Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens
Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens
p. 21 à 28
C’est sous ce titre qu’est paru en 1976, chez Mouton, l’ouvrage de Jean-Noël Biraben, médecin et chercheur en démographie historique. Ce travail qui est le fruit de dix ans de recherches, a pour ambition de combler la lacune qui fait que la France, par comparaison à des pays voisins (Angleterre, Allemagne), n’avait encore aucun ouvrage d’ensemble sur la question. Des sources abondantes en France même, une bibliographie pléthorique, permettaient à l’auteur d’élargir son champ d’étude à l’Europe et aux pays méditerranéens.
Deux volumes de 455 (Tome 1) et 416 pages (Tome II), résument la recherche. Je dis résume car l’auteur déplore que, faute de temps, et par la nécessité du financement de l’édition aussi, je suppose, il a dû sacrifier « une partie des notes » et « abréger considérablement les analyses statistiques » (T. 1, p. 5). Heureusement, il a pu sauver, si j’ose dire, une belle chronologie de la peste de 1720-22 (dite de Marseille) (T. 1, p. 256-79) et une magnifique « liste nominative et chronologique des localités et pays touchés chaque année par la peste dans les différentes régions de l’Europe et du bassin méditerranéen de 541 à 775 et de 1346 à 1850 » (T. 1, p. 375-449). Le tome 1 est illustré de 12 cartes dont les plus neuves concernent la peste de 1720 (cartes 9 à 12), élaborées à partir des archives du contrôle général des finances (A.N., G 7). Le même tome compte 30 graphiques : soulignons l’intérêt du graph. 8, p. 132 oui met en valeur la liaison entre la fréquence des guerres et l’apparition de la peste (XIVe-XVIIIe siècles). Les graphiques 26 à 30, p. 316-326 sont du plus grand intérêt car ils visualisent les effets de la peste sur la population de la seule communauté (Auriol, en Provence, en 1720) pour laquelle on a assez de données démographiques pour étudier les conséquences de caractère structurel de l’épidémie. Le tome II est illustré de 20 reproductions hors texte dont certaines n’ont pas qu’un intérêt anecdotique. On examinera en particulier l’ex voto de Claude Beaujean, reproduction 9 : montre de quelle manière on isolait les pestiférés dans leurs cabanes, comment le médecin, puis le curé s’occupaient d’eux.
L’ouvrage s’organise autour de deux thèmes traités en 6 chapitres :
Tome I. – La peste dans l’histoire.
- Chap. 1 Conceptions médicales et épidémiologiques actuelles
- Chap. 2 Historique des épidémies de peste.
- Chap. 3 Recherche des facteurs.
- Chap. 4 Les pertes humaines.
Tome II. – Les hommes face à la peste.
- Chap. 5 Les conceptions anciennes sur la peste.
- Chap. 6 La lutte contre la peste.
Une importante bibliographie de caractère européen termine le tome II (p. 186-413). Je crois qu’il aurait fallu y faire une classification moins sommaire que « manuscrite » d’un côté et en bloc, de l’autre « ouvrages et études concernant la peste » où voisinent, par exemple, p. 341, le Traicté de la peste, de la petite vérolle et rougeolle, d’Ambroise Paré (Paris 1568), et l’article de A. Parès sur « Toulon et la peste de 1721 », de portée très limitée, paru dans le Bulletin de la société scientifique et archéologique de Draguignan,7 p., 1919.
D’emblée, il faut dire que ce travail est une somme de connaissances et qu’il sera une référence de base, l’outil de travail indispensable pour les historiens, médecins, démographes qui s’intéressent à la question. Faisons remarquer cependant que quelques historiens avaient assez bien déblayé le terrain au cours de vingt dernières années et pas seulement dans le sens de la chronologie épidémiologique. Rappelons, ici, sans trop y insister — le lecteur ira aux ouvrages principaux de ces auteurs — les travaux de P. Goubert Qui, à propos des pestes du Beauvaisis a souligné l’importance de la ponction démographique ; F. Lebrun a insisté sur les flux et reflux de la peste angevine entre 1583 et 1610 ; P. Deyon a insisté non seulement sur les conséquences de la peste au niveau quantitatif, à Amiens, mais il a encore mis en valeur le caractère de « révélateur privilégié » des mentalités que constitue la maladie. On pourrait citer encore les travaux de P. Vilar sur la Catalogne, ceux de B. Bennassar sur Valladolid — et peut-être surtout ses Recherches sur les grandes épidémies.., qui proposaient un plan d’étude exhaustif sur les pestes espagnoles de la fin du XVIe siècle — les travaux encore, d’E. Carpentier sur la Peste Noire à Orvieto… La liste pourrait s’allonger : Les hommes et la peste.., ne sortent pas du néant.
