Une Chronique Piscénoise du XIXe siècle : Le journal d’Etienne Mascou
Une Chronique Piscénoise du XIXe siècle : Le journal d’Etienne Mascou
p. 21 à 30
Sous le titre de « Faits divers arrivés à Pézenas » Etienne Mascou fils, marchand de cuirs à Pézenas 1 consigne les événements de la vie locale survenus de 1815 à 1866 qu’il juge sans doute les plus intéressants. La chronologie n’est cependant respectée qu’à partir de 1855, encore des événements antérieurs s’intercalent-ils dans cette trame partiellement fidèle. Avant cette date le désordre l’emporte et n’est pas sans rappeler celui qui caractérise la première partie du registre intitulée « Notes chronologiques pour servir à l’histoire de Pézenas » où la construction de l’ancien clocher en 1317 (sic) précède le rachat de Pézenas aux enfants de Raymond de Cahors en 1261. Ce document pourrait être qualifié de journal pour la période qui va de 1855 à 1866, mais encore faudrait-il que son auteur manifeste quelque réaction personnelle devant l’événement. Or il ne s’abandonne pas à ses sentiments : les faits sont le plus souvent relatés avec la sécheresse des communiqués d’agences de presse. Bien sûr tous n’apparaissent certainement pas mais rien ne permet de découvrir à partir du choix qui en est fait ni la personnalité ni les opinions d’un homme qui, après tout, a peut-être voulu faire de sa compilation la matière première d’une connaissance de Pézenas à son époque. Ce document aurait sans doute dû être éclairé par des recherches complémentaires encore rares pour la période 2. S’il ne nous apporte pas un tableau exhaustif de la vie piscénoise au XIXe siècle, il a du moins l’avantage, de par la diversité des domaines auxquels il touche, d’en donner l’ébauche.
La ville compte au recensement de 1866 : 7 749 habitants dont 4 070 femmes et 3 679 hommes. Cette population reste encore sous la menace des épidémies. Ainsi en mai 1851, celle de la suette. « Le 13 mai 1851, le sieur d’André, maire de Pézenas, fut enlevé presque subitement et la suette fut reconnue. La suette s’étant déclarée, la confusion se mit dans tous les rangs de la société, la moitié de la population émigra. Du 15 au 20 mai la panique était telle que personne ne se présentait pour soigner les malades. Plus de 600 personnes de tout rang furent frappées en même temps et les parents des personnes atteintes s’arrachaient les médecins. La Faculté de Montpellier envoya trois docteurs suivis de quinze étudiants des plus capables. Ces jeunes gens se dévouèrent pour soulager les personnes atteintes de l’épidémie et les docteurs Maux, Auras, Alazard, Peys, Martin, Luizia et Haguenot rivalisèrent de dévouement avec la Faculté de Montpellier. Le nommé Galissard menuisier, Blanc maréchal, Valadou garçon tanneur se dévouèrent pour soigner les malades. Dans la ville on n’entendait que pleurs et cris, l’on ne voyait que femmes désolées, courant comme des folles et demandant des secours à tout le monde. La mort sévissait avec une fureur incessante et terrible. Du 13 mai au 25 juillet 125 personnes succombèrent. Une fois qu’une personne était morte ses membres se crispaient, tout le sang coulait de sa bouche et deux heures après le décès il fallait l’apporter en terre car une odeur insupportable empoisonnait tout le quartier. La terreur était à son comble. Une cause digne de remarque c’est que la maladie avait prise de préférence sur les personnes hautes en couleurs, fortes, vigoureuses et dans la force de l’âge. Le malade suait jusqu’au moment suprême et cette sueur exhalait une odeur cadavérique. Les malades qui ont résisté à la suette se sont pelés de la tête aux pieds. Tout individu qui se trouvait tant soit peu aisé abandonnait la ville tant la peur était grande. Néanmoins on peut citer quelques personnes riches ou aisées qui sont restées M. Vignamont, Gaujal, Brun, Issac homme de loi et son neveu, Cosmes ainé, tous les pharmaciens, les frères Senaux, Maurel François débitant de tabac, Bénezech père et fils épiciers, Durand