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Etudes Héraultaises - Publications scientifiques sur l'Hérault

DOSSIER LA LIBÉRATION DU LANGUEDOC

Novembre 1942 – août 1944 :

de l’Occupation à la Libération

La Marseillaise – du vendredi 9 au jeudi 29 août 2019

HISTOIRE

Comment les Gardois et les Héraultais ont-ils vécu les 22 mois d’Occupation ? Quel a été le rôle des maquis, y compris dans la Libération fin août 1944 ? Que reste-t-il de ses valeurs aujourd’hui ? À l’occasion du 75e anniversaire de la liberté retrouvée, nous avons tenté, dans ce dossier, de retracer les grandes lignes de cette période historique douloureuse.

L’une des particularités de la Libération du Languedoc, dans la seconde moitié du mois d’août 1944, est qu’elle s’opère sans véritable combat, au sens où on l’entend habituellement.

C’est le débarquement en Provence (15 août) des unités américaines puis de l’armée B française dirigée par le général de Lattre de Tassigny (qui commandait en novembre 1942 la 16e région militaire depuis Montpellier), et la perspective d’une prise en tenaille par les forces alliées débarquées dès le 6 juin en Normandie, qui précipitent la retraite des troupes allemandes (8 000 à 10 000 soldats rien que dans l’Hérault).

Lors de ce repli massif vers la vallée du Rhône, à compter du 18 août, plusieurs affrontements mortels ont lieu avec la quarantaine de maquis que compte la région dite R3. Notamment à Alès (21 août) ou à Montferrier-sur-Lez dans l’Hérault (25 août).

Il faut dire que tous les maquis ont reçu l’ordre de freiner la retraite des Allemands en sabotant les voies ferrées (plan vert), les lignes téléphoniques (plan violet), en coupant la distribution de l’électricité (plan bleu) et en tendant des embuscades (plan tortue). Il s’agit de la « stratégie du harcèlement » que décrit dans le Gard l’historien Fabrice Sugier (p. 8-9).

La retraite et les maquis

On dénombre alors quelque 10 000 combattants potentiels en Languedoc et en Aveyron, selon Gilbert de Chambrun, chef régional des Forces françaises de l’Intérieur (FFI). Et ce, sans compter les Espagnols « qui espèrent regagner la frontière pyrénéenne dans l’espoir jamais perdu de la Libération de leur pays », précise l’historienne Hélène Chaubin dans son ouvrage de référence « l’Hérault dans la guerre 1939-1945 ». Maître de conférences honoraire de l’Université de Pau, Jean Ortiz explique comment les guérilleros et Républicains espagnols seront « les oubliés de la Libération », à laquelle ils prendront pourtant part (p. 11).

Si le Gard et l’Hérault ne font ainsi pas partie des départements directement libérés par les troupes alliées, les maquis de l’Armée secrète ou des Francs-tireurs et partisans français (FTPF) dans les rangs desquels sont engagés les communistes, ont joué une fois de plus un rôle important. Entre le 18 et le 28 août, toutes les villes de l’Hérault (Agde le 20, Béziers le 22, Montpellier le 23…) et du Gard (Alès le 21, Nîmes le 25) sont ainsi libérées une à une.

En zone libre jusqu’en novembre 1942, les Languedociens subissent un peu moins les conséquences de la débâcle de 1940, qui voit s’implanter le régime de Vichy. Lequel est vite contesté par une partie de la population. C’est le cas dans le Gard, département considéré comme parmi les plus rebelles où les FTPF se constituent dès 1942. Le maquis mouvant de Bir-Hakeim sera une autre illustration de l’efficacité des actions de la Résistance contre l’armée allemande, en dépit de controverses sur son mode opératoire impulsif qui aura de terribles conséquences (p. 12).

Montpellier et la Gestapo

Les combattants de « l’Armée des ombres », auxquels Jean-Pierre Melville a rendu le plus beau des hommages dans son chef-d’œuvre éponyme (p. 14), seront par ailleurs victimes d’une aveugle répression, au même titre que les populations jugées « indésirables » (Juifs, francs-maçons, tziganes, communistes…). À la villa des Rosiers de Montpellier, le siège de la Gestapo a été le lieu des pires actes de torture contre ceux qu’il fallait faire parler. La prison de la 32e faisait déjà vivre un enfer quotidien aux prisonniers (p. 13).