Nous insisterons donc peu sur des points déjà acquis. Au tome 1, le chapitre 1, « Conceptions médicales… » p. 7-20 est une mise au point des recherches actuelles sur la peste. Au tome II, le chapitre 5 sur « les conceptions anciennes sur la peste », p. 7-51, a peut-être trop sacrifié au narratif, particulièrement les points 2, 3, 4, 6 (facteurs astrologiques, origine plutonienne, cataclysmes, contagion) les auteurs du XIXe et du début du XXe siècles n’ont pas manqué déjà de traiter longuement cet aspect (à titre d’exemples, voir les ouvrages suivants : G. Lammer, Geschichte der Seuchen, Hungers und Kriegsnoth zur Zeit der Dreissigjahrigenkriegs, Wiesbaden, 1890 et E. Cabrol, Annales de Villefranche-de-Rouergue, 2 volumes, 1860, particulièrement le volume 2 à propos de la peste de 1628). Je ferai des observations à peu près identiques au sujet du chapitre 6 et sur « les mesures particulières », p. 160-181 : « fuite, isolement, feu, parfums, nettoyage des rues, eau, tabac ». Doit-on rappeler ici ce que par exemple Gaffarel et Duranty dans La peste de 1720 à Marseille et en France, Paris, 1911, ont écrit longuement sur ces mesures ? C. Carrière, M. Courdurié, F. Rebuffat, dans Marseille ville morte, 1968, ont encore abordé cet aspect. Dans la mesure où, jusqu’à la disparition de la peste en Europe, pas grand progrès n’a été enregistré dans les mesures particulières de prophylaxie, il n’était guère utile de multiplier les exemples des mesures prises. Pour insister, comme d’ailleurs le voulait l’auteur, sur les mesures d’isolement à partir du XVIe siècle, et surtout sur « la coordination des efforts » (ravitaillement, blocus), « sur de vastes territoires » au temps des monarchies fortes, le plan devait être plus thématique que descriptif.
Insistons sur les points suivants :
1) Des pestes antiques aux pestes du XIXe siècle, une belle étude chronologique des poussées et des rémissions épidémiques.
« La peste antique » a existé : la description par les auteurs anciens de bubons, l’atteste. Mais ceci doit être compensé par cela ; il faut bien dire qu’il y a de tout dans les descriptions de ces auteurs et que certaines épidémies sont « trop mal décrites pour pouvoir être rapportées avec certitude à la peste » (T. 1, p. 25). C’est bien aussi mon avis à la lecture de Saint Cyprien (De mortalitate) dont la description de l’épidémie carthaginoise peut se rapporter à n’importe quelle maladie contagieuse, y compris la variole ou la peste (en 252-253) ; Biraben ne la mentionne d’ailleurs pas. Ceci pour montrer les limites d’une étude épidémiologique rétrospective ; bien souvent les chercheurs en histoire ancienne resteront sur leur faim.
Dans le haut Moyen-Âge, depuis « la peste justinienne » jusqu’au milieu du VIIIe siècle, on distingue 20 grandes poussées pesteuses avec périodicité de 9 à 13 ans (p. 33). Du VIIe au VIIIe siècle, c’est surtout l’Orient qui est atteint (p. 42). Puis, c’est le silence des textes : « nous avons cherché en vain une quelconque mention de la peste ou d’un signe qui puisse lui être attribué » (p. 45). La peste disparaît du monde méditerranéen. Elle ne réapparaît que six siècles plus tard ; c’est la fameuse « peste noire » (1346-1352) qui déferle de l’Orient vers l’Occident (dernier état des recherches sur la chronologie et belle carte de la progression, p. 88-89).
