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Etudes Héraultaises

1939 -1945 La vie à Montpellier

1939-1945 La vie à Montpellier

par Gérard ROQUEFORT *

     De cette période de guerre qui a marqué toute mon adolescence à Montpellier, j’ai conservé ces quelques souvenirs :

     Pendant ces dures années nous avons connu les restrictions, la pénurie des produits les plus essentiels, en particulier la nourriture. Des files d’attente se formaient devant les magasins d’alimentation dans l’espoir d’obtenir quelques victuailles. Parmi les légumes proposés figuraient  les topinambours, les rutabagas, les vesces. Tous les produits étaient rationnés et n’étaient fournis que contre les tickets correspondants, attribués selon la tranche d’âge des bénéficiaires. Le « marché noir » était florissant. On pouvait acheter de tout : nourriture, pneus, essence, vêtements …Encore fallait-il en avoir les moyens. Ce n’était pas notre cas. Mon père se contentait d’échanger sa ration de tabac contre des tickets de pain.

     Peu de véhicules circulaient en ville, la plupart étaient équipés de gazogènes fonctionnant au charbon de bois, ou portaient des bouteilles de gaz. Les « vélos-taxis » prenaient en charge passagers et bagages. Quelques fiacres aussi se tenaient devant la gare de Palavas. Sur chaque porte d’immeuble une affiche indiquait « ABRI X Places ». Des tranchées avaient été creusées dans les jardins du Peyrou et de l’Esplanade pour s’y réfugier en cas d’alerte. Le soir venu, elles faisaient le bonheur des amoureux…

     A la maison nous avions la chance de posséder un petit poste de TSF avec lequel nous captions, non sans mal à cause du brouillage émis par les allemands, la BBC : «  Ici Londres, les français parlent aux français » avec pour indicatif un extrait de la 5e symphonie de Beethoven, choisi parce que les 4 percussions, 3 courtes et une longue composaient en Morse la lettre V (Victoire). Un voisin, ancien militaire venait à l’écoute mais sa surdité était telle qu’il fallait pousser le volume sonore, ce qui nous créait quelque souci car, à cette époque, il valait mieux cacher ses convictions, une dénonciation étant toujours possible !

     Au Collège Michelet nous avions droit, de temps à autre, à une minuscule pastille rose (des vitamines, nous disait-on …) ; j’aurais préféré un bon sandwich, que quelques privilégiés consommaient d’ailleurs à la récré, sans égard pour le regard concupiscent de leurs camarades ! Dès l’âge de 16 ans, nous étions susceptibles d’être « requis », c’est à dire obligés d’accomplir une semaine de travail pour le compte de l’occupant, moyennant l’octroi d’un modeste pécule. Au cours de ma deuxième réquisition nous étions incorporés, un copain de classe et moi-même, dans une équipe chargée de creuser des fosses sur l’aérodrome de Fréjorgues afin que les allemands y déposent des explosifs destinés à rendre la piste inutilisable après leur départ, qu’ils savaient proche. La journée aurait pu mal se terminer pour nous : convaincus de sabotage pour avoir pénétré dans un hangar au cours d’une alerte, nous étions plaqués sans ménagement contre un mur. Mauvais présage…Après qu’ils se soient concertés pendant un temps qui nous parut une éternité, nous étions enfin relâchés.

     Sur la Place de la Comédie une bonne partie de la jeunesse montpelliéraine, notamment les étudiants, « faisait l’œuf » (ainsi dénommée à cause de sa forme). Midi et soir, ils se retrouvaient au sein de bandes de garçons et de filles pour arpenter d’un bout à l’autre « l’Œuf », (qui était plus grand que celui tracé aujourd’hui, avec la fontaine des Trois Grâces positionnée plus au centre). Il faut dire que les distractions étaient plutôt limitées : ni voiture, ni téléphone et avec peu d’argent, nous cherchions à nous faire inviter à une « Surprise-partie », moyennant une modique participation financière ou alimentaire. Au son d’un phonographe alimenté par des « 78 tours », nous dansions tangos, slows, rumbas et le swing, ancêtre du rock.

