Saint-Jean de Pézenas, Commanderie de l’Ordre de Malte aux XVIIe et XVIIIe siècles
Saint-Jean de Pézenas,
Commanderie de l’Ordre de Malte aux XVIIe et XVIIIe siècles
p. 15 à 36
La Commanderie de Pézenas des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, habituellement désignés aux Temps Modernes sous le vocable d’Ordre de Malte, appartenait administrativement au Grand-prieuré de Saint-Gilles qui, associé à son homologue toulousain, constituait la Langue dite « de Provence », complexe agglomérat de 75 Commanderies implantées en France méridionale, au Sud d’une ligne idéale Bordeaux-Grenoble, en approximative coïncidence avec le recrutement Hospitalier de la « nation » des parlers d’oc 1.
A un niveau plus spécifiquement géographique, Pézenas appartiendrait au secteur bas-languedocien, comprenant une dizaine d’assez solides Commanderies étirées de Jalès, déjà cévenole et rhodanienne, à Homps et Douzens aux approches du Carcassès.
Notre documentation est extraite, pour l’essentiel, du fonds des Hospitaliers de Saint-Jean, de fondamentale importance par son ampleur et sa richesse, Temps Modernes seuls considérés ici, conservée aux archives départementales des Bouches-du-Rhône 2.
Les procès-verbaux des Visites Générales et des Visites d’amélioration en constituent les séries documentaires majeures.
La Visite Générale, en principe quinquennale et concernant à une date donnée l’ensemble du Grand-Prieuré, dresse un état minutieux des domaines et seigneuries de chaque Commanderie, vérifie si les ordonnances concluant les visites antérieures ont été satisfaites, précise par de nouvelles prescriptions les bonifications de toute nature qui se révèleraient nécessaires, enfin fournit tous renseignements sur le mode de gestion (régie, bail parcellaire ou général, inféodation…) et sur le revenu, par « membre » ou global, de la Commanderie 3.
De ce revenu « brut », il faut déduire certaines charges :
Les unes dites locales, notamment les congrues des curés installés dans les paroisses de l’Ordre ; les autres, dues au Commun Trésor de l’Ordre (la responsion et, depuis le début du XVIIIe, la taxe des vaisseaux) et au Roi (participation aux décimes fixés par l’Assemblée du Clergé, abonnement à la capitation et, en seconde moitié du XVIIIe, aux vingtièmes). Dans le cas particulier de Pézenas, il convient d’ajouter une pension annuelle de 900 livres au Grand-Maître de l’Ordre.
On obtient ainsi, le « net au Commandeur » que celui-ci se doit d’employer pour le mieux de sa Commanderie afin d’accéder à une « dignité » de plus haut revenu.
C’est la Visite d’amélioration qui en décide, vérifiant la capacité gestionnaire dont il a fait preuve depuis son « entrée en rente » et il est tenu de fournir toute comptabilité justificatrice. A l’instar de la Visite Générale, la Visite d’amélioration se termine par l’indication des revenus brut et net qui, bien que restreinte en l’occurrence à une seule Commanderie, n’en vient pas moins préciser les orientations de longue durée antérieurement esquissées.
Au total 23 Visites, de l’un et l’autre type, nous permettent de déterminer, en moyenne 1 à 2 fois par décennie, le revenu brut de la Commanderie de Pézenas pour les 2 siècles de cette étude, et d’en tracer avec assurance, la courbe évolutive (Gr. 1).
D’autres séries archivistiques sont également susceptibles de s’affirmer d’un grand intérêt. C’est, en premier lieu, le cas des baux à ferme dont l’intérêt est évident au double niveau du revenu foncier et de la pratique agraire. Ils sont malheureusement peu nombreux pour Pézenas (4 seulement concernant au XVIIIe les années 1735, 1747, 1766 et 1772).
Enfin certains documents de nature juridique, enquêtes et mémoires destinés à soutenir les procès où la Commanderie se trouve engagée, fournissent nombre de renseignements sur l’activité agraire, et d’un point de vue plus général, sur la géographie de la Commanderie 4.
Nous disposons ainsi de plusieurs séries documentaires permettant de décrire « l’état moyen » du capital foncier de notre Commanderie dans sa permanence structurelle aux XVIIe et XVIIIe siècles.
Entreprise d’autant plus légitime et aisée, que l’étendue et la composition de ses ressources n’ont connu, jusqu’à l’orage révolutionnaire qui en provoquera la dispersion, que des changements minimes.
Un premier groupe de « biens et droits » concerne la ville même de Pézenas et son voisinage. Au « Chef » (Pézenas) le Commandeur, au titre de seigneur temporel du lieu, perçoit censives et directes sur la ville et le terroir, dispose en franchise du vin des dîmes et des dépendances de la Commanderie. Celle-ci possède en ville, l’hôtel de l’Ordre et plusieurs petites maisons (« en mauvais état » précise la Visite de 1702) 5.
Le Commandeur, seigneur spirituel, exerce le patronage de Saint-Jean de Pézenas. Il prélève la dîme sur le terroir et en nomme les 4 curés.
Leurs pensions fixées à la fois en argent et en nature sont assurées grâce au revenu de 2 terres affermées en 1702, 240 L. par an. Défalquées 60 livres de taille car il s’agit de propriétés roturières, il revient donc 45 livres par curé. D’autre part, chacun reçoit sur le produit des dîmes : 12 cestiers de blé, 2 muids de vin, 1 mesure d’huile, 10 livres en argent.
L’Ordre exerce, au voisinage immédiat du Chef – à un quart de lieue – le patronage spirituel des chapelles de Saint-Simian et Saint-André 6 et verse 50 livres pour le service. Il perçoit la dîme au dizain et quelques censives sur les propriétés environnantes.
Précisons enfin que les Pénitents Blancs ont édifié leur chapelle, moyennant redevance, sur une propriété de l’Ordre.
En 1747, à une époque où la hausse de longue durée du XVIIIe siècle est encore très loin d’avoir exercé son plein effet, la rente strictement seigneuriale et locative du Chef se décompose ainsi :
En domaine proche, notre Commanderie est implantée en plusieurs points du terroir de Pézenas, soit :
- une « terre » 7 de 50 cestérées au confluent de l’Hérault et de 8 la Peyne.
- une autre terre, dite du « Champ de la Bataille » de 40 cestérées.
- Quant au « membre » de l’Étang il comporte un vaste « tènement », « terroir tout uni » de 700 cestérées d’après la visite de 1702 (633 en 1781 après arpentages plus précis), où l’on sème 250 cestiers de tous grains, avec 80 cesterées de prés et 12 de vignes. Cette même visite nous indique les « capitaux » du Membre, c’est-à-dire le bétail, les grains et le matériel d’exploitation que le fermier reçoit au début du bail et doit rendre à sa sortie.
Il laissera en partant 168 cesterées de terres labourées à 6 raies sur le coteau, à 5 raies en plaine 9.
Ce membre comporte encore maison et bâtiments d’exploitation, le tout « en mauvais état et les fermiers n’y habitent pas » précisait la Visite de 1702. L’ensemble est affermé à 7900 L. en 1747.
L’Ordre est également implanté sur les terroirs voisins. A Lézignan-la-Cèbe, le Commandeur détient moitié de seigneurie en pariage avec le co-seigneur (Jean-Louis de Ribeson 1702).
En domaine proche, il possède une petite maison, plusieurs « terres » dispersées sur le terroir et une vigne.
Le tout, seigneurie incluse, est affermé 804 L. en 1747.
Tout près, à Cazouls d’Hérault, le Commandeur, seigneur spirituel, perçoit la dîme au dizain. Le curé reçoit un traitement pouvant apparaître anormalement élevé (25 cestiers de froment, 3 muids de vin, 40 écus d’argent…) mais il entretient là-dessus un vicaire et un clerc.
Au temporel, l’Ordre détient trois-quarts de juridiction, ses officiers l’exerçant pendant trois ans, remplacés pour une année par les gens du Seigneur de Murviel.
En domaine proche, une maison seigneuriale, une propriété labourable en parcelles dispersées (la Courrège, l’Eminade, la Rompude… d’un labourage de 4 paires de bœufs) proche le confluent de l’Hérault et de la Boyne.
En 1747 la dîme rapporte 1045 livres, et le domaine 2 134 L.
A Usclas, le Commandeur détient la double seigneurie dans sa plénitude, avec dîme au trezain. L’ensemble, une terre de labour incluse, s’afferme 637 L. en 1747.
L’Ordre perçoit enfin quelques censives à Aumes et Montagnac, mais beaucoup se sont, et depuis bien longtemps, perdues. « La perte définitive des titres diminue considérablement ce bénéfice » reconnaissent les Visiteurs de 1743.
Un second secteur d’implantation Hospitalier se situe entre Pézenas et Béziers. Au terroir d’Abeilhan, l’Ordre exerce la juridiction moyenne et basse, en pariage avec le Comte de Pleyssan, en alternance annuelle de leurs officiers respectifs. Le four banal est indivis entre les deux co-seigneurs. Mais importe surtout la métairie 10 de Saint-Jean de Tongues : « terroir tout uni » de 150 cesterées, d’un labourage de 2 paires de bœufs où l’on sème 60 cestiers de tous grains. On y entretient 200 « bêtes à laine ».