marchand de fer, Letellier marchand drapier, Fabre épicier et une foule d’autres qu’il serait trop long de nommer. Mais les plus effrayés furent M. Benoit courtier, Marron, Peys, Mascou, les trois frères Ponsonailhe, les frères Jullian confiseurs, Cazilhac marchand de bois, le nombre des peureux est trop grand pour le citer ». Après le maire, c’est au tour de l’abbé Coste, curé de la paroisse Saint-Jean, d’être victime de l’épidémie de choléra de l’automne 1855 : « Le choléra a fait son apparition à Pézenas où il a fait beaucoup de ravages, mais le vent du nord ayant commencé à souffler le 10 octobre a emporté la maladie. Les cas nouveaux après le 8 octobre ont été regardés par les médecins comme n’étant pas mortels ». Le 17 octobre, à neuf heures du matin, se déroulent les obsèques solennelles du curé Coste. Moins dévastatrice, mais tout aussi redoutable était encore la rage, dont un enfant de onze ans fut victime en 1827 : « Le nommé GeIly Auguste fut mordu par un chien hydrophobe. Comme la morsure fut légère et bientôt cicatrisée, ses parents y firent peu d’attention. Quarante jours après cet accident, !a rage se déclara par de légers symptômes de folie, le lendemain par une horreur de l’eau deux jours après il fut impossible de le maintenir tranquille tant les accès étaient violents. On fut obligé de l’attacher et, ne pouvant le guérir, les médecins lui firent prendre un poison expéditif qui lui fit rendre l’âme sans le faire souffrir. L’autorité força ses parents à brûler tous ses habillements, ce qui fut exécuté dans Peyne le 28 octobre 1827 ». En 1832 l’aubergiste Jouines mordu « au petit doigt par un tout petit chien » connut le même sort.
D’après le dénombrement de 1866, la population piscénoise se répartit ainsi :
On peut être étonné du faible nombre d’inactifs : moins de 10 % de l’ensemble de la population. Plus de 40 % d’entre eux travaillent dans l’agriculture, une activité qui ne peut être connue qu’au travers des intempéries dont elle souffre ou des concours agricoles dont elle est la vedette. Le gel hivernal, en décembre 1829 : « Le froid fut tellement intense que l’Hérault gela pendant plusieurs jours et que la population piscénoise s’y promena. Le pain gela, le vin se prit également dans des bouteilles posées sur les fenêtres. Un nombre considérable d’oies sauvages furent tuées, des grues et des cygnes furent également tués dans la plaine ». L’Hérault gèle à nouveau en décembre 1836. Le vent, le 17 juin 1834 : « Un ouragan épouvantable déracina sur la Promenade 17 acacias et un platane. Cette trombe de vent eut lieu de 8 à 9 heures du soir. Le vent était si fort que personne n’osait sortir de sa maison ». Une nouvelle tornade au 24 septembre 1840 vint à bout des arbres de la Promenade : « Un tourbillon de vent déracina une quantité d’arbres de haute futaie, tomba plusieurs murs de clôture depuis le jardin de M. Pharamond jusqu’à la Grange des Près, depuis l’auberge Maux jusques aux Calquières Hautes, les toitures eurent beaucoup à souffrir de même que les cheminées… ». Et l’année suivante « la promenade a été complantée de platanes, précédemment elle était complantée d’acacias, qui eux-mêmes remplacèrent les ormeaux, première plantation ». Mais orages et inondations restent sans doute les plus redoutés. Le 23 septembre 1857 « une inondation de l’Hérault et de la Peyne a tout ravagé ». Le 28 novembre 1860, « une inondation comme on n’en avait jamais vu a eu lieu : l’Hérault a débordé et a atteint un mètre et demi de plus sur toute son étendue ». En octobre 1865, enfin « un ouragan, ou plutôt une trombe d’eau, d’une violence inouïe, s’est abattue dans la matinée du lundi 2 octobre sur la ville de Pézenas. En un clin d’œil, les rues, les places publiques ont été couvertes d’une masse d’eau telle qu’une infinité de caves ont été inondées. Les quartiers inférieurs ont été presque entièrement submergés. Presque instantanément le torrent de la Peyne a grossi et s’est élevé à un niveau extraordinaire. Cet