L’évolution morphologique d’un village : Vauvert

L’image du village immobile n’est pas toujours un cliché mais si la société villageoise présente une certaine pesanteur résistant aux évolutions rapides, elle ne peut pas être saisie comme immuable.

À partir de l’exemple d’un village du Bas-Languedoc, Vauvert, nous essayons de voir comment s’inscrivent dans le volume, la matière, la forme du bâti villageois les tribulations et les transformations subies ou engagées par les habitants.

Prenant délibérément le parti d’écarter les villageois pour ne considérer que le village – analysant, en quelque sorte, les effets subis par le contenant – nous avons, à Vauvert, un cas particulièrement intéressant de structuration progressive de l’espace villageois, étalée sur trois siècles.

Contrairement à ce qu’on connaît des villages désertés de Provence ou du Rouergue nous avons, à Vauvert, comme souvent en Languedoc, une occupation continue d’un site, plus que millénaire 1.

L’historiographie de Vauvert doit beaucoup aux recherches de Prosper Falgairolle 2 renouvelées et élargies récemment 3. L’approche de l’évolution morphologique, différente de l’anatomie historique réalisée pour le village de Vebron 4, s’appuie principalement sur les compoix 5 ; nous espérons parvenir à traduire en langage basique les données du compoix – surfaces, confronts, orientation – pour obtenir une reconstitution graphique complète du parcellaire villageois 6.

Le plan cadastral de 1832-33 et la matrice correspondante se sont révélés particulièrement utiles. Nous avons utilisé, d’autre part, les délibérations consulaires, importantes pour tout ce qui concerne les bâtiments publics et les liasses des affaires militaires et ecclésiastiques 7 : elles éclairent les questions posées par les problèmes défensifs et la reconquête catholique d’une communauté à forte majorité huguenote. Les pièces fiscales relatives à l’achat des pierres du château, détruit sur l’ordre de Rohan, et à la construction du rempart de 1703, ainsi que les pièces des procès opposant le prieur et les consuls à propos de la construction de l’église, du presbytère… etc., font apparaître les difficultés et le coût du bâtiment à Vauvert. Pour la construction privée nous avons pu utiliser les indications précises du livre de raison d’un petit notable local, Barthélémy Maroger 8.

Par la photographie systématique du paysage villageois et par des métrés sur le terrain on parvient à distinguer les changements de parti-pris architectural ainsi que l’évolution des techniques de construction, à partir de données originelles, celles des quartiers de « Baisédonné » et des « Bonnets Carrés ».

Le tripode médiéval

L’actuel village de Vauvert résulte de l’agglomération lentement réalisée de trois éléments distincts au Moyen-âge, savoir l’habitat paysan de Posquières, à l’ouest de la motte naturelle sur laquelle se dressait le fort (Castellas), à l’est, la juiverie et, à plusieurs centaines de mètres au sud, le Sanctuaire de Notre Dame 9.

Groupé autour de l’église Ste Croix, l’habitat de Posquières n’occupait guère qu’un hectare, au pied même du château, dominant la plaine du Vistre.

À l’est, le quartier juif, axé sur la rue des Bonnets Carrés et prolongé au sud, par la rue des Juifs.

C’est à sa juiverie que Vauvert doit sa gloire intellectuelle d’un moment : c’est là, en effet, que s’est développé l’enseignement de la Kabbale avec des maîtres aussi illustres qu’Abraham ben David, Isaac l’Aveugle, son fils, Asher ben David ben Abraham et Joseph ben Menahem. Selon Benjamin Tudèle la juiverie de Posquières compte 400 âmes en 1165. Elle bénéficie d’une protection presque constante des barons de Posquières, issus de la puissante famille d’Uzès. Son école supplante même celle de Lunel.