Enfin, au voisinage immédiat de la mer, il s’agit du Membre de Saint-Jean de la Cavalerie (plus anciennement Saint-Jean de Libron). Les difficultés de gestion dont il a fait l’objet durant ces deux siècles ont donné lieu à une abondante littérature procédurière et une visite spéciale de 1779 lui est exclusivement consacrée, ce qui permettrait d’en fournir, si besoin, un inventaire très détaillé. Il se présente ainsi, pour l’essentiel : une métairie dont le domaine principal, longé au Nord par le Libron, se situe aux confins des terroirs de Coussergues, Cers, Portiragnes et Preignes, et se décompose en deux tènements :
l’un de 655 cesterées :
→ 350 en garrigues,
→ 305 en champs labourables, vignes et prés.
le second, de 796 cesterées :
→ 557 en garrigues,
→ 21 en hermes,
→ 60 en bois,
→ 12 en luzerne,
→ 146 en vigne.
En outre, au delà du Libron, proche de sa rive gauche, on retiendra divers champs faisant 58 cesterées.
Par la transaction de 1671, Saint-Jean de la Cavalerie, en fait enclavé au beau milieu du domaine des Sarret, marquis de Fabrègues et seigneurs de Coussergues, redoutables rassembleurs de terres, leur a été inféodé, avec droit de dépaissance et exemption de dîme, moyennant un droit d’albergue noble d’une garde d’épée d’or massif de 500 L., monnaie du Royaume, portable dans la Maison de l’Ordre à Pézenas à chaque fête de Pâques (contrat du 26 Août 1671, chez Louis Albert, notaire à Pézenas…). Si la susdite albergue restait impayée pendant 3 ans, il serait permis au Commandeur de reprendre ce membre.
L’entière Commanderie a rapporté en brut pour l’an 1747 la somme de 20.042 L.
La stabilité fondamentale de ses « biens et droits » au cours de ces deux siècles élimine, dans l’analyse du mouvement de son revenu, toute mutation susceptible de s’expliquer par une modification d’importance, en nature et en volume, du capital foncier initial.
Son originalité statutaire et administrative a occasionnellement exercé quelque influence, néfaste ou bénéfique, sur la façon dont sa gestion a pu être conduite. Pézenas a rang de « dignité de Grâce Magistrale » c’est-à-dire que le choix de son Commandeur n’appartient pas, à l’inverse du cas le plus habituel, aux Autorités de la Langue de Provence, étant laissé à la disposition au Grand-Maître en faveur des personnalités qui n’ont pas toujours fait profession dans l’Ordre, parfois extérieures à la noblesse méridionale, mais qui ont rendu à l’Ordre, voire au Roi de France, des services à récompenser.
Des circonstances de toute autre nature, puisque dans la dépendance de la situation géographique de la Commanderie sont susceptibles d’infléchir sensiblement le mouvement du revenu, et de poser de délicats problèmes d’exploitation. Il s’agit de ces fluctuations brutales de la météorologie méditerranéenne qui ont si souvent affecté les biens « maltais » – en Provence et Languedoc. Notre Commanderie, installée dans le bassin inférieur de l’Hérault s’y trouve particulièrement exposée.
Nous signalerons donc quand il y aura lieu les incidences de l’originalité statutaire de Pézenas et d’un certain déterminisme climatique, mais en les intégrant à l’analyse des orientations majeures de la longue durée, qui s’affirment, au-delà de l’épisode, la donnée historique fondamentale. A ce point de vue, nous retrouvons, bien entendu, à Pézenas les tendances essentielles qui sont celles de l’entière Langue de Provence, et qui, moyennant d’infinies nuances régionales dans leur ampleur et leur chronologie, s’élargissent au plan national, voire européen.
Ce n’est pas ici l’occasion de discuter en détail de la nature des incitations qui régissent en profondeur, sur plusieurs décennies ces impulsions du revenu à la hausse ou à la baisse. Indiquons seulement qu’une circulation monétaire plus abondante et plus facile, vivifiée par l’apport de nouveaux arrivages de métaux précieux – (en l’occurrence, d’origine américaine, ayant transité ou non par l’Espagne), en conjonction avec une montée démographique sensible, constituent des facteurs inflationnistes sur les prix et donc sur les revenus (la masse des salaires versés demeurant stable) – les phénomènes contraires jouant évidemment dans le sens de la baisse 11.
Notre étude sera conduite à l’aide des graphiques joints. Concernant le graphique n° 1, la courbe “L” se rapporte au revenu foncier relevé dans sa stricte valeur nominale. Mais, antérieurement à la stabilisation définitive de la livre-tournois en 1726, pouvait-on ne tenir aucun compte des altérations successives subies à l’époque de la guerre de Trente Ans ou aux heures les plus difficiles du règne de Louis XIV ?
La courbe II présente une correction, sans doute imprudente, des revenus du XVIIe s. et début XVIIIe, appréciés en fonction de la livre-tournois ultérieurement stabilisée. Nous espérons ainsi, dans une mesure impossible à déterminer, et sur laquelle une longue discussion pourrait s’établir, avoir quelque peu neutralisé les incidences, sur l’évolution de notre revenu, des « remuements » monétaires 12.
Quant à la courbe A, elle constitue un essai très approximatif de convertir en revenu réel, évalué en sétiers de blé touzelle à partir des prix de la mercuriale de Béziers 13, la rente foncière en argent de la Commanderie. Entreprise légitime, les deux terroirs étant proches et soumis à des fluctuations météorologiques identiques, mais cependant délicate et à certains égards, contestable : elle ne saurait être poursuivie au-delà de 1759 ; le tableau que nous utilisons, constitué par Le Roy Ladurie s’arrêtant à cette date, les prix postérieurement fournis par la mercuriale ne se rapportant plus à une série frumentaire homogène.
D’autre part, outre le froment, évidemment dominant, l’huile d’olive, et bien davantage le vin particulièrement au-delà de 1730, tiennent dans l’économie de la Commanderie un rôle qui s’affirme croissant, mais selon un pourcentage impossible à préciser, étant donnée la nature globale des affermages. Enfin nous avons estimé utile, à titre comparatif d’adjoindre à ce graphique le rythme du revenu foncier en valeur nominale de l’ensemble des Commanderies de Bas-Languedoc (courbe III) (Graphique 1, p. 22-23).
Notre graphique n° 2 se propose de pressentir l’éventuelle corrélation des trois facteurs prix, production et revenu le recours à la méthode des indices, rendant possible la confrontation de leurs rythmes spécifiques. (Graphique 2, p. 25).
⁂
- – Une première phase de longue durée apparaît du départ de notre investigation à 1657 14, caractérisée, pour l’essentiel, par une orientation nettement affirmée à la montée du revenu foncier (selon toute vraisemblance, il s’agit de la poursuite d’un mouvement qui aurait antérieurement occupé une bonne partie du XVIe siècle). En stricte valeur nominale, le revenu de Saint-Jean de Pézenas a presque doublé de 1613 à 1657 (Gr. 1, I). Toutefois, en valeur corrigée, c’est-à-dire en livres constantes, il s’agirait moins d’une hausse nettement caractérisée que d’un maintien à honnête niveau. (Gr. 1, II).
C’est également l’impression qu’on retire dans la mesure où notre méthode puisse être satisfaisante, de la conversion en valeur réelle du revenu nominal. (Gr. 1 A).
Pézenas accuse toutefois un certain retard par rapport à l’ascension, de l’ensemble des commanderies de Bas-Languedoc dont le revenu a dans le même temps plus que doublé. II paraît bien qu’il faille chercher l’origine de cette situation dans l’intervalle approximatif 1634-1648.
Si l’on y observe, au plan général, un net ralentissement de la hausse du revenu (Gr. 1, III) (et il en serait de même pour l’entière Langue de Provence), s’agissant particulièrement de Pézenas, nous assistons à une baisse caractérisée – particulièrement sensible en valeur corrigée (Gr. 1, II) et en revenu réel (Gr, 1, A).
Convient-il de placer à la naissance d’une telle situation un facteur explicatif de très large portée ? Cette période, correspondant, grosso modo, à la participation « ouverte » du Royaume à la guerre de Trente Ans, un mouvement commercial contrarié et diminué en direction de la péninsule ibérique, une irrigation limitée en argent hispano-américain, auraient-ils entraîné une stimulation des prix et des revenus sensiblement amoindrie à l’intérieur d’un contexte général encore orienté à la hausse ?
A un niveau plus local, sans que soit tout à fait exclue quelque relation causale avec cette hypothèse, on paraît bien assister, d’après le rythme de rentabilité de la dîme de Béziers, au-delà des habituelles fluctuations annuelles, à une production frumentaire moyenne tendanciellement en baisse. Quant à la réaction spécifique de Pézenas, spécialement pessimiste, notre documentation, encore un peu sèche, ne nous permet pas d’y apporter quelque élément très positif d’explication. Insuffisance de gestion ? Influence restrictive des difficultés soulevées à Saint-Jean de la Cavalerie par les « usurpations » des Sarret ? Ce « membre » affermé 900 L. en 1634, est tombé à 400 L. en 1648, et les Visiteurs demandent poursuites contre la « Dame de Fabrègues ».