Dès que la peste s’est installée au milieu du XIVe siècle, elle ne lâche plus le monde méditerranéen et l’Occident jusqu’au milieu du XIXe siècle avec des périodes de rémissions de plus en plus longues et des foyers de plus en plus circonscrits. Dans la région nord- occidentale de l’Europe, de 1347 à 1772, on note 31 poussées principales ou secondaires (p. 125), les deux dernières en date étant celle, d’abord qui de 1769 à 1772 s’installe du Danube à la région de Moscou, puis celle de 1828, du Caucase à l’Ukraine (p. 143-44). A ce moment l’Europe extrême occidentale ne connaît plus la peste depuis 1720-22. Dans l’Europe du nord-ouest, la peste de 1347 à 1534 apparaît tous les 9,4 ans à 11,1 ans, avec des intervalles de rémission de 6 à 13 ans. De 1536 à 1683, la périodicité de l’apparition est de 9,2 à 13,4 ans. Enfin de 1684 à 1772, « on ne voit la peste qu’au cours de 8 épisodes dont trois (et peut-être quatre) notables mais relativement restreints et localisés ». Dans la région de l’Europe du sud-est, les sources, moins abondantes, ne permettent pas une grande précision, mais pour la période 1650-1750, les retours de peste se feraient tous les 11 à 12 ans (p. 129), c’est-à-dire, probablement, à un rythme voisin de celui de la période 1536-1683 pour l’Europe du nord-ouest. De 1750 à 1842, les poussées apparaissent tous les 12 à 13 ans. La dernière, celle de 1842 est arrêtée en Turquie grâce aux mesures sanitaires : « l’ère de la peste en Occident se termine en 1842 » (ibid.).
Pour établir cette chronologie des poussées et des rémissions, l’auteur a utilisé des méthodes d’investigation hétérogènes qui, au premier abord, peuvent surprendre l’historien. Pour la France, l’auteur s’est appliqué à construire une méthode qui consiste à observer tout ce qui a trait à la peste dans « les villes chefs-lieux de département ou d’arrondissement ou comptant plus de 10 000 habitants lors du recensement de 1861 ». On voit les conséquences possibles de l’anachronisme : villes déchues et oubliées malgré la présence d’archives bien conservées, villes « promues » par la nécessité de l’organisation administrative du XIXe siècle, mais sans archives ou presque. La géographie des villes d’un tel échantillon donne une image déformée de la réalité historique de la France d’Ancien Régime, a fortiori, de la France médiévale : les régions qui s’industrialisent sous le Second Empire sont surreprésentées dans cet échantillon. L’auteur s’en est bientôt rendu compte : il a été obligé de pondérer pour différentes périodes (1347-1475, 1476-1600, 1601-1722), ses résultats statistiques : pour la première période il compte « aussi pour une localité la mention d’une région touchée », pour la seconde il laisse subsister la statistique brute, enfin pour la dernière période, il élimine « de la série brute toutes les localités, et elles sont nombreuses », pour lesquelles il n’avait aucune mention dans les périodes antérieures. A ce compte, je me demande à quoi aura servi un tel tri de villes pour 1861. Puisqu’il n’y a pas de notables différences (ce qui pouvait se prévoir, me semble-t-il), entre périodes de poussées pesteuse et périodes de rémission entre la France et l’Europe pour laquelle l’auteur n’a fait l’étude qu’à partir d’observations dans des études d’érudition locale, une solution toute simple et tout aussi efficace aurait pu être adoptée : faire l’étude à partir des publications (nombreuses) et en considérant seulement les villes pendant deux périodes (Moyen-Âge, époque moderne), la méthode étant aussi bien valable pour la France que pour le reste du continent européen. On aurait eu de surcroît, la satisfaction de l’homogénéité des sources et je ne suis pas sûr que cette méthode aurait tellement alourdi le travail d’investigation.
2) Mise en évidence de certaines causes de la propagation de la peste, mais la périodicité reste énigmatique.