     C’était l’époque des « Zazous ». Le zazou se reconnaissait à sa tenue vestimentaire : pour les garçons, mini nœud de cravate, veston long, pantalon étroit, court et muni d’un large revers. Être zazou c’était aussi afficher une certaine désinvolture, provocatrice aux yeux de l’occupant. Aussi valait-il mieux ne pas être pris dans les rafles qui pouvaient conduire à être envoyé en Allemagne dans le cadre du STO (Service du travail obligatoire)

     J’étais membre de la « Défense Passive », ce qui m’obligeait à rejoindre mon point de ralliement muni de mon équipement (casque, brassard, masque à gaz et « Laissez-passer ») dès que les sirènes déclenchaient l’alerte. Lors du bombardement de la gare d’Arènes, le 5 juillet 1944, j’ai participé à la recherche de survivants dans les décombres d’une maison atteinte par une bombe. Ce devait être au Boulevard Rabelais.

***

     Le 20 août 1944, juste avant la libération de la ville l’occupant fit sauter le poste émetteur de TSF qui était installé à l’étage supérieur de l’Hôtel des Postes. Plusieurs heures avant l’explosion la circulation aux abords de la Place de la Préfecture fut interdite. Les riverains – dont je faisais partie – devaient, pour accéder à leur domicile, cheminer à travers les caves des immeubles mitoyens. Ces caves, adaptées en abris pour la population, communiquaient entre elles grâce à des brèches pratiquées dans les murs. La charge explosive, particulièrement puissante, détruisit non seulement l’émetteur mais provoqua également l’effondrement d’une partie de la toiture du bâtiment.

     Son Central gravement endommagé, Montpellier était privée de téléphone ! Devant l’urgence, un standard manuel fut provisoirement installé en attendant la mise en service en 1951 d’un nouveau central téléphonique automatique (système R6).

     En cette fin du mois d’août, arriva enfin ce que nous attendions depuis si longtemps : la Libération ! La ville était en liesse, les gens s’embrassaient, dans tous les quartiers des bals populaires animaient les soirées. Précédés par les FFI (maquisards), les américains arrivaient, nous faisant connaître le chewing-gum et les cigarettes blondes : Pall-Mall, Chesterfield, Lucky Stryck, Philip Morris, Camel,… différentes de nos Gauloises, Parisiennes ou autres Élégantes (par paquet de 5) qui nous raclaient la gorge !

     Mais, outre ce côté festif, la Libération offrait une autre facette, celle des règlements de compte. Ils étaient dirigés contre ceux qui avaient collaboré avec les allemands, dénoncé des résistants ou s’étaient enrichis en pratiquant le marché noir. Les filles dont il était notoire qu’elles avaient accordé leurs faveurs à l’occupant furent tondues en public et quelques fois exhibées sur des charrettes.

     Enfin il y avait les « miliciens ». Eux s’étaient engagés au service du gouvernement de Vichy. Leur siège se trouvait à l’entresol au-dessus du Café Riche à Montpellier. On les voyait circuler en uniforme, mitraillette en bandoulière. Ceux qui n’eurent pas le temps de s’enfuir furent molestés par la foule et rapidement jugés et condamnés, pour la plupart à la peine capitale. Les exécutions eurent lieu au Polygone, alors terrain militaire, face au mur de la Citadelle, là où se trouvent actuellement quelques palmiers transférés de la Place de la Préfecture. Cette fusillade m’avait d’autant plus bouleversé (j’avais à peine 17 ans) que parmi les condamnés je reconnus l’un d’entre eux, ancien élève de Michelet.

     Quelques mois plus tard, le 8 mai 1945 la guerre se terminait mais plusieurs années passeront avant que revienne une vie normale.

G. R.

(Voir : série de photos et documents se rapportant à ces événements)

* Inspecteur Principal Honoraire de France Télécom.

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