Le couvent des Frères Prêcheurs de Clermont-l’Hérault

Comme pour tous les couvents dont les archives sont perdues et dont l’histoire est difficile à reconstituer, il faut commencer par recenser soigneusement les sources d’information. Je les présenterai par ordre chronologique.

  1. Entre 1641 et 1644.Historiae reformationis ordinis praedicatorum a bonae memoriae R.P.F. Sebastiano Michaelis in Galliis factae circa annum domini 1595. Liber unus. Auctore R.P.F. Jacobo Archimbaudo fillo spirituali eiusdem. Paris, Bibl. nat., Ms fr 24974 (le texte du manuscrit est complété par des notes marginales dues à un historien dominicain, peut-être Percin, vers 1675). Rome, Bibl. vat., Ms Vat. lat. 7520 (copie exécutée à Rome en 1692).
    Jacques Archimbaud (1583-1667) est né à Clermont-Lodève, a reçu l’habit dominicain du P. Michaelis à Toulouse le 21 Novembre 1599, a exercé dans l’ordre des charges d’enseignement et de gouvernement (il a été prieur à Montpellier et à Béziers), est mort au couvent de Toulouse le 13 septembre 1667. Pour tout ce qui touche Clermont, où sa famille a été mêlée aux affaires de la cité, il se présente en témoin direct : « Ipse qui haec scribo testis fui oculatus ». Son œuvre, demeurée manuscrite, a été utilisée par deux historiens dominicains : Th. Souèges, La vie du P. Sébastien Michaelis, dans L’année dominicaine, May Première partie, Amiens 1686 ; J.-J. Percin, Monumenta conventus tolosani, Toulouse 1693.
  2. 1647. – Jean de Giffre de Rechac, La vie du glorieux patriarche S. Dominique (…) avec la fondation de tous les couvents et monastères de l’un et l’autre sexe, dans toutes les provinces du royaume de France (…), Paris 1647.
    Les notices des couvents ont été écrites à l’aide des mémoires que l’historien dominicain avait demandé à chaque maison de fournir. Par bonne fortune, Rechac, qui appartenait à la réforme de Michaelis, est venu en pélerinage à Clermont en 1629.
  3. Après 1666. … Procès des récollets de Clermont contre les prêcheurs. Pour leur défense, les prêcheurs avaient constitué un dossier de pièces concernant leur couvent au XVIIe siècle. Archives départementales de la Haute-Garonne 112 H 197 (cote de l’inventaire Baudoin).
  4. Vers 1705.Chronologie du couvent de Clermont, diocèse de Lodève, de la province Tolosaine, dans la province de Languedoc. Archives générales de l’ordre des prêcheurs à Borne (AGOP) XIV, lib. S, pp. 533-543.
    Ce rapport, adressé par le couvent au maître de l’ordre, prouve, par la richesse des informations qu’il présente, que les archives conventuelles n’avaient pas été totalement détruites lors des guerres de religion.
  5. 1767. – Documents présentés par le couvent de Clermont à la Commission des réguliers. Archives nationales 4 AP 40, pp. 328-342.
    Pour les débuts du couvent, le rapport du prieur Pierre Cairon ne connaît pas d’autre source que l’Histoire chronologique des comtes de Clermont-Lodève1
  6. 1837. – Histoire de la ville de Clermont-l’Hérault et ses environs, par l’abbé A. D…, 1837. Pour la fondation du couvent, dépend de l’Histoire chronologique des comtes de Clermont-Lodève.
  7. Mougères, Fragments recueillis et publiés sous la direction de Mgr l’évêque de Montpellier, Montpellier 1877. Je mentionne cet ouvrage, publié par C. Douais, pour les notes jointes par cet historien p. XXXIII et pp. LXIII-LXVIII (la réforme de Michaelis).