Aujourd’hui, président du Centre régional d’histoire de la Résistance et de la Déportation à Castelnau-le-Lez, André Hautot témoigne, lui, d’un temps où il était, loin de Montpellier, mitrailleur au sein des FFL (p. 10).

À la Libération, que la Ville de Montpellier a reconstituée en 2015 en chars et uniformes d’époque (p. 15), c’est avec soulagement et une immense joie que les Languedociens voient défiler les troupes alliées (armée B, FFI au sein desquelles sont présents les maquisards…). De retour dans l’Hérault, le général de Lattre de Tassigny défilera le 2 septembre à Montpellier ou le lendemain à Béziers, rappelle Alain Alquier, doctorant à l’Université Paul Valéry (p. 5-6).

Libération et épuration

De grandes fêtes patriotiques ont lieu dans la liesse le 3 septembre à Alès, le 4 à Nîmes. Les Comités locaux de libération (CLL) sont formés. Ils participent à l’administration des villes en attendant les élections municipales de 1945. Dès septembre, les cours martiales composées de Résistants, rendent les premiers verdicts contre les miliciens (p. 14). Ainsi débute le temps de l’épuration, épisode peu glorieux de l’après Libération au regard, notamment, des femmes tondues pour « collaboration horizontale ».

La reconstruction du Languedoc s’annonce longue. Meurtris, le Gard et l’Hérault sont aussi des départements où les populations sont sous-alimentées. Depuis plusieurs années elles ont souffert de graves pénuries alimentaires, particulièrement là où la vigne faisait figure de monoculture.

Enfin, 75 ans après, nous avons demandé à Paul Alliès, professeur émérite à la fac de droit de Montpellier et aux élus locaux, ce qu’il reste des valeurs de la Libération.

Rémy Cougnenc

Du 18 au 28 août… la plupart des villes du Gard et de l’Hérault sont libérées : Agde le 20, Béziers le 22, Montpellier le 23, Alès le 21 et Nîmes le 25 août 1944.

10 000… Résistants environ luttaient dans une quarantaine de maquis en Languedoc et en Aveyron en août 1944. L’armée allemande comptait autant de soldats juste dans l’Hérault.

568 000… Français sont morts durant la Seconde guerre mondiale dont 350 000 civils.

60 à 80… millions de morts dans le monde, des millions de blessés et 30 millions d’Européens déplacés pour ce conflit le plus meurtrier de l’Histoire de l’Humanité. 22 à 26 millions de militaires sont morts. 37 à 55 millions de civils ont péri dans les bombardements et les combats.

100 millions… d’Européens disposent de moins de 1 500 calories par jour en raison des pénuries alimentaires. Le rationnement est maintenu après la capitulation allemande (8 mai 1945). En France : 200 grammes de pain par jour et moins de 200 grammes de viande.

Le général de Lattre de Tassigny à Béziers le 3 septembre 1944.

Le général de Lattre de Tassigny à Béziers le 3 septembre 1944.
PHOTO ARCHIVES DÉPARTEMENTALES DE L’HÉRAULT

2 septembre 1944, défilé de la libération Place de la Comédie à Montpellier

Défilé de la libération de Montpellier du 2 septembre 1944 – Des chasseurs de chars M10, du 2e Régiment
de Dragons, traversent la place de la Comédie. Le théâtre est pavoisé aux couleurs des Alliés.
PHOTO VILLE DE MONTPELLIER / SCA ECPAD

ENTRETIEN

Alain Alquier :
Doctorant à l’Université Paul-Valéry Montpellier III,
Alain Alquier achève une thèse consacrée à l’Occupation allemande
dans le département de l’Hérault.