ouragan a causé des dommages extraordinaires ». Mais les agriculteurs ne connaissent pas que des heures sombres, ils sont aussi à l’honneur à l’occasion des concours agricoles. Ainsi le concours de charrues et d’encouragement à l’élève des bestiaux qui se tint à Pézenas, le 9 mai 1839, jour de la fête de Caritach. En voici le programme : Concours de charrues ou araires de tout modèle, à 8 heures du matin, dans le champ de M. GrimaI confiseur. Distribution de récompenses. Charrues attelées de quatre bêtes : Premier prix : grande médaille pour le propriétaire de l’instrument, cinquante francs en espèces pour le conducteur. Deuxième prix : grande médaille pour le propriétaire, 30 f. pour le conducteur. Charrues ou araires attelés de deux bêtes : deux prix et récompenses semblables. Araires ou fouraits attelés d’une seule bête : deux prix et récompenses semblables. Après le signal de la fin de l’épreuve, le jury procède au jugement et M. le Préfet distribue, séance tenante, les médailles et récompenses aux vainqueurs. Encouragement à l’élève des bestiaux : Un prix de 100 f. au propriétaire du département qui présentera le plus beau bélier né dans le département à quelque race qu’il appartienne. Deux prix, l’un de 60 f. l’autre de 40 f. aux deux plus belles brebis également nées dans le département. Deux prix à ceux qui auront présenté les plus beaux béliers nés dans le département ou importés soit d’un autre département soit de l’étranger et qui seront jugés pouvoir exercer une influence sur l’amélioration des races du département. Le premier de ces prix sera de 200 f. pour l’amélioration des toisons, l’autre également de 200 f. pour l’obtention des formes les plus favorables à l’engraissement. Un prix de 100 f. à celui qui présentera le plus beau taureau. Un prix de 100 f. à celui qui présentera la plus belle vache laitière. Deux prix de 100 f. le premier à celui qui présentera le plus beau verrat appartenant à une race étrangère, le second à celui qui présentera le plus beau verrat de la race du pays né et élevé dans le département ». La viticulture est loin d’avoir encore conquise tous les espaces. Vingt ans plus tard, au concours agricole de Carcassonne, en mai 1859, M. Henri de Grasset reçoit une médaille d’argent et 200 f. pour la présentation d’un lot de brebis de race Barbarine, une mention honorable pour les variétés de maïs et M. Mel une médaille d’argent pour un lot de « Brahma Poutra croisé ».
Près de 31 % des actifs travaillent dans l’artisanat, moins de 10 % dans le commerce. Mis à part quelques incendies, notamment celui des fabriques de soufre de M. Reboul aux Calquières Basses et Larguese à la porte de Béziers, la vitalité de l’artisanat ne se manifeste dans ce document qu’au travers des cérémonies et réjouissances publiques. Deux innovations cependant dans le domaine des transports. La première pierre du nouveau pont de Peyne 3 est posée par le maire Félix Juvenel le 14 septembre 1836. En 1863 est jeté le pont suspendu sur l’Hérault. La même année, le 8 avril, est inauguré le tronçon de voie-ferrée reliant Agde à Clermont-l’Hérault par Pézenas 4. Bientôt le chemin de fer concurrencera la route meurtrière : le 15 juillet 1855 « la diligence des maîtres de postes et relayeurs réunis a versé devant la maison de M. Bonnet sur la route de Béziers à Montpellier, à deux heures du matin. Le postillon nommé Silhol a été tué et les voyageurs au nombre de 19 ont été plus ou moins blessés ». Des obstacles à la libre circulation des marchandises subsistent encore : le 21 novembre 1863 l’octroi est affermé pour trois ans et pour 50 400 f. l’an à Jaudon et Lenthéric marchand de farine. Enfin, les deux dernières pages du registre indiquent de 1863 à 1867, les faillites ou suspensions de paiement condamnées par le Tribunal de Commerce de la ville. Elles intéressent au total treize commerçants ou artisans dont Auguste Reboul, tanneur, condamné par contumace (il a fui en Espagne) à vingt ans de travaux forcés.