Ni l’immunité, ni « les facteurs astrologiques anciens » (éclipses, comètes), ni les poussées des taches solaires ne permettent d’expliquer la périodicité de la peste (p. 130-34). Par contre le climat est un facteur d’explication de la propagation ou de la rétention de l’épidémie, sans que rien de systématique puisse être dégagé les étés aux chaleurs accablantes arrêteraient les épidémies, mais les chaleurs humides, les hivers doux et neigeux, les favoriseraient. Les hivers rigoureux, à l’observation, n’ont pas d’action décisive dans un sens ou dans l’autre et les inondations périodiques sont sans rapport direct avec la périodicité pesteuse (p. 134-39). Retenons que ce sont les facteurs climatiques optimum pour l’agent vecteur, la puce du rat, qui conditionneraient, au moins en partie, la propagation de l’épidémie. Cette puce « vit bien à 15 ou 20° avec 90 à 95 % d’humidité… Le froid limite son activité et la chaleur arrête sa reproduction ». Sa longévité est réglée par l’humidité : « à 20° la puce meurt si l’humidité tombe à 70 %, elle ne survit que 7 à 8 jours à 80 % et sa sensibilité aux variations du degré hygrométrique croît avec la température ? (T. 1, p. 14-15). Les déplacements sont indubitablement des facteurs de propagation, ceux des armées sont particulièrement bien mis en évidence : les troupes de Louis XIII, de La Rochelle en Savoie, puis en Languedoc, répandent la peste dans le royaume en 1628 et les années suivantes (p. 142). Quant au schéma traditionnel, famine-poussée pesteuse, il faut bien, semble-t-il, en faire son deuil : la peste, contrairement au typhus ou à la dysenterie, ne serait aucunement favorisée par la débilité des sujets mal nourris. Il faudrait plutôt renverser les termes de la proposition : la peste, en raréfiant la main-d’œuvre au moment des récoltes (décès, mais aussi isolement, interdiction de circuler), désorganiserait l’économie, d’où la famine (p. 147-154). En définitive, l’auteur conçoit une autre hypothèse sur la périodicité des pestes : elles ne « seraient que le reflet retardé et déformé des épidémies sévissant parmi les rongeurs sauvages de l’Iran ou de l’Afrique du Nord » (p. 154), ce qui, notons le, ne fait que repousser en amont chez les réservoirs à puces, sans le résoudre, le phénomène.
3) Les conséquences de la peste sur la démographie :
Sans aucun doute, nous sommes ici au cœur de l’ouvrage (T. 1, chap. 4, p. 155-332).
Il y a des épidémies très violentes et d’autres aux effets moins dévastateurs. Parmi les premières, celle de 1346-52 qui survient dans des populations qui ne la connaissaient plus depuis longtemps, fit assurément de lourds ravages qu’à peine évoquent les enregistrements des sépultures de Givry ou à Saint-Nizier de Lyon, les nombreux testaments reçus par l’œuvre de Saint-Germain-l’Auxerrois (T. 1, graph. 14, p. 172), les hécatombes d’évêques français. A Givry, la peste aurait enlevé « tout près du tiers de la population entre la fin de Juillet et la fin de Novembre 1348, c’est-à-dire en quatre mois, et peut-être davantage si les nourrissons n’ont pas été mentionnés » (p. 160). La mortalité des évêques français passe de 47,1 % dans le nord du royaume et 53,0 % dans le sud entre 1342 et 1346 à, respectivement, 78,5 % et 72,3 %. En Scandinavie, dans les îles Britanniques, dans la péninsule ibérique, dans le royaume de Naples, les mortalités d’évêques sont aussi élevées. Des pestes du XVIe siècle, mal connues, on relèvera les plus terribles : celles, multiples, de 1576-1579 à travers toute l’Italie, celle de 1599 à Valladolid. La poussée de 1628 et années suivantes, produit des ravages considérables dans toute la France : à Épinal, à Chaumont, la ponction est de 30 à 35 % de la population. En Normandie, on perd en 1636 la moitié de ses habitants et à Digne, exemple mémorable depuis longtemps connu, des 10 000 âmes que comptait la ville en 1628, il n’en reste que 1 500 à 2 000 l’année suivante. Les ravages sont inégaux d’une région à l’autre, et moins les populations sont encadrées, surveillées, ravitaillées au XVIIe siècle, plus la mortalité est élevée.
L’exemple très nourri des épidémies de peste à Barcelone, du XIVe au XVIIe siècle (p. 198-218), montre l’importance de la peste dans l’histoire démographique de la ville, entravant son développement : en 306 ans d’observation, elle aurait contribué à accroître « de plus de 50 % une mortalité déjà élevée » (p. 218). Cependant on notera que malgré les pertes énormes, le niveau de population de la veille des pestes est rapidement rattrapé dans les années qui suivent (J. Beloch : Bevölkerungsgechichte Italiens, 3 vol., 1937-1961). Rémissions et poussées équilibrent le niveau de population et en définitive, les villes « ont rencontré dans la peste un obstacle important à leur essor ». Faute de bonnes observations, on ne peut faire la même affirmation dans les campagnes (p. 225-230).
