Amours, fécondité et famille à Colombières-sur-Orb (1692-1902)

Le présent article de Guy Bechtel résume une partie des données qu’il a mises en valeur dans sa thèse sur Colombières (jadis La Galharde, aujourd’hui sur Orb) au XVIIIe prolongée jusqu’au XIXe siècle. Il a voulu dégager ici les principales données démographiques de cette paroisse de l’ancien diocèse de Béziers située sur le plateau qui confine au nord avec le Massif Central. On notera les thèmes essentiels :

1) Croissance continue de la population du début du XVIIe siècle à la seconde moitié du XIXe, chute brutale par hémorragie humaine à partir du Second Empire. Napoléon III régnant, les hautes terres des diocèses montagnards du Languedoc se vident inexorablement de leurs hommes attirés vers les villes de la ceinture méditerranéenne ou les terres viticoles des basses plaines.

2) Apparition du contrôle généralisé des naissances relativement tardivement, sous la Restauration, alors que la coupure, pour l’ensemble du Languedoc, se situe très nettement sous le Directoire et l’Empire. De ce point de vue, Colombières est à replacer à côté d’autres paroisses étudiées du Massif Central (montagne vivaroise, Limousin, Auvergne) qui reste très longtemps un conservatoire des mœurs.

3) Croissance classique du nombre des naissances d’enfants illégitimes et des conceptions prénuptiales dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, résultat d’un ébranlement de la stricte observation des interdits religieux, baisse à nouveau de ces naissances à partir du règne de la morale Louis-Philipparde, le point minimum se situant sous la prude et conformiste (je serais tenté d’écrire de la très victorienne) IIIe République.

Alain MOLINIER,
C.N.R.S., Paris.

Malgré l’existence de quelques lacunes dans les registres paroissiaux de baptêmes, mariages et sépultures (notamment de 1706 à 1712), nous avons pu appliquer au petit village de Colombières-sur-Orb dans l’Hérault (Colombières-la-Galharde sous l’ancien régime) les méthodes maintenant bien connues de la démographie historique 1.

Nous avons ainsi procédé à la reconstitution de toutes les familles ayant vécu là entre 1692 (date du premier acte de baptême conservé) et 1902.

Durant cette période, la population du village a évolué en nombre de façon assez classique baby-boom au XVIIIe siècle, maximum atteint au XIXe, puis lent et mortel exode rural se poursuivant au XXe, ainsi qu’on le verra à ces quelques repères :

Dans ce cadre, nous ne pouvons que résumer très brièvement et sans grandes nuances quelques uns des résultats auxquels nous sommes parvenus, au sujet des amours, de la fécondité et de la famille.

I. - Mouvements saisonniers

a) Conceptions

On sait qu’en retirant neuf mois à toutes les dates de naissance d’une population, on obtient des dates approximatives des conceptions, ce qui permet grâce à des moyennes pondérées (nombres proportionnels) d’étudier la répartition de ce phénomène selon les différents mois de l’année.

Pour le XVIIIe siècle comme le XIXe, nous constatons une permanence, au reste valable pour la France entière : les rapports entre époux sont proportionnellement plus fréquents en fin d’hiver et au printemps qu’en toute autre saison. Au XVIIIe siècle, c’est le mois de février qui arrive en tête, suivi d’avril ; au XIXe siècle, c’est le mois d’avril, suivi de février. En revanche les chaleurs de l’été, si elles sont en général propices aux conceptions illégitimes comme l’a montré A. Molinier, éloignent les couples légitimes.

b) Mariages

Colombières se comporte ici de façon si classique qu’on n’insistera pas. Un tiers des mariages annuels au XVIIIe (33,5 %), près d’un quart au XIXe (22,5 %) sont célébrés dans le seul mois de février. Pourquoi ? Sans doute parce que les prescriptions de l’église sont longtemps suivies avec rigueur : Carême et Avent écartent les mois de mars et décembre, la piété mariale déconseille mai. En été (juin, juillet, août), les habitants pourraient convoler, mais ils sont aux champs, attentifs aux récoltes toujours incertaines. Si bien qu’en fin de compte, il ne reste que quelques mois où il soit à la fois licite et raisonnable de se marier : en janvier, en février et, aussitôt après les vendanges, en novembre. Ces trois mois arrivent en tête à Colombières, au XVIIIe siècle, pour le nombre de mariages.

Au XIXe, si février l’emporte toujours, c’est moins nettement. Il est suivi de janvier, ce qui est assez classique, puis de mai, le mois de la Vierge,, ce qui est franchement inattendu – signe probable d’un effritement de la foi à partir de 1840 environ, en tout cas d’une moindre observation des interdits de l’église en certaines matières.

c) Décès

Le XVIIIe et le XIXe sont ici très comparables. Si l’on est conçu entre l’hiver et le printemps, si l’on se marie en février, on meurt statistiquement beaucoup plus dans la seconde moitié de l’année, et spécialement après l’été (août, septembre, octobre). Ce phénomène est aujourd’hui encore pour partie observable.