« En août 1944, de 1 500 à 2 000 Résistants dans l’Hérault »

Doctorant à l’Université Paul-Valéry Montpellier III, Alain Alquier achève une thèse consacrée à l’Occupation allemande dans le département de l’Hérault.La Marseillaise : Dans l’été 1944, quelles forces contribuent à libérer l’Hérault de l’Occupation allemande ?

Alain Alquier : Le processus de Libération s’est enclenché dès le début de juin 1944, avec le débarquement de Normandie. Dans les semaines qui suivent, l’armée allemande n’envisage pas encore d’évacuer le sud de la France. C’est le débarquement de Provence du 15 août qui précipite les événements. Toutes les unités allemandes qui stationnent dans le Sud / Sud-Ouest risquent en effet d’être encerclées en cas de jonction entre les forces de Normandie et les forces de Provence. C’est dans ce contexte que les troupes allemandes entament leur évacuation. Un premier ordre de repli est donné le 17 août 1944, mais c’est vraiment le 18 août que la 19e armée allemande – c’est elle qui occupe le littoral méditerranéen français – commence à quitter l’Hérault. On compte alors entre 8 000 et 10 000 soldats dans le département.

La M. :Qui participe au débarquement de Provence ?

A. A. : La première vague est composée d’unités américaines. Dans les jours qui suivent, des éléments français de l’Armée B s’engagent également. Cette dernière est dirigée par le général de Lattre de Tassigny. Jusqu’en novembre 1942, il commande, à Montpellier, la 16e région militaire. Lorsque les Allemands envahissent la zone Sud, il est un des seuls à donner un ordre de résistance. Il prend la direction des hauts cantons avec quelques troupes et quelques canons. L’opération se solde par un échec. Il est arrêté aux abords de Saint-Pons-de-Thomières par la gendarmerie. Après avoir été emprisonné, il réussit à s’évader en septembre 1943, à passer en Afrique du Nord et, en août 1944, c’est lui qui dirige les forces françaises du Débarquement de Provence. Quelques jours plus tard, le 2 septembre 1944, il défile à Montpellier avec quelques éléments de son armée. Il revient en héros alors qu’en 1942 il avait été traité de « factieux » par la presse de Vichy. Il subsiste de superbes clichés de sa traversée de Montpellier.

La M. :Les Alliés débarquent où exactement, et comment progressent-ils jusqu’à l’Hérault ?

A.A. : Quand le Débarquement de Provence s’opère, le gros des forces alliées remontent ensuite par la vallée du Rhône. L’objectif n’est pas de venir dans l’Hérault mais de faire une jonction, le plus rapidement possible, avec les forces débarquées de Normandie, ce qui oblige, de facto, les unités allemandes à quitter le territoire qu’elles occupent. Les Allemands, à compter du 18 août 1944, lorsqu’ils mettent en place leur retraite, évacuent l’Hérault d’Ouest en Est. La plupart traversent la plaine héraultaise et remontent par la vallée du Rhône. Quatre colonnes allemandes traversent encore l’Hérault par la suite. Certaines doivent affronter les forces de la Résistance, notamment à La Pezade (22 août) et à Montferrier-sur-Lez (25 août). Il y a la colonne dite de St-Pons, une colonne motorisée de Toulouse, la colonne de Rodez, et celle de Cahors qui quitte le département le 26 août. Après cette date, il n’y a plus de soldats allemands dans le département.

La M. :Quelles sont les 1ères villes héraultaises libérées ?

A.A. : Agde est libérée le 20 août, Béziers le 22 et Montpellier le 23. La plupart des petites bourgades de la côte héraultaise le sont entre le 19 et le 20 août 1944.

La M. :Quel est le rôle des maquis dans cette Libération ?

