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2.00

Description

Le voyage du navire négrier Le Languedocien

* Adjoint principal du Patrimoine, Archives départementales de l’Hérault

La pratique de la traite négrière par des ports méditerranéens est méconnue. Pourtant le commerce triangulaire a connu un fort développement à Marseille, et Sète l’a expérimenté brièvement. Le voyage du navire négrier Le Languedocien témoigne de l’intérêt des grands négociants montpelliérains pour la traite et le commerce colonial.

Les ambitions commerciales du nouveau port languedocien

En 1666, le pouvoir royal crée le port de Sète afin de doter Montpellier et le Languedoc du grand site portuaire que nécessitaient leurs activités économiques. Dès la fin du XVIIe siècle, le port reçoit des laines et cotons du Levant, mais aussi du bois, du riz et de l’huile d’Italie et de Sardaigne, les deux liaisons principales de Sète. Les bateaux viennent également d’Espagne (cochenille, vermillon, bois, grains et huile), de Sicile et de Barbarie (grains), de Hollande et des pays nordiques (poivre, cannelle, garance, houille, plomb). Le port exporte les draps du Languedoc, et surtout les vins et eaux-de-vie produits dans l’arrière-pays.

Les affaires restent modestes, le port de Sète échouant à concurrencer Marseille au Levant ; néanmoins, il s’impose comme le seul rival du géant marseillais en Languedoc.

Les négociants montpelliérains vont tenter de prendre l’avantage sur Marseille en orientant leurs activités vers le grand commerce antillais, profitant d’un arrêt du 1er décembre 1716 qui admet Sète au nombre des treize ports privilégiés pour le trafic avec les Antilles, et de l’exclusion provisoire des Marseillais du commerce d’Amérique à la suite de la peste de 1720. Le retour à la navigation sûre après la paix d’Utrecht et l’expérience de Law encouragent ces initiatives et renforcent les ambitions des milieux financiers montpelliérains.

Arnel et Jacques Gilly, frères de Simon Gilly, député du commerce du Languedoc et directeur de la Compagnie des Indes à partir de 1718, associés à François Angelin, Moïse Marguerit, ancien capitoul de Toulouse, et Bernard Dufau, tous négociants protestants montpelliérains, concluent, en février 1717, un traité avec les États de Languedoc, pour une durée de quinze années, établissant une raffinerie de sucre à Sète, qui obtient en octobre 1718 le titre de manufacture royale. Les intéressés de la raffinerie s’engagent à importer et à raffiner annuellement 8 000 quintaux de sucre brut, et à expédier aux Antilles la même quantité « de vin du cru et des étoffes des fabriques de la province ». Le sucre raffiné à Sète doit par la suite être vendu à la foire de Beaucaire. Les États leurs octroient une subvention annuelle de 4 000 livres, plus une gratification de 10 000 livres, à raison de 25 sols par quintal de sucre importé, pour couvrir la location des maisons qu’ils ouvrent pour ce commerce à Sète, à Montpellier, à la Martinique et à Saint-Domingue. La maison Gilly frères établit une succursale au Cap-Français nommée Bonnaud et Gilly, en relation avec Eustache, un négociant du Havre. Le nouvel établissement se développe rapidement, soutenu par les importants profits générés par les multiples activités des Gilly (manufactures de draps, importation de piastres de Cadix, banque). Les associés constituent un fonds de capital de 560 000 livres qu’ils emploient au recrutement d’ouvriers-raffineurs en Hollande, à la construction de la nouvelle raffinerie sétoise, une des plus importante d’Europe, et à l’achat de quatre vaisseaux pour assurer les liaisons entre Sète et les colonies. Ils font d’abord l’acquisition du Ville-de-Cette, en 1717, puis celle de l’Américain-de-Languedoc, en 1718, du Saint-Jacques, un 300 tonneaux construit à Amsterdam, en 1719. Le Ville-de-Cette, perdu en mer en 1725, est remplacé par Le Languedocien, un vaisseau d’environ 400 tonneaux, construit à la demande des Gilly près de Hambourg, en 1726, pour 11 000 marks.

Les Gilly et leurs associés s’engagent en 1717 pour armer principalement des vaisseaux effectuant un commerce en droiture avec les colonies, mais ils vont aussi faire l’expérience du commerce triangulaire. À cet effet, ils sollicitent les services de négociants et de gens de mer des ports de l’Atlantique, rompus depuis longtemps à la navigation au long cours et connaisseurs des pratiques de la traite négrière. En 1726, les Gilly s’associent à la maison veuve Le Chibelier et fils, du Havre, expéditrice de charbon pour la raffinerie sétoise, pour armer un vaisseau, Le Languedocien, et aller pratiquer la traite en Guinée. Le commandement est confié au capitaine François Légier, de Toulon, qui a déjà commandé plusieurs expéditions de traite pour le compte des Compagnies du Sénégal et des Indes. La cargaison du bâtiment se compose de cauris, de cuivre, de barres de fer et d’autres marchandises d’une valeur de 50 000 livres ; aux coûts du fret s’ajoutent ceux de l’achat du vaisseau et de son armement, pour un total de 80 000 livres.

Le voyage du Languedocien vers la Guinée et les Antilles est en partie documenté par les registres de l’Amirauté de Sète et de Montpellier conservés aux Archives départementales de l’Hérault. […]

Informations complémentaires

Année de publication

2020

Nombre de pages

9

Auteur(s)

Nicolas GIBERT

Disponibilité

Produit téléchargeable au format pdf