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Description

Un photographe primitif en Languedoc : Jean-Marie Taupenot (1822-1856)

Jean-Marie Taupenot occupe une place dans l’histoire de la photographie grâce au procédé du collodion albuminé sec, ou « procédé Taupenot », qu’il publia en 1855 et qu’il utilisa dans les deux années suivantes, jusqu’à sa mort soudaine le 15 octobre 1856, alors qu’il était professeur au Prytanée impérial militaire de La Flèche. Sa production photographique antérieure n’était pas connue, qui nous est révélée ici au travers d’épreuves contenues dans deux albums auxquelles s’ajoutent une douzaine d’épreuves isolées. Parmi ces dernières figurent des images identiques à certains tirages des albums, mais de dimensions et de qualité différentes : plus soignées, montées sur carton et légendées, et surtout datées et signées. L’album le plus important par le nombre d’images, qui fut offert à Madame Claire Glaize à l’occasion de sa fête, le 12 août, contient des photographies, des dessins, des poèmes, des dédicaces, sur le modèle du keepsake, « des mots anglais keep, garder, et sake, marquant le but, la destination à garder ». Très en vogue sous la Monarchie de Juillet, les keepsakes sont des livres « élégamment exécutés et reliés, qui sont destinés à être offerts en cadeau et comme souvenir au jour de l’an ou à l’occasion d’une fête. La poésie, la gravure, parfois la musique, contribuent à les orner ». Ici, il s’agit d’un keepsake entièrement « fait main » et non d’un album acheté dans le commerce sur lequel on écrit ensuite ; ses maladresses, ses irrégularités, en font un objet unique et très émouvant. Les sujets de ces photographies sont variés : un petit quart consiste en reproductions de tableaux, dessins ou gravures ; le reste en portraits (vingt-cinq) ou vues diverses (paysages, architecture, vues urbaines). Ces clichés, inédits à ce jour, furent vraisemblablement réalisés entre 1848 et 1851, en Bourgogne, région natale de Taupenot, à Chaumont (Haute-Marne) et en Languedoc, où il vécut quelques temps. Nous nous intéresserons ici plus particulièrement au séjour de Taupenot à Montpellier et aux photographies qu’il prit dans la région. En préalable, nous retracerons brièvement son parcours antérieur.

Taupenot à Montpellier

Jean-Marie Taupenot est né le 15 août 1822 à Givry en Saône-et-Loire, bourgade ancienne de la côte chalonnaise qui comptait 2 900 habitants en 1836. Jean-Marie est le cinquième enfant de Benoît Lazare Taupenot (Saint-Martin de Laives, 1789 – ?) et de Jeanne Marie Dugrivel (La Truchère, 1789 – Chalon-sur-Saône, 1868), tous deux issus de familles de propriétaires de la région. La famille Taupenot habitait au Moulin-Madame, ancien moulin situé sur l’Orbize, à 2 km de Givry. Benoît Lazare Taupenot était meunier et viticulteur.

Jean-Marie Taupenot obtint ses deux baccalauréats en septembre 1838 et en septembre 1839. Il dut quitter le domicile familial à l’automne 1841 pour se rendre à Chaumont (Haute-Marne). Là, il exerça comme instituteur, ce qui lui valut d’être dispensé du service militaire. On le retrouve ensuite (dès 1842) comme enseignant les mathématiques et la physique au collège de Romans (Drôme), d’abord comme chargé de cours puis, à partir de 1844, comme régent de la chaire de mathématiques. En 1846, il participe à la fondation de l’Athénée des belles-lettres de Romans aux côtés d’Antoine Philippe Mathieu dit Mathieu de la Drôme (1808-1865), enseignant récemment arrivé de Lyon. Mathieu s’est ensuite engagé dans la carrière politique, évoluant vers un réformisme républicain et socialisant de plus en plus accentué. Elu député en 1848, il s’opposa à la politique du prince – président et fut exilé quelques mois en Belgique. Sous le second Empire, il se fit connaître par son ouvrage De la prédiction du temps (1862) basée sur l’observation des phases lunaires. Il se peut qu’un intérêt commun pour les matières scientifiques ait rapproché Mathieu et Taupenot, en plus d’idéaux politiques.

Désireux sans doute de progresser dans son cursus scientifique, mais aussi semble-t-il, contraint par des problèmes de santé, Jean-Marie Taupenot quitte Romans pour Montpellier à l’automne 1847. Le choix de la faculté des sciences de Montpellier lui fut peut-être suggéré par le chimiste Louis-Jacques Thénard (1777-1857), qu’il connaissait sans doute depuis l’enfance. Le baron Thénard avait été nommé conseiller de l’université puis chancelier, et il avait entre autres la mission de désigner, parmi les jeunes chimistes et physiciens, les chargés de cours dans les lycées et les facultés. À Montpellier, la faculté des sciences, fondée en 1808, comptait une chaire de chimie dont le premier titulaire fut Antoine-Jérôme Balard. En 1841, Thénard usa de son influence pour faire nommer, en remplacement de Balard parti à Paris, Charles-Frédéric Gerhardt (Strasbourg, 1816-idem, 1856), brillant chimiste qui avait étudié en Allemagne, notamment dans le laboratoire de Liebig (dont il traduisit les œuvres en français), puis à partir de 1838 à Paris, où il travailla avec Chevreul. Gerhardt, qui possédait déjà un riche cursus bien qu’à peine âgé de 25 ans, arriva à Montpellier le 30 avril 1841 comme chargé de cours. Un daguerréotype anonyme pris au moment de son arrivée le montre en jeune homme sérieux et légèrement mélancolique. Gerhardt ne s’habitua jamais à la vie montpelliéraine et déplorait souvent dans sa correspondance le manque de moyens pour travailler dans des conditions convenables, ne disposant que « de 150 francs par an pour tous les frais de cours et 300 francs pour la collection ». On citera un extrait d’une lettre envoyée à Liebig environ un an après son installation à Montpellier, qui brosse un portrait assez féroce de sa situation : « Vous croyez peut-être que maintenant, ayant une chaire de Faculté, je dois être parfaitement à mon aise pour me livrer à des recherches scientifiques ? Mais vous ne connaissez pas l’état pitoyable de notre enseignement en province. Vraiment, quand on aime un peu la science, on en est bientôt dégoûté. Nous avons ici la seconde Ecole de médecine du royaume, avec deux professeurs de chimie, une Ecole de pharmacie et un Collège royal avec deux autres professeurs de chimie, mais ces messieurs s’occupent de gagner de l’argent, ils n’ont jamais vu un appareil de combustion pour l’analyse, ils ne travaillent pas. Dans les autres sciences, c’est absolument la même chose. Je suis donc le seul à ma Faculté à travailler, mais aussi personne ne m’appuie, au contraire, j’excite plutôt la jalousie des autres. Ensuite, le gouvernement ne donne presque rien pour l’entretien du laboratoire, et cela se conçoit puisqu’il pense que cela suffit pour faire un cours deux fois par semaine. Or, vous savez combien il est difficile de retourner à Paris une fois qu’on est enterré en province. Encore, si j’étais chez moi, dans ma famille, je me trouverais fort heureux d’avoir la position que j’ai ici, mais isolé comme je le suis, éloigné de toute ressource scientifique, avec la perspective presque certaine de rester dans la même position (car, enfin, je n’ai pas découvert le brome, comme Balard), je trouve cela insupportable… ». […]

Informations complémentaires

Année de publication

2011

Nombre de pages

13

Auteur(s)

Helène BOCARD

Disponibilité

Produit téléchargeable au format pdf