A.A. : Les maquis ont reçu l’ordre d’appliquer des plans caractérisés par des couleurs. Il y a quatre missions essentielles : le plan vert (saboter les voies ferrées), le plan violet (saboter les lignes téléphoniques), le plan bleu (couper la distribution de l’électricité), et le plan tortue (ralentir la retraite des allemands). Au 15 août 1944, on compte une dizaine de maquis dans l’Hérault et environ 1 500 à 2 000 Résistants. Ce nombre peut paraître élevé mais, à cette date, une partie des forces de la gendarmerie est venue grossir les rangs de la Résistance. Depuis février 1944, tous les Résistants font partie des Forces françaises de l’intérieur (FFI). On peut les scinder en deux catégories : les maquis qui appartiennent à l’Armée secrète (AS), de tendance gaulliste ; et des maquis de tendance communiste que sont les Francs-tireurs et partisans. La plus importante force dans l’Hérault est le maquis Bir-Hakeim (lire page 10). À la Libération, l’objectif des maquisards est de paralyser la retraite des Allemands. En parallèle, l’aviation alliée agit quotidiennement en mitraillant les colonnes. Les Allemands sont harcelés.

La M. :Les maquis n’étaient pas du tout du même bord politique. Arrivent-ils quand même à s’entendre pour les faits de Résistance ?

A.A. : Durant cette période, l’objectif est de lutter pour que les forces allemandes quittent le territoire, donc il y a une totale unité. WXW
Mais il est vrai qu’une fois que les Allemands ont évacué le département, les forces communistes, les Francs-tireurs et partisans, souhaitent aller encore plus loin dans la révolution politique.WXW
Ils sont toutefois canalisés par les représentants du Gouvernement provisoire de la République française, notamment Jacques Bounin¸ le commissaire de la République qui a remplacé le préfet régional de Vichy.

La M. :La Libération s’accompagne aussi d’une épuration ?

A.A : Des cours martiales sont mises en place à Montpellier et à Béziers. Elles jugent essentiellement des miliciens (la milice est une force paramilitaire du régime de Vichy, (ndlr)), et des anciens responsables collaborationnistes.
À Montpellier, la cour martiale a siégé du 29 août au 13 septembre 1944. Il y a eu 6 audiences, 102 cas ont été examinés, 72 personnes ont été condamnées à mort et 71 ont été exécutées.
Parmi elles, on trouve l’ancien préfet milicien de l’Hérault, Jean-Paul Reboulleau, ou encore un responsable de la Milice, Henri Cordier, qui avait commis des exactions au cours des derniers jours précédant la Libération (exécution du résistant Raoul Batany à la caserne de Lauwe à Montpellier). L’intendant de police Charles Hornus est quant à lui condamné à des travaux forcés mais, dans un second temps, à Toulouse, il sera condamné à mort. À Béziers, une cour martiale a fonctionné entre le 4 et le 15 septembre 1944. Il y a eu 16 condamnations à mort sur 44 cas examinés.
Il y avait un besoin de vengeance dans une partie de la population. Depuis deux ans, les Héraultais souffraient de la faim et subissaient l’Occupation. Le but des autorités a été de contrôler les débordements au maximum.

La M. :Qui composent les cours martiales, des Résistants ?

A.A. : Oui. À Montpellier, le responsable est d’abord le colonel Leroy, qui a été nommé par Gilbert de Chambrun, le chef des Forces françaises de l’intérieur (FFI) de la région R3. Cette dernière comprend une quarantaine de maquis et environ 10 000 hommes dans l’Aude, le Gard, l’Hérault, la Lozère, les Pyrénées-Orientales et l’Aveyron.

La M. :Y a-t-il des faits d’épuration spontanés ?

A.A. : Des femmes sont tondues pour leur engagement politique ou pour cause de « collaboration horizontale », c’est-à-dire pour avoir entretenu des relations intimes avec des éléments de l’armée allemande. Cela se passe essentiellement dans les grandes villes, à Montpellier, Béziers, Sète, Agde, mais aussi dans quelques villages. Ces femmes sont déshabillées, traînées, tondues, insultées, exposées aux humiliations de la foule durant de nombreuses heures (lire page 14).

La M. :Que se passe-t-il lorsque les villes sont libérées ?