Au-delà de 1648 le revenu de Pézenas repart, et participe désormais à une incitation de hausse forte et généralisée, culminant à 14 760 L. en 1657. Corrélativement revenu réel et production frumentaire sont de nouveau orientés positivement (Gr. 2).
Le Commandeur, bailli Balthazar de Demandols a-t-il aidé une conjoncture pour l’essentiel bénéfique, en préservant St-Jean de la Cavalerie par des ouvrages judicieux (levée de terre et « broutières ») des ravages du Libron ? (affermé pour 5 ans à 600 L.). La même visite fait état de la restitution à Cazouls d’une terre usurpée (à l’Eminade, le voisinage ayant abusivement tiré parti d’une inondation de l’Hérault) et d’un très sérieux travail de « reconnaissance » auprès des vassaux d’Abeilhan.
⁂
- – Au-delà de 1657, le rythme du revenu s’inverse et pour longtemps. Nous sommes entrés dans une phase de baisse, ou de stagnation, de longue durée. Selon E. Labrousse, il faut attendre 1733 pour assister, au plan national, à une orientation nettement plus optimiste de la conjoncture 15. Toutes les courbes méridionales se plient pour l’essentiel au schéma d’ensemble, et Pézenas ne saurait s’en abstraire : après une sensible baisse jusqu’en 1668, s’établit une stagnation de près de trente ans, tandis qu’une très légère remontée en fin de siècle précède le minimum très accusé de 1713… Puis notre courbe s’installe sur un palier légèrement supérieur pour les vingt années suivantes. C’est approximativement le même rythme avec chute plus accusée en 1713 qu’elle dessinerait en valeur corrigée (Gr. 1, I, II, III).
Toutefois à l’intérieur de ces six ou sept décennies de malaise chronique, une périodisation s’impose.
Jusqu’en 1674 approximativement, la production céréalière, toujours appréciée ici à partir de la rentabilité de la dîme de Béziers, demeure à honnête niveau et freine la descente en valeur nominale des affermages, qui reste inférieure à celle des prix frumentaires, en même temps que le revenu réel en sétiers de touzelle se maintient (Gr. 1, A – Gr. 2, 1 et 2).
Au-delà de 1674, la production céréalière décroche et pour longtemps (ce serait la conséquence selon Le Roy Ladurie de la baisse des revenus et d’une réduction des investissements consentis à l’entretien des terres). Le niveau des prix céréaliers se relève assez nettement dans un rythme sensiblement supérieur au palier déprimé où s’attardent les affermages de notre Commanderie. Son revenu réel s’en trouve sérieusement affecté (Gr. 1 et 2), le minimum de 1713 traduisant peut-être certaines séquelles du Grand hiver, qui paraît cependant dans sa variante « méditerranéenne » et si l’on se fie à la neutralité de notre documentation, n’avoir qu’assez modérément touché Pézenas.
Nous ne pouvons que très sommairement rappeler les explications d’ensemble habituellement versées au dossier des origines d’une dépression si prolongée et si généralisée : incidences prolongées, démographiques et économiques, à l’échelle européenne, des contagions et des « malheurs » de la guerre de Trente Ans et de la seconde moitié du siècle, entraînant raréfaction relative des arrivages d’argent, mévente des blés par rupture ou affaiblissement des courants de commerce et baisse de la population, d’où l’avilissement des prix 16.
Au plan modestement régional, mais en évidente corrélation avec ces facteurs explicatifs généraux, pour R. Baehrel, concernant la Basse-Provence toute proche, l’économie agraire du XVIIe, de croissance céréalière fondamentalement axée sur le blé, de tendance fermée et continentale, serait arrivée à saturation vers la fin du siècle, et tendrait désormais à consentir davantage de place à la « plantade » dans une orientation spéculative plus affirmée, à vocation plus ouverte et maritime 17. Ne peut-on proposer, au moins une amorce d’évolution concordante relativement au Bas-Languedoc si proche ?
Concernant la vigne, selon Le Roy Ladurie, la petite propriété paysanne, en cette fin XVIIe, volontiers se décourage et se livre à des réactions d’abandon, en dépit de la création récente du Canal et du port de Sète, dont la fonction stimulatrice, cependant bien réelle, aurait été pour le temps qui nous occupe, surévaluée 18.
En est-il exactement de même pour la grande propriété noble ou d’Église ? Celle-ci ne serait-elle pas apte, affermée après enchères à de solides bourgeois du voisinage urbain, à tirer parti des occasions favorables pouvant toujours surgir à l’intérieur même d’une conjoncture difficile ? En tout cas, jusque dans la première décennie du XVIIIe siècle, les Commanderies languedociennes conservent le bel optimisme viticole apparu dans les Visites Générales aux alentours de 1680.
Des vignes apparaissent dans certains domaines de Saint-Jean de Pézenas où il n’en avait été fait jusqu’ici aucune mention. Les Visiteurs de 1682 constatant que la métairie de Saint-Jean de Tongues « reçoit une quantité de vin assez considérable », ordonnent d’agrandir les celliers, d’autant qu’une nouvelle vigne sera bientôt en état de produire… En 1697 une vigne, de 2 cesterées et demi apparaît dans l’inventaire de Cazouls, en même temps qu’une plantation récente, de 12 cesterées, à Lézignan-la-Cèbe.
Mais, en conformité avec le schéma général, au-delà de 1705-10, c’est l’atomie viticole qui s’installe pour plus de 20 ans.
A côté de la vigne, prenant le relais partiel de l’économie-blé, l’olivier et le mûrier font encore bonne figure dans le Languedoc de la fin du siècle. L’olivier affronte la dépression avec une relative efficacité. Le maintien d’une forte demande locale permet au prix de l’huile de ne connaître qu’un fléchissement modéré, suivi, au-delà de 1689 d’une sensible remontée 19.
Notre Commanderie s’oriente assez systématiquement vers l’olivier. Le supplément de Visite de 1676 avait ordonné qu’on en mît 150 par an au Chef de Pézenas, « jusqu’à complantement suffisant ». En 1682, rien n’est encore entrepris. Mais, nous explique-t-on, c’est que le terrain choisi « trop gras…, près de deux rivières très dommageables » n’y est guère propice. Les peupliers, les saules et les mûriers conviendraient mieux… Par contre, au lieu-dit la Plantade, les « oliviers feraient un très bel améliorissement et en augmenteraient considérablement le revenu ».
En 1688 encore, à Pézenas même, les Visiteurs demandent instamment qu’on en plante une centaine par an à la terre dite de la Bataille jusqu’à entier complantement. « Ce serait une augmentation de revenu considérable ».
Mais on sait par la Visite de 1697 que l’on va vers l’échec, tandis qu’à l’inverse, les mûriers réussiront.
Plantation mal orientée vers des sols trop aquatiques, insuffisance de gestion ? Il est certain que l’olivette n’a pas contrairement à ce qu’on en espérait, aidé Pézenas à « tenir » son revenu dans la conjoncture difficile que nous avons esquissée.
D’autres circonstances jouaient aussi négativement. A la jonction de ces deux siècles, nos documents insistent jusqu’à l’obsession sur la malveillance tenace de la météorologie méditerranéenne. Sont particulièrement affectés certains secteurs du Chef, de Cazouls et d’Abeilhan.
Au terroir de Pézenas, les Visiteurs de 1688, rapportent qu’une terre située au confluent de l’Hérault et de la Peyne a été particulièrement malmenée par l’inondation (« l’an dernier, il a fallu semer deux fois sans presque rien récolter, les crues ayant emporté la semence »). « Cette terre, préciseront les Visiteurs de 1705, qui rapportait 300 L. par an ne produit plus que 120 L., au moyen de la luzerne qui a été semée et qui la garantit un peu des eaux… ». La Métairie de l’Étang a également beaucoup souffert : « les graines pourrissent par les crues », (la permission donnée aux Capucins par le Commandeur Bailli d’Hautefeuille de tirer des pierres du champ pour la construction de leur couvent, aurait, selon la Visite de 1688, aggravé les choses en facilitant l’entraînement du sol cultivable).
Vers 1682, à Cazouls, deux bonnes terres arables (la Corrège et la Rompude) sont, conjointement attaquées par l’Hérault et la Boyne tandis que le domaine de l’Eminade n’est pas toujours épargné. Les Visiteurs de 1697 précisent : à la Corrège par apport des sables et graviers, on ne peut plus guère semer… La Boyne, rompant brutalement avec son parcours habituel a emporté 50 seterées sur 150 à la Rompude et ensablé partie du reste par chance le terrain perdu, déposé en aval et usurpé par les propriétaires voisins a été approximativement récupéré. Les Visiteurs de 1702 soulignent cependant la gravité durable des dommages subis.
Dès 1682, la métairie de Saint-Jean de Tongues à Abeilhan a été « engravée » 6 ans plus tard, les Visiteurs s’interrogent encore sur les moyens les plus efficaces de restaurer son intégrité.
L’attitude des Administrateurs ne pouvait être de passivité, et les Ordonnances de visite insistent longuement sur les mesures de défense qui s’imposent.
En simplifiant, celles-ci s’orientent en fonction de deux objectifs étroitement imbriqués.
