En Languedoc Médiéval : Montaillou, Village Occitan, d’Emmanuel Le Roy Ladurie
En Languedoc Médiéval : Montaillou, Village Occitan, d’Emmanuel Le Roy Ladurie
Dans son dernier ouvrage, Montaillou, village occitan, Emmanuel Le Roy Ladurie revient au Languedoc avec une réussite et un succès au moins égaux à ceux de ses Paysans de Languedoc. Autre époque, autre style, autre point de vue : après la grande fresque socio-économique de tout le bas pays languedocien à l’époque moderne, l’ethnographie d’un village de la haute Ariège aux environs des années 1300. Cette monographie de Montaillou est un ouvrage qui fera date : jamais historien n’avait pu analyser de manière aussi fine et pourtant aussi globale un exemple de vie quotidienne médiévale. On y trouvera plusieurs niveaux de lecture, tous séduisants. Psychologique : un marginal, le berger transhumant Pierre Maury, un don juan dominateur, le curé Pierre Clergue, une châtelaine passionnée, Béatrice de Planissoles en sont de surprenants personnages principaux. Moins développés, d’autres portraits, notamment des portraits de femmes, sont admirables : les fortes veuves militantes cathares, la jeune névrosée de Merviel, la servante bâtarde… Leurs dépositions, citées par Le Roy Ladurie, enrichies par son commentaire, apportent au lecteur la saveur du monde médiéval. Lecture dramatique aussi la crise se noue dans le village avec l’inquisition de l’évêque de Pamiers, Jacques Fournier ; les réseaux d’amitié et de clientèles se défont, les pouvoirs se renversent. Lecture historique et ethnographique, enfin et surtout.
Le Roy Ladurie analyse un document exceptionnel qui lui permet d’atteindre beaucoup plus que l’économie et l’organisation des pouvoirs au village auxquels la nature des documents conservés limitent d’ordinaire tout médiéviste étudiant les sociétés rurales il exhume le tissu social profond, le système des valeurs et la culture des paysans ariégeois des années 1280-1320.
Ce document exceptionnel, ce sont les registres où Jacques Fournier 2, évêque de Pamiers et futur pape, avait fait consigner les interrogatoires qu’il avait menés au tribunal d’inquisition entre 1318 et 1326. Conservés aux archives du Vatican, ces registres n’étaient pas inédits avant l’étude qu’E. Le Roy Ladurie en a faite. J. Duvernoy les avait édités intégralement dans le texte original, en latin et avait donné une traduction des passages les plus pittoresques 3.
Ces enquêtes n’offrent pas seulement des moments spectaculaires, elles fourmillent de notations quotidiennes que les autres registres d’inquisition ne mentionnent qu’épisodiquement, réservant attention et précision au seul domaine de la religion, du dogme et des rites.
De plus, les registres de Jacques Fournier ont aussi l’intérêt exceptionnel de permettre l’étude monographique d’un village : du seul Montaillou viennent 25 accusés. Leurs longs témoignages ont permis à E. Le Roy Ladurie de ressusciter l’essentiel de la vie quotidienne et des drames des Montalionais. Si l’accent est naturellement mis sur les villageois que l’évêque-inquisiteur a interrogés, la communauté, dans son ensemble, n’échappe pas à l’historien.
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Par leur genre de vie, les Montalionais se partagent en deux les sédentaires et les transhumants.
Quatre chapitres passionnants, malgré un cheminement un peu trop sinueux, décrivent le monde des bergers transhumants, leurs itinéraires transpyrénéens, leurs travaux d’estive et d’hivernage – agnelage, fabrication des fromages, tonte – leur vie dans les cabanés. Salariés instables, les pâtres de la grande transhumance changent souvent de maître. Ils ne ressentent d’ailleurs pas cette instabilité comme une aliénation mais comme une des formes de la liberté montagnarde. Tel est le sentiment d’une personnalité qui se détache du groupe des bergers, Pierre Maury, homme d’humour clair, d’amitiés chaudes et de convivialité joyeuse. Héros attachant, aimant sa vie par monts et par vaux qui lui donne partout des compères et des amies changeantes. E. Le Roy Ladurie décrit avec un certain lyrisme cette vie de liberté heureuse, heureuse malgré les maladies, le froid, les marches exténuantes et conclut les chapitres consacrés à la vie pastorale sur cette note heureuse : l’existence que mène ce berger lui a fait rencontrer l’« image fragile d’un certain bonheur d’Ancien Régime ». Mais pour quelques bergers de vocation, bergers parce qu’ils refusent de se laisser attacher au monde clos du village, combien sont bergers par contrainte, issus d’un déclassement social, tels Bernard Benet ou Guillaume Maurs. C’est l’autre aspect, moins joyeux, du monde pastoral.