Plus au sud, à trois cents mètres environ, dans la « vallée verte », le sanctuaire de Notre-Dame. Il a été fondé au VIIIe siècle. La réputation de son pèlerinage du 15 août attire les foules de fidèles et les pèlerins de qualité, de Louis IX à François Ier. Outre l’église, il comprend des dépendances pour vingt chanoines et leur prieur et une maladrerie qui deviendra le premier hospice vauverdois. Du sanctuaire partent quatre chemins : vers St Gilles, vers Lunel, vers Posquières – c’est la Grande Carrière et vers la juiverie – c’est la rue des Juifs.

Successivement frappée par le bannissement des juifs et par la peste noire, l’agglomération ne compte plus que deux cents habitants à la fin du XIVe siècle. Le quartier des Bonnets Carrés est à l’abandon.

La trame et les axes subsistent, vides. En 1384 on ne compte plus que 42 feux. Les survivants sont resserrés autour de la rue de Baisédonné, à l’ombre d’un château passé désormais aux mains de la famille des Lévis (au XIVe siècle).

Le « crescendo démographique »

La dépression démographique de la fin du Moyen-âge est comblée, dès le milieu du XVIe siècle, par l’immigration et, notamment par la « descente » des vivarois qui constituent l’élément dynamique du repeuplement rhodanien. Avec 78 chefs de famille en 1553, Posquières est à la veille d’un essor qui ne se démentira plus pendant quatre siècles et qui se poursuit encore aujourd’hui.

Il s’explique, pour une bonne part, par le fait que la seigneurie de Vauvert est une des plus étendues du royaume, avec des milliers d’hectares de marais, costières et garrigues de réserve foncière. Clandestins ou licites, les défrichements, plantations de vignes, affermes des pâturages, trafics du roseau ont permis le développement constant d’une population rurale relativement aisée, sans apport extérieur significatif. On peut constater ici un doublement séculaire de la population 1 000 habitants en 1640, 2 000 en 1720, 4 000 en 1830, 8 000 en 1960 10. Cet essor démographique suivi, effaçant les effets négatifs des pestes de la première moitié du XVIIe siècle, peut surprendre d’autant plus qu’il se produit dans une communauté huguenote touchée par la Révocation (qui désorganise pendant quelques décennies ses structures sociales sans provoquer d’émigration massive) et par les guerres de Religion (Camisards). En fait le régime démographique vauverdois rompt assez précocement (au moins à partir de 1720) avec le cycle des crises trentenaires pour surmonter les avatars politico-religieux du « Grand Siècle ».

L’augmentation de population est liée au passage massif à l’économie viticole de marché, par la conquête des « costières », soutenue par le dynamisme de la distillerie locale.

La morphologie du village s’en trouve profondément modifiée : le système architectural, le système de circulation, la structuration de l’espace villageois doivent s’adapter à un nouveau type d’économie pour une population gonflée.

En outre, il faut tenir compte des conséquences du passage des vauverdois à la Réforme à partir de 1561 : il s’ensuit en effet la démolition de l’église Ste Croix et du sanctuaire de Notre Dame 11 avec certaines de ses dépendances.

Conséquence ultérieure, les guerres de Rohan entraînent la destruction des murs de Posquières et de la forteresse (à l’exception de la tour du château détruite par la foudre en 1728). Contre les courses de Jean Cavalier les autorités exigent en 1703 la clôture de l’agglomération par une enceinte de quelque 1250 mètres de développement 12.