Les observations sur les décès par âge et par sexe, faites à Genève, Bayeux, Londres, donnent à penser — avec précaution car on est en présence d’études sur des épidémies peu meurtrières et l’on ne connaît pas la pyramide des âges avant l’épidémie — que la mortalité est plus élevée chez le sexe masculin (ou bien est-ce que les hommes sont plus exposés que les femmes dans leurs travaux pour entrer en contact avec les agents de la maladie ?) que chez le sexe féminin, et que de préférence, sont atteints les enfants et les jeunes gens de 10 à 25 ans.
C’est, en définitive, l’observation de la peste de 1720-22 qui permet à l’auteur, grâce à des statistiques suffisamment nombreuses, d’apporter quelques certitudes (p. 230-306). Après un rappel sur l’origine et le développement de l’épidémie où nous ferons quelques réserves (sur des détails, il est vrai j’ai montré ailleurs qu’il n’était pas vraisemblable que la peste ait été apportée en Gévaudan, en 1720, par un bagnard supposé, évadé de Marseille), allons à l’essentiel et sacrifions la chronologie bien connue la progression s’est faite non en tache d’huile, mais par noyaux d’éclatement successifs. Les périodes sèches et surtout l’hiver (froid et sec), n’ont pas été favorables à la propagation, mais l’automne lui a été propice (p. 292). L’épidémie n’a été violente dans les villes que pendant une saison (de 2 à 4 mois), mais elle a pu persister en ne tuant que peu de personnes, pendant des mois. La durée totale de l’épidémie, « y compris les rechutes, croît aussi avec la population » (p. 294). Plus la taille des localités atteintes augmente, plus la mortalité est élevée : elle est en moyenne de 37 % dans la Provence atteinte, mais le pourcentage est de 25,2 % pour les localités de moins de 2 000 habitants, de 50 pour la ville de Marseille (p. 301). Ainsi : « le poids de la population urbaine dans la gravité de l’épidémie est considérable ». En revanche, la létalité, toujours élevée (70 à 80 %), ne dépend pas du nombre des habitants de la localité pestiférée, mais elle a pu être aggravée par les médications intempestives (particulièrement les saignées détestables).
Plusieurs auteurs avaient souligné l’influence de la peste sur la nuptialité et la fécondité. L’auteur, portant son attention sur Auriol, gros village provençal pestiféré en 1720, après une analyse poussée, fait la démonstration suivante. La peste a provoqué une rétention des mariages, mais à sa disparition, bouleversant le calendrier traditionnel, la nuptialité devient débordante. Mariages différés et remariages précipitent les époux aux autels. Le village se repeuple d’époux venus de lieux circonvoisins, probablement moins affectés par la mortalité. Au plus fort de l’épidémie, il y a un nombre très peu élevé de conceptions, mais ces conceptions reprennent lentement dès que l’épidémie fléchit. Ceci démontre qu’en temps d’épidémie, probablement par appréhension du fléau, les relations conjugales se raréfient ou cessent. Dès que l’épidémie disparaît en 1722 et que les mariages sont nombreux, il se produit une sorte de baby boom (excellent graphique, p. 325). Malgré le petit nombre de familles reconstituées dont l’union des époux s’est faite avant, pendant et après la peste, l’auteur démontre que la maladie a particulièrement influé sur la fécondité des unions contractées entre 1717 et 1720. Parmi les couples que la peste n’a pas défaits, la descendance finale pour la promotion de 1717 est de 6,3 enfants, contre 7,4 pour celle de 1721. Il faut en rechercher les causes dans les conceptions différées pendant la peste, et dans l’âge des mères avant et après l’épidémie. L’auteur n’a pu atteindre la mortalité des adultes qu’en tenant compte des parents des époux à leur premier mariage avant et après la peste, et en mentionnant s’ils sont survivants ou décédés. Entre 1712 et 1713, on obtenait une proportion de 34 à 35 % de pères et mères décédés, en 1722, la proportion atteint 60 %, près du double. Dès 1723 on assiste à un retour à la normale (39 %).