Les débuts du couvent

Tout le Midi de langue d’oc constituait depuis la fondation de l’ordre à Toulouse l’unique province de Provence, les pays de langue d’oil formant la province de France. En 1303, cette première province devenue trop nombreuse fut dédoublée en une province de Toulouse tournée vers l’Atlantique de Carcassonne à Bordeaux et une province de Provence centrée sur la Méditerranée de Collioure à Nice. A mi-chemin de Montpellier, où les prêcheurs sont établis depuis 1220, et de Béziers, où ils sont depuis 1247, Clermont appartient à la nouvelle province de Provence.

La fondation du couvent se fait en plusieurs étapes, comme de coutume chez les prêcheurs, mais de toute manière avant 1321 date pourtant répétée par tous, et encore par le répertoire de Richard W. Emery (The Friars in Medieval France. A catalogue of french mendicant convents, 1200-1550, New-York 1962).

Première étape : le choix de la ville de Clermont. Cette décision est attribuée par le rapport de 1705 au maître de l’ordre Bérenger de Landorre, qui était originaire de Rodez et qui, après avoir été prieur provincial de Toulouse de 1306 à 1308 et de 1310 à 1312, devint maître de l’ordre de 1312 à 1317, puis archevêque de Compostelle de 1317 à 1331. L’ordre avait obtenu du pape Jean XXII, le 14 février 1317, une bulle accordant l’autorisation globale de fonder vingt couvents. En vertu de cet acte, que conservaient les archives conventuelles et dont le texte a été publié dans le bullaire de l’ordre d’après la copie fournie par le couvent de Clermont, maître Bérenger de Landorre accepte, le 1er Mai 1317, le site de Clermont pour y bâtir un couvent. L’année suivante, le diocèse de Lodève reçut un évêque dominicain, Jacques de Concots, qui demeura cinq ans avant d’être transféré à Aix-en-Provence. On peut supposer qu’il facilita la fondation d’un couvent de son ordre dans son diocèse, cependant les sources n’en soufflent mot.

Clermont-l'Hérault, église Saint-Dominique, vue prise du clocher de Saint-Paul
Fig. 1 Clermont-l'Hérault, église Saint-Dominique, vue prise du clocher de Saint-Paul. (Cliché Inventaire Général - Michel Descossy)

Deuxième étape : celle de la fondation à Clermont, pour laquelle le rapport de 1705 indique la date du 21 Avril 1319, mais sans autre détail. Toutefois la venue des frères à Clermont précède la donation de l’emplacement, car c’est le 17 avril 1320 que « Bérenger de Guilhem, seigneur de Clermont, donna l’enclos : sur ce fonds le couvent, le cloître et l’église ont été bâtis » 2. L’Histoire chronologique des comtes de Clermont-Lodève, comme elle est citée par le rapport de 1767, simplifie ces données. « En 1321, déclare-t-elle, les religieux de l’ordre de Saint-Dominique sont reçus dans notre ville. Le seigneur baron (Bérenger de Guilhem) et son fils, le vicomte de Neboson, les ont embrassés et accueillis de bonne grâce, leur ont donné le fonds pour bâtir un couvent, église, jardin, cloître et autres terres. Ces bonnes âmes nous ont apporté avec eux un commencement de bonne fortune ». Là encore, la protection du second évêque dominicain de Lodève, l’illustre Bernard Gui, évêque de 1324 à 1331, ne dut pas faire défaut au couvent de Clermont.

Dans la seconde moitié du XVe siècle, après un siècle de malheur, l’ordre connut dans le midi une seconde jeunesse grâce à la réforme partie du couvent d’Arles et qui s’étendit à celui de Clermont. Les actes du chapitre provincial de la province de Provence tenu à Clermont en 1468 montrent que, comme tous les couvents de l’ordre, celui de Clermont comportait son école de théologie, avec un lecteur, un suppléant et des frères étudiants. Le chapitre prescrit que les frères prêtres célèbrent chacun une messe pour Pons Guilhem, seigneur de Clermont et une messe pour les habitants de Clermont, en reconnaissance de l’aide qu’ils ont apportée aux pères lors de la célébration du chapitre (R. Creytens, « Un fragment des actes du chapitre provincial de Clermont-l’Hérault (1468) », dans Archivum Fratrum Praedicatorum 35 (1965) 93-105).