Les contraintes architecturales

Un des traits caractéristiques de la construction vauverdoise, c’est le manque de matériaux de base, de pierre surtout. Les seules pierres disponibles en abondance sont les galets rhodaniens, roulés et instables, qui ne peuvent être mis en œuvre et appareillés qu’ennoyés dans un lit épais de mortier. Les carrières de pierre à bâtir les plus proches se trouvent outre – Vistre, à deux lieues. La rareté de la pierre explique le réemploi systématique des fondations anciennes, déterminant en partie l’emplacement des bâtiments et l’alignement des rues. Ce respect des implantations primitives se rencontre notamment dans les rues des Bonnets Carrés et du Portail pour des constructions de la première moitié du XVIIIe siècle. Les « bugetz » de pierre, parpaings taillés à angles vifs (ca 40x30x30 cm), sont employés d’abord pour les seuls soubassements. En façade, l’usage de la pierre taillée est réservé aux encadrements de portes et fenêtres, parfois agrémentés de motifs décoratifs stéréotypés reproduisant ceux qu’on trouve dans la partie neuve du château et présentant en général une saillie importante par rapport au plan de façade. Quand l’usage de la pierre se répand (seconde moitié du XVIIIe siècle) les encadrements se font de moins en moins proéminents, donnant plus d’à-plat aux façades. Le besoin de pierre pour un village en expansion permet au seigneur de tirer, en 1703, un très bon prix de la vente des pierres provenant de la destruction du fort 13. De même on ne peut réduire à la seule piété l’empressement que mettent quelques particuliers puis les consuls à racheter les matériaux provenant de la destruction du temple en 1685 14. Enfin, on ne s’étonnera pas que, pour hâter la construction de la nouvelle église, l’abbé Robert, prévôt de Vauvert, fasse l’avance du prix de charroi de la pierre. Dans la construction privée on voit Barthélémy Maroger mobiliser tous ses « clients » leurs charrettes et leurs mules pour amener des carrières de Mus les pierres nécessaires à l’édification de son « bardat ».

Cet appétit de pierre nous laisse penser que l’enceinte de 1703 a été utilisée comme base d’une auréole de bâtiments ruraux élevés au XVIIIe siècle.

On comprend ainsi que le Castellas ne conserve pas de vestiges du vieux fort ni de sa tour.

La mise en service du canal de Beaucaire, facilitant le transport d’une pierre de qualité, aidera à l’épanouissement des belles façades du XVIIIe et du XIXe siècle. Il n’est donc pas surprenant de trouver une disposition lithologique particulière à Vauvert : pierre réemployée, galets, pierre taillée.

Si Vauvert dispose de sablières sur le versant nord-ouest de la Costière, les ressources de ses fours à chaux se révèlent vite insuffisantes ; il faut alors chercher plus loin, vers St Gilles ou vers Marsillargues. Les murs de galets à chaux et à sable n’ont de stabilité que si leur épaisseur dépasse deux pans et ils exigent un crépi abondant et bien entretenu pour résister aux intempéries. Quant au bois de construction il est presque aussi rare que la pierre. Pour ses charpentes en chêne ou châtaignier, Vauvert dépend d’approvisionnements extérieurs. C’est à Lunel qu’on achète le bois, venu par le Vidourle ou par les étangs 15. Le bois est donc cher, ce qui fait choisir des poutres de faible section, donc de portée limitée (rarement plus de 5 mètres).

Ces contraintes fixent le système architectural : mitoyenneté, parcellaire lamelliforme, façades étroites, toits à double pente, etc.

On note aussi l’absence de caves : la plupart des habitations sont construites légèrement au-dessus de la chaussée, surélevées d’une ou deux marches pour se protéger des ruissellements torrentiels dévalant de la colline après les gros orages d’automne. Le ravinement qu’ils provoquent, aggravé par le passage des charrettes conduit au pavage des rues en galets locaux dès la seconde moitié du XVIIe siècle. Le surélevèrent des rez-de-chaussée facilite l’écoulement des eaux usées et de celles des cours intérieures par un chenal ouvert longeant les passages d’entrée et débouchant directement sur la rue.

Les eaux pluviales sont écartées des façades par l’avancée importante des toitures, avancées sur chevrons apparents d’abord, sur génoises à deux ou trois rangs de tuiles ensuite et, enfin, sur corniches de pierres.

Toutes les toitures sont en tuiles : en 1753, un relevé portant sur 110 bâtiments 16 mentionne un seul toit de chaume. C’est que la tuile, elle, est abondante grâce aux tuileries de Franquevaux-Campagnole qui sont en pleine activité. La stabilité de la couverture en tuile canal sur parafeuille est assurée par la faible pente des toitures.