Le premier, c’est de contenir l’inondation en de raisonnables limites et de briser la violence du flot de crue. On s’efforce d’y parvenir par le recours à la très classique « chaussée » de terre complantée et gazonnée (à l’imitation du grand exemple camarguais). Mais c’est un procédé d’application délicate : en resserrant abusivement le lit majeur de la rivière, on risque une rupture aux conséquences multipliées. Concernant l’endiguement de la Tongues, à la suite du désastre de la métairie de Saint-Jean, Claude de Goix, du Prieuré de Champagne, procureur du Bailli de Hautefeuille a fait édifier une chaussée palissadée à l’endroit le plus exposé mais l’entreprise, expliquent les Visiteurs de 1688 a été mal conçue, installée dans le lit même de la rivière et bien vite détruite par le flot ainsi renforcé.
C’est donc un travail à reprendre sur des bases nouvelles : on projette un endiguement en retrait, en bordure immédiate du terrain à protéger, libérant le lit de la rivière, et consolidé par des plantations, (« broutières et pibouls »). Et pour ce faire, les Visiteurs font confiance au nouveau procureur Jean Antoine Quintin, avocat à Pézenas que l’on estime mieux averti qu’un « étranger » des réalités locales, « décidé à retrouver, après arpentage, les terrains usurpés, à faire reprendre à l’eau son premier cours… faisant appel à des personnes compétentes et à des manœuvres des lieux voisins, et de la dépendance du Commandeur, ayant intérêt au dit travail ».
Bien entendu, le recours à la chaussée exige entre riverains une solidarité technique et financière, très délicate à établir : les endiguements affrontés renvoient le flot d’une rive à l’autre et entraînent des possibilités accrues de rupture. La Visite de 1688 attribue les préjudices subis par la Rompude aux endiguements édifiés par les propriétaires de la rive opposée, ayant contraint la Boyne à changer de lit. Mais l’entente souhaitable entre voisins n’aboutit que très exceptionnellement. Nous n’en possédons que de rares exemples, dont nous ne savons pas toujours quelle a pu en être l’exacte portée pratique. Concernant la terre de l’Eminade en 1697, il est noté que les propriétaires proches et la Communauté de Cazouls offrent de contribuer pour les deux-tiers aux travaux de défense, et l’on signale que certains endiguements antérieurement pratiqués à frais communs par le Commandeur Bailli de Demandols et le Marquis de Murviel ont tenu bon.
L’endiguement ne saurait, de toute manière, aboutir qu’à une sécurité précaire et l’inondation survenant, il convient de limiter au maximum l’entraînement du sol végétal. Dans cet objectif, on aura recours aux plantations, saules et mûriers surtout, non au milieu des terres pour ne pas nuire aux récoltes, mais en périphérie et en bordure des chemins : (à la Métairie de l’Étang, en 1688 les fermiers répondent que si la plantation précédemment ordonnée n’a pas été exécutée, c’est que, par son extension abusive, elle eût causé un tort considérable en retardant la maturité des épis – réponse jugée pertinente, « confirmée par d’autres personnes du pays qui connaissent la force et la qualité du terroir ».
Toujours selon la même optique défensive, on convertira en prés certains labours trop exposés, on sèmera de la « graine de foin » au long des fossés et, initiative spécialement intéressante, il faudra créer des luzernières estimées particulièrement aptes à retenir les sols. Il est possible que, dans la lente conquête des terres du Bas-Languedoc par la prairie artificielle 20, le souci de limiter le « ravage des eaux », ait tenu, au moins localement, une place importante.
Mais, à constater dans les procès-verbaux de visite la fréquence de ces prescriptions, on peut vraisemblablement estimer qu’elles n’étaient qu’assez imparfaitement appliquées.
Elles ne s’accordaient pas toujours avec l’intérêt immédiat des locataires exploitants, sur lesquels ne paraît pas s’être exercé à l’époque, qu’il s’agisse de plantation ou de gestion d’ensemble, un contrôle suffisant.
En 1702, concernant la métairie de l’Étang les Visiteurs estiment le domaine non géré en bon père de famille et recherchant la raison de ce « méchant ménage » croient la trouver dans le fait que les fermiers généraux « ont donné procuration à un étranger qui a dilapidé ferme et capitaux (tandis que) les fourrages et les pailles se divertissent ailleurs… ».
Mais d’autres insuffisances interfèrent pour rendre compte, en ces années, de la situation particulièrement difficile de Pézenas : les Administrateurs paraissent n’agir qu’assez tardivement contre les Sarret de Coussergues, bien peu ponctuels à acquitter l’albergue annuelle due pour le membre inféodé de-Saint-Jean de la Cavalerie. En 1682, ces derniers sont « en arrière » de 3 ans, et « il a fallu saisir les récoltes »… Intervention sans doute peu décisive puisqu’en 1702 une nouvelle instance est en cours…
Le problème se pose de rechercher d’où procéderait, dans une conjoncture d’ensemble difficile, l’état spécialement déprimé de Saint-Jean de Pézenas. Selon les trois Visites de 1702, 1707 et 1713 se trouverait à la base la situation statutaire spécifique de la Commanderie.
Au début du XVIIIe, et depuis plus de 20 ans, par grâce grand-magistrale, succédant aux effectifs provençaux qu’étaient les Demandols (Balthazar, puis François…) le titulaire en est Etienne Texier d’Hautefeuille, lieutenant-général, abbé commendataire du Mont Saint-Michel, grand-prieur d’Aquitaine, Ambassadeur Extraordinaire de l’Ordre.
Il est à présumer que pour ce grand personnage, étranger à la noblesse méridionale, les 12 à 13 000 L. de Pézenas n’étaient qu’un appoint. Cela paraît bien se traduire dans les conditions mêmes d’affermage : bail exceptionnellement très extérieur au cadre régional puisque concédé à 2 bourgeois de Paris, Gabriel Bordeval et Claude Menel à 11 600 L. (approximativement 12 800 L. comprises les charges locales) pour 8 ans. Sans doute s’agit-il dg receveurs habituels de bien ecclésiastiques qui, par leurs relations et leur crédit ont obtenu le contrat à bon compte, se satisfaisant d’exiger le montant des sous-fermes sans exercer aucun contrôle de gestion. Les Visiteurs de 1702 manifestent leur vive inquiétude « Commanderie extrêmement négligée, les ordonnances des visites précédentes ont été inexécutées. Prévoyant qu’il en sera de même pour celles-ci, nous faisons appel au Grand-Maître et Sacré Conseil pour (en) éviter la ruine totale ».
En 1707, malgré une remontée nominale de 1 000 livres de la rente, le ton des Visiteurs est aussi pessimiste. En 1713, le recul est très accusé (11 200 L.). Cette fois encore les Visiteurs insistent sur les conséquences d’une gestion négligée : « la Commanderie ne saurait être en plus méchant état… le tout s’en va en totale ruine… Les Commandeurs n’en ont, et n’en auront, aucun soin. On peut supposer que l’actuel titulaire, Guy de la Rochefoucauld, n’en jouira pas longtemps, ni ne fera vœu-dans notre Ordre, attendu qu’il se trouve à présent l’aîné de sa Maison ». Et d’adresser nouvelle supplique au Grand- Maître.
Une grave lacune documentaire – à l’échelle d’ailleurs de l’entière Langue de Provence – ne nous permet pas de suivre de façon précise la Commanderie dans les années suivantes… mais en 1724 la rente est remontée à 12 500 L. (13 700 L. avec les charges locales). Le nouveau titulaire, Alexandre de Conflans, Chevalier non profès, se révèle-t-il, comme la suite paraît bien le prouver, meilleur gestionnaire ? Serait-ce les conséquences bénéfiques du contrat d’arrentement passé le 21 Juillet 1724 avec des gens bien au fait des réalités locales (Antoine Brun de Cazouls, et Pierre Vigourel de Lézignan-la-Cèbe) ?
En tout cas, le régime statutaire de Pézenas ne semble plus, désormais, influencer négativement son revenu.
Il est possible également que transparaissent ici les prémisses d’une conjoncture d’ensemble désormais orientée à la hausse.
- Au-delà de 1733, Pézenas participe pleinement à cette orientation à la hausse en longue durée du revenu foncier, si caractéristique de « l’heureux » XVIIIe siècle européen. Il s’agit d’une montée à peu près continue qui atteint plus de 46 000 livres en 1781, soit un quotient d’augmentation globale de 3,3 (contre 2,1 pour l’ensemble des Commanderies de Bas-Languedoc).
Si l’on se préoccupe de saisir un rythme dans cette longue ascension de 54 années, on obtient les résultats approximatifs suivants (Gr. 1, I) :
- de 1733 à 1743, un taux d’accroissement annuel encore très limité, de 1,1 % environ.
- de 1743 à 1761, ce taux s’élèverait à 3 % (le gel des oliviers en 1755 ne se traduit que par une très provisoire stagnation) culminant à 8,1 % pour les 20 dernières années, indifférent semble-t’il aux difficultés de la viticulture au-delà de 1776. Ultime et très vigoureuse montée qui dépasse sensiblement désormais le rythme d’ensemble bas-languedocien. Il ne peut être question d’en discuter au plan général les incitations profondes (volume et circulation monétaires accrus, reprise de la croissance démographique ?). Au niveau local, il sera bien permis de constater une assez significative convergence : la production frumentale moyenne s’affirme en net accroissement en même temps que le prix du sétier de tuzelle s’oriente à la hausse (Gr. 1). Conditions éminemment favorables à une meilleure tenue des fermages.