Les relations sur la vie religieuse de la communauté sont aussi nombreuses que les membres du clergé. Avec les changements de titulaires des paroisses sont mentionnés les événements les plus remarquables. Le passage du pape Pie VII, le 4 février 1814 et sa brève nuit de séjour à l’hôtel du Tapis Vert ne sont pas oubliés. La visite de Grégoire Cita, archevêque uni de Homs et de Hama, les 22 et 23 février 1858, donne lieu dans chacune des deux paroisses, Saint-Jean et Sainte-Ursule, « la succursale », à la célébration d’une messe « conformément au rite siriaque et selon la liturgie de Saint Basile et de Saint Jean Chrysostome » : « Tous les fronts s’inclinaient devant ce vénérable représentant du patriarche d’Antioche dont l’imposante majesté impressionnait tous les cœurs et l’on se sentait ému à l’aspect de cette grande et noble figure qui personnifiait en elle le zèle apostolique le plus ardent et la foi catholique persécutée ». C’est ainsi que l’autel et le trône préparaient les cœurs à l’expédition française en Syrie de l’année suivante 5. La propagande en faveur du régime et de la gloire militaire dont il entend se parer se manifeste encore par des « Te Deum » chantés en l’honneur des victoires de Montebello, Palestro, Magenta, le 12 juin 1859. La question romaine n’est pas encore venue troubler les rapports confiants de l’Église et du pouvoir. Déjà le 16 septembre 1855 « la prise de Sébastopol a été célébrée avec éclat. Les boites ont tiré la veille à la pointe du jour encore de nouveau. Le maire et les conseillers ont assisté au Te Deum chanté à la cathédrale. Le soir il y a eu un nombre infini d’illuminations et un feu de joie à neuf heures du soir sur la place Saint-Jean où assistaient au moins 6 000 personnes. On y remarquait beaucoup d’étrangers de la banlieue et marchands de la foire » 6. Le 12 octobre 1856 « les zouaves qui jouaient la comédie à Alma et à lnckefman (Crimée) ont donné une représentation à Pézenas composée de Pas de fumée sans feu, la Mère Michel aux Italiens, (La corde sensible), les Anglaises pour rire. A la fin de la pièce ils ont imité une prise d’armes telle qu’elle eût lieu en Crimée ». La politique extérieure de l’empereur arrive ainsi à s’attacher les sympathies populaires et l’opposition du cultivateur Laget ne trouve sans doute que peu d’échos : « Laget, cultivateur, dit Mounine, est arrêté pour avoir dit à des militaires allant en Crimée de ne pas y aller, de ne pas se faire tuer comme des agneaux, qu’ils n’y arriveraient pas et que si l’on avait manqué une fois l’empereur on ne le manquerait pas une autre fois. II a été condamné à deux mois de prison » (1er mai 1855). Aucune trace de la riposte populaire au coup d’État du 2 décembre 1851 ; une seule mention, par incidence des déportations vers l’Algérie qui frappèrent nombre de Républicains piscénois : le père de la fille condamnée pour vol en 1864, le cordonnier Vergnes, avait été déporté en Afrique en 1852. La vie politique semble bien morte, l’auteur se borne à signaler les résultats aux élections au conseil général et au conseil d’arrondissement en 1855 et 1864. Il donne les résultats détaillés de l’élection législative de juin 1867 mais il est vrai pour l’ensemble de la deuxième circonscription :
S’il néglige la vie politique 7, l’auteur apporte le plus grand intérêt à la relation de nombreux faits divers tels qu’incendies, accidents, vols et « morts extraordinaires », viols et meurtres, voire exécutions. Sans vouloir recenser tous ces faits, sans doute pas plus nombreux à Pézenas qu’ailleurs, les plus curieux méritent sans doute une mention particulière. Ainsi en mai 1829 l’incendie tragique de la maison du chaudronnier Roques, rue des Selliers, qui coûta la vie à sa petite fille, ou en août 1859 l’écroulement du plancher d’un immeuble, rue de la Foire, dont fit les frais le pauvre baudet des Bonnafous. Les victimes sont parfois assistées par la communauté. Ainsi en 1865 le conseil municipal vote une pension de 300 f. l’an à la veuve et aux deux enfants Rouzier, homme de peine, mort à la suite de brûlures profondes qu’il avait reçues en combattant un incendie.
