34/4 = Paralipomena, p. 123 : amphore type A (New York 41.162.174), manière d’Antiménès, datation 510 environ ; cf. aussi CVA Museum of Fine Arts Boston/1, pl. 38/3,4 petite amphore à col de l’Affecté, datée 520-510.

Une datation comparable parait également être fournie par les dipinti qui ne semblent pas avoir fait partie de mots ayant un sens quelconque.

J.-J. JULLY

Notes

  1 Cf. J.-J. JULLY, La céramique attique de La Monédière, Bessan (Hérault) (…), Collection Latomus, vol. 124, Cat. n° 12, pl. 111/7.

  2 Ici fig. 5 supérieure (1).

  3 Cf. J. GIRY, « Tell » de La Monédière. Commune de Bessan, Bulletin de la Société archéologique (…) de Béziers, 4ème série, XXI, 1955, p. 24 et, en regard de la page 25, reproductions de certains fragments.

  4 Tome XXXI, Opuscula Romana VIII p. 54 sq. ; pl. X : choix de fragments des tableaux A et B.

  5 Cf. J. D. BEAZLEY, The Development of Attic Black-Figure, 1951, p. 59. Voir ici la figure 1 profit de l’amphore type A, n° Inv. 98.919 du Musée de Boston : cf. CVA Museum of Fine Arts Boston/1, fig. 16.

  6 Cf. J. D. BEAZLEY, Attic Black-FiLure A Sketch, 1928, pl. 6 à droite. Aussi cf. B. NEUTSCH, Exékias. Ein Meister der griechischen Vasenmalerei, 1949-1950, dans Marburger Jahrbuch fur Kunstwissenschaft, XV, p. 60, fig. 29.

  7 op.cit., 1928, p. 19-20.

  8 Voir note 1.

  9 Les fragments en question ont été noyés dans le plâtre sur une seule face.

  10 Cf. F. VILLARD, Mon. Piot, 47, 1953, p. 45, fig. 4.

  11 Cette interprétation parait être possible par suite de la présence du pampre stylisé qui, habituellement, est tenu dans une main par Dionysos. Voir, plus loin, dans notre texte, la mention d’un exemplaire dans une collection allemande.

  12 Thèse d’État : Université de Lyon II pl. B 56 à 59 tout particulièrement.

  13 Survivance de ce qui était figuré sur des stèles en Méditerranée occidentale (Péninsule Ibérique) et sur de la poterie modelée du premier Âge du Fer occidental (Mailhacien I) (?) : cf. Bulletin de la société préhistorique Française, 61, 1964 (2), p. 414 : figuration sur poterie modelée à Servian (Hérault). Mentionnons, sur la même figure 5, le fragment avec ce qui parait être la frange inférieure d’un chitoniskos, peut-être (?).