Ainsi tout peut changer, les tabous religieux, la structure des professions, le type économique du pays. La courbe des naissances et des mariages s’en trouve modifiée. Mais la mort, elle, ne renonce pas à ses habitudes, ce qui marque bien qu’elle constitue quelque chose de plus qu’un « événement médical » (maladie, échec des soins). On dirait que par printemps (mars à juin), quand les beaux jours sont en vue, le moribond s’accroche. Et quand vient l’automne, au contraire, il s’abandonne.

La permanence d’une forte mortalité en août, septembre, octobre implique que celle-ci n’est pas forcément due à des épidémies estivales, comme on l’avait d’abord cru pour l’Ancien Régime. Il n’y a pratiquement plus d’épidémies au XIXe siècle, il n’y en a plus du tout au XXe, et on meurt toujours plus à certains moments qu’à d’autres.

II. - Âge au mariage

Les nouvelles conditions de vie et la disparition des famines libèrent d’abord la volonté de vivre. Il ne fait pas de doute qu’au XVIIe et au XVIIIe un âge tardif au mariage était un moyen – sans doute le seul – de contraception au niveau du groupe. En se mariant tard, on créait moins d’enfants, donc moins de bouches à nourrir. Avec le XIXe siècle, la question de la nourriture cessant assez vite de faire problème, on peut inventer une très relative joie de vivre et se marier presque à sa guise.

Pour le XVIIIe siècle (1692-1802), travaillant sur les premières unions (ce qui exclut les remariages de veufs, forcément tardifs et qui perturberaient tout), nous avons obtenu un âge moyen de 27,9 ans au mariage des hommes et de 24,7 ans pour celui des femmes.

Pour le XIXe (1803-1902), un lent mais réel rajeunissement est observé en dernière période.

 

On constate en gros une baisse d’environ un an au mariage au cours de ce siècle. Ces chiffres sont très voisins de ceux qui sont généralement admis pour la France entière à la même époque

On remarquera cependant que cette baisse, si elle est indiscutable, n’est pas considérable. Au début, on est encore très proche des résultats que nous avions obtenus pour le XVIIIe siècle. Vers la fin, l’âge des femmes surtout a tendance à baisser, ce qui relie bien ce recul à l’apparition d’autres moyens de contraception.

III. - Nombre d'enfants par famille

En divisant le nombre de naissances par les mariages célébrés dans une période donnée, on obtient un rapport qui, certes, peut et doit soulever quelques critiques (les enfants comptés ne sont pas forcément issus de mariages en cause), mais qui donne une idée approchée de la fécondité et, surtout, permet de dater assez simplement l’apparition de la contraception volontaire.

Pour le XVIIIe siècle, nous avons obtenu des chiffres sans variation sensible, qui laissaient à penser que les naissances n’étaient en rien contrôlées (ce qui a été confirmé par l’établissement avec d’autres méthodes des taux de fécondité, calculs un peu complexes que nous laisserons de côté ici).

Les couples avaient en moyenne et à cette époque :

Au XIXe siècle, nous assistons à une baisse très sensible, tant à Colombières que d’ailleurs dans le village voisin du Poujol-sur-Orb, étudié par R. Guiraud qui nous a autorisés à reproduire, côte à côte, ses résultats et les nôtres.

A Colombières, la rupture est extraordinairement brusque.

D’un rapport de 5 avant 1822, on passe subitement à un rapport voisin de 3. Quelque chose s’est passé et on sait bien de quoi il s’agit. Le mécanisme de la génération est désormais connu et l’homme ne s’abandonne plus à la fécondité automatique. Très vraisemblablement, la pratique du « coïtus interruptus » se répand. Pourquoi à cette époque ? Le démographe ne saurait répondre. Mais on peut souligner que les minima de conceptions sont obtenus pour la première fois avec le développement du salariat (existence à Colombières de deux petites usines textiles) et au moment de la plus grande population (vers 1830).

Au Poujol-sur-Orb, la limitation des naissances paraît plus tardive. C’est seulement dans la période 1843-1852, soit près de vingt ans après Colombières, que le rapport N/M tombe aux environs de 3 et dénote la limitation des naissances. Cela prouve une fois de plus que la contraception n’a nulle part, même à quelques kilomètres de distance, été en France un phénomène qui s’est produit au même moment. Trop de conditions particulières jouent, dans lesquelles il faut compter jusqu’à l’influence personnelle du curé local. Notons toutefois que Le Poujol fut toujours moins « industrialisé » (si l’on peut dire, étant donné la modestie des ateliers en cause) que Colombières. On sait, par ailleurs, qu’il fut toujours aussi moins « politisé » (moins de proscrits sous Napoléon III). Colombières, quoique rural, a eu à un certain moment un petit côté « avant-gardiste ».