Les vols sont punis de quelques mois de prison à huit ans de travaux forcés, peine infligée en 1863 par les Assises de l’Hérault à Jean Chatenet pour un méfait qui n’est pas relaté. La prison punit aussi les tentatives de viol. Le 23 mai 1855 « Cavalier, garde-champêtre, a commis deux tentatives de viol sur les nommées Cavalière, âgée de 11 ans, fille de Cavalier dit Pan-sebo et sur la nommée Cambon, fille de Cambon, dit Page à l’Avanço, cette dernière âgée de 13 à 14 ans… Il a été condamné à six mois de prison ».
La mort de Bourrel, garçon-tanneur est assez extraordinaire : « Le 31 janvier 1822 un garçon tanneur mourut et Bourrel fut invité à porter le cercueil du défunt. Arrivé au cimetière il fit sa prière sur la tombe de celui qui venait d’être déposé dans sa dernière demeure. Avant de quitter le cimetière il descendit dans une fosse nouvellement creusée et destinée à recevoir le corps du premier décédé, il s’y allongea et dit, ma foi, elle semble faite exprès pour moi sans la retoucher. Après ce propos, il fut chez lui, soupa, se mit au lit, voulut procréer un enfant à sa femme et tomba mort pendant le coït et la tombe qu’il avait mesurée la veille et qu’il trouva à sa taille, fut celle qui lui servit de tombeau. Ainsi mourut Bourrel dit Laboury ». Les morts du vicaire Donnettes et de Charles Audrin, non moins étranges, entretiennent les inquiétudes de leur rapporteur. Le 4 février 1815 le vicaire Donnettes, qui accompagnait à l’échafaud dressé vis-à-vis la promenade à la descente de Peyne Jacques Hilaire Arnaud dit Padiran, âgé de 36 ans, confondu d’avoir assassiné sa belle-sœur, ébranlé par la sensation qu’il éprouva, mourut dans la semaine. L’exécution de Jean Pomarèdes, dit Carcassonne, le 18 février 1843 fit aussi une double victime. « Le 18 février 1843, à onze heures et demi eût lieu l’exécution de Pomarèdes dit Carcassonne, né à Caux, âgé de 41 ans. L’échafaud fut dressé entre les platanes et le café Benezech Café Français. il monta les escaliers dudit échafaud d’un air résolu, embrassa le prêtre qui l’assistait dans ses derniers moments et se jeta avec précipitation sur la fatale planche. Il lui tardait d’en finir. Pomarèdes avait commis plusieurs vols et plusieurs assassinats avant de commettre un crime. Il préludait par un déguisement. Audrin Charles, adjoint au commissaire de police, mourut le lendemain de l’exécution. Les médecins attribueraient sa mort à la forte sensation qu’il éprouva. La population des villages circonvoisins fut évaluée à 40 000 âmes.».
