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Description

Georges Frêche vs Gérard Saumade : épisodes de la vie politique héraultaise

* Docteur en Sociologie

La pratique de l’histoire contemporaine (non pas celle, académique, qui commence avec la Révolution française, mais celle qui s’attache directement au temps présent) pose de multiples problèmes que les historiens hésitent souvent à affronter, laissant la place libre aux sociologues ou aux journalistes et chroniqueurs. Saisissant l’occasion qui lui était donnée de tenter l’aventure, la revue ouvre ses colonnes aux réflexions d’un témoin privilégié de la vie politique locale, qui fut partie prenante dans les conflits internes du socialisme héraultais, mais qui, par sa formation intellectuelle, préserve la distance critique indispensable à l’exercice. (NDLR).

J’ai été pendant dix ans (1988-1998) le directeur de cabinet de Gérard Saumade. Je connaissais bien par ailleurs Georges Frêche après avoir rédigé en 1977 les textes de sa campagne municipale victorieuse. J’ai donc été le témoin des épisodes de la longue confrontation qui les a opposés, marquant la vie politique de l’Hérault dans les dernières années du XXe siècle. Naturellement, il faudrait un épais volume pour rendre compte complètement des divers aspects et événements de cette querelle qui a opposé pendant une quinzaine d’années Georges Frêche et la mairie de Montpellier à Gérard Saumade président du Conseil général de l’Hérault. On n’en tentera pas la gageure et on se bornera ici à se concentrer sur trois circonstances, parfois insuffisamment connues dans leur détail, qui ont déterminé ou conforté cette inimitié.

La prise de pouvoir

En 1977, Georges Frêche est élu maire de Montpellier, battant François Delmas, UDF et maire depuis 18 ans. Deux ans plus tard, Gérard Saumade est élu président du Conseil général de l’Hérault, succédant à Jean Bène, président depuis 28 ans, qui vient d’être battu dans son canton de Pézenas. C’est une nouvelle génération politique qui prend le pouvoir, ceux qu’on appelle alors les « sabras », les jeunes socialistes. Tous deux sont membres du PS, Frêche depuis son arrivée à Montpellier en 1970, Saumade depuis 1969 après son passage à la Convention des Institutions Républicaines, le petit parti fondé par Mitterrand. Frêche a 39 ans lors de son élection, Saumade 53.

On peut alors espérer que les relations entre la commune de Montpellier et le département de l’Hérault, désormais tous deux gérés par des élus PS, en bénéficieront. Politiquement, elles avaient jusque là de quoi être difficiles. François Delmas, le maire sortant de Montpellier, a d’abord été classé divers droite, assez loin à droite d’ailleurs au point d’avoir été fortement soupçonné de sympathies OAS pendant la guerre d’Algérie, avant de rallier tardivement le Parti Républicain de Giscard d’Estaing. Parallèlement, le Conseil général est à gauche depuis la Libération, Jean Bène ayant été l’un des chefs du maquis de la montagne noire. Toutes les autres villes voisines du Languedoc, Nîmes, Alès, Sète, Béziers étant soit communistes soit socialistes, les politologues de l’époque – bien que le mot n’existe pas encore – décrivent la situation en dénommant Montpellier « la capitale blanche du Midi rouge ».

Pourtant, malgré ces divergences, les rapports entre Montpellier et le Conseil général ne sont pas mauvais. Politiquement, on a même esquissé des rapprochements, pris des contacts pour une liste commune qui réunirait centristes menés par le maire Delmas alors sans étiquette de parti, radicaux menés par le député Étienne Ponseillé, et socialistes menés par leur secrétaire montpelliérain Robert-Félix Fabre (qui, plus tard, poussant au bout cette logique, quittera le PS et deviendra député UDF). La manœuvre vers une majorité centriste a échoué devant la conclusion du programme commun et la stratégie nationale d’union de la gauche. C’est dans cette stratégie que Frêche s’engouffre, menant une liste PS-PC à l’élection municipale de 1971. Après de rocambolesques péripéties qu’il serait trop long de rapporter ici, il subit alors le plus mauvais résultat jamais enregistré par la gauche à Montpellier, avant de l’emporter en 1977. L’option centriste (« et de droite et de gauche » dirait-on aujourd’hui) écartée, l’opposition politique devient alors bien plus affirmée à Montpellier.

Un autre incident pèsera beaucoup sur l’évolution de la psychologie de Frêche. Dès 1979, son premier adjoint, Jean-Pierre Vignau, tente de le contraindre à démissionner avec l’appui d’une partie de son conseil municipal. Frêche échappe au piège et élimine Vignau et ses amis. Mais il en conclura qu’on ne peut se fier à personne, que tout autre pouvoir que le sien est par nature une menace, que, dira-t-il en riant « un accord n’est que la base de départ d’un conflit futur » et que tourner le dos c’est l’offrir aux couteaux.

Institutionnellement, mairie et Conseil général ont pourtant peu de contacts : leurs compétences ne se croisent guère, il n’y a pas de motif de rivalité et s’il y en avait une, la tutelle assez pesante du préfet y mettrait bon ordre. Il y a donc toutes les raisons pour que Frêche et Saumade s’entendent, eux qui appartiennent à la même génération politique et au même parti et sont appuyés sur la même majorité politique dans leurs conseils. Ils sont même proches professionnellement : Frêche est professeur à la faculté de droit, Saumade maître-assistant en économie dans la même institution. Les divergences ne peuvent être que d’ambitions ou de personnalités. Et en effet dès les années 70, avant même leurs élections respectives, les deux hommes ne s’apprécient guère. Frêche est rapide, impulsif, Saumade est plus lent -il dit lui-même : « j’ai besoin de ruminer ». Frêche est opportuniste, sautant sur les occasions et n’hésitant pas à virer à 180° – ce que Mitterrand ne lui pardonnera jamais, le rayant à deux reprises de la liste de ministres qu’on lui propose. Saumade est fidèle jusqu’à l’obstination, choqué que Frêche puisse, en plusieurs circonstances internes au Parti Socialiste, déroger à la parole donnée.

Mais, bon, on ne leur demande pas de partir en vacances ensemble, seulement de rapprocher les institutions qu’ils président. Un grain de sable – ou plutôt un énorme rocher les en empêchera : en 1982-1983, Gaston Defferre fait voter par le Parlement les lois de décentralisation qui redéfinissent et surtout élargissent considérablement les compétences des collectivités territoriales. […] (extrait d’article : 2 pages sur 10 (6 illustrations))

Informations complémentaires

Année de publication

2018

Nombre de pages

10

Auteur(s)

Michel CRESPY

Disponibilité

Produit téléchargeable au format pdf