IV. - Taille des familles

La pratique de la contraception et, en tous cas, la validité du rapport des naissances aux mariages doivent trouver leur vérification dans la taille des familles.

Travaillant uniquement sur les enfants légitimes des familles complètes (pas de décès d’un conjoint avant 45 ans) et parfaitement connues (dites de « type M 1 » : âge de l’époux et date de fin d’union bien établis), nous avons vérifié d’abord qu’au XVIIIe siècle, les familles de dix enfants citées comme fréquentes, étaient en réalité exceptionnelles.

A Colombières, on trouve certes quelques familles très vastes, comme on en découvrirait aujourd’hui encore en France. Citons, par exemple, cette malheureuse Élisabeth Caylus (1711-1781), épouse de Jacques Viguier, qui eut quatorze enfants en 24 ans ; ou cette Françoise Vidal (1727-1780), épouse d’Antoine Martin, qui en mit autant au monde en dix-huit ans seulement. Mais à côté de ces cas d’exception, la moyenne générale oscillait entre 5 et 6 enfants par famille (5,91 de 1692 à 1732 ; 5,89 de 1733 à 1772, etc.).

Au XIXe siècle, en revanche, c’est l’effondrement. Ainsi nous avons pu compter :

Le chiffre de la dernière période ne doit pas être retenu : le village est si dépeuplé à cette époque que nous ne repérons plus assez de mariages, de familles, d’enfants, et que nous ne pouvons constituer un échantillon statistiquement valable.

Mais, pour les périodes précédentes, la vérification souhaitée est totale. De 4,15 enfants en moyenne par famille avant 1832, on tombe de 25 % : plus que 3,11 enfants entre 1833 et 1872. Cette fois-ci, la présomption de contraception touche à la certitude.

V. - Conceptions prénuptiales et enfants illégitimes

De tels bouleversements s’accompagnent-ils d’une certaine liberté des mœurs ? Pour le savoir, nous avons recherché d’une part les premières naissances obtenues dans un délai d’un à sept mois après le mariage (conceptions prénuptiales au sens strict) et, d’autre part, les naissances d’enfants illégitimes, reconnus ou non, puisqu’ils proviennent nécessairement de conceptions prénuptiales au sens large.

Le XVIIIe siècle nous a fourni les données suivantes :

On assistait donc à une montée extraordinaire des relations extra-conjugales suivies de procréation, le maximum étant atteint pendant la période révolutionnaire. Le XIXe siècle a-t-il été plus « sage » ?

Si le début du siècle ressemble à celui qui le précède, très vite un retour au calme parait s’imposer. La Monarchie de Juillet, le Second Empire et la République bourgeoise ont été des périodes de « moralisation » en cette matière, le chiffre des conceptions prénuptiales y étant beaucoup plus bas qu’aujourd’hui (20 à 25 %).

Les calculs fournis plus haut ont été obtenus à partir des fiches de famille de type M 1. Ils ne concernent donc pas tous les illégitimes, mais seulement ceux qui ont pu être attribués à ces familles et qui ont été rajoutés aux conceptions prénuptiales.

Une autre façon de contrôler la « moralité » du siècle consiste à renoncer au calcul des conceptions prénuptiales et à s’en tenir aux seuls illégitimes, mais cette fois à tous les illégitimes : tous les enfants nés sans père connu au cours de la période.

On confirme ainsi la liberté des mœurs au début du XIXe siècle (8,56 % d’illégitimes contre 2,07 % au XVIIIe avec 5,90 % pour la période 1793-1803). Sous l’Empire s’est poursuivie et même amplifiée la relation extra-conjugale. Puis, avec quelques variations, nous repérons bien l’effet de « moralisation » déjà signalé. Après les débordements issus de la révolution, l’ère bourgeoise a combattu et réussi à faire reculer les relations sexuelles, tout au moins celles qui étaient génératrices d’enfants. Autre signe de la même évolution : les abandons d’enfants, si fréquents au XVIIIe siècle surtout en milieu urbain, disparaissent presque complètement. Nous n’en avons trouvé aucun à Colombières au XIXe siècle. La famille est désormais, ici comme ailleurs, un des piliers de la société.

Notes

  1. Guy BETCHEL, Un village du Languedoc au XVIIIe siècle : Colombières la Galharde, 1975, thèse d’histoire dirigée par E. Le Roy Ladurie (Paris VII), suivi de Un village du Languedoc au XIXe siècle : Colombières-sur-Orb. Ces ouvrages dactylographiés peuvent être consultés aux Archives nationales à Paris, aux Archives départementales de Montpellier, et à la mairie de Colombières-sur-Orb.

  2. On ne fournira pas ici les chiffres pour la période 1893-1902, car l’effectif de la population et surtout des naissances est devenu si faible que les résultats ne peuvent plus être statistiquement significatifs.