Mais l’existence n’est pas faite que de jours sombres et, abandonnant ces inclinations quelque peu morbides, l’auteur se laisse aller au récit des réjouissances qui rythment la vie piscénoise. Les traditions déjà se perdent il faut se féliciter de ce que la ville ait renoué en 1855 avec le traditionnel feu de joie de la Saint-Jean qui n’avait pas eu lieu depuis 1830. Le récit de la fête de Caritach du 9 mai 1829, la dernière, est emprunté à un autre narrateur qui, au travers d’une description enthousiaste, ne cache pas ses opinions républicaines. Au recueil des devises de chaque corps d’tat succède le détail de a fête. Sur l’air de « Marianne ou la vertu récompensée » les sept corps qui le reconnaissent pour patron célèbrent Saint-Eloy, Les travailleurs de terre Saint-Fulcrand et le bon vin, les boulangers Saint-Honoré et « le pistolet croquant » qu’au petit matin viennent retirer les domestiques, les « enfants de Pomone et de Flore » la Fête-Dieu – « et ce qui fait surtout notre honneur, notre gloire, ce sont de nos melons le goût et la bonté » – les cordonniers Saint-Crépin, les maçons Sainte-Croix – « descendants des premiers maçons, c’est nous qui construisons vos palais, vos châteaux, vos aimables prisons » -, les plâtriers l’Assomption, les menuisiers et tourneurs Sainte-Anne, les tonneliers Saint-Joseph et « le nectar bien vieux (qui rajeunit nos poumons) », les potiers et tuiliers, les tisserands Saint-Eutrope, les cordiers « travaillant et marchant toujours à reculons », les bergers l’Ascension pour qui « le vrai bonheur d’un sage est de se croire heureux ».
Fête nationale célébrant la victoire de Charles-Martel et des populations locales sur les Sarrasins chassés de Narbonne, fête religieuse au cours de laquelle les corps de métier offrent le pain aux pauvres, la fête de Caritach est devenue fête populaire, la fête de « ce grand corps du peuple, cette partie de la société la plus intéressante et la plus utile ». Aux cris de « Caritach ! Caritach ! », les Piscénois « formés en pactes fédératifs » se sont libérés de l’oppression et Caritach sonne comme Liberté. Le poulain lui-même « s’il fut jadis l’emblème du servage est aujourd’hui pour nous celui de la liberté ». Celui de l’Égalité aussi puisque le voilà chevauché maintenant par un homme et une femme du peuple. « Les brillants salons hier encore et toute l’année si hermétiquement fermés » s’ouvrent à la fête populaire. Le spectacle de la danse des treilles fait pâlir d’envie « la bourgeoise, l’aristocratie…, foulez, foulez tristement les riches tapis de vos salons, voilà de ces plaisirs dont vous ne connaîtrez jamais la douceur ».
Sous une pluie de dragées, le cortège parcourt la ville trois fois précédé du long char des charretiers, orné de guirlandes de fleurs, tiré par plus de 200 chevaux (sic). Suivent les travailleurs de terre, les boulangers qui, du haut du char où ils ont installé un petit four, lancent à la volée des galettes toutes chaudes. Avec son puits à roue et son rossignol qui chante, le char des jardiniers rivalise avec celui des plâtriers qui, pour la circonstance, ont construit une galerie couverte, avec l’atelier miniature présenté par les menuisiers et ébénistes. Après les tonneliers, tourneurs, potiers de terre, tisserands et cordiers, au son des musettes et des tambourins, les jeunes bergers figurent à grands coups de bâton, dans une joute pacifique, les combats de Mars. Derrière le poulain décoré aux trois couleurs Saint-Eloy assisté de deux vicaires préside sur son char aux travaux d’enfants fondeurs, ferblantiers, selliers, bourreliers, chaudronniers, couteliers, forgerons, taillandiers et fondeurs d’étain. A l’entrée de la nuit, l’ascension d’un ballon haut de 25 pieds et de 16 couleurs différentes, un bal public sous la Place Couverte clôturent ce jour de liesse.