En 1497, les couvents réformés du midi furent détachés de la province de Toulouse et de la province de Provence pour former la congrégation dite de France, à laquelle appartenaient, entre autres, les couvents de Clermont et de Béziers, mais pas celui de Montpellier. Un chapitre de la congrégation de France se tint à Clermont le 10 Juillet 1518. Plus tard, en 1569, la congrégation de France fut érigée en province occitane. Cette appartenance du couvent de Clermont explique pourquoi celui-ci fut choisi en 1594 pour les débuts de la réforme de Michaelis.

Clermont-l'Hérault, église Saint-Dominique, façade occidentale
Fig. 2 Clermont-l'Hérault, église Saint-Dominique, façade occidentale.
(Cliché Inventaire Général - Michel Descossy)

Rechac évoque la splendeur … passée … du couvent. « Les masures qui restent de ce débris qu’ont fait les hérétiques marquent un monastère fort célèbre. L’enclos est fort grand, les piliers (sic) de l’ancienne église témoignent que c’était un grand et auguste corps, bâti des charités les plus libérales de ce temps-là ; le reste des dortoirs et autres officines du couvent prêchent le même. Une fontaine qui répand ses eaux partout fait marque de son ancienne splendeur : les jardins qui enferment trois moulins à blé, à huile et tan, figuiers, olivets, vignes, collines, ruisseaux et planures assurent que ce couvent était autrefois un Paradis terrestre. Aussi la tradition est qu’il avait été spécialement (destiné) pour le soulagement des anciens et cassés des austérités de l’ordre, tant à cause du bon air, que pour la discrétion qui était gardée pour eux (…). L’on tient qu’il a été bâti par nos seigneurs les comtes de Clermont et qu’il a été fort avancé par les charités du P. Bernard Gui (…). Je n’en ai autre mémoire que la tradition qui s’est conservée dans ceux de la ville, comme j’ai entendu moi-même résidant en ce couvent l’an 1629 » (La vie du glorieux patriarche, p. 708).

La destruction du couvent et sa reconstruction

D’après le rapport de 1705, le 13 Juin 1568, « les hérétiques calvinistes le ruinèrent aussi bien que l’église et en employèrent les ruines à leurs fortifications ». Restauré ensuite, le couvent fut de nouveau démoli en 1588 par les guerres civiles. Pourtant il ne fut jamais complètement abandonné et les prêcheurs ne se retirèrent pas de la ville de Clermont.

Quelle fut l’étendue des destructions ? A défaut d’une introuvable expertise des dégâts, les sources signalées plus haut fournissent de précieux renseignements. Les hérétiques, affirme le rapport de 1767, « démolirent presque de fond en comble l’église et le couvent après l’avoir pillé, comme il conste par deux requêtes présentées l’une aux États de la province tenus à Carcassonne, l’autre au Parlement de Toulouse, que nous avons dans nos archives ». Jacques Archimbaud, plus proche de l’événement, est aussi plus précis. Après les guerres de religion, écrit-il, il ne restait du couvent que les murs de l’église, du dormitorium et des communs. Les frères de la réforme eurent donc à relever les ruines. Mais leurs maigres ressources ne leur permirent pas de rendre au couvent sa splendeur de jadis, malgré l’aide financière que leur procura l’archevêque dominicain de Narbonne Louis de Vervins. Ce dernier leur fit attribuer par les États de Languedoc, dont il était président de droit, un subside en réparation des dommages de guerre. A la fin du XVIe siècle, incapables de rebâtir église, cloître et dormitorium de jadis, les frères se contentèrent d’élever une église et un dormitorium provisoires, en attendant de restaurer l’édifice dévasté.