Fig. 3 Toitures en versants monoclinaux
Toitures en versants monoclinaux, les murs de soutènement réduisant la portée des poutres ; le bâtiment hexagonal du centre est le Temple du début du XIXe s.
Rue de la Brèche (côté Ouest)
Rue de la Brèche (côté Ouest), au centre maison traditionnelle du XVIIe siècle : habitation en rez-de-chaussée avec entrée commune desservant une étroite cour intérieure.
Rue Baisédonné, dans le vieux Posquières
Rue Baisédonné, dans le vieux Posquières, réemploi de pierres du château sur soubassement ancien ; type de parcellaire « primitif » resserré, la façade centrale a six mètres de large.
Rue Zig-Zag maison du XVIIe s
Rue Zig-Zag maison du XVIIe s, légèrement surélevée par rapport à la rue et rehaussée comme la plupart des maisons de Vauvert, avec un décrochement sensible du plan de façade. Noter l'élément décoratif du linteau de porte.
entre deux maisons bourgeoises de la place du Jeu de Ballon
La desserte indépendante des cours et jardins intérieurs est assurée par des « passages » étroits (ici entre deux maisons bourgeoises de la place du Jeu de Ballon) qui, évitant l'ouverture de portails sur rue, permettent de sauvegarder des habitations en rez-de-chaussée (rue des Juifs, rue Zig-Zag : v, photo 7).
Place du Temple Vieux (angle sud-ouest) type d'habitat ancien en rez-de-chaussée
Place du Temple Vieux (angle sud-ouest) type d'habitat ancien en rez-de-chaussée dans le périmètre fortifié de Posquières, l'étage étant utilisé comme grenier et grange.
Rue du Castellas
Rue du Castellas : quand, sous la pression de la viticulture, le portail « mange » la façade, le logement abandonne le rez-de-chaussée pour l'étage. Celui-ci est construit en « bugetz » réguliers au-dessus d'un appareil ancien fait de galets et de pierres brutes
« hôtel » Valz, entre les rues de Nîmes et de Candiac
L'« hôtel » Valz, entre les rues de Nîmes et de Candiac ; sur une vaste parcelle de 700 m2, c'est la demeure d'un traitant local (dîmes et tailles de la fin du XVIIIe s. Pilastres et corniche reflètent une tentative de style classique mais la position décentrée des ouvertures en traduit l'échec.
Linteau de porte et appui de fenêtre dans la rue du Grand Moulin
À la fin du XVIIIe s., multiplication des efforts décoratifs empruntés aux motifs du château. Ici linteau de porte et appui de fenêtre dans la rue du Grand Moulin.

Typologie architecturale

Le poids des contraintes matérielles, durable, cède devant d’autres exigences, démographiques ou économiques, qui modèlent divers types de constructions inégalement répartis dans l’espace villageois. On peut reconnaître ainsi des paysages bâtis différents, correspondant peu ou prou à des activités, des périodes et des zones spécifiques, malgré les remaniements et les réadaptations qui ont pu intervenir par endroits.

Le rapprochement entre l’état actuel, la matrice cadastrale de 1833 et la description des compoix permet de suivre quelques unes de ces transformations. Dans les zones anciennes du Temple vieux et des Bonnets Carrés on est frappé par l’extrême exigüité des parcelles bâties, d’une cinquantaine de mètres carrés, disposant exceptionnellement de cours intérieures, infimes (moins de 10 m2). Chaque parcelle dispose d’au moins un accès sur rue ou sur un passage. Ces petites maisons ont « poussé » en hauteur (deux étages), avec une seule ouverture par niveau, de plus en plus réduite. Ici la pierre domine, souvent effritée. Le plan fait apparaître une habitation au rez-de-chaussée (seulement trois exemples d’habitation à l’étage) composé d’une ou deux pièces. Ce type de maison correspond aux besoins du travailleur de terre pauvre : peu de volume disponible pour la récolte, moins encore pour l’outillage et le cheptel. Dans cette partie du village, l’évolution paraît avoir conduit à l’abandon de la partie « habitation », le bâtiment devenant exclusivement « rural ».

