Afficher sa ville, ou quelques représentations symboliques dans le département de l’Hérault
Afficher sa ville, ou quelques représentations symboliques
dans le département de l’Hérault
p. 173 à 175
La géographie urbaine de la fin du XXe siècle, dans ses rapports aux médias, ne peut pas ne pas tenir compte des images que s’attribue la ville ou qu’on lui octroie. Dans un style concerté, une symbolique soigneusement choisie, chacun prend soin de veiller à son image, en attendant qu’elle devienne image de marque qui restera accolée au milieu qu’elle désigne, sinon synonyme de son identité. A chacun sa bannière; au blason médiéval qui disait qui on était, a succédé le « logo » (logotype) qui propose ce que l’on voudrait être. « Chacun » prend soin de cela, c’est-à-dire les municipalités, conseils généraux, conseils régionaux, toutes les collectivités locales, à l’image des entreprises commerciales, avec le souci de l’affichage. Cela n’est pas nouveau, mais cela se répand ; l’image de marque, définition à l’ancienne, laisse place à un nouveau vocabulaire qui parle de marketing ; de promotion et de communication.
Les ingrédients du publicitaire, couleurs, graphisme, symbolique, démultiplient les pictogrammes et illustrent les professions de foi. Ce langage, car c’en est un, auquel nous ont habitués les lieux publics, relève de la sémiologie. Le signe est désormais en tête de l’expression urbano-publicitaire, déjà une bonne quinzaine pour les villes et stations touristiques, ou plus simplement certaines communes de l’Hérault.
Villes à connaître
Dans un Languedoc-Roussillon auquel on prête volontiers un certain nombre de « qualités » géographiques, le réseau urbain introduit d’autres éléments d’appréciation ; déjà neuf villes, hors de l’Hérault, proposent leur image : Nîmes, Alès, Beaucaire, Le Grau-du-Roi, Argelès, Canet, Amélie-les-Bains, Port-Barcarès, Narbonne. On connaît les composantes de la première cité, le crocodile et le palmier depuis longtemps répandus sur les produits commerciaux ou dans le langage des sportifs ; on connaît moins la signification du COL NEM qui les encadrent, mais chacun reconnaît Nîmes du premier coup d’œil. On ajoutera à la liste chacun des cinq conseils généraux, et le conseil régional.
Pour les villes de l’Hérault, on possède 15 documents. L’arbre de classification proposé met en présence les démarches suivies du texte, l’initiale de la ville, un symbole.
C’est l’initiale qui est la plus fréquemment utilisée, et qui marque les grandes villes d’abord, Montpellier, Béziers et Sète ; s’y ajoutent Baillargues, Lunel et Mèze ; à croire que l’exemple montpelliérain sera encore suivi. Sous la lettre, des choses; peut-être ligne d’horizon pour Montpellier, vague pour Mèze, circonférence du Saint-Clair sétois. Mais pourquoi tenter toujours de rattacher un trait à une réalité ? Béziers, Baillargues, Lunel jouent sur le détail qui dynamise, bleu et rouge aux couleurs portées par l’Association Sportive Biterroise, doré du fond (muscat) de Lunel, amorce de flèche pour Baillargues. C’est là un peu la technique de la publicité renouvelée depuis peu par le Crédit Agricole, du trait qui se perd et se prolonge à la fois. « M » offre un certain nombre d’avantages, et d’abord celui de se prononcer ici comme « aime », de proposer deux arches, en un équilibre tout simple, et les deux pointes d’une dynamique.
Le symbole est très variable, généralement sans grande imagination ; on entend par-là qu’à l’exception de Lattes, abstraite, ou de La Grande-Motte, stylisée, Agde et Palavas sont très figuratifs. La première a pris le parti de « l’Éphèbe » dans sa partie la moins originale, le buste ; l’aspect hellénique est renforcé par le graphisme de l’écriture. La seconde, le plan de la station, pas évident au premier coup d’œil ; les étangs, le Lez canalisé et le port ont la particularité d’évoquer sur fond bleu la silhouette d’un oiseau déployant les ailes. L’aspect marin est renforcé par le cadrage sous forme de pavillon, tels que les arborent les bâtiments. On sent tout ce qu’il y a derrière ces deux symbolisations. Agde, éphèbe ou pas, mais de quelle valeur artistique et historique, est la seule fondation grecque du littoral languedocien. Authentique, car sait-on jamais ! On a pu lire dans un guide que Marseillan-Plage, doublet balnéaire modeste de Marseillan, bourg viticole proche, était de même origine, puisque les Marseillais lui avaient donné son nom ! Ce qui n’est pas mal pour une implantation qui ne compte même pas un siècle d’existence, et simple confusion par transfert entre Marseille et Marseillan. Au chapitre des énormités et des niaiseries, on évoquera, dans le prolongement du logo palavasien, l’étymologie volant au secours de la symbolique. On affirmait déjà, après quelques pudeurs, mais de façon de plus en plus assurée, que Palavas vient de palus avis, l’oiseau du marais. Mais le pire n’est jamais sûr et, dit-on, à l’occasion de l’un de ces jeux estivaux (1988) au vide insondable dont la Télévision française semble avoir le secret, on est passé allègrement à « l’oiseau pâle » : palus avis, tout simplement. Il suffisait d’y penser. Quoi qu’il en soit, le but est atteint, le logo a rempli son office, la publicité aussi. L’essentiel n’est-il pas que l’on parle de Palavas, même à un prix très lourd, et dont se remettrait mal une plage de grand standing ?