Au-delà de 1770, le rythme de hausse du revenu de l’ensemble bas-languedocien – et l’observation est a fortiori valable pour notre Commanderie -, en vient à dépasser sensiblement celui du prix frumentaire (Gr. 3). Situation pouvant s’interpréter comme l’affirmation d’une production moyenne qui grandit, tandis que la conjoncture sociodémographique rend plus urgent, au sein du paysanat pauvre, le besoin de terres à exploiter.
1 = fluctuations annuelles ; 2 = prix moyen en tendance longue.
3. - Revenu foncier global des commanderies de Bas-Languedoc.
Bien entendu, la politique des « plantations », vigoureusement reprise à Pézenas, comme dans l’ensemble du Bas-Languedoc, tient sa large part, impossible à préciser dans cette promotion de la rente foncière. Elle apporte néanmoins dans l’économie agraire, des transformations assez considérables que nous aurons à évoquer en suivant d’assez près la gestion de la Commanderie au-delà de 1730.
Sans doute les méthodes n’en ont-elles pas été radicalement modifiées. Mais il paraît bien qu’en moyenne on ait eu affaire à des Administrateurs plus soucieux de meilleure rentabilité, la progression assez spectaculaire de la rente offrant à l’exploitation agraire des disponibilités accrues (les frais de culture étant bien éloignés de croître dans le même rapport).
Désormais le ton des Visiteurs généraux est à l’optimisme.
Visite de Mai 1743 : quand Alexandre de Conflans y fût nommé, la ferme de la Commanderie n’était qu’à 8 000 livres… Elle a été portée par ses soins et ses réparations à 11 000 L…. Elle est aujourd’hui affermée « en général » à 13 000 (bail de 1735). Ce bail finissant en Septembre 1743, elle sera exploitée désormais à 15 000 (acte déjà passé dans ce mois de Mai 1743 à deux « ménagers » de Pézenas).
Certaines innovations destinées à en accroître la rentabilité, apparaissent avec le contrat suivant. Jusqu’ici Pézenas était affermé globalement par bail « en général » (redevenu languedocien, on l’a vu, en 1724). Quand le 17 Août 1747, le nouveau Commandeur, bailli de Tencin, ambassadeur de l’Ordre en Cour de Rome, fournit un état de sa Commanderie, celle-ci apparaît divisée en 2 secteurs : l’un tenu en régie (Cazouls, Usclas, les « usages » de Lézignan…) administré directement par les agents du Commandeur, l’autre affermé « en parcelles » (le terme désignant des baux d’une certaine ampleur puisqu’il s’agit de Pézenas, des métairies de l’Étang, de Tongues, etc.).
L’intention est claire il convient essentiellement de savoir ce que la Commanderie peut « rendre » en annulant le profit du fermier général sur le sous-affermage.
Le procédé s’est sans doute révélé bénéfique puisque les Visiteurs de 1753 enregistrent un revenu de 22 000 L. (23 200, charges locales payées en sus par les fermiers).
La Visite de 1761 insiste très longuement sur les mérites de Tencin dont les initiatives s’affirment dépasser le souci limité d’une meilleure rentabilité financière… Il a mis à profit la période de régie pour apporter des « améliorissements » considérables : achat de plus de 12 000 L. de « cabaux »… plantation de vignes, défrichement de terrains incultes, dessèchement du domaine de l’Étang par évacuation des eaux vers un fossé principal débouchant dans l’Hérault. Ce seul secteur, avec la métairie de Tongues et la redevance noble de Saint-Jean de la Cavalerie est affermé 13 000 L. malgré la mort des oliviers par le gel de 1755. Cette ferme, affirment les Visiteurs, « augmentera de 3 000 L. au prochain bail, et de 2 000 L. supplémentaires avec le rétablissement des oliviers ». L’ensemble de la Commanderie atteint alors 23 750 L.
En 1766, retour momentané, probablement en vue d’une gestion simplifiée, à l’afferme générale. Par bail du 19 Septembre, le bailli Camille de Rohan, demeurant Palais des Tuileries, afferme sa Commanderie à Joseph Coustan aîné, négociant de Pézenas. Contrat passé devant les notaires du Châtelet par l’intermédiaire de son procureur Joseph Bailleux et Jean Lullon, bourgeois de Paris, moyennant 28 200 L. (charges locales incluses) « portables à Paris, en 4 paiements annuels, en bonnes espèces d’or et d’argent ayant cours… (rejetant par avance) aucun billet, papier, effet dont le cours pourrait être introduit ».
Il est bien évident que joue pleinement dans ces dernières décennies, la conjoncture de forte hausse évoquée ci-dessus. Par les baux des 4 et 5 octobre 1772, il s’agit d’un crochet positif particulièrement brutal, portant la rente de Pézenas à 41 090 L., en probable corrélation avec le retour au système parcellaire, tous contrats passés avec des négociants de Pézenas (particulièrement Mathieu Canonge et Joseph Gontier).
L’ultime progression de 1781 à 46 000 L. ne paraît pas avoir procédé d’un nouvel affermage, mais d’une série d’aménagements heureux au bail de 1772 :
- à l’occasion du bail parcellaire de la métairie de Saint-Jean de Tongues à 3 400 L. Les fermiers à qui on reproche des négligences n’ont pu s’acquitter en 1779. Le Bailli de Rohan, toujours Commandeur, a fait saisir la récolte des grains. Le bail a été adjugé à de nouveaux preneurs pour le temps restant à parcourir, à 6 975 L.
- une deuxième circonstance nous retiendra davantage.
Le bail de 1772 comportait, comme tous les précédents, la perception des 500 L. d’albergue noble de Saint-Jean de la Cavalerie due par le baron de Coussergues.
L’Ordre de Malte parvient ici à mettre fin, dans des conditions spécialement heureuses à deux siècles de procédures, encore compliquées du fait des ravages périodiques du Libron, rendant difficile et coûteux l’entretien de la Cavalerie.
Selon les juristes au service des Hospitaliers, dont les thèses sont très longuement exposées dans la Visite de 1779, depuis la transaction de 1671 (voir ci-dessus), les Sarret, poursuivant tenacement leurs pratiques antérieures auraient réduit progressivement les biens inféodés de Saint-Jean : multiples usurpations notamment dans les garrigues, négligences calculées dans l’entretien des chaussées du Libron, visant à défendre en priorité leurs domaines propres, albergue, on l’a vu, irrégulièrement versée… Le dossier devient énorme : procédures périodiquement reprises et grossies de griefs inédits expertises et arpentages, faisant suite à de nouvelles divagations du Libron, transactions toujours remises en cause.
Enfin, le 14 Mars 1774, jugement du Grand Conseil – devant lequel l’Ordre à privilège d’évocation – à la requête, et ici la situation statutaire de Pézenas est bénéfique – du puissant Commandeur Prince de Rohan. Le Grand Conseil déclare nulle l’aliénation de Saint-Jean de la Cavalerie dont Sarret doit se désister.
Il sera procédé à l’arpentage des garrigues contentieuses. Le géographe et architecte de la ville de Béziers, Villacroze, en dresse un plan détaillé le 16 Septembre 1775.
Mais il reste à déterminer la méthode de gestion qui sera appliquée à la Cavalerie une fois sa plénitude retrouvée : régie, fermage, nouvelle inféodation ?
C’est alors qu’interviennent les Visiteurs Généraux de 1779 et particulièrement Chrisostome de Gaillard d’Agoult, défenseur intransigeant et efficace des biens de l’Ordre (resté 47 ans dans la petite Commanderie de Poët-Laval, aux Baronnies), remarquable juriste et administrateur, imprégné de qualités « bourgeoises » sans doute héritées d’un lointain aïeul receveur des décimes à Aix, mais entretenues par une longue pratique familiale de la Cour des Comptes.
Gaillard se livre à une critique serrée de toutes les expertises antérieures et fait estimer à 2 953 L. le revenu brut de la Cavalerie (aliéné, on s’en souvient à 500 L. en 1671). Promotion sans doute justifiée par la hausse spécifique de la rente foncière depuis 40 ans, mais aussi par l’extension de la culture de la vigne « devenue le revenu presque unique du royaume ».
Quel procédé de gestion, peut-on, dans ces conditions appliquer à Saint-Jean de la Cavalerie, pour en tirer une rente qui soit au niveau de la nouvelle conjoncture ? L’inféodation traditionnelle, fixe par nature, est incapable de cette adaptation qui est, comme on sait, l’aptitude propre du fermage.
Gaillard d’Agoult estime cependant qu’il convient de recourir de nouveau à l’inféodation : d’énormes dépenses doivent être engagées, notamment pour se défendre du Libron, 10 ans du revenu sont absorbés par avance. Circonstance aggravante « les fermiers, reconnaît Gaillard, sont peu attachés à nos intérêts ».
Mais ce sera une inféodation d’un type nouveau. Les circonstances sont favorables Sarret tient à retrouver le domaine de Saint-Jean et offre 2 400 L. Sans doute un concurrent se présente, Audéard, qui surenchérit de 900 L., mais celui-ci n’inspire guère confiance quand on apprend qu’il a fait don de sa seigneurie de Preignes à sa fille aînée, n’en conservant que l’usufruit.