Librement consentie ou contrainte, heureuse ou non, la vie du berger transhumant échappe au système social des agriculteurs sédentaires qui constituent la très grande majorité du monde rural. Le paysan du Sabarthès est avant tout membre d’une « maison » ; il est enraciné dans sa « domus » ou « ostal ». La maison, domus ou ostal, ce sont, inextricablement mêlées, une famille et une maison.
La maison s’organise autour de la cuisine, la « foganha », la pièce où l’on fait le feu. A côté de la cuisine, des chambres pourvues de lit pour une ou plusieurs personnes qui font lit commun ou séparé. La cave et diverses dépendances jouxtent la maison. Rez-de-chaussée en pierre, mais toit fragile (on peut en soulever un coin pour observer de l’extérieur ce qui se passe dans la foganha), la maison montalionaise paraît assez vaste, du moins en comparaison de son homologue bourguignon. Le Roy Ladurie s’est livré à une archéologie de la maison ariégeoise d’autant plus précieuse qu’elle révèle, en même temps que l’aménagement, les fonctions de chaque élément.
Cette maison, c’est l’habitation dans le long terme d’un seul couple marié, mais il s’y adjoint temporairement toutes sortes d’adultes, ascendants, collatéraux ou tout simplement domestiques. Elles se transmet normalement de génération en génération au fils aîné, mais à défaut à une fille, à qui elle donne dans son ménage une position différente de la position habituelle de la femme mariée.
Transmise par filiation familiale, la domus fait le contact avec le passé : c’est elle qui est porteuse du nom de famille (lorsqu’il se transmet par voie maternelle, les enfants prennent souvent le nom de leur mère). Cependant la conscience lignagère n’est pas aiguë ; la parentèle horizontale est plus présente, si forte que même au plus fort de la crise déclenchée par l’inquisition, on n’en note aucun exemple d’éclatement. Et le poids de la domus contribue à empêcher les conflits de générations.
La domus n’est pas seulement le support et le lieu des solidarités familiales, elle est aussi le substrat de toutes les autres solidarités. Les alliances qui se nouent par l’intermédiaire d’un mariage attachent entre elles deux domus ; l’amitié de même et enfin le voisinage. Tout le réseau des relations sociales, profondes mais conscientes (« ces mariages à venir nous apportent à tous des richesses et des amis », dit Guillemette Maury) s’ordonne autour de l’ostal.
La sociabilité à Montaillou est, en effet, peu communale, mais intime, familiale ou amicale. Le Roy Ladurie admet sans doute un peu vite que ces deux types de sociabilité s’excluent et ne s’interroge guère sur les raisons du retard local de la sociabilité collective. Mais il analyse les formes de la sociabilité montalionaise et montre les moments où s’épanouissent et se renforcent les réseaux de relations sociales. Les fêtes familiales où les amis sont invités en sont évidemment un des temps forts, encore que les fêtes ne semblent pas avoir en Haute-Ariège, la place qu’on leur attribue souvent dans la civilisation médiévale. Mais surtout la veillée : ces soirées au coin du feu, parfois fort longues, nous font pénétrer au cœur de la civilisation méridionale à laquelle Montaillou appartient, avec certaines nuances particulières et montagnardes. On s’y installe, assis suivant les ségrégations profondes, hommes/femmes et jeunes/vieux on y boit du vin, sans que la soirée dégénère jamais en beuverie et on y parle ou plutôt on y écoute parler ceux qui savent parler d’abondance, car déjà l’éloquence, rieuse ou sérieuse, est appréciée au plus haut point. La veillée est un des moments-clé de la propagation culturelle. Privilège de l’âge, la « culture coule du plus âgé au moins âgé ». Voici encore une des manifestations de cette « civilisation autoritaire de la domus ».