Hors les murs du Posquières ancien, on rencontre un second type, constitué de maisons de deux pièces (membres), d’abord sans étage, couvrant deux ou trois dextres (de 30 à 50 m2) accolées à une grange ou à une écurie ouvrant sur l’arrière, ces habitations sont souvent prolongées par une basse cour et une « palière » comportant un « plafond » à roseau et servant d’abri au bétail. Un réduit entre les deux pièces fait office de cave. Ce type se trouve dans les rues de la Brèche, Pleignol, des Juifs, des Piles-près. Chaque parcelle couvre une centaine de mètres-carrés, en rectangles allongés (6×18 m, 4×24 m, 5×25 m). Ici l’accès à la rue se fait par un passage latéral pour gens et bêtes tandis que la pièce en façade est éclairée par une fenêtre. Le côté rue présente un alignement assez régulier et a même une certaine unité architecturale.

C’est ce type de construction qui couvre le Vauvert du XVIIe siècle s’étendant entre la rue des Juifs et la Grande Carrière et dans le quartier du Mercat-Viel.

C’est la même répartition qu’on trouve dans les parcelles de la Grande Carrière à ceci près que les parties d’habitation ont un ou deux étages et comportent parfois une échoppe en façade. Sur des parcelles de taille moyenne (toujours 100 m2) les vauverdois aisés qui se regroupent dans cette rue se distinguent en haussant leur pignon.

La construction du XVIIIe siècle se caractérise par deux transformations notables. D’une part on constate une inversion complète de la disposition ancienne la partie d’habitation se localise à l’étage tandis que le rez-de-chaussée, ouvert d’un grand portail, devient cave. Cette substitution provoque une forte densification du bâti villageois, d’autant plus sensible que la « palière » prend, elle aussi, de la hauteur pour emmagasiner plus de fourrage et laisser l’aire à des cabaux morts ou vifs plus importants.

D’autre part se multiplient, au-delà des limites de 1703, des constructions neuves de très grand volume sur des parcelles de 1 000 m2 ou plus, offrant de vastes logements d’étage et des dépendances considérables.

Dans tous les cas l’habitation et les bâtiments d’exploitation restent associés en ensembles compacts. L’élément d’évolution le plus visible, c’est la taille des ouvertures et particulièrement celles donnant accès à la cour. Avec la plantation viticole, son accompagnement de foudres, pressoirs, charrettes, la mule remplaçant l’âne 17, la roue remplaçant le bât, il faut élargir et hausser les portes.

En même temps change la forme architecturale on passe peu à peu de la dissymétrie fonctionnelle des façades à une symétrie parfois ostentatoire. Ici aussi, au village, l’affirmation sociale se fait par le ébel étageé voire même par l’hôtel particulier, individualisé et dégagé des bâtiments de service 18. Peu à peu, par les types de construction se définissent des quartiers, plus riches à la périphérie qu’au centre (à l’exception de la Grande Carrière). Cette « zonation » reflète des prétentions citadines qui iront croissant au XIXe siècle avec des plans d’alignement et un goût marqué pour les monuments (Temple, Mairie…) 19.

L'organisation de l'espace

Les phases successives de densification et d’extension de l’espace vauverdois n’ont pas permis à Vauvert d’échapper à sa nature villageoise. La faiblesse des activités non agricoles l’explique 20 en dépit de l’importance relative de la population. Ce caractère villageois apparaît nettement dans l’incohérence apparente des systèmes de circulation 21.

Un premier système s’est établi sur le versant nord-ouest, dans l’ancien Posquières : il présente une juxtaposition de voies concentriques (rue de la Brèche, rue de Nîmes, rue Baisédonné) et correspond aux courbes de niveau, les parcelles traversières étant en forte pente ; on y trouve aussi une ébauche de plan rayonnant, prolongeant « intra muros » les axes de la vie économique (rues du Moulin d’Etienne, du Moulin des Quatre Prêtres, de Candiac, de Pourquerieux… ) et débouchant sur la place du Temple Vieux, premier centre, premier signe d’une organisation de l’espace villageois distinct de celui du château.