Gaillard d’Agoult accepte donc les offres de Sarret, mais en faisant valoir que la somme proposée « doit être susceptible d’accroissement par le bénéfice du temps », l’albergue sera fixée en poids d’or, par marcs et onces « la matière étant un effet marchand, elle se proportionne plus aisément au cours des denrées que le prix des espèces ». Sarret prendra donc en inféodation le domaine de Saint-Jean « moyennant une albergue noble et annuelle d’une garde d’épée et d’une paire d’éperons, en or massif, au titre de Paris, pesant 5 marcs et 4 onces, payable en espèces ou en -sa valeur intrinsèque », en cas d’abandon du domaine, le seigneur de Coussergues versera à l’Ordre une indemnité de 50 000 L. correspondant aux dommages subis antérieurement par le domaine de Saint-Jean.
Gaillard d’Agoult conseille aux Autorités de la Langue de Provence d’accepter ce contrat d’un type nouveau et croit utile d’ajouter (les procès-verbaux de Visite étaient, bien sûr, à usage interne) « en cas d’abandon ce traité assure l’avantage inappréciable de rentrer dans la limitation du 17 Novembre 1588, c’est-à-dire dans la plénitude des biens primitifs, sans que nous ayons des titres pour le prouver » (!!)
Le texte définitif est rédigé en acte public le 21 Juin 1779, chez Jacques Calmette, notaire de Bessan. Saint-Jean de la Cavalerie est de nouveau inféodé par décret du Grand- Maître et Sacré Conseil de l’Ordre le 31 Janvier 1780 au baron de Coussergues, « sous réserve de foi et d’hommage, aux frais du vassal, à chaque mutation ».
A l’occasion, dans une exploitation habile de la conjoncture la tradition nobiliaire et vassalique de location du sol, était donc susceptible de s’adapter aux notions bourgeoises de saine administration et de meilleure rentabilité.
Si l’on se reporte à la Visite d’amélioration de la même année, le membre de la Cavalerie était estimé à 4 120 L. « selon le cours actuel du prix de la matière ». Mais Sarret s’est-il ponctuellement exécuté dans les quelques années nous séparant de la Révolution ?
La Commanderie de Pézenas atteignait donc à l’époque plus de 46 000 L. (charges locales comprises, passées de 1 200 à 1 900 L. au cours du siècle, dans la proportion où s’est élevée la congrue des curés, de 200 à 350 L.) – résultats obtenus sous la double incitation de la montée conjoncturelle et d’une gestion scrupuleuse.
Celle-ci, toutefois, se plaçant traditionnellement sous un angle presque exclusivement administratif et juridique, ne se hausse pas encore, en cette seconde moitié du XVIIIe, au niveau d’une transformation agraire fondamentale, délibérément orientée vers une agriculture nouvelle. L’assolement biennal avec jachère, lié à l’obligation de faire reposer la terre labourable par moitié, demeure la règle d’or d’un « ménage » conduit « en bon père de famille » et constitue la condition majeure des baux à ferme « travaillera les terres par soles et saisons, sans pouvoir les dessoler, ni dessaisonner » (bail d’affermage du 19 Septembre 1766).
Cependant, comme dans tout le Bas-Languedoc, se poursuit l’extension lente et mesurée de la prairie artificielle qui permet, d’apporter à cette pratique des « soles et saisons » quelques restrictions heureuses 21. Les Visiteurs de 1760 signalent à Cazouls « un grand champ de 109 cesterées où l’on a ensemencé du sainfoin l’année dernière ». Le plus souvent, il s’agissait de petites surfaces de luzerne ou d’esparcet permettant au fermier de mieux nourrir son propre bétail, destinées à l’origine à retourner au système des soles en fin de bail, mais dont on finit par permettre l’éventuelle 22 transmission au locataire suivant. Conjointement s’affirmait une plus grande liberté d’échapper à la contrainte de la jachère pour les terres paraissant aptes à deux ou plusieurs récoltes consécutives : terre « défrichée » c’est-à-dire en fait dont la destination vient d’être modifiée (c’est le cas de telle vigne vieillie que l’on arrache pour semer), ou terre rénovée par l’alluvion.
C’est ainsi qu’une disposition du bail de 1766 permettait de « défricher le pré de Saint-Jean, proche l’Hérault, et la terre de l’Étang, d’y semer tel grain jugé à propos ou les mettre en luzerne.., à l’expiration du bail le preneur pourra laisser lesdites terres en radouble, (jachère) luzerne ou pré… ».
Il jouira par ailleurs, de la liberté d’ensemencer les sols qui se révèleraient, après examen, « de ceux pouvant supporter les semences… ».
Ainsi tendait à s’amplifier par doses minimes, certaines traditions déjà anciennes d’agriculture plus intensive mais dont il faudra attendre presque un siècle la généralisation cette fois dans un contexte économique et technique profondément transformé.
Mais l’initiative agraire qui, après l’interruption d’une trentaine d’années signalée plus haut, apparaît spectaculaire au-delà de 1730, c’est bien celle des « plantations » qui, dans son extension, va conduire à un effectif cloisonnement du paysage rural bas-languedocien. Les Ordonnances de Visite insistent désormais, rituellement, sur leur nécessité.
Nous ne rappellerons que pour mémoire, sans en sous-estimer l’intérêt, l’installation des saules et peupliers, afin de protéger les terres inondables, généralement liée à l’obligation d’entretenir strictement les fossés d’évacuation des eaux. Le bail de 1735 exige qu’on en plante à Cazouls « pour la conservation de ladite terre »… de même on recreusera les fossés du domaine de Lézignan et l’on mettra des saules en bordure. La Visite de 1743 félicitera vivement, le Commandeur Bailli de Conflans d’en avoir fait planter une grande quantité le long de l’Hérault.
Le mûrier s’y trouve habituellement associé. Le même Conflans en aurait ,4000 à son actif dès 1743. En 1761, à Cazouls, il est déclaré que la plupart des champs en sont bordés. Le bail de 1766 recommande de ne pas ensemencer de luzerne là où se trouvent des mûriers, « étant reconnu qu’elle les endommage ». En 1772, parmi les prémices à percevoir par le nouveau fermier, la feuille de mûrier tient sa bonne place à côté de la première coupe de luzerne.
Concernant l’olivier, nous retiendrons surtout la longue et difficile entreprise de restauration qui suit le gel de 1755. Le contrat d’afferme générale de 1766 exige de « couper tous les troncs d’oliviers morts ou gelés, de laisser les principaux rejetons, transportés ensuite aux places vides aux endroits indiqués par des personnes nommées par le Commandeur – le fermier disposera du bois mort et de l’émondage… ». En 1781, à l’Étang il est fait état de 360 oliviers de « nouvelle plantation » au Champ-Blanc en continuation du verger déjà existant. Mais l’affaire s’y révèle délicate, dans des conditions peu favorables : il a fallu renouveler l’opération plusieurs fois, « le sol les faisant périr à la plantation dans l’universalité du terroir ».
Mais le grand œuvre c’est évidemment la -vigne. Dès la décennie 1730, les Administrateurs, à l’instar de ce qui se passe en maint endroit du Bas-Languedoc, ordonnent l’extension du vignoble. Celle-ci paraît toutefois quelque temps freinée, au moins pour la Commanderie de Pézenas, par l’Édit Royal du 5 Juin 1731 interdisant les plantations nouvelles, « même sur les terres ayant porté autrefois des vignes, à moins d’être vérifiées impropres à aucune autre culture » 23, édit que les fermiers, volontiers réticents à la plantation, ne manquent pas d’invoquer. C’est le cas pour la métairie de Tangues en 1733 et 1735, où commençait à s’installer au Champ de la guerre, le raisin muscat. D’ailleurs, précise-t-on, le domaine est abondamment pourvu de vigne. De même on renonce à l’Étang – au Champ Blanc – à un vignoble qui occuperait indûment le « seul champ de ressource pour les fermiers par sa situation élevée » qui le met à l’abri de l’inondation.
Mais la conjoncture favorable allant, pour l’essentiel, se renforçant, aux décennies suivantes le vignoble de notre Commanderie s’étend et, probablement comme ailleurs, dans une relative indifférence aux tentatives royales de limitation. En 1761 à Cazouls, les vignes vieilles sont en cours de renouvellement, et concernant particulièrement la Rompude, les 10 cesterées précédemment plantées par le bailli de Conflans sont portées à 40 par Guérin de Tencin.