Bien qu’il soit malaisé de décompter les morts de peste de ceux qu’ont tués famines, guerres et catastrophes météorologiques — phénomènes qui encadrent généralement la peste — l’auteur a tenté d’évaluer sur l’étendue du territoire actuel de la France, l’importance de la ponction démographique due aux différentes épidémies du XVIIe siècle. Entre les quatre épidémies qui marquent le siècle, la peste aurait enlevé de 3 360 000 âmes (hypothèse haute) à 2 205 000 (hypothèse basse). Elle aurait contribué à élever de 5 à 7,7 % la mortalité sur l’ensemble du siècle, ce qui revient à dire que la peste seule aurait amputé du tiers ou de la moitié l’excédent naturel des naissances (p. 306-10).
4) Aspects techniques de la lutte contre la peste :
Les règlements en prévision des épidémies et de la peste en particulier, apparaissent dès le XIVe siècle en Italie d’abord. Après les tâtonnements, la forme générale se dégage dans la première moitié du XVIe siècle (T. II, p. 102-03), et dès le XVe siècle, en Italie, l’ensemble des mesures est devenu un règlement. Du plan local, la lutte contre l’épidémie passe au plan régional (Catalogne, 1478). C’est à partir du milieu du XVIIe siècle que l’État intervient (Espagne, 1647 ; France, 1720). Les règlements de peste, suivant les lieux et les époques évoquent les recensements des personnes, des provisions de vivres et de médicaments, les gardes aux portes des villes, l’organisation des porteurs de morts et de malades, l’engagement des médecins… Au début du XVIIe siècle, des règles très précises donnent aux bureaux de santé des pouvoirs presque dictatoriaux pour mettre en œuvre la défense contre l’épidémie.
Ce serait peut-être un reproche excessif que de souligner une lacune qui blesse pourtant l’historien : rien sur la peste dans l’art, sauf à noter un rapide commentaire à propos des 20 illustrations hors texte. Sur ce thème je renvoie le lecteur aux deux ouvrages essentiels qui figurent d’ailleurs dans la bibliographie de l’auteur : M. Meiss, Painting in Florence and Siena after the Black Death, New York, 1964, et surtout embrassant une période plus large et l’ensemble de l’Europe, de R. Crawfurd, Plague and Pestilence in Literature and Art, Londres, 1914 (abondante documentation illustrée).
Une autre lacune peut étonner de la part du médecin : rien sur les divers traitements appliqués à la peste aux époques médiévale et moderne. L’auteur s’en est expliqué à la conférence qu’il a faite à la société de démographie historique le 6.11.76, en invoquant sa contraction de texte. Il est vrai aussi qu’on ne devrait plus ignorer grand-chose depuis les travaux antérieurs sur la pharmacopée ancienne et sur une inefficacité notoire : vinaigre des quatre voleurs (préservatif), les clystères (utilisation à la fin du XVe siècle), les emplâtres végétaux (feuilles d’oseille, oignons de lis) et animaux… Quelques précisions orales de l’auteur sont à relever : les traitements du riche et du pauvre différaient en raison de la différence de prix des médicaments. Pour le pauvre, le traitement curatif consistait en l’application d’emplâtres peu coûteux (par exemple ceux de terre sigillée), pour le riche on avait recours à la thériaque, surtout, dont l’usage est en vogue en Europe au XVIIe siècle (composé d’une soixantaine d’ingrédients dont le plus actif est l’opium). Parmi les médications alexipharmaques on retiendra l’usage des pilules de Rufus dont un principe actif, d’après des recherches récentes, pourrait être anti bacillaire et contenu dans le bois de cerf broyé, composant en partie ces pilules.
On regrettera quelques erreurs historiques et les rapprochements hâtifs. D’abord, comme le fait remarquer F. Lebrun, la plupart des calvaires bretons sont des XVIIIe et XIXe siècles il est donc vain d’y chercher le plus souvent des croix de peste (T. II, p. 73). Affirmer que c’est « à l’occasion du choléra qu’on a décidé les transferts des cimetières hors des agglomérations » (T. II, p. 185), c’est méconnaître la question qui se pose à partir de 1750. Par Déclaration du 10.3.1776, après une célèbre controverse, sont non seulement interdites en France les inhumations dans les églises, mais aussi est décidée la translation des cimetières insalubres, hors de la périphérie des agglomérations, ce qui est fait dans de nombreuses villes et un peu aussi dans les campagnes avant 1789, et donc bien avant le choléra. « Imaginer la suite des événements si Bonaparte en 1799, au retour de l’Égypte infectée avait été fusillé » (T. II, p. 184), est proprement a-historique. On pourrait bien chipoter encore… Mais allons à l’essentiel : les manifestations psychologiques avant, pendant après la peste, se réduisent à une énumération de faits tendant à montrer que « la peur » (T. II, p. 99-102) conduit à cacher la maladie : R. Baehrel dans deux articles justement célèbres (Épidémie et terreur histoire et sociologie », Annales hist. de la Révolution française, 1951, et « La haine de classes en temps d’épidémie », Annales E.S.C., 1952) et Féour, dans un article moins connu, mais tout aussi important (« Réactions des populations atteintes par une grande épidémie », Revue de psychologie des peuples, 1960) nous avaient montré que c’était cela et aussi beaucoup d’autres choses.