Sans doute la domus n’épuise-t-elle pas toute la sociabilité. Il existe, très discrète et sans doute faible, une solidarité entre jeunes. Il existe aussi une solidarité d’adultes mâles, politique, localisée sur la place publique et à l’église ; car l’église apparaît aux Montalionais comme leur maison commune, construite par les mains de leurs ancêtres. Mais ces solidarités affleurent peu dans les enquêtes de Jacques Fournier et E. Le Roy Ladurie leur consacre finalement peu de place. Leur faible place me surprend d’autant plus que le village semble vivre dans ce domaine une phase critique, celle de l’organisation du consulat, autour de laquelle la lutte entre la faction Clergue et celle de leurs rivaux s’est probablement vigoureusement ordonnée. Cette lacune ne tient-elle pas à la nature même de ces registres ? Comme dans maints registres d’inquisition, beaucoup de témoignages ou interrogatoires émanent de femmes les renseignements qu’ils fournissent sont donc passés au crible de leurs intérêts. Même si à cette époque, la culture des femmes différait moins de la culture des hommes qu’elle n’en a différé par la suite avec la scolarisation des jeunes garçons, il ne faut pas oublier que, dans cette civilisation méditerranéenne, les femmes s’intéressent peu aux affaires publiques ; leur mémoire s’y accroche mal. La faiblesse des relations masculines extérieures à la domus n’est peut-être que la conséquence d’une documentation un peu trop féminine qu’il conviendrait de rectifier.
Ces nombreux témoignages de femmes, E. Le Roy Ladurie les a magistralement utilisés pour faire le point sur la situation et la fonction des femmes. Il a bâti à partir d’exemples particuliers, comme celui, un peu effrayant, du trio formé par Mengarde Clergue, Guillemette Belote et Na Roqua, les trois veuves militantes du catharisme. Ainsi se dégagent les points d’ancrage de la sociabilité purement féminine, le moulin, la fontaine, et plus encore la cuisine à l’heure des vêpres, les veillées autour des cadavres, la mutualité quotidienne. Ces réseaux féminins, divers et informels, ne sont pas en fait strictement féminins ; ils constituent plutôt la forme féminine des liens entre les domus. Encore une fois la domus est au cœur des relations sociales.
La condition féminine dans son ensemble explique d’ailleurs cette sociabilité prise dans le tissu des relations entre domus. Jeune fille très soumise à l’économie domestique (elle a dans la domus, même chez les paysans aisés, une fonction de servante), mariée sans bien le connaître à un homme beaucoup plus âgé qu’elle, opprimée comme épouse et sacralisée comme mère : la situation de la femme confirme à quel point Montaillou appartient à l’aire de la latinité méridionale.
Quelques unes des femmes de Montaillou échappent à ce schéma de la conjointe docile. En premier lieu, les veuves qui font parfois fonction de chef de famille. E. Le Roy Ladurie constate que la femme acquiert considération et respectabilité « dès lors que l’âge venant, elle cesse de plus en plus d’être tenue pour objet sexuel. La ménopause est multiplicatrice de pouvoir » 4. Le professionnalisme féminin offre un second type, peu fréquent, de correctif à la discrimination masculine. Et puis, il y a aussi les cas de déviance individuelle, séparation conjugale conduite par la femme, épouse dominant son mari. Ils sont aussi très rares et s’appuient en Ariège sur la transmission par voie maternelle de la domus. E. Le Roy Ladurie note que le « masculinisme » n’est pas une structure de base : c’est un émiphénomène de la maisonnée. C’est la raison même pour laquelle il peut faire place de temps à autre au matriarcat ».
Évidemment c’est aussi à partir de la maison que s’ordonnent les stratifications sociales. A travers l’exemple de la famille Clergue, celle du curé Pierre et du bayle Bernard, on saisit un fait essentiel, qui d’ordinaire est absent de la documentation du médiéviste : l’articulation entre les structures seigneuriales officielles et les réseaux de relations privées, d’amitié, d’amour, de clientèle et de parenté. Nous touchons là la base du pouvoir local. Ainsi par des alliances matrimoniales, des amitiés dévouées, une maîtresse noble, se constitue un clan Clergue qui règne sur Montaillou et opprime jusqu’à sa propre chute une fraction minoritaire du village. Comme le dit si heureusement E. Le Roy Ladurie « le pouvoir seigneurial-comtal, dans ces conditions, fait moins figure d’oppresseur que d’enjeu des luttes : on cherche à le contrôler sur le plan local, afin de faire triompher son propre groupe ».