Aux toutes dernières années de notre recherche alors que la rente foncière de l’ensemble du bas Languedoc « maltais » paraît accuser un léger et provisoire fléchissement, par conjonction probable de l’extension abusive du vignoble et d’une série de bonnes récoltes, Pézenas poursuivait son ascension et les textes paraissent confirmer, en dépit de la chute des prix, l’intégralité de sa foi viticole. On sait déjà qu’à la Cavalerie la vigne est devenue le revenu presque exclusif. D’après la Visite de 1781, il en est à peu près de même concernant la Métairie de Saint-Jean de Tongues, dont la situation particulière nous est exposée avec une extraordinaire précision technique. Les Visiteurs estiment qu’il y a ici l’occasion d’une amélioration peu coûteuse et lucrative. C’est un domaine en effet peu propice aux grains, mais spécialement propre aux vignobles, « moyen presque unique de mise en valeur ». Le Bailli de Rohan y a fait planter en différentes époques 30 cesterées de vigne qui ont très bien réussi. Le succès est une invitation à poursuivre. Mais il y faut un « vaste emplacement et quantité d’usines ». Le cellier est insuffisant. Une chambre à cuvier, ou tinéral, avec 3 cuves de pierre, 1 pressoir, 10 tonneaux de 4 muids chacun serait nécessaire. Le fermier accepterait, ces conditions remplies, d’accroître la rente de 500 L., alors qu’actuellement il est réduit à vendre les raisins en nature, et à vil prix, ou de les transporter à Abeilhan, voire à Pézenas pour les faire fouler. Il perd le contrôle de l’opération, et risque de tout gâter. Il lui en coûte 300 L. pour le transport, le loyer des cuves.., et il abandonne le marc.
Cette rénovation reviendrait à 4 000 L.
Mais notre documentation ne nous permet pas de savoir si l’entreprise a été menée à bonne fin, voire effectivement inaugurée.
La « plantade », et particulièrement la vigne, a certainement sans qu’il soit possible d’être davantage informé, largement contribué à l’ascension du revenu de la Commanderie de Pézenas. Toutefois le fait majeur initial, permettant d’affronter le coût élevé de l’entreprise, a bien été la montée en longue durée des prix du vin et de l’huile, répondant, comme ceux du blé, à une incitation généralisée d’origine extérieure.
Habituellement la plantation reposait sur un certain partage des frais, longuement négocié dans toutes ses modalités avant la conclusion du bail. Le Commandeur s’acquitte le plus souvent de l’achat des « plançons », le coût et le travail de complantement relevant des fermiers, les données numériques à atteindre en fin de contrat étant minutieusement fixées.
Il paraît bien qu’en cette fin XVIIIe, en même temps que s’élevait, dans la proportion que nous avons indiquée la rente foncière en argent, les exigences à l’égard des fermiers aient eu tendance à s’aggraver 24. Le bail « parcellaire » de 1772 concernant spécialement la vigne apparaît plus précis et sans doute plus lourd que le contrat « en général » de 1766. C’est ainsi qu’outre les prescriptions courantes de plantation et d’entretien (fossoyage, taille, provignage…) on y voit le fermier d’Usclas invité à une dépense assez inédite puisqu’il « plantera, à ses frais, en vigne le champ de Nagadis », etc.
Au plan général, dans l’affermage des biens de l’Ordre, les exigences à l’égard des fermiers sont d’autant plus précisées qu’ils apportent aux plantations un assez mauvais-vouloir, les considérant avec quelque raison sans rentabilité pour eux-mêmes, n’étant jamais assurés de conserver la ferme dans l’extrême précarité, d’origine statutaire, des contrats (de 3 ans, pouvant aller à 5, et résolutoires à chaque mutation de Commandeur).
Toutefois, en liaison avec l’originalité administrative de Pézenas, leur situation est ici meilleure, avec des baux traditionnellement de 8 ans, tandis qu’apparaît avec le contrat de 1772, concernant les vignes que les fermiers auront plantées la possibilité d’en jouir une année au-delà du bail : « pourra planter en vigne les terrains incultes et engravés, à droite et à gauche de la Boyne… et en jouira une neuvième année »…
Mesure- d’assouplissement, s’inscrivant d’ailleurs dans cette tendance à l’allongement des baux jusqu’à 9 ans qui s’affirme dans l’Ordre fin XVIIIe, compensation habile aux exigences accrues en matière de plantations, et à l’aggravation sensible de la rente-argent.
Mais notre Commanderie ne limitait pas au seul secteur agraire, bien sûr fondamentalement prioritaire, ses espérances de mise à profit d’une conjoncture favorablement orientée. La Visite du 8 Février 1781 dirigée, et ce n’est pas sans signification, par Gaillard d’Agoult, nous permet d’apporter quelques précisions sur les avantages très concrets qu’elle tire de sa présence en Ville et sur les moyens à envisager en vue de son éventuelle promotion, en y consacrant notamment l’indemnité reçue de la Province (4 875 L.) pour occupation d’un terrain de la Métairie de l’Étang, à l’effet d’y faire passer la « grande route » bas-languedocienne.
Le Commandeur bailli de Rohan dispose à l’époque – mais c’était aussi, en toute vraisemblance, le cas de ses prédécesseurs, d’immeubles de rapport – occupés en fructueuse location, par « des gens de basse condition ». Il s’agit d’abord de « deux maisonnettes situées de part et d’autre de l’Église Saint-Jean, qui « ne sont propres par leur situation et petitesse qu’à des artisans » (boutique et cuisine au rez-de-chaussée, chambre au-dessus), « c’est un logement suffisant à des gens de leur état » et ajouter un étage « ne serait pas un supplément de rente proportionnel à la dépense ».
Le bâtiment de la Commanderie offrirait-il davantage de possibilités ? C’était jadis un unique et vaste logement destiné au Commandeur (en résidence certainement très occasionnelle). On l’a cloisonné en plusieurs unités d’habitation dont la répartition et la surface peuvent varier d’un bail à l’autre « selon la profession et la volonté de chaque locataire… la distribution actuelle produit une rente considérable… ces appartements se trouvent d’ailleurs en fort bon état par des réparations récentes… »
Dans ces conditions, estiment les Visiteurs, il n’y a guère d’amélioration à envisager. Et leur argumentation ne serait pas tout à fait indifférente à une présentation urbaine, voire démographique de Pézenas fin XVIIIe. « Construire à l’usage du peuple serait en pure perte » – sans doute les loyers trop élevés ne trouveraient-ils pas preneurs – « si l’on bâtissait pour une classe plus distinguée, on perdrait le gros fermage actuel et l’on sacrifierait un capital égal à dix ou quinze fois celui dont nous avons à fixer l’emploi, avec le risque de manquer de locataires dans une petite ville qui n’acquiert pas ce genre d’habitants ».
La ville de Pézenas serait-elle fin XVIIIe à large prépondérance de petits marchands et d’artisans et peu susceptible d’attirer des éléments bourgeois, voire de petite noblesse, à la recherche d’une résidence vraisemblablement non fonctionnelle ?
Les solutions finalement proposées par nos Visiteurs de 1781 paraîtraient conforter cette impression :
- il s’agirait, en premier lieu, de construire « une petite maison dans un vacant à l’Est du jardin contre le rempart de la Ville, bon emplacement pour un commerçant… Il en coûterait environ 3 000 L… on en retirerait un loyer minimum de 200 L… en faisant la part des réparations (le quart du loyer), la Commanderie retirerait 5 % du capital… Ce serait très avantageux, les maisons étant généralement louées à 3 % ».
- d’autre part, on pourrait « construire des magasins, et même des maisons de médiocre étendue sur la partie du fossé contigüe aux murailles de la Commanderie… Mais des difficultés sont possibles avec le corps municipal qui prétend avoir la propriété des fossés du tour de ville… ».
Également au plan de la rentabilité urbaine, Gaillard d’Agoult savait exactement doser avantages et inconvénients de situations très concrètes… Ces projets n’ont vraisemblablement pas abouti et il n’empêche qu’un revenu brut de 46 000 L. mettait la Commanderie de Pézenas au rang des plus fructueuses « dignités » de la Langue de Provence. Mais un problème d’une double nature, fiscale et sociale, ne peut être éludé. Quel était, dans le même temps, l’évolution du « net au Commandeur », tel que nous l’avons ci-dessus défini. En 1727, les charges à l’Ordre et au Roi représentent 18,5 % d’un revenu brut de 13 700 L. Après une longue stabilité, alors que la rente s’accroissait, ces charges se sont sensiblement aggravées en valeur nominale (abonnements aux vingtièmes royaux, nouvelle « responsion » sur les Commanderies depuis le Chapitre général de 1776). Cependant elles ne sont restées approximativement au même pourcentage du revenu brut, soit 18,3 % de 46.000 L.
Sans doute, une part importante de ce « net » est-elle consacrée aux améliorations de la Commanderie. Cependant si l’on tient pour vraisemblable qu’à Pézenas comme ailleurs les salaires n’ont guère progressé, que le prix des fournitures n’a pas suivi celui de la rente 25, il est bien légitime de penser que pour une famille, incorporée à la noblesse de Malte, disposer par faveur grand-magistrale de la Commanderie de Pézenas à la fin de l’Ancien Régime constituait un très effectif réconfort temporel.
Bien que, toujours sous l’angle de la défense systématiquement organisée et tenacement conduite de ses intérêts matériels 26, d’autres analyses seraient à envisager, il est temps de conclure cette présentation déjà bien longue.
Il serait sans doute suffisant de rappeler qu’au-delà de sa spécificité statutaire, influençant sa gestion dans un sens restrictif ou bénéfique, qu’au-delà de certaines particularités géographiques locales et régionales dont il serait imprudent et léger, dans une économie rurale d’ancien type, de réduire la signification, notre Commanderie était effectivement gouvernée en profondeur par un rythme « européen », aux orientations alternées, mais qui, pour l’essentiel, et notamment dans sa phase ultime pourrait bien être l’amorce encore timide et informelle de ces transformations de base qui, un demi-siècle plus tard, définiront les comportements d’une pratique agraire rénovée.