Toutefois, par son importance, l’espace baronnal isole le quartier de la rue des Juifs quand il est repeuplé, postérieurement à la destruction des murs et à la peste de 1629-1630. Le XVIIe siècle provoque l’éclatement de Posquières au profit du Mercat-Viel. Le point de convergence des quartiers se déplace vers la place aux Herbes, au pied de la tour de l’Horloge.

Le développement des constructions le long des anciennes rues rayonnantes est complété par l’occupation de la Grande Carrière, de la rue Zig-Zag, opérée suivant le parcellaire très régulier qui caractérise le village au XVIIe siècle. La destruction du temple survenue dès le mois d’octobre 1685 jointe à la multiplication des fours banaux et à la facilité d’accès à la nappe aquifère (restauration de la fontaine des Piles-près) accélère la déchéance du premier centre : l’espace bâti s’étend jusqu’aux abords de l’ancien sanctuaire au sud et, à l’ouest, jusqu’à l’hôpital de Franc Paillard. Cette extension renforce le rôle de la place aux Herbes.

On comprend ainsi l’insistance des prieurs, celle surtout manifestée par l’abbé Robert, pour repousser les projets consulaires de construire la nouvelle église sur l’emplacement de Notre Dame et faire prévaloir le choix de la place aux Herbes. L’achat et la destruction de quelques maisons qui délimitaient la place à l’est permettront d’installer l’église au centre du village ce n’est donc pas l’église qui a créé le centre, c’est le centre qui attire l’église ! Elle s’y insère, s’y impose, fermant et rétrécissant la place au lieu de l’agrandir.

L’exigüité de ce centre ainsi réduit constituera – et constitue – une gêne. Pour y remédier les vauverdois des XVIIIe et XIXe siècles envisageront la création d’autres centres : projet de création de la place Richelieu, sous la Restauration, de la Place Royale (sur l’ancien cimetière), de la place St Louis (à la Glacière) 22. C’est dans cette optique que s’inscrivent les constructions de l’Hôtel de Ville, des halles, du nouveau temple. Cette tentative pour constituer un nouveau centre dans la partie sud-ouest du village se retrouve dans les projets d’extension en direction du quartier de la Condamine, suivant un plan d’alignement orthogonal des rues, privilégiant le point de convergence des principales routes, celles d’Arles, de Nîmes et de Montpellier. Ces projets n’ont pas abouti, mais il est à noter que le plan d’occupation des sols actuellement adopté par la municipalité en reprend l’économie générale et que l’extension vers le sud-ouest du village est amorcée depuis quelques années.

Pourtant, jusqu’aujourd’hui, Vauvert a conservé pour l’essentiel son système de circulation du XVIIe siècle ; c’est ce qui, avec l’exigüité de la place aux Herbes centrale, conserve à cette agglomération populeuse un caractère nettement plus villageois que citadin.

D’autre part l’expansion de la viticulture a provoqué la création précoce d’une « ceinture industrielle » représentée surtout par des distilleries 23 et la construction de très vastes « mas villageois » empiétant sur les parcelles cultes périphériques, avec des couverts de plusieurs centaines de mètres-carré. Mais cette dilatation de l’espace bâti, réalisée dans la première moitié du XIXe siècle paraît n’avoir eu aucun effet sur le système de relations intra-villageoises.

La croissance démographique continue depuis le XVIe siècle et la conquête des communaux par le cep sont les deux facteurs essentiels des changements morphologiques de Vauvert ; le premier détermine la croissance progressive de l’espace habité tandis que le second débouche sur une réadaptation fonctionnelle du bâti.

En perdant ses fonctions spirituelles (Pèlerinage, enseignement kabbaliste) puis son rôle militaire, le village, a non seulement changé de nom mais aussi de forme, de taille et même de raison d’être. Plus populeux que bien des petites villes, il s’est modelé en fonction de données économiques spécifiques, toutes liées à la viticulture. Nombre d’autres villages languedociens ayant fait le même choix, ont pu ou dû subir des transformations analogues à celles de Vauvert. Peu, cependant, disposaient de conditions aussi favorables quant à la réserve foncière. Le passage massif à la viticulture a permis une adaptation générale du bâti aux exigences de la fabrication et de la conservation du vin. La persistance de cette économie fait que l’apparition récente de nouvelles activités industrielles n’a pas entamé le tissu villageois ancien mais a déterminé la création d’un ensemble de bâtiments propres, groupés en une ville nouvelle accolée au village.