Si les manifestations de ce type ne se renouvellent plus en laissant beaucoup de regrets à notre chroniqueur, les accents de la « fête impériale » lointaine parviennent parfois jusqu’à Pézenas. La bourgeoisie y reçoit au Cercle les artistes de passage « le 10 février 1856 M. Sanary violoncelliste de la Chapelle de Sa Majesté Napoléon III et Melle Pauline de Vanneroy, cantatrice de Paris, avec le concours de M. Singla et Scluty ont donné un concert dans le salon du Cercle ». Ouverte à tous, la salle de spectacles accueille en juin 1854 la représentation de M. Ernest artiste de l’Odéon, de l’Ambigu et de la Gaité. Au programme : « La closerie des genêts », « Jean le cocher », « Marianne ». Les 11 et 13 mai 1858 Melle Clarisse Miroy joue les rôles de Maritana dans « Don César de Bazan » et de Margarita l’italienne dans « Mandrin ». Elle est de retour le 20 août 1860 en compagnie de Victor Jennin qui joue le rôle de Martin dans « Les crochets du Père Martin », auquel elle préfère celui de Margot dans « Les filles de marbre ». M. Levasser, comique de Paris, semble avoir plus de succès si l’on s’en réfère aux quatre représentations, à raison de 3 à 4 œuvres de son répertoire par soirée, qu’il donna en avril 1862 : « Un brelan de troupiers », « Les deux notaires », « Les cocasseries de la danse », « Le mal de mer », « Je suis enrhumé du cerveau », « Roméo et Manette », « Le lait d’ânesse », « La sœur de Jocrisse », « Les lézards des théâtres », « Endymion » (vaudeville) « Bonhomme » (chansonnette), « Le camp des bourgeois » et une parodie de « Lucie de Lamermoor ». Melle Irma Aubri le suit de quelques heures avec « Gentil Bernard », « Les premières armes de Richelieu », « Le vicomte de Létorières », « Le gamin de Paris », « Wervert », « Le démon de la nuit ». « La femme aux œufs d’or » où elle se surpasse en interprétant quatre rôles différents cause une impression telle que trois ans plus tard, en mai 1865, Melle X. Scrivaneck, artiste des Variétés et du Palais Royal, obtient le même succès en renouvelant la performance. Le cirique Colombiers enfin séjourne à Pézenas du 25 février au 1er avril 1862.
Revue de presse rédigée dans une perspective anecdotique, ce document offre une vision en surface de la vie et de la société piscénoise au XIXe siècle. Une étude en profondeur ne pourrait se construire que sur des propos plus engagés que nous n’avons pas trouvé chez Etienne Mascou qui se voulait pourtant témoin de son temps.
Claude ALBERGE
(Février 1975).
Notes
1 Nous devons communication de ce document à M. Albert Alliés qui a bien voulu le retirer pour nous de la collection du regretté Albert-Paul Alliés, son père, auteur de « Une ville d’États Pézenas aux XVIe et XVIIe siècles ». Edition « Les Amis de Pézenas » 1973. Qu’il soit ici remercié de sa confiance et de son amitié. Le registre n’est pas signé mais porte au bas de la première page un tampon au nom d’« Etienne Mascou fils, marchand de cuirs à Pézenas » Il se termine en octobre 1866. Etienne Mascou, né en 1791, meurt à Pézenas le 24 mai 1867 à l’âge de 76 ans (AMP. Registres d’État-civil 1867). Il est donc fort plausible qu’il en soit l’auteur.
2 « Pézenas et le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte – Décembre 1851 » par Guillaume Lauribel. lmpr Domens. Pézenas (1960).
3 Il est légèrement placé en amont du précédent appelé Pont Trompette. d’après le logis du même nom qui se trouvait au-delà de Peyne au début du XVIIe siècle.
4 « Aux origines des chemins de fer dans l’Hérault ». Jean Servières. – Études sur Pézenas et sa région. III n° 4 1972 et IV n° 1 1973.
5 Une expédition française sera lancée en Syrie pour protéger les Chrétiens Maronites contre les Druses.
6 Seule mention des foires de Pézenas célèbres depuis le Moyen-Âge qui se continuent au XIXe siècle, Il s’agit ici de la foire de la mi-septembre, dite de la Nativité de la Vierge, la plus ancienne puisque son établissement remonte à 1262.
7 Et pour cause. Autant la vie politique locale fut animée des journées de février 1848 au coup d’État du 2 décembre 1851, s’exprimant à travers le journal local « Le Tintamarre Héraultais », autant « Le Languedocien », seule famille locale autorisée par la suite, n’apporte plus que des faits divers ou des informations de caractère économique.