L’historien ne peut pas être d’accord avec un chapitre (6, T. II), dont l’intitulé du paragraphe A, concernant « La lutte contre la peste » p. 56-84) est, « La magie, la religion ». On sent l’assimilation facile à laquelle la juxtaposition des deux termes peut conduire. Voyez l’amalgame : « La magie, les sacrifices, les exorcismes » (p. 56-58). Et voilà le mélange : magiciens, sacrificateurs et prêtres exorcistes, nous y sommes. Non et non, c’est faire injure à la foi de Belsunce que de l’assimiler, exorcisant la peste du haut du clocher des Accoules, à un sorcier chasseur d’« esprits malins » (p. 57). Isoler l’exorcisme (voir cet article dans le Dictionnaire de théologie catholique, vol. V, col. 1762-86) de son contexte religieux et de la Révélation, c’est forcément le vider de son contenu théologique, c’est ignorer ce que Belsunce avait certainement à la pensée au moment de son geste, la parole de Jésus au père du démoniaque : « Si tu peux le croire, tout est possible à celui qui croit » (Marc, 9, 14-29). Non, Belsunce n’a pas été le grand sorcier marseillais au milieu de la peste, détenteur d’on ne sait quels magiques abracadabras.
Des remarques analogues ou voisines, pourraient être faites à propos du paragraphe : « Contre la colère divine : les prières, les exercices pieux, la charité » (p. 63-84). Sur des questions aussi délicates que science et métaphysique jusqu’au XVIIIe siècle, deux sages précautions me paraissent convenir à toute démarche historique : d’abord se méfier à tout moment de la tentation rationaliste qui nous habite, génératrice de contre-sens ; ensuite aller aux textes de base, en l’occurrence les traités de peste. Ici la lecture de Jean de Lamperrière (son traité est de 1622) ou de Jean Musnier (son Secours spirituel et médical pour se préserver contre la peste est de 1668), sont indispensables pour comprendre à la fois le syncrétisme métaphysico-scientifique et la dichotomie pesteuse. On distingue, en effet, deux sortes de peste : la première n’est pas d’origine naturelle, elle est la juste punition du courroux du Très-Haut qui l’envoie aux hommes pour se venger d’eux. On en trouve la filiation à travers Ovide (Métamorphoses), Tite-Live, jusqu’à la Bible (Rois). Des signes envoyés par Dieu, comme les éclipses, les comètes, les grondements de l’air, les inondations « sont truchements muets de la colère divine » (Lamperrière, Des différences générales de la peste, p. 7-8). Contre cette peste-là aucun remède humain ne suffirait, il faut donc s’en remettre à Dieu et le prier. A côté de cette peste venue « d’en haut » et pour laquelle l’homme est désarmé, il y a une peste « qui est naturelle ». Celle-ci vient du ciel d’une manière détournée « car comme le ciel nous donne icy bas la chaleur sans estre chaud, produit les animaux vénéneux sans l’estre, ainsi il nous donne la peste et cause la contagion… » (ibid., p. 9-10). Médecin, Lamperrière veut considérer que cette peste, contre laquelle l’homme peut agir par des remèdes, est la plus répandue : « Mais quoy il (Dieu) a créé la nature toute pleine de remèdes, il a mis dans la terre, la médecine à toutes nos infirmitéz… Aurait-il fait exception pour la peste ? Baste pour celle qu’il envoye d’en haut, qui part de sa seule volonté.., mais pour celle qui vient de nos corruptions, qui a ses semences dans les défections des choses inférieures, il n’est pas croyable qu’on n’y puisse trouver ce remède », (ibid., p. 259-260). Ainsi, la lutte contre la peste doit-elle être comprise au plan religieux comme un acte de foi pour apaiser le courroux de Dieu. Au départ, la démarche est indépendante de l’action des hommes qui tentent par des procédés empiriques d’en arrêter le cours, au cas où son origine serait naturelle. Mais dans l’ignorance où l’on est, la plupart du temps, de cette origine, prières et empirismes humains se rejoignent dans l’effort. Au XVIIIe siècle (peste de Marseille), on assiste au développement jusque là jamais atteint de la lutte par des procédés multiples ayant une action directe sur l’épidémie.