La zonation actuelle fait mieux ressortir l’uniformité – on pourrait être la monotonie – de l’agglomération des temps modernes, dont les constructions à vocation agricole estompent les quelques échoppes ou boutiques. Seuls échappent à cette impression les abords immédiats de la place aux Herbes et des halles.

La zonation du village traditionnel n’est pas « professionnelle » mais sociale, la hiérarchisation des bâtiments, en surface, volume, qualité, esthétique, reflétant directement l’opulence viticole, vraie mesure du poids social de leurs propriétaires.

Or, par delà les concessions ostentatoires aux goûts du temps, ceux d’un néo-classicisme rural, le système d’habitat révèle des attitudes psychosociologiques dominantes.

À l’intérieur de sa clôture originelle, Posquières renferme de très petites habitations dont le volume réduit et la disposition des ouvertures favorisent les contacts extérieurs et la vie communautaire. À Vauvert, au contraire, la conquête de surfaces plus importantes donne à l’habitat des XVIIe et XVIIIe siècles un aspect très différent : le village est plus « ouvert », mais la maison est davantage « fermée ». La disposition des couverts, de part et d’autre de la cour enclose de hauts murs, définit un espace plus intériorisé, celui d’une famille nucléaire mieux individualisée et, peut-être, plus individualiste. L’opposition entre la banalité de la plupart des façades et la qualité des intérieurs (par le mobilier, surtout) confirme cette impression. C’est une évolution qu’on peut rapprocher des transformations subies par le régime politique local (affaiblissement du consulat) et par le régime économique (mainmise des particuliers sur les communaux).

Notes

  1. E. Guigou, Une Cité au pays d’Oc, de Posquières à Vauvert, 1978.

  2. Prosper Falgairolle, Histoire civile, religieuse et hospitalière de Vauvert, 1919.

  3. E. Guigou, Les contraintes de la vie vauverdoise, 1976.

  4. R. Poujol, Anatomie historique d’un village cévenol, Vébron, Causses et Cévennes, 1974.

  5. A.M. Vauvert, CC 14, 17, 23-37 (compoix et brevettes) 1619-1788.

  6. En collaboration avec le club Microtel de Sète.

  7. A.M. Vauvert B 1-27, EE 2, FF 28-31.

  8. A.D. Gard : I J201.

  9. Plan n° 1.

  10. J.-J. Vidal, Vauvert et les vauverdois aux XVIIe et XVIIIe s., Th. 3e Cycle. Univ. Paul-Valéry, Montpellier, 1978.

  11. A.D. Gard G, 1299-1306.

  12. A.M. Vauvert : EE 2, 7, 9, 10.

13. P. Falgairolle, Épisodes de la guerre des Camisards : la ville de Vauvert de 1702 à 1704, Chron. du Languedoc, t. IV, 1877.

  14. P. Faigairolle, L’ancien temple de Vauvert, Chron. du Lang., t. III, 1877.

  15. A.D. Gard, I J 201.

  16. A.D. Hérault : C 5185.

  17. J.-J. Vidal, Vauvert et les Vauverdois, annexe 18.

  18. Par exemple la maison Valz, rue de Candiac (parcelle 952 du plan de 1833).

  19. Mairie de Vauvert, plans cadastraux (alignements 1850).

  20. J.-J. Vidal, Vauvert et les Vauverdois…, annexe 8.

  21. Plan n° 2.

  22. E. Guigou, Les contraintes de la vie vauverdoise, p. 157-160.

  23. Vauvert compte cinq distilleries, celles de P. Bénézet, J.-Jacques Méjanelle, J. Méjanelle, Déjardin, Planc.