A.A. : Les villes étaient jusqu’alors administrées par des maires plus ou moins proches de Vichy. Certains avaient été nommés directement après 1940. Une fois que les troupes allemandes ont évacué, les maquis investissent la place. Dans toutes les communes, des Comités locaux de libération (CLL) sont créés. À leur tête, un président fait office de maire jusqu’aux élections municipales de 1945. Il s’agit souvent de notables locaux et/ou de Résistants.
À Agde, c’est le teinturier Lucien Petit qui prend le poste ; à Montpellier, c’est l’ancien secrétaire général de la mairie Émile Martin, à Béziers c’est l’avocat Pierre Malafosse.

La M. :Le 2 septembre 1944, par qui est formé le défilé à Montpellier ?

A.A. : Il y a des éléments de l’Armée B française, dirigée par le général de Lattre de Tassigny, qui ont participé au débarquement de Provence. Ils sont armés et équipés avec du matériel américain. On trouve aussi les Forces françaises de l’intérieur du département de l’Hérault mais plus largement de la région R3 dirigée par De Chambrun. Montpellier est en liesse. Il y a des milliers de personnes sur la place de la Comédie, toutes les fenêtres sont pavoisées de drapeaux tricolores. C’est la fête.

La M. :On a l’imagerie des FFI avec le brassard, le béret, souvent ce sont des jeunes gars, qui sont sur des Tractions Citroën. Est-ce fidèle à la réalité ?

A.A. : C’est une image bien réelle. Les Résistants arrivent un peu avec des moyens de fortune. Ils n’ont souvent qu’un brassard FFI, pas d’uniforme. C’est une armée hétéroclite. La grande majorité sont des jeunes qui ont entre 20 et 30 ans.

La M. :Vous écrivez une thèse sur l’Occupation de l’Hérault de novembre 1942 à août 1944. Le département a particulièrement souffert de l’Occupation ?

A.A. : En 1942, il y a environ 15 000 hommes qui arrivent dans le département. C’est une cohabitation de presque 22 mois, jusqu’à août 1944. Le plus dur pour les Héraultais est de supporter au quotidien les souffrances liées aux pénuries. Sur les marchés, on ne trouve pas grand-chose. Des manifestations de ménagères éclatent plusieurs fois, y compris à la Libération. Les tickets de rationnement fonctionnent en France jusqu’en 1949. Lors de l’Occupation, il y a parfois de gros débordements, notamment dans les villes de la côte. De nombreux civils sont frappés et détroussés par des Allemands. À Jacou, près de Montpellier, une adolescente est violée par des soldats alors que ses parents sont tenus en joue dans une pièce annexe. Les autorités militaires, quand elles ont vent de ces faits, font tout pour retrouver les coupables et les punir.

Entretien réalisé par Catherine Vingtrinier

Des résistants FFI contiennent la foule en liesse place de la Comédie

Des résistants FFI contiennent la foule en liesse place de la Comédie à Montpellier.
PHOTO SCA-ECPAD

22 août 1944, Les volontaires des Forces Françaises de l’Intérieur (FFI) à Béziers

Les volontaires des Forces Françaises de l’Intérieur (FFI) à Béziers 22 août 1944.
PHOTO ARCHIVES DÉPARTEMENTALES DE L’HÉRAULT

Les grandes figures de la Libération de Montpellier.

Les grandes figures de la Libération de Montpellier.
PHOTO ARCHIVES DÉPARTEMENTALES DE L’HÉRAULT


Gestapo : dans l’enfer de la prison de la 32e à Montpellier

RÉPRESSION

Jean-Claude Richard historienAu prix d’un travail* minutieux de collecte et d’analyse, Jean-Claude Richard, directeur de recherche au CNRS, fait partie des historiens qui ont contribué à en savoir un peu plus sur la « police secrète d’Hitler ».

Au bas mot 250 arrestations, 160 déportations en Allemagne et de nombreuses exécutions locales. Tel est l’effroyable bilan de la Gestapo de Montpellier qui avait établi son siège à la villa des rosiers et sévit du 11 novembre 1942 au 21 août 1944. Un bilan officieux puisque quasiment toutes les archives de la Gestapo ont disparu.