« Erat praeterea ita destructus haereticorum furore quod vix tantum antiquae ecclesiae et antiqui dormitorii aliarumque officinarum monasteril aliqui parietes remanserant. Et quoniam absque maximis expensis non poterant omnia ad pristinum statum restitui, visum fuit conveniens ipsis religiosis reformatis non quidem omnia reparare et ad primam formam revocare, sed solum supra aliquas ex ruinis remanentibus parvam ecclesiam parvumque dormitorium aedificare, relicta veteri ecclesia vaterique claustro et dormitorio in suo ruinato statu, quousque Deus facultates necessarias ad haec reparanda concederet ». (B.N., MS fr. 24974, f° 5 r°).

« Le couvent était tellement détruit par la fureur des hérétiques, écrit Jacques Archimbaut, qu’à peine demeuraient debout les murs de l’ancienne église, de l’ancien dormitorium et des autres services. Comme les bâtiments ne pouvaient être rétablis dans leur premier état sans dépenses excessives, il parut préférable aux religieux réformés de ne pas tout reconstituer à la manière d’antan, mais d’élever une petite église et un petit dormitorium ; l’église ancienne et le dormitorium demeureraient en ruines en attendant que Dieu procure les ressources nécessaires pour restaurer l’ensemble » (BibI. nat., MS fr. 24974, f° 5 r°).

Quand Rechac vint en 1629, l’église était encore écroulée. Avant 1666, les prêcheurs avaient entrepris à leurs frais de la relever, mais, faute de ressources, les trois dernières travées étaient toujours en ruines. L’église n’était pas rendue au culte : elle servait de lieu de passage pour se rendre à la chapelle provisoire. Pour faire face aux réparations, le prieur obtint, le 14 Juin 1666, que le conseil de ville concède aux prêcheurs la chaire de la paroisse pendant neuf ans aux gages de 300 livres par an (ce qui entraîna un procès intenté par les récollets de Clermont qui s’estimaient lésés).

« Parce que pendant la fureur des guerres de ceulx de la religion prétendue réformée, l’ancienne église des RR. pères prescheurs réformés de ceste ville a esté abbatue et presque razée et démolie, et que lesd. pères n’ont pas moyen de la pouvoir remettre entièrement en l’estat qu’elle (était) anciennement avant qu’estre abbatue s’il ne leur est donné assistance, ont trouvé quelque moyen pour ce faire, restant encore pour estre parachevée d’y estre fait trois croisiers à la grande nef, couvrir iceulx, réparer, et vouter les chapelles, mettre en estat le boisage des portes et fenêtres, des vitres et la rose du fond de l’esglise et led. fenestrage. Estant ce important pour une grande nécessité, piété et embellissement de ville ou dévotion, que ceste esglise soit remise en son entière construction ». (A.D. Hte-Gne 112 H 197).

Comme le prieur promet l’un des meilleurs prédicateurs, le provincial lui-même, pour l’avent, le carême et l’octave du Saint-Sacrement, sa requête est accueillie favorablement. « D’autant que la communauté, depuis longues années, a reçeu divers services dud. couvent et que le rasement et démolition de lad. esglise n’a esté fait par les. religionaires qu’à cause du soustien de la religion catholique, apostolique et romaine ». Cette copie de la délibération communale fut produite par les prêcheurs en défense contre les récollets.

Le 22 Juin 1666, le couvent donne le prix-fait des trois travées à Guillaume Pallot, maître maçon de Clermont.