Et qu’il me soit permis de formuler un vœu. La Révolution, en ce secteur comme en bien d’autres, n’apparaît une coupure que si l’on s’en tient à une vue superficielle de la chose historique. Les domaines de la Commanderie de Pézenas, déclarés biens nationaux ont désormais fait l’objet d’une propriété d’une toute autre nature, aliénable et divisible par vente ou héritage. Il serait vraisemblablement possible, au moins pour certains, d’en retrouver les propriétaires successifs identifiés nominativement et, ce qui importe davantage, socialement définis. Et ne serait-il pas très fructueux de pouvoir reconstituer les méthodes de location et les pratiques gestionnaires qui, dans la suite des temps, en liaison probable avec d’éventuelles alternances de morcellement et de regroupement, leur ont été appliquées. Ce serait une contribution limitée, sans doute, mais significative des réalités profondes, à l’histoire agro-sociale du pays bas-languedocien.
G. GANGNEUX
Université des Sciences Sociales, Grenoble II.
Notes
1 La Langue de Provence a fait l’objet de notre thèse de doctorat d’État (1970) sous le titre suivant : Économie et société en France méridionale. Les grands-prieurés de Saint-Gilles et de Toulouse de l’Ordre de Malte (Service de reproduction des thèses, Université de Lille (1973). Nous avons jadis présenté la Commanderie de Pézenas au XVIIIe siècle dans une communication au 86e Congrès des Sociétés Savantes à Montpellier (1961). Il s’agit aujourd’hui de reprendre cette étude en y englobant le XVIIe siècle. Les incidences des guerres religieuses sur le bon état des Archives de l’Ordre ne permettraient que difficilement de remonter davantage dans les Temps Modernes.
2 Série 56 H voir le Catalogue imprimé par Madeleine Villard et Édouard Baratier.
3 La Visite Générale procède d’autre part au spirituel quand il s’agit de s’assurer du bon fonctionnement des cures qui ressortissent au patronage de ‘Ordre. A Usclas en 1668, le comportement du curé George Serre (?) est ainsi apprécié… « s’acquitte très mal de sa tâche…, ne fait que peu de service divin…, des malades ne sont pas visités…, la lampe du Saint-Sacrement est souvent éteinte…, il se sert de l’Église pour y mettre chanvre et oignons de la dîme… ». En 1743, les Visiteurs sont très inquiets du comportement des prêtres de l’Église Saint-Jean de Pézenas qui s’obstinent au refus de la Bulle Unigenitus, conduits par le curé Boussanelle qui a « donné un grand sujet de scandale en faisant vouer au prétendu bienheureux Pâris un pénitent désireux de guérir d’une infirmité… ». Si cette attitude se poursuit, estiment les Visiteurs, il conviendra de pourvoir cette église de prêtres « de bonne doctrine » … c’est là « une affaire grave dans un pays peuplé de huguenots ». Mais à part quelques notations de ce genre, la Visite, au moins pour les XVIIe et XVIIIe siècles, est fondamentale axée sur le Temporel, et ne permettrait aucune approche valable d’histoire religieuse.
4 Pour ne pas alourdir la présentation d’un article déjà bien long, nous n’apporterons pas la cote précise des citations qui seront faites. Nous nous limitons à indiquer ci-dessous la Cotation d’ensemble des principales séries documentaires ci-dessus évoquées. Pour davantage de précision, se reporter au Répertoire de la série H : 56 H Grand-Prieuré de Saint-Gilles des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, établi par Édouard Baratier et Madeleine Villard (Marseille, Archives départementales, 1966)
→ Visites Générales 56 H 120 à 173.
→ Visites d’amélioration de Saint-Jean de Pézenas, 1536 à 1781, 56 H 260.
→ Baux et arrentements de diverses Commanderies (dont Pézenas)
→ 56 H 728
→ 56 H 2780
→ 56 H 2782
→ Affaire de Saint-Jean de la Cavalerie 56 H 2783 à 2789.
Il est à présumer qu’une recherche complémentaire aux Archives communales de Pézenas et aux Archives départementales de l’Hérault serait fructueuse.
5 Voir les dénominations Saint-Jean sur le plan ci-contre, extrait de Claude Alberge Pézenas au début du XVIIe siècle. Le cadre urbain et son contenu social, dans Pézenas Ville et campagne XIIIe-XXe s. (Montpellier, 1976).
6 On y dit la messe le Dimanche au temps des récoltes « pour la commodité des métayers ». (H 138 – année 1657).
7 Par « terre » il faut entendre ici, terre labourable donc très largement céréalière.
8 Nous ne connaissons pas, pour Pézenas, l’équivalence exacte de la cesterée en appréciation décimale. Indiquons, pour fixer un ordre de grandeur les données que nous pensons avoir pu déterminer pour la Camargue : la cesterée d’herbage fait 26 ares, la cesterée de semence en fait 17. On peut convenir que la cesterée, en moyenne, correspondrait dans la région au 1/5e d’hectare. Nous laissons le soin de toute correction nécessaire, au lecteur mieux averti des réalités locales profondes.
9 La « raie » désigne ici un labour d’entretien sur la sole de jachère, préparatoire aux prochaines semailles.
10 Le terme de “métairie”, souvent utilisé dans les textes n’implique pas de façon automatique, le recours à la gestion par métayage.
11 Voir sur ces problèmes :
→ E. Labrousse : Esquisse du mouvement des prix et des revenus au XVIIIe siècle, Thèse Lettres, 1933,
→ P. Goubert : Beauvais et le Beauvaisis, Thèse Lettres, 1958, et Cent mille provinciaux au XVIIe siècle,
→ Flammarion, 1968,
→ E. Le Roy-Ladurie : Paysans de Languedoc, Thèse Lettres (Sevpen 1966), et Collection Sciences de l’Histoire (Flammarion 1969).
12 Nous nous sommes servi des tableaux de Nathalis de Wailly dans son « Mémoire sur les variations de la livre-tournois » (Académie des Inscriptions 1857) où nous sont données les équivalences successives de la livre-tournois en franc-germinal, (celui-ci très proche de la livre-tournois 1726, puisque valant 1 f. 02.
Exemple : la livre-tournois de 1613 = 1 f. 02
par lequel a été multiplié le revenu foncier de 1613 (7 800 x 2,8 = 21 840). Nous insistons sur la part d’arbitraire du procédé, présupposant que les prix et revenus antérieurement à 1726 réagissaient intégralement au coefficient spécifique de chaque altération monétaire.
13 Voir E. Le Roy Ladurie Paysans du Languedoc, t. II, p. 820-822.
14 Il convient de rappeler que les dates utilisées sont celles des Visites Générales, et ne sauraient par conséquent constituer une chronologie très assurée dans la reconstitution des « phases » de la conjoncture. Il ne peut s’agir ici que d’une concordance relative.
15 E. Labrousse : Esquisse P. Goubert : Beauvais.
16 Voir Le Roy Ladurie, Paysans du Languedoc, 5e partie Le reflux…, particulièrement les pages 512 à 514. → p. 514, Déclarations de l’Évêque d’Uzès, président des États de Languedoc en 1673 « riches en denrées, nous sommes impuissants à trouver de l’argent comptant ; fâcheuse nécessité : ou voir périr toutes nos denrées, ou les vendre à prix si bas que nous n’y trouvons pas seulement de quoi rembourser les frais de culture… ».
17 R. Baehrel – Une croissance. La Basse Provence rurale. Paris, Sevpen, 1961.
18 Le Roy-Ladurie : Paysans….. p. 517-524.
19 Le Roy-Ladurie : Paysans….. t. II. Gr. 14. Prix de l’huile d’olive en Septembre-Octobre au marché de Béziers.
20 A. Soboul. Campagnes montpelliéraines à la fin de l’Ancien Régime.
21 Voir sur ce sujet A. Soboul. Les Campagnes montpelliéraines à la fin de l’Ancien Régime, et M. Morineau : Les faux-semblants d’un démarrage économique agriculture et démographie en France (notamment p. 58-59).
22 Nous avons parlé ci-dessus de leur rôle dans la résistance des sols à l’inondation.
23 On ne saurait trop recommander sur les problèmes de la viticulture l’ouvrage de Roger Dion : Histoire de la vigne et du vin en France, et l’article et graphiques de L. Dermigny, Prix du blé et du vin en Languedoc (Annales du Midi, 1964).
24 Bien évidemment, le négociant qui prenait la ferme, répercutait ces exigences sur le sous-affermage. Mais c’est là un secteur qui nous a échappé, dont on pourrait sans doute retrouver certains aspects, par une minutieuse recherche dans les Archives notariales.
25 Nous ne pouvons mieux faire que renvoyer, sur ces questions à E. Labrousse Esquisse…
26 Il y aurait notamment à exposer les rapports souvent complexes et difficiles, de l’Ordre avec certaines Communautés rurales avec Usclas, sur le pourcentage de participation de l’Ordre à la construction d’une nouvelle église, mieux adaptée aux besoins et à la progression numérique de la population – avec Cazouls, sur le difficile problème d’un endiguement de la Boyne véritablement efficace et sauvegardant les intérêts antagonistes de la Commanderie et du voisinage.