À Montpellier (où on dénombrait 38 membres, environ 150 en Languedoc-Roussillon), la Gestapo était investie de nombreuses missions par l’Allemagne nazie, en étroite collaboration avec la police française. Par exemple : lutte contre les francs-maçons, surveillance et arrestation des populations dites indésirables (juifs, communistes…), recherche de renseignements sur les « terroristes » (les Résistants, ndlr), contrôle du marché noir, du Service du travail obligatoire (STO), propagande…

Autant de missions répressives qui ont généré nombre d’actes de violences, de tortures et d’assassinats à Montpellier où la Gestapo a abandonné son siège le 21 août 1944 suite au débarquement des troupes alliées en Provence (à partir du 15 août).

Les historiens estiment que de nombreux membres de la Gestapo, remontés vers le nord puis passés à l’étranger, ont réussi à échapper à la Justice. Toutefois, en novembre 1953 à Marseille, le Tribunal militaire de la 9e Région rendit son verdict au sujet de sept anciens membres de la Gestapo de Montpellier, Béziers, Sète et Mende (et 8 absents)  : 4 condamnations à mort par contumace, 5 condamnations aux travaux forcés à perpétuité et 5 entre 5 ans et 15 ans.

Stèle villa des Rosiers à MontpellierDes conditions de détention indignes

Selon les documents que nous avons pu consulter, les cellules de la prison de la 32e mesuraient environ trois mètres sur quatre. La plus grande, la chapelle, pouvait contenir de 15 à 20 détenus mais ceux-ci y étaient généralement de 30 à 40. Murs peints à la chaux, fenêtres murées munies de barreaux et de grillages, matelas insalubres étaient le quotidien des prisonniers. C’était même pire dans les cachots dont la longueur n’excédait pas celle du lit (1,5 mètre).

À son arrivée, l’inculpé subissait une fouille minutieuse s’il était résistant ou patriote. Ceux-ci étaient presque toujours isolés, soit au cachot, soit en cellule. Plus tard, elle était commune. Avant d’entrer en cellule, chaque détenu recevait une couverture, une gamelle et une cuillère. Le règlement intérieur était on ne peut plus strict : silence absolu de rigueur, interdiction d’écrire, de fumer, de se montrer aux fenêtres. Tout manquement, refus d’exécuter un ordre ou toute détérioration de matériel était sévèrement puni.

Interrogatoires tortures

Au lever à 7 h succédaient les corvées de ménage (balai, poubelle…) puis la « toilette » dans la cour ou à l’étage : un robinet coulait 5 minutes pour 10 détenus sous l’œil de 4 ou 5 gardiens armés de mitraillettes.

Ensuite le jus du matin (mixture non sucrée) leur était donnée, suivi à 11 h d’une soupe maigre composée de rutabagas et de carottes. La crainte des interrogatoires aléatoires rythmait les journées. Le repas était servi à 16 heures : 300 grammes de pain, une rondelle de saucisson ou une cuillerée de confiture. En cas de punition, on pouvait être privé de nourriture plusieurs jours. Coucher à 20 h : les cellules restaient éclairées, les cachots plongés dans l’obscurité. Une douche était accordée le samedi à quelques détenus. Une promenade de 5 minutes était parfois organisée le dimanche. Le médecin mettait 3 ou 4 jours à se déplacer. Beaucoup de prisonniers étaient atteints de la gale.

Des interrogatoires avaient lieu 7 jours sur 7, à toute heure du jour et de la nuit. Les « moins rudes » si l’on peut dire avaient lieu à la villa Saint-Antonin : coups de nerfs de bœuf, torsion des testicules, pendaisons par les cheveux, piqûres, brûlures… À la villa des Rosiers se trouvait la chambre des tortures (chaise électrique, bains chauds et froids) de laquelle on ne sortait que les pieds devant.

À la prison de la 32e, les prisonniers restaient 3 mois au plus. 3 mois en enfer. Si quelques-uns étaient libérés, d’autres étaient envoyés dans des camps de concentration ou mouraient sous la torture.

Rémy Cougnenc, d’après le travail de Jean-Claude Richard
* Études héraultaises, Mémoires de guerre 1914-1945.

Article publié avec l’aimable autorisation du journal La Marseillaise

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