  1. « En premier lieu, led. Pallot promet et s’oblige de faire les trois croisiers quy restent de la grande nef de l’esglise conformément aux autres qu’il a faicts cy devant.
  2. Réparera les murailles mestresses, et les deux ancoules du fonds de l’esglise du cousté du cloistre, et la murailhe quy y bastira sera de mesme espéceur que l’ancienne.
  3. S’oblige led. Pallot de remetre les vitraux de la grande nef, faisant au millieu de la fenestre un montant de pierre de tailhe là où il n’y en a pas et réparera ceux dont les pierres ont esté rompues, suivant le mieux qu’il pourra, à l’ancienne faisson pour la tailhe, n’estant comprins à ces vitraux la grande rose du fond de l’esglise ny les fenestres des chapelles.
  4. Qu’il faira tout le couvert de l’esglise quy reste à faire, conforme à celuv qui est commencé, en sorte qu’un homme puisse passer debout entre la voulte et le couvert, à l’exclusion du presbittaire quy sera tarrassé, et le couvrira de thuilles mouilhé comme il estoit anciennement, tout ron en forme de tour. Et pendant le temps du charoi de la terre ou ruine, seront lesd. pères obligés de nourir les ouvriers et manœuvres.
  5. Qu’il tailhera ou gravera aux clefs des trois croisiers qu’il faira les armes quy luy seront indiquées, et à la première clef les armes de la ville, trassera toute la pierre de tailhe et le tœuf, et fournira tout le bois des eschaffaux.
  6. Lesd. religieux seront obligés de fournir aud. Pallot la chaux, sable, bois du couvert, thuiles à cannal, et feront porter tous les matériaux à pied d’œuvre, à l’exclusion des pierres quy sont nécessaires pour ausser ou réparer les murailhes mestresses et fère les pilliers quy soustiennent le toit, qu’il (Pallot) sera obligé de prandre aux murailhes du jardin qui appartient aud. couvent, délaissé par le sieur Delon, en abattant lesd. murailhes, lesquelles font la closture dud. jardin.
  7. Que (pour) tout led. prix faict et travail, lesd. religieux donnent aud. Pallot la somme de quatorze cens livres paiables savoir : trois cens livres présentement, réellement et de comptant en escus, pistolles et monnaye emboursée par led. Pallot à son contentement autres trois cens livres, apprès avoir faict le toit quy reste à faire sur la voulte et qu’il aura achepvé le premier croisier ; autres trois cens livres, apprès avoir achepvé led. prix faict ; et les trois cens livres restans un an apprès s’obligeant led. Pallot d’avoir achepvé led. prix faict et travail dans vingt mois à compte de ce jourd’huy, en luy tenant de charoi et matériaux » (A.D. Hte-Gne. 112 H 197).

Les travaux furent-ils plus rapides que prévu ? Toujours est-il que Pallot donna quittance au vicaire du couvent, le 4 décembre 1666, de la somme de 1100 livres pour fin et entier paiement de 1400 livres, en promettant d’achever le prix fait à Pâques suivantes.

La première chapelle à gauche du maître autel contenait le tombeau des comtes et seigneurs de Clermont. La seconde à la suite fut donnée, le 22 Juin 1666, à Antoine Domenge, bourgeois du lieu de Nébian, insigne ami et bienfaiteur du couvent. Les frères lui accordent « la seconde chapelle de leur ancienne église après celle de Mgr le comte de Clermont, qui à l’avenir sera dédiée à S. Dominique de Soriano, tant pour lui que pour damoiselle Françoise Gressague sa femme et Guillaume Pallot, maçon de Clermont, avec sa famille, pour y faire et célébrer le service divin, y dresser leur sépulture et en jouir (…) avec l’avis du R.P. Jean Lepul, provincial de la province toulousaine, à la charge que led. Domenge et Pallot feront rebâtir lad. chapelle à leurs dépens, l’orneront du retable et tableau et cloison d’icelle, et auront soin de l’entretenir d’ornements » (A.D. Hte-Gne. 112 H 197).

Le rapport de 1705 résume assez bien ce chapitre de l’histoire du couvent. Une fois la réforme établie, en 1594, « on y rebâtit dans la suite le couvent en l’état qu’il est à présent, mais qui n’a rien de la beauté de sa première fondation et depuis environ 35 ans on a réparé l’église sur ses anciens fondements elle est faite à trois nefs, très belle et vaste ». Malgré l’à-peu-près de la description, c’est bien de l’église parvenue jusqu’à nous qu’il est question : elle a donc été partiellement reconstruite dans la seconde moitié du XVIIe siècle.