Après avoir montré comment tout le tissu social et politique s’organise en Haute-Ariège sur la prépotence de la domus, Le Roy Ladurie analyse les problèmes de la vie amoureuse, sexuelle et démographique des Montalionais. C’est là un domaine peu défriché en histoire médiévale. Le grand amour de Bernard Clergue pour sa femme, les aventures du curé don juan Pierre Clergue et les passions de Béatrice de Planissoles, les goûts homosexuels d’Arnaud de Verniolles offrent l’occasion de maintes pages fort agréables à lire, il faut le reconnaître, mais qui n’apportent pas beaucoup à la simple traduction des registres de Jacques Fournier. J’en ai retenu essentiellement deux idées :
- d’abord la faible influence de la littérature des troubadours dont la diffusion n’a pas dépassé quelques cercles nobles ou urbains. Or nombre de thèmes de la littérature courtoise méridionale sont énoncés ici et là par des « rustres » de Montaillou. D’où la critique de la théorie désormais classique de Denis de Rougemont 5 et l’énoncé de la théorie inverse la littérature courtoise n’a pas diffusé ses modes de pensée dans le peuple car elle a puisé une partie essentielle de son inspiration dans les mentalités populaires.
- par delà quelques déviants aux amours spécialement mouvementées, la vie quotidienne des Montalionais n’est que « légèrement peccamineuse ». La norme est la fidélité conjugale, les aventures sont surtout réservées aux hommes célibataires et aux veuves.
Les derniers chapitres de cet ouvrage concernent la religion populaire, non seulement des hérétiques cathares mais aussi des catholiques romains. Dans ce domaine, l’étude des registres de Jacques Fournier apporte des éléments neufs, contrariant, au moins pour les pays languedociens certaines idées classiques. Le Roy Ladurie souligne d’abord que les structures temporelles des paysans médiévaux ne sont pas aussi religieuses qu’on le croit. A Montaillou, au début du XIVe siècle, la cloche de l’église sonne peu, elle ne rythme pas la vie des Montalionais dont les repères temporels sont profanes.
Deuxième point essentiel, il existe des mécréants. Raimond de l’Aire en est l’exemple le plus net : il nie la survie de l’âme qui n’est que du sang, nie la Crucifixion, la Résurrection, l’Ascension, l’Eucharistie. Ce mécréant, marginal certes, n’est pas un isolé. Le scepticisme rural est beaucoup plus courant qu’on ne le pense ordinairement.
Ce scepticisme est même le fait général en matière de superstition. Peu de millénarisme, très peu de diablerie, une magie légère, plus bénéfique que maléfique. Il est presque regrettable que E. Le Roy Ladurie ait aussi souvent rappelé les rites magiques auxquels la famille procède lors de la mort de Pons Clergue. On coupe les cheveux du cadavre et on rogne ses ongles les uns et les autres, porteurs d’énergie vitale, doivent conserver à la maison certaines qualités magiques du mort. Sans doute trouve-t-on dans ces rites une parenté troublante avec les rites kabyles signalés par P. Bourdieu et cette coïncidence suggère-t-elle à l’auteur un tréfonds archaïque commun sur les deux rives de la Méditerranée. Ceci dit, ce fond archaïque est très profondément enfoui, sinon disparu à Montaillou ; il n’y est pas la norme. C’est une simplette bâtarde, servante dans la maison Clergue, qui rappelle cet usage à la maîtresse de maison : elle l’a entendu dire. On se demande si la remontée en surface de ce rite, auquel il n’est visiblement pas procédé en situation habituelle, n’est pas une conséquence de la crise que vit alors Montaillou.
En effet, ce qui frappe le plus le lecteur médiéviste dans les registres de Jacques Fournier, tels que les citent E. Le Roy Ladurie ou Jean Duvernoy, c’est la religiosité fort peu païenne des Montalionais. Une tendance générale de cette religiosité conduit à refuser le miracle et manifeste la « volonté d’évacuer Dieu du monde matériel ». Bien sûr il subsiste tout un ensemble de croyances aux revenants, que E. Le Roy Ladurie a regroupées dans les deux derniers chapitres et la « petite mort » qui mène le défunt au repos entre les deux, une période d’errances pendant laquelle le messager des âmes assure la communication entre les vivants et la mort. La déclaration d’Arnaud Gélis est à ce propos le témoignage central : il est lui-même armier, c’est-à-dire messager des âmes. De ses récits se dégagent les traits principaux de la « vie quotidienne » des morts pendant la période d’errance : ils ont froid, ils ne mangent pas mais boivent du vin, ils n’ont pas de maison mais restent attachés à la paroisse de leur résidence. Sans doute y aurait-il lieu d’interpréter systématiquement ce que la « vie » des défunts, ses pénitences, ses frustrations, révèlent des angoisses des mortels. Mais pour en rester au domaine de la vie religieuse, le témoignage d’Arnaud Gelis, conforté par quelques autres, manifeste la survie d’un certain folklore à Montaillou, ou du moins d’un syncrétisme pagano-chrétien.