Soulignons enfin que la problématique, en l’état actuel des connaissances ne peut être renouvelée, et les énigmes subsistent jusqu’ici sans recours. On aimerait de savoir pourquoi existe ce hiatus de 6 siècles entre la peste d’Italie méridionale (767) et la peste de 1348. Les hypothèses formulées ne sont pas assez nombreuses et dire que la peste a persisté « dans les régions les plus peuplées et les plus commerçantes » (T. I, p. 104) est plus une constatation qu’une explication. De même pourquoi y a-t-il ce nouveau hiatus entre 1670 et 1720 en Europe, puis pourquoi la peste a-t-elle disparu depuis 1720 (et depuis 1842 en Europe du sud-est) ? Plusieurs hypothèses ont été mises en avant, aucune n’a l’avantage d’emporter la conviction.
Il faut donner quelques certitudes d’abord : la conception du contagium vivum apparue seulement en 1656, n’est sérieusement discutée qu’en 1720, et la certitude ne l’emporte qu’au temps de Pasteur et de Yersin (1894). Si l’on a tout ignoré de l’origine microbienne de la maladie, on est sûr aussi que la pharmacopée des siècles antérieurs n’a pu la guérir, il n’est guère probable que c’est la substitution, à partir du XVIIIe siècle, en Europe, du rat gris au rat noir, le premier étant pourtant moins sensible que le second à la peste, qui est une des causes déterminantes. On sait en effet aujourd’hui, que le rat n’est pas le seul hôte de la puce-vecteur et que la peste peut se propager aussi d’homme à homme. Pas davantage, en l’état actuel des connaissances, la solution ne parait résider dans l’élévation du niveau de vie et une meilleure alimentation au milieu du XVIIIe siècle. Voici du nouveau cependant : la découverte d’un bacille voisin du bacille pesteux, Yersinia Pseudotuberculosis pourrait être décisive. En donnant une maladie très bénigne, immunisante à 100 % contre le bacille pesteux, elle serait une de ces causes déterminantes de la disparition de la peste. Mais voilà : « il semble très probable que son extension est extrêmement récente » (T. 1, p. 19), c’est-à-dire que l’extension de Yersinia P. serait contemporaine du début du XXe siècle. Dans ces conditions, il est improbable que ce bacille a pu provoquer une maladie de substitution à partir du XVIIIe siècle. Enfin l’auteur a longuement insisté, pour expliquer la disparition de la peste, sur la mise en place de mesures d’éviction de plus en plus efficaces qui auraient fini par tuer dans l’œuf, la maladie… Et c’est vrai, par exemple dans l’épidémie de 1720, que la peste ne s’est pas répandue en Rouergue parce que le maréchal de Berwick, gouverneur de Guyenne, a appliqué des mesures de surveillance très strictes, et qu’au contraire, le duc de Roquelaure, gouverneur du Languedoc, à force de tergiversations avec ses généraux, a transformé la ligne du Chassezac-Allier en véritable passoire pour pestiférés, d’où la peste de l’Uzège et du Vivarais (A.N. G 7 1730 sq.). Mais qu’on remarque seulement ceci : le monde carolingien avait-il réellement élaboré des règles d’éviction pour faire en sorte que la peste ne l’envahisse pas au VIIIe siècle ? Les générations suivantes auraient-elles suivi avec constance une telle disposition d’esprit — anachronisme grotesque — pour que la peste disparût jusqu’à 1348 ? Et quelle folie suicidaire se serait emparée du monde occidental pour ne plus appliquer ces règles au milieu du XIVe siècle ? Il faut, en définitive, en revenir à des constatations simples, sans plus : avant l’ère pasteurienne, la peste a toujours pour caractéristique d’éviter les mondes vides et les économies contractées. Ceci pose les bases d’un mécanisme démographique de régulation où l’essentiel encore est à trouver.
Alain MOLINIER