Clermont-l'Hérault, église Saint-Dominique, chevet et tour XIVe
Fig. 3 Clermont-l'Hérault, église Saint-Dominique, chevet et tour XIVe.
(Cliché Inventaire Général - M. Descossy)
Clermont-l'Hérault, église Saint-Dominique, portail occidental
Fig. 4 Clermont-l'Hérault, église Saint-Dominique, portail occidental.
(Cliché Inventaire Général - M. Descossy)

La réforme dominicaine de Sébastien Michaelis

Michaelis est né à Saint-Zacharie (maintenant dans le Var, alors dans le diocèse de Marseille) en 1543. Entré dans l’ordre des prêcheurs au couvent de Marseille, qui appartenait à la congrégation de France, Michaelis devint provincial de la province occitaine de 1589 à 1594. Par la suite il fut prieur de Toulouse en 1599, de Saint-Maximin en 1606, premier vicaire général de la congrégation occitaine réformée en 1608, fondateur du couvent de l’Annonciation à Paris en 1611, prieur de ce couvent du faubourg Saint-Honoré en 1616, où il mourut le 5 mai 1618.

Le 8 mai 1594, le chapitre provincial de la province occitaine, réuni à Fanjeaux pour élire le successeur de Michaelis à la tête de la province, désigne le couvent de Clermont pour y faire revivre l’observance régulière et place à la tête de la communauté le fr. Claude Dubel, du couvent d’Avignon. Michaelis, une fois déchargé de l’administration de la province, devait venir les rejoindre. A partir de là, la réforme allait gagner le couvent de Toulouse puis s’étendre peu à peu à toute la France.

Les frères ne se bornaient pas à pratiquer l’observance régulière dans toute sa rigueur ni à endurer le plus strict dénuement. Ils retrouvaient, à la rencontre des huguenots, la ferveur primitive de l’ordre. Les catholiques de Clermont en étaient venus à ne plus différer des protestants que de nom, raconte Jacques Archimbaud. Sous l’influence des frères, ils reprirent le chemin des sacrements, de la pénitence et de l’eucharistie. Les offices catholiques furent de nouveau fréquentés. Les mariages mixtes, jusque là acceptés, cessèrent. L’exercice public du culte réformé fut supprimé. Les bénédictines du monastère de Gorjan reprirent la vie commune en clôture. Leur ancien couvent, ruiné par les calvinistes, fut donné aux récollets (qui durent ainsi leur venue aux prêcheurs). Deux compagnies de pénitents, les blancs et les gris, furent fondées. Bref, par leur zèle apostolique, les frères imprimèrent à la communauté catholique de Clermont l’image de l’Église primitive : « Renovata fuerunt antiqua fidelium exempla (…) aliumque velut vultum recepit in religione illa fidelium ecclesia » (B.N. MS fr. 24974, f° 6 r°).

Jean de Rechac, qui appartenait à la Congrégation réformée, n’était pas venu en touriste mais en pèlerin. Il en parle avec émotion. « Ce couvent, bien que désolé par les furies des hérétiques, a été le berceau de notre réforme : ce fut dans ses masures que l’on établit la vie régulière et que de là, par un miracle qui doit faire taire la sagesse humaine, elle s’est répandue par toute la France. La plupart de ceux qui ont de la peine d’accepter la régularité se fondent sur la pauvreté, désolation et ruine des couvents, et Dieu a voulu que la réforme de nos couvents ait commencé dans un qui était ruiné, désolé et abandonné, jusques à ce point que c’était une masure déserte. Dieu ayant fait cet honneur à ce pauvre couvent d’être le chef de la réforme, ceux qui l’ont habité le rétablissent petit à petit, et font de très grands progrès par leur sainte vie, régularité et observance ». (La vie du glorieux patriarche, p. 709). La reconstruction matérielle de l’église témoigne de la reconstruction spirituelle de la communauté : celle-ci a précédé celle-là.