Ce serait pourtant fausser la prospective que de faire de ces croyances aux revenants le point fort de la religion montalionaise. La clientèle d’Arnaud Gélis est en majorité féminine et il rencontre, comme on s’en doute, bien des incrédules. La religion montalionaise s’articule fondamentalement autour de l’angoisse du salut de l’âme. Pour l’assurer, les voies divergent certains restent fidèles aux méthodes folkloriques, d’autres aux croyances romaines, d’autres enfin se tournent vers le catharisme. Pour tous, le salut est la préoccupation essentielle.
Au centre des opérations qui doivent mener le chrétien au salut, on trouve évidemment la dévotion au Christ. Dans l’évolution qui d’une manière générale aux XIIIe et XIVe siècles va insister de plus en plus sur le pathétique de la Passion, Montaillou et le Sabarthès ne sont guère avancés. Quelques dévotes pratiquent déjà cette, religion nouvelle du Christ souffrant, mais dans l’ensemble, les frères Mendiants n’ont pas encore marqué cette Haute-Ariège et les Montalionais ne méditent guère sur le supplice crucial. Tiédeur de la religiosité ? Elle apparaît telle à E. Le Roy Ladurie, mais encore une fois, le lecteur médiéviste réagit différemment : l’acuité et la profondeur des inquiétudes religieuses y sont au contraire remarquables. Conséquence de la mission cathare ou bien au contraire terrain prédisposé à la diffusion de l’hérésie ? Les registres, tardifs, de Jacques Fournier laissent cette interrogation en suspens.
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Montaillou est donc un livre passionnant. Peut-être même cet adjectif est-il trop usé pour décrire le sentiment du lecteur à la découverte de cet ouvrage si novateur de l’univers cellulaire des domus villageoises au libre salariat des bergers dans les cabanes de la transhumance, des formes de la transmission culturelle à la morale sociale et politique, « centrée sur le voisinage dispensateur de l’estime et du mépris », en terminant sur une religion populaire multiforme, folklorique, matérialiste, romaine et albigeoise.
Je voudrais pourtant formuler une réserve. Pourquoi ce titre : Montaillou, village occitan ? E. Le Roy Ladurie lui-même montre l’absence de la conscience occitane à Montaillou. Sans doute l’absence de contact avec le monde français est-elle incontestable : le royaume de France n’apparaîtrait, selon Le Roy Ladurie, que par sa « menace politico-religieuse ». Je ne suis pas sûre que ce type de document permette une analyse des sentiments populaires ariégeois à l’égard du roi de France. Quoi qu’il en soit, l’absence de ce qui est français ne prouve en rien l’existence d’une unité occitane consciente. Le particularisme du Sabarthès éclate en revanche en bien des témoignages, matériel, folklorique, linguistique, culinaire… Les contacts régionaux s’orientent depuis longtemps vers la Catalogne plus que vers les bas pays languedociens. Village de la montagne méditerranéenne, Montaillou l’est assurément ; village languedocien, sans doute ; mais dans la conscience de ses habitants il appartient essentiellement au pays d’Aillon ou au Sabarthès. Alors pourquoi Montaillou, village occitan ?
Notes
1 E. Le Roy Ladurie, Montaillou, village occitan, Gallimard, N.R.F., Paris 1975.
2 J. Duvernoy, Le Registre d’inquisition de Jacques Fournier, évêque de Pamiers, Toulouse 1965.
3 J. Duvernoy, Inquisition à Pamiers, Privat, Toulouse 1966.
4 Cette idée mériterait une démonstration plus convaincante, reposant en particulier sur l’analyse des relations entre la mère veuve et le fils aîné.
5 D. de Rougemont, l’Amour et l’Occident, Paris 1939.