Le texte peut être classé en trois types. Ou il renvoie à un élément de la ville, largement enraciné et à l’origine de jeux de mots le cas du « poulain » de Pézenas qui galope. Ou il mêle texte, graphisme et couleur. On a ainsi Juvignac « la verte » où apparaît peut-être une balle de golf dans une sorte de club que peut suggérer le j. Même vert pour Saint-Gély, au moins autant urbanisée mais certainement plus verte – en sa garrigue en tout cas quand elle est remodelée en « green » -. Le slogan « vive la vie » met l’accent, peut-être, sur une certaine qualité, ou bien un dynamisme qu’accentue le mouvement du golfeur dont la balle (point sur le i ou point de l’exclamation, on ne sait pas) va être puissamment frappée. Ou il reste texte avec le cœur (d’Orb) de Bédarieux, ou le simple nom prolongé de vaguelettes de Valras-Plage.
Communiquer
L’arbre de classification (figure numéro 1) n’est qu’une proposition que l’on pourrait reprendre différemment. Avec par exemple comme autre entrée l’abstrait et le figuratif, l’hérité et le créé récemment. En soulignant les rapprochements entre Pézenas et Agde grâce à l’histoire, sous les deux formes d’un localisme folklorisant et d’un apport au patrimoine mondial. Entre les pratiques sportives actuelles, golf et jeux d’eau (Saint-Gély, Juvignac, Lattes, La Grande-Motte, Palavas-les-Flots). Ou même dans la couleur, des bleus de Valras, Montpellier et Sète. Couleurs faciles à recenser, que ramassent les logos du conseil général : orangé et bleu, et du conseil régional, les mêmes plus le vert. Elles sont stéréotypées : le bleu, couleur du ciel et de l’eau ; la gamme des jaunes et orangés que l’on réserve, chauds, au soleil ; le vert, agreste ; le rouge, plus rarement utilisé, sauf pour faire chanter les gris ou donner l’élan à la lettre. L’essentiel se joue entre vert, jaune et bleu, dans le département comme en Languedoc-Roussillon. Ou comme à La Grande-Motte, sans que l’on sache très bien si figurent la voile ou la pyramide ou les deux en blanc, la coque du bateau ou le port en bleu, entre l’orange du soleil et le vert de gazon. Quant à la croix du Languedoc, si fréquemment utilisée vers l’autre Languedoc, de Toulouse, elle semble avoir fait son temps, malgré ses qualités graphiques et sa charge d’évocation.
Les procédés, on l’a vu, restent simples, consistant à typer une fonction : le port de Sète, ou un état, la station balnéaire de Valras-Plage, ou l’unicité, statuaire (Agde) ou pyramide (La Grande-Motte). Accolé au nom, cela devient pièce d’identité et bon révélateur des stratégies urbaines ; les lois du genre sont simples, dire plus rapidement encore que par l’affiche ce qu’est la ville, en quelques traits. Pour coller à ses basques l’identifiable, qui devient, lorsque la ville a réussi, l’inévitable : telles la Tour Eiffel, Big Ben ou la statue de la Liberté comme support à Paris, Londres ou New York. Mais à un autre niveau, qui n’est plus celui de la couleur locale ou de l’expression régionale, comme pour les villes de l’Hérault.
Y voir chacun
L’intérêt, réel, consisterait à mettre en regard des réponses aux questions posées au concepteur. Que n’a-t-on pas fait dire aux auteurs de notre littérature classique, en de besogneuses dissections, et que ne prête-t-on pas comme intentions aux publicistes, même si l’on ne prête qu’aux riches. Que ne laisse-t-on dire à chacun ce qu’il voit, quand il le voit ? Quel espace géographique est-il représentatif, quelle valeur accorder à tel paysage ou tel monument ?
Il ne serait pas plus étonnant pour Montpellier d’avoir un M de facture « moderne », au design opposé à celui qui a été retenu (voir l’interprétation proposée pour la même lettre par Mèze), ou encore de prendre l’ovale comme cadre, même s’il ne rappelle plus guère l’Œuf de la Comédie, ou telle silhouette, du château d’eau du Peyrou, ou tel profil, des Trois Grâces. Mais dans l’image exportée c’est désormais le plan lobé ou les surplombs d’Antigone qui l’emportent sur Louis XIV cadré sous l’Arc de Triomphe du Peyrou sur fond de château d’eau.
Le savoir-faire est-il en train de laisser place au faire savoir ?
Annexe
Les concepteurs
- Lattes, M. Bussière, graphiste.
- Lunel, Cabinet Eurêka, Montpellier.
- Mèze, Archigraphis, Poussan.
- Montpellier, RSCG Boulet, Montpellier.
- Palavas, Provitamine A, Montpellier.
- Pézenas, Anatome, Montpellier.
- Saint-Gély-du-Fesc, Agence Provitamine A, Montpellier.
- Sète, Pygmée, Montpellier.
- Valras, Services de la ville.
- Lattes, M. Bussière, graphiste.
- Lunel, Cabinet Eurêka, Montpellier.
- Mèze, Archigraphis, Poussan.
- Montpellier, RSCG Boulet, Montpellier.
- Palavas, Provitamine A, Montpellier.
- Pézenas, Anatome, Montpellier.
- Saint-Gély-du-Fesc, Agence Provitamine A, Montpellier.
- Sète, Pygmée, Montpellier.
- Valras, Services de la ville.
Références Bibliographiques
Delpech, Montpellier en sa région : images et représentations d’une capitale régionale, Études sur l’Hérault, n° 1, spécial Montpellier 2000, 1985, p. 29-38 ; Méridien, n° 5, avril-juin 1988, Images : les logos des collectivités locales, ou Le hit-parade des logos des villes, p. 41-45, Montpellier; H. Thery, Chorèmes et blasons, Mappemonde, 1988-1, p. 35-37.
