Catégorie : Étiquette :

2.00

Description

Juin 40, ils refusent de cesser le combat

* Retraité de la Fonction publique

Les aléas de la recherche

«C’est pas parce qu’on cherche qu’on trouve ! » C’est ce que m’a dit un jour un archiviste. Nulle intention de sa part de me décourager mais juste m’avertir aimablement, fort de son expérience. Il n’avait pas tort mais cela ne m’a pas abattu pour autant puisque pour espérer trouver, il faut bien commencer par… chercher. Aussi, poussé par le désir de trouver une trace de l’arrestation d’officiers belges et polonais qui avaient tenté de rejoindre un bateau au large de Palavas en octobre 1940, j’ai poursuivi mes investigations, pensant : on verra bien, j’ai le temps et aucune obligation de réussite. Au bout du compte et contrairement à son avertissement j’ai beaucoup trouvé. Mais il est vrai pas exactement ce que je cherchais… Voici le fruit de mes investigations et d’abord quelques interrogations.

Palavas-les-Flots, début octobre 1940. Que s'est-il réellement passé ?

Quinze officiers : douze polonais et trois belges ont pris place en ce début octobre 1940, vers une heure du matin dans une embarcation. Ils sont aidés par Francesc Viadiu un réfugié catalan à Montpellier et l’un de ses amis à Palavas. Après s’être éloignés du rivage palavasien, ils sont interceptés par une vedette de surveillance : « al cap de poc temps de navegar, havia estat descoberta per la patrulla de vigilància. » Ils sont arrêtés, cinq ont réussi à fuir et une enquête a été menée à Palavas. « L’amic de Lattes també em va explicar que tenia noves que, arran del fracàs de l’expedició, la policia ja practicava escorcolls a Palavas ». Aucune trace de cet événement n’a été relevée dans les archives de l’Hérault ou ailleurs dans d’autres archives. Pourquoi celles-ci sont-elles muettes ? Voilà les paradoxes d’une recherche : Pas de documents là où l’on pensait en trouver. Des documents là où l’on ne pensait pas en trouver.

Les sources

D’autres sources que celles des Archives de l’Hérault ont servi de base documentaire à cet article et à ceux qui suivront : les Archives de l’Aude, des Pyrénées-Orientales, de la Haute-Garonne, des Bouches-du-Rhône ; les Archives nationales, celles du Service historique de la Défense, et de la Marine ; les archives judiciaires et policières désormais accessibles depuis fin 2015. Des sources d’une nature différente : des récits écrits par des témoins de l’époque dont l’un rencontré soixante-quinze ans après ; un autre écrit par un agent d’un réseau belge à Montpellier en 1941, jeune médecin alors et affecté à l’hôpital Saint-Éloi pour couverture ; celui de Francesc Viadiu ; les précieux carnets d’un général tchécoslovaque. Des mémoires universitaires dont l’un de l’Université Paul-Valéry portant sur la reconstitution de l’armée tchécoslovaque au camp d’Agde. De nombreux ouvrages historiques, des sites internet notamment celui du Centre d’Études Guerre et Société (CegeSoma) à Bruxelles ; également deux sites exceptionnels, dont l’un est une compilation de documents des archives nationales anglaises et retraçant pour la période de juin notamment le parcours des convois en méditerranée et leur passage par Gibraltar pour rejoindre l’atlantique ; et l’autre, indiquant la récapitulation des navires sous pavillon anglais et des bâtiments de guerre à Sète et Port-Vendres ainsi que le récit d’une étudiante tchèque réfugiée à Béziers. Des journaux d’époque, un article de Midi Libre dix sept-ans après les faits. En général la recherche de sources et de documents est tout à la fois fastidieuse et exaltante ; concernant les tentatives d’embarquements clandestins, elle peut-être déroutante.

Les archives sont parfois muettes là où l'on aurait pu penser trouver des documents

En principe, c’est l’échec d’un embarquement qui par suite de l’intervention de la police produit le document (un PV de police par exemple) puis ultérieurement son versement aux archives et donc la connaissance que l’on peut en avoir. En principe, puisque au contraire dans l’exemple de l’échec à Palavas en octobre 1940 rien ne transpire. L’échec est double. Des lacunes qui laissent dans l’insatisfaction. On aurait bien évidemment aimé connaître les noms de ces officiers et leurs motivations ; comment après avoir franchi la zone interdite sont-ils arrivés là, perdus au bord du Lez à la Céreirède à Lattes ? Sur ce constat, le chercheur se pose des questions : peut-être le récit est-il erroné, voire imaginaire, une pure fiction ? Ou la machine à écrire du commissariat était en panne de ruban encreur ou il n’y avait plus de papier ? Ou l’auteur de ces lignes n’a pas regardé où il fallait. Peut-être. Échec et mat ? Pas sûr. À l’inverse, les embarquements réussis se déroulaient dans l’ombre, à la barbe de la police, il n’y a donc pas d’archives… En principe encore. En effet, il y a au moins une exception, et c’est encore à Palavas et encore en octobre 1940.

Les archives révèlent un embarquement réussi à Palavas-les-Flots

Dans cette nuit orageuse du 11 au 12 octobre 1940, une embarcation tous feux éteints, sans moteur, voile affalée, se laisse glisser dans le courant du Lez vers son embouchure et prend le large silencieusement. Une heure s’écoule, puis « dans la direction suivie par le bateau, la lumière d’un fanal [ils] avaient rejoint un cargo qui devait les attendre. » Un air marin de liberté se fait sentir pour les quatre individus, probablement des israélites. Tentative réussie, donc aucune raison de trouver des documents d’archives. Pourtant ces lignes sont la preuve que non. Il y avait des témoins et la police a mené sa propre enquête… Les Archives de l’Hérault révèlent tout de ce que deux pêcheurs palavasiens ont vu en bout de la jetée et déclaré au commissariat. C’est assez rare. Et ceci rend d’autant plus mystérieuse l’absence d’archives concernant la tentative de Palavas à la même époque rapportée par Francesc Viadiu. […]

Informations complémentaires

Année de publication

2020

Nombre de pages

14

Auteur(s)

Christian BOUQUET

Disponibilité

Produit téléchargeable au format pdf