Aussi les frères prêcheurs de Clermont étaient-ils fiers de leur héritage. Dans une lettre adressée au maître de l’ordre, le 26 Octobre 1718, le couvent proteste de « l’inclination qu’il a toujours témoignée pour conserver le premier esprit de notre réforme, dans la première maison qui l’a reçue du vénérable père Michaelis, notre illustre réformateur » (AGOP XIII, 36080).

En 1767, le couvent comptait 7 ou 8 religieux et avait 2 jeunes frères aux études. Les pères travaillaient à l’éducation de la jeunesse (ils ont longtemps tenu les classes), et au ministère pastoral dans les paroisses du diocèse de Lodève. « Leur église, … dit le rapport à la Commission des réguliers …, une des plus belles de la province, et leur couvent sont en assez bon état ».

Toujours debout, malgré l’utilisation avilissante à laquelle on l’a vouée, l’église des prêcheurs continue aujourd’hui de perpétuer la mémoire du passé dominicain à Clermont-l’Hérault.

Touchant l’architecture de cette église, l’enquête précédente impose deux conclusions, sous réserve de découverte de nouveaux documents. Premièrement, les différences visibles entre les trois dernières travées et le reste de l’édifice, qu’on attribuait jusqu’à présent à une seconde campagne de construction, proviennent indiscutablement de la reconstruction de l’église durant la seconde moitié du XVIIe siècle. Deuxièmement, aucun document ne fournit la moindre indication sur la date de la construction. Pour un édifice de cette importance, on ne peut même pas exclure l’hypothèse qu’il succède à un édifice plus modeste, élevé dès le début de la fondation, comme c’est le cas le plus souvent pour les couvents de Provence. Puisque rien n’autorise à faire commencer la construction de l’église dès 1320, seule l’analyse archéologique devra servir à dater le monument.

Bernard MONTAGNES.

Clermont-l'Hérault, église Saint-Dominique, vue intérieure d'Ouest en Est
Fig. 5 Clermont-l'Hérault, église Saint-Dominique, vue intérieure d'Ouest en Est.
(Cliché Inventaire Général - M. Descossy)
Clermont-l'Hérault, église Saint-Dominique, chœur
Fig. 6 Clermont-l'Hérault, église Saint-Dominique, chœur.
(Cliché Inventaire Général - M. Descossy)

Notes

  1 Cet ouvrage est rarissime. Grâce à M. Jean Nougaret, que je remercie de son obligeance, j’ai pu obtenir des renseignements sur l’exemplaire conservé à la Bibliothèque de la Société Archéologique de Montpellier. Le titre figure à la page 1 : Histoire chronologique des anciens Guilhems, Seigneurs et Comtes de Lodève. On ne connaît ni le nom de l’auteur (qu’on suppose être soit Henri de Ceux soit un certain Julien de Clermont-Lodève) ni la date et lieu de l’impression. L’ouvrage daterait de la seconde moitié du XVIIe siècle. La citation (prise à la p. 286) qui en est faite dans te rapport de 1767, bien qu’elle ne soit pas scrupuleusement littérale, est substantiellement exacte.

  2 A bien y regarder, la Gallia christiana (VI, 553), mal recopiée par H. Fisquet dans La France pontificale, ne dit pas autre chose, sauf une erreur de millésime due peut-être à une coquille. La notice fait la part belle à l’évêque Jacques de Concots. « Dominicanos in Oppidum Clanmontis induxit, quorum conventus constructus fuit XV cal. maii an. 1321, in solo quod eis cesserat Berenganius Guillelmi dominus de Claromonte ». Or, en 1321, la date du 17 Avril (XV cal, maii) correspond au Vendredi-Saint, ce qui dénonce l’invraisemblable. En 1320, la date du 17 avril correspond au jeudi de la deuxième semaine après Pâques. Il faut donc s’en tenir à la date indiquée par le rapport de 1705. De toute manière on ne saurait tirer de la notice de la Gallia christiana que la construction de notre église fut commencée le 17